La Moustache, Emmanuel Carrère (2005)

La Moustache

La Moustache

Année : 2005

Réalisation :

Emmanuel Carrère

7/10 IMDb

Ça finit très vite par tourner en rond, mais Carrère comprend au moins très bien qu’à la question posée, il ne faudra jamais y répondre. Une histoire typique cependant pour un court métrage, pas autre chose. Le détour vers Hong-Kong est superflu.

Difficile cependant de dézinguer un tel film, parce que s’il n’y a aucun génie, il va dans le bon sens. Et tout de même, si Emmanuel Carrère ne connaît rien aux acteurs et les laisse évoluer à leur guise, il y en a peu, mais il a su choisir la crème parmi ceux en France capables de jouer en permanence dans le registre de la justesse. Quand on caste Hippolyte Girardot en second rôle, on comprend presque que ça ne peut être un hasard : peut-être pas un grand acteur de composition, mais toujours la diction juste (si, si), l’honnêteté de la voix (c’est la sienne, et parler avec sa voix, sa musique, c’est peut-être ce qu’il y a de plus difficile pour un acteur, parce que mine de rien, c’est se mettre à poil). Quant aux deux premiers rôles, des fulgurances de génie, et dommage alors que la direction ne puisse pas les aider à refaire des prises mêlant l’excellent et le juste bien, parce qu’avec des acteurs comme ça, on sent que ça peut aller bien haut…


 

La Moustache, Emmanuel Carrère 2005 | Les Films des Tournelles, Pathé Renn Productions, France 3 Cinéma


La Cage aux rossignols, Jean Dréville (1945)

L’autorité du chœur

Note : 4 sur 5.

La Cage aux rossignols

Année : 1945

Réalisation : Jean Dréville

Avec : Noël-Noël, Micheline Francey, René Génin

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Marrant de voir qu’avec le succès du remake (Les Choristes), certains se sont mis à rêver à un retour des blouses et de l’autorité des maîtres. Parce que le film en fait illustre la nécessité du contraire. La réplique qui dit tout ici, c’est : « Tiens, prends un gâteau avant ». C’est celle du nouveau directeur à l’attention d’un môme qu’il s’apprêtait à punir. Pour avoir le respect d’un enfant, ça marche comme avec les adultes, il faut d’abord lui donner des signes de son propre respect. Les mômes imitent, c’est curieux n’est-ce pas ?… On les punit, on ne les aime pas ; et en retour, ils punissent leurs bourreaux et ne les aiment pas. Alors le mythe du retour à l’autorité du maître et du retour à l’ordre à travers la brutalité…

Dans Les Choristes, il y a ce mauvais goût à reproduire une France qui n’existe plus et qui ne peut alors ne plus être que la nostalgie d’une France idéalisée… et blanche. La nostalgie, c’est le Photoshop des mémoires. On retouche les taches sombres par des enluminures et tout paraît merveilleux. Ces petits sauvageons à la française n’existent plus, ou sont pour l’éducation nationale, les cadets de ses soucis. À l’époque, il pouvait y avoir un sens à caricaturer (on flirte encore sur une logique narrative héritée de Jeunes Filles en uniforme) « ceux-là » (les sauvageons), alors que montrer les mêmes aujourd’hui ne pourrait être perçu que comme de la nostalgie envers une France plus rigide et uniforme. Dans une adaptation, il aurait fallu respecter cette très légère mais réelle dénonciation d’une éducation maltraitante et inefficace ; et donc l’adapter aux problèmes actuels. Et les problèmes actuels, on ne les trouve pas parmi les petits chanteurs à la croix de bois (ils ont poussé le vice de la ressemblance jusqu’à prendre un sosie de la “vedette” de ce film de 1945) ; mais parmi les “autres”, ceux qui aujourd’hui sont caricaturés comme les sauvageons d’autre fois. Les petits gars des cités, ou même ceux envoyés dans les « centres de réinsertion », dans les « centres d’éducation fermés » ou les « centres de déradicalisation ». Le mépris pour les petits sauvageons en 1945 devient une jolie enluminure en 2015 envers des personnages qui n’existent plus et qui nous rendent nostalgiques. Et la même jeunesse rejetée, méprisée, qui ne renvoie que ce qu’on lui apprend (mépris et brutalité), elle, n’apparaît pas dans les films, encore moins pour suivre le même message énoncé ici, qu’il faut les aimer, les inciter à vivre, les respecter, leur faire confiance.

Des gâteaux pour les sauvageons de toutes époques, merci. Car elle est là la leçon du film. Qu’il est triste que ce qui dénonçait gentiment à l’époque les pratiques inefficaces et brutales de certaines autorités, reflète la nostalgie du petit raciste d’aujourd’hui pour une France uniforme. Traduire, c’est trahir ; adapter, c’est se vautrer.

En attendant, mieux vaut l’original à la copie. Son message, très clair, reste, lui, intemporel.


La Cage aux rossignols, Jean Dréville 1945 | Société Nouvelle des Établissements Gaumont


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Et la femme créa Hollywood, Clara et Julia Kuperberg (2016)

Et Dieu se tint les côtes de rire

Note : 2.5 sur 5.

Et la femme créa Hollywood

Année : 2016

Réalisation : Clara et Julia Kuperberg

Leçon n° 1 pour le développement des idées reçues : combattre les stéréotypes par les stéréotypes, le sexisme par le sexisme, la bêtise par la bêtise.

Il y a peut-être pire que l’inégalité des sexes, ce sont les initiatives bien maladroites, voire malhonnêtes, dédiées à lutter en faveur d’une cause tout en se foutant pas mal du résultat. On se donne bonne conscience, on se met dans le sens du courant parce qu’on est une (ou deux, voire toutes qu’on voit dans ce machin débile) femme et qu’une femme respectable, et engagée, politisée, concernée par le monde dans lequel elle vit, c’est forcément une féministe. Ou plutôt une fausse féministe, une femme qui s’affiche comme telle, mais qui se fiche pas mal, au fond, de la manière de réduire les inégalités. Pour la posture, qu’importe si l’étendard raconte que de la merde, l’essentiel pour être vue, c’est bien de le brandir et d’attendre les applaudissements venant de toutes les autres petites voix sans cervelle qui disent œuvrer pour la même cause. Avec au final, une efficacité nulle, tout simplement parce qu’on simplifie une question complexe, on dénature la réalité pour la faire coller à ce qu’on voudrait, on grossit le trait, on use de sophismes pour justifier une vision simplificatrice du sujet, bref, on est dans la posture et l’amateurisme. L’intention de départ pourrait être bonne (quoi que, avec un titre aussi ridicule), l’éclairage historique, lui, est faussé, voire franchement malhonnête. Quant au plus important, aider à faire changer les consciences, les a priori, et les inégalités, c’est raté. On ne lutte pas contre des stéréotypes avec d’autres stéréotypes.

Demander à des femmes de « l’industrie du cinéma », manifestement très en pointe sur les questions “féministes” dans le domaine, pour parler d’une question socio-historique, c’est déjà digne d’un reportage basé sur la bonne foi des témoignages. La réalité historique, ici, on s’en tamponne le coquillage, il faut faire dans le grossier, il faut de l’émotion, il faut de belles histoires, avec des gentilles petites victimes et des méchants “moguls”. C’est un peu comme faire du documentaire sur les OGM en n’invitant que des tenants de produits bios. Ce genre de démarches, basé sur la sacralisation de la parole de la victime, avait d’ailleurs fait un chef-d’œuvre de mauvaise foi et de nullité artistique : Dear Zachary : A Letter to a Son About His Father. C’est ce qui arrive quand on refuse de poser les questions, soulever des problèmes, illustrer des dilemmes ou des contradictions, bref traiter de tout ce qui est compliqué dans des sujets réels en se gardant bien de céder à la facilité ou à se poser en historien capable de révéler la véritable nature d’une époque. Répondre aux questions par des affirmations, des évidences, stéréotyper les postures de chacun, c’est non seulement pas de l’art, ou de l’histoire, mais c’est surtout totalement inefficace à sa petite échelle pour lutter contre les inégalités en question.

Ça commençait fort, avec une des réalisatrices affirmant, comme le titre de son film le suggérait déjà, qu’Hollywood avait été fait par des femmes, puis en révélant (triste révélation) qu’elle ne connaissait pas les femmes supposées oubliées qu’on verrait dans le film. Et la voilà qui énumère : Mary Pickford, Lois Weber ou Alice Guy… Même pas la première, pour des étudiantes en cinéma, était inconnue ?… Si le reste était de ce niveau, si le film était réalisé par des telles ignares, c’était un peu l’assurance que ça volerait jamais bien haut et que toutes les imprécisions ou franches conneries balancées par leurs copines improvisées historiennes du cinéma ne seraient jamais supprimées.

C’est amusant, Mary Pickford, si elle est évoquée ici en tout début pour illustrer l’idée réconfortante pour des féministes avides de petites histoires de persécutions que Hollywood a été fait par des femmes (ce n’est pas une blague, c’est exactement ce qui est dit dans le film, à travers trois ou quatre exemples — sorte de joyeux biais sélectif historique), ben j’avais évoqué la même dans mon article sur le Hollywood rush pour illustrer cette fois ce que j’avais appelé la « vague canadienne ». Parce que cette étrange créature aux boucles dorées, en plus d’être une femme, était en plus canadienne, rien pour elle la Mary, et pourtant…, elle a inventé Hollywood ! On regarde l’histoire sous l’angle qu’on veut bien lui donner… Y voir une vague féminine à la création de Hollywood, ça c’est digne de la bataille de Los Angeles : on ne sait pas ce qu’on voit, mais on met plein “fard” dessus, et la photo est belle.

La réalité (historique) est malheureusement, et probablement (nuances nécessaires), plus complexe. Hollywood a été fait par des artistes, des producteurs de studio (on flirte d’ailleurs assez souvent dans le film avec l’idée que « studio » = « grand studio »), des hommes, des femmes, des juifs, des Canadiens, des Européens, des techniciens, des gens de talent et des moins que rien impulsant tout à coup des idées novatrices… Ah oui, l’histoire, c’est compliqué, et il faut se méfier des affirmations toutes faites.

Le traitement des années 30 par exemple me semble (oui, je ne suis pas non plus historien) plutôt hasardeux. Alors qu’être actrice au temps du muet, c’est aussi être une star, et c’est déjà un peu une question de pouvoir (puisque dixit quelqu’un dans le documentaire, les réalisateurs n’étaient que des pions à l’époque — assertion qui vaut pour les réalisateurs mâles, mais pas pour Arzner par exemple ; elle, c’est la réalisatrice ambitieuse, qui en voulait plus que les autres, bref, qui faisait tout… comme les hommes quoi, et puisqu’elle était réalisatrice… avait du pouvoir), tout d’un coup, au temps du parlant, tout ça, c’est fini : les hommes, et à leur tête, ces affreux patrons de studio, auraient repris les « reines ».

J’ai une vision toute différente, mais je ne suis pas non plus historien.

À mon avis, aucune période, aucune industrie, aucun “médium” comme on dit dans le documentaire, que ce cinéma-là de l’époque n’aura fait plus, dans le monde, pour la cause féministe ou pour l’égalité des sexes. Les années 30 étaient dans la droite ligne des précédentes où déjà le rôle des femmes, d’abord à l’écran, avait participé à modifier les consciences, les usages, et globalement pour « l’émancipation des femmes ». Soft power qu’on dit. Pas d’arguments biaisés, pas de documentaires stupides où les hommes sont forcément des méchants et les femmes les gentilles persécutées, mais la puissance de la culture où la femme joue son rôle, et pas celui d’un simple faire-valoir. Cette culture qui a fait le plus dans l’histoire du féminisme, c’est peut-être bien ce cinéma des années 30 tout tourné vers des personnages, et par conséquent des actrices, féminins. Jusqu’au code Hays. Des personnages indépendants au caractère fort, auxquels les femmes du monde entier pouvaient s’identifier, chercher à ressembler, et pour les hommes spectateurs, ces vils machos, commencer à comprendre et accepter une autre vision qu’ils pouvaient se faire du rôle des femmes dans la société. Seulement, les femmes interrogées dans le documentaire semblent s’intéresser un peu moins à la culture (et par conséquent au soft power, le pouvoir qu’elle peut avoir sur les masses) et un peu trop au pouvoir à l’intérieur des studios. Who run Hollywood. Qui porte la culotte ? Autrement dit : qui gagne le plus de fric ? qui est à la tête de l’industrie ou dirige réellement les choses ? (Les réalisateurs du temps du muet, je le rappelle étaient donc censés obéir aux studios — exemple de belles idées exposées dans le film qui ne s’encombrent pas de nuances). Avec une telle logique, on en vient à regretter (enfin une ou deux intervenantes) qu’il n’y ait pas plus de films d’action tournés (réalisés, là, c’est plus des petites mains à l’ordre s’il s’agit de femmes qui ont réussi) par des femmes. C’est vrai quoi, pourquoi les femmes n’auraient-elles pas le droit aussi de faire des films de merde. Les femmes, si on y regarde bien, sont cantonnées aux films indépendants… Merde, les femmes, si elles font moins de films, font des bons films ? Si ça, ce n’est pas quand même le signe d’une terrible injustice.

Au moins, l’honneur est sauf, mesdames, soyez rassurée, ce n’est peut-être pas un film d’action, mais votre film est nul. Ce ne serait pas aussi décevant si le sujet n’était pas aussi important. Mais c’est peut-être justement le problème, de chercher à mêler politique et histoire. L’un cherche à dire ce que le public veut entendre, l’autre s’applique à présenter objectivement, autant que possible, des faits. Raté, on aura la bonne conscience d’avoir descendu les rapides sous les hourras ; pour l’efficacité, on repassera. C’est vrai au fond, le but c’est quoi ? Faire qu’il y ait moins de disparité entre les sexes, ou c’est de se plaindre et de raconter de jolies histoires avant de se coucher ?

Je pourrais pour ma part, et avec mes maigres connaissances, toujours liées à mes recherches sur le Hollywood rush, citer quelques noms, qui eux ont, je le pense, été beaucoup plus oubliés, et qui, il me semble (nuances, nuances), ont contribué fortement au développement d’Hollywood : Alla Nazimova et Anna Q. Nilsson. Dommage aussi, un peu plus tard, de ne pas avoir évoqué l’importance d’écrivaines comme Ayn Rand, Elinor Glyn ou de la critique Pauline Kael. Mais on a bien compris que pour les intervenantes, le pouvoir de l’argent, ou du poste au sein d’un grand studio, était bien plus significatif que tout autre chose de la place des femmes dans l’histoire d’Hollywood. Le film se termine sur une pirouette « ce qui est sexiste, c’est de penser que le caractère d’une femme ne peut pas être tenace » (citation approximative) ; eh bon on pourrait tout autant dire que penser que le seul pouvoir à Hollywood est détenu par celui, ou celle, qui a de l’argent ou qui a un poste dans une grande entreprise. C’est bien pourquoi Alice Guy est bien plus évoquée pour avoir créé son studio (et non pas à Hollywood mais dans le New Jersey) que pour la qualité ou l’importance historique de ses films. Elle est comparée à Méliès, mais la différence pour laquelle on retient plus volontiers Méliès, c’est qu’il avait du talent, pas parce qu’il a été le premier à créer un studio (si, si, il semblerait bien, à Montreuil, dans ce haut lieu du cinéma aujourd’hui oublié).


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Mes petites amoureuses, Jean Eustache (1974)

Les demoiselles des bois de Narbonne

Note : 4 sur 5.

Mes petites amoureuses

Année : 1974

Réalisation : Jean Eustache

Avec : Ingrid Craven, Maurice Pialat, Des gosses

On peut s’étonner de voir à quel point le film marche autant avec une direction d’acteurs aussi calamiteuse. Il y a des tonalités, ou dans certaines circonstances de jeu, il faut bien le reconnaître, qui dans le faux permettent d’apporter une distance avec les personnages et de ne pas alors être submergé par l’impression fausse, là, de réalité. La réalité est un mirage, une quête sans fin et probablement un peu vaine au cinéma, et c’est vrai qu’on peut tout autant arriver à donner du sens, et même des émotions, en représentant à l’écran des pantins. L’art de la représentation s’est toujours accommodé de masques, des symboles figuratifs, de représentations parfois très codées pour identifier des caractères, des personnages, sans jamais se soucier de reconstituer l’apparence de la réalité. C’est bien le cinéma qui a rendu nécessaire cette quête illusoire du “naturel”.

Or parfois, quand cette quête est laissée de côté, on en vient à se demander si ce qui semble s’imposer à chaque auteur et spectateur d’aujourd’hui est bien nécessaire. Parce que le sens de la fable, lui, passe toujours ; et l’artifice (le faux de l’acteur mal digéré) n’altère en rien la logique du récit.

C’est ce que Bresson avait bien théorisé, et c’est un peu ce que Rohmer faisait malgré lui en faisant appel à des acteurs pas forcément toujours médiocres mais mal dirigés et incapables (qui le serait ?) de prononcer “naturellement” des dialogues loin de l’être.

Pour ne pas avoir revu la Maman et la Putain, et Une sale histoire étant précisément un exercice de style sur la reproduction du faux calqué sur le vrai et donc la performance d’un acteur (et de son modèle), je pourrais difficilement me faire une idée précise de la “méthode” de direction qu’aurait pu utiliser Eustache dans ses (rares) films narratifs. J’ai toutefois comme l’idée que son attention était ailleurs. L’interprétation, le rendu ou la performance des acteurs, il ne s’en préoccupait pas et laissait un peu à la Rohmer les interprètes réciter des répliques dépouillées d’indications de contextualisation et de toute psychologie. D’où l’étrange impression parfois qu’en jouant mal ces acteurs deviennent des pantins. Alors, c’est sans doute moins systématique (car moins théorique) que chez Bresson (Ingrid Craven et Maurice Pialat tentent, assez bien, d’injecter du “naturel” dans leur jeu), mais on y retrouve sans doute malgré lui l’effet d’un Rohmer réussi. Et la clé ici, chez Rohmer comme chez Eustache, c’est l’ironie. Rohmer est chiant quand il se prend au sérieux, Eustache, c’est la même chose. On est bien sûr loin du Grand Blond avec une chaussure noire. L’astuce dans l’affaire, c’est d’avoir des répliques drôles (ou des situations, mais c’est plus rare) exprimées par des acteurs sans la moindre expression ou avec au contraire des expressions tellement fausses qu’on ne peut y croire. Et aussi étrange que cela puisse paraître, utiliser des pantins, jouer sur l’artifice, permet de se concentrer sur le sens. Aucune psychologie, ou sommaire, tout passe par les mots.

Mes petites amoureuses, Jean Eustache (1974) | Elite Films, Gala

Autre raison pour laquelle le style Eustache fait mouche, c’est son incroyable concision et son sens de l’ellipse. Avec de mauvais acteurs, des enfants a fortiori, les longs passages dialogués passent mal. Ça tombe bien, Eustache n’en utilise pratiquement pas (le garçon doit avoir une tirade que le cinéaste lui fait lire sur un panneau…). Eustache semble donner des indications scéniques, déterminer les places, les mouvements, et tout se fait dans une mécanique assez peu naturelle. Mais tout s’enchaîne parfaitement, non pas naturellement, mais logiquement, comme une structure, un événement qui se compose minutieusement. Ça pourrait paraître scolaire, sauf que ça fait mouche, parce que les répliques visent juste (tout en étant exprimées de manière fausse), elles sont drôles. Et Eustache n’en rajoute pas : il coupe après deux ou trois répliques, rarement plus. Il se fout ainsi de la continuité temporelle des séquences, et l’ellipse colle le tout assez bien, toujours pour aller droit à l’essentiel. C’est bien cette capacité de tailler dans le vif et de se débarrasser du “naturel”, qui fait toute la saveur, presque la fascination et la charme, de ce film. Ce sont comme des natures mortes qui s’affrontent, ou se séduisent plus précisément, dans le film.

Pour le reste, il s’agit sans doute de souvenirs personnels d’Eustache. Une telle audace aurait peut-être été impossible sans cela. Non pas qu’il aille trop loin dans ses séquences (le sujet traite de l’éveil sexuel d’un jeune adolescent) mais il arrive justement à suggérer beaucoup sans avoir à trop en dire ou montrer. Et c’est souvent cru ou naïf (ce qu’ajoute d’ailleurs le fait d’utiliser une narration en off du jeune garçon).

La tonalité aussi, en dehors de l’humour pince-sans-rire, fascine plutôt, parce qu’on y retrouve une forme d’insolence sourde, souterraine, qui jaillit parfois quand on ne l’attend pas. On sentirait presque poindre une envie de révolte à la Antoine Doinel ou la bêtise de Lacombe Lucien, mais tout reste le plus souvent retenu. Un peu parce que le jeu est très mécanique, mais aussi parce qu’Eustache laisse rarement l’intensité monter (vu qu’il coupe rapidement et use d’ellipses). Au lieu de voir ainsi une intensité monter dans un même mouvement, Eustache procède par flashs, photogramme par photogramme presque. C’est encore le meilleur moyen d’être concis et de faire confiance à l’imagination et la compréhension du spectateur, mais il s’interdit aussi l’expression de cette insolence qu’on ne fait qu’entrapercevoir. En suggérant ainsi l’insolence contenue, en ne la laissant jamais prendre son élan et s’exprimer pleinement, c’est comme si Eustache nous invitait à réagir à la place des personnages. Procédé éprouvé qui peut sembler paradoxal : pour gagner en identification (aux personnages, à la situation, au sujet), on use de distanciation. La mécanique d’Eustache (dans son jeu et son montage) permet mine de rien à ce qu’on nous intéresse à ses personnages. Certaines femmes qui veulent séduire ne procèdent pas autrement qui pour attirer les hommes se montrent distantes… Ce n’est pas l’histoire qui vient vers le spectateur, c’est lui qui vient à elle. Tout un équilibre à trouver : être trop envahissant, c’est donner au spectateur l’impression qu’on l’agresse et lui force la main (et on le perd) ; être trop distant, sans avoir par ailleurs de quoi animer son intérêt, c’est presque le risque de le perdre pour de bon… L’art, c’est aussi (et surtout) séduire. Et Eustache, peut-être malgré lui, avait cela en lui. Il y a certains mystères, certaines alchimies qui échappent parfois aux auteurs qui les composent. C’est le cas de ces petites amoureuses.




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L’Humanité, Bruno Dumont (1999)

L’homme, ce monstre

Note : 4.5 sur 5.

L’Humanité

Année : 1999

Réalisation : Bruno Dumont

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Dumont, c’est un dieu qui regarde les hommes crier au ciel que s’ils croient encore à quelque chose ce n’est pas en lui, mais en autre chose. Dumont c’est du mysticisme sans dieu. C’est le contre-pied dans la rate qui te retourne l’anus et la langue quand t’a l’impression de plus rien ressentir. Parce que le Dumont, il croit plus qu’en ça on dirait, en l’humanité ; et c’est sans doute là bien le principal pour un artiste, un auteur. Il faut certes être un peu mystique pour croire encore à cette chose aussi dégueulasse et dégénérée, mais si on ne peut plus croire en l’homme, en son humanité (et par conséquent en sa monstruosité), on ne croit plus en rien.

Il y a de l’humanité dans les monstres, et de la monstruosité chez les anges. Refus de ce qui est entendu, simple, parfait, acquis. Bruno Dumont dessine entre les lignes, s’insère en dehors des facilités et des vraisemblances. Ça encore, c’est le rôle de l’artiste. S’il y a du mystère dans l’art, elle s’exprime à travers interrogations sans réponses toutes faites. Qu’est-ce que l’humanité sinon l’art d’intégrer autant de complexité dans ce qui paraît toujours aussi simple… Le génie est là, dévoiler le monde avec ses incohérences, ses incompréhensions, ses zones d’ombre, laisser comprendre que tout s’éclaire enfin, montrer ce qu’on imaginerait peut-être un instant être la lumière, la résolution, la solution, et finir menotté à nouveau à l’inexplicable. Tarkovski disait quelque chose comme « l’art, c’est ce qui est infini, ne s’achève jamais et ne se laisse pas saisir dans sa totalité », eh ben Dumont réussit parfaitement ce pari.

L’Humanité, Bruno Dumont (1999) | 3B Productions, Arte France Cinéma, C.R.R.A.V

Il a aussi un putain de savoir pour diriger des acteurs amateurs (moins bon quand il faut mettre en scène Binoche par exemple[1]). Comment qu’te fais Bruno pour mettre en condition tes acteurs ?

Étonnant de voir à quel point P’tit Quinquin est la version grotesque d’une histoire assez similaire. Un criminel qui rôde, et puis on se rend compte qu’on rôde nous-mêmes avec les autres… Tout le monde rôde. Sorte de Twin Peaks à la française. L’étrangeté du réel mise en évidence par des crimes sordides et bizarres. L’homme, ce monstre.


[1] Camille Claudel 1915


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I Am Not Your Negro, Raoul Peck, James Baldwin (2016)

L’histoire de l’autre, ou d’avant-hier, est toujours plus verte

I Am Not Your NegroJe ne suis pas ton nègreAnnée : 2016

Réalisation :

Raoul Peck

6/10  IMDb

On honore les morts, on méprise les vivants. Facile d’aller fleurir les tombes des héros autrefois méprisés. Dans les années 60, on découvre les horreurs des camps de concentrations de la guerre et on chie sur la tête de ces futurs prophètes des luttes contre la ségrégation. Aujourd’hui, on honore sans fin les martyrs noirs du nouveau monde, et on s’apprête pour la moitié d’entre nous à voter pour un parti arabophobe. L’histoire spectacle, l’histoire de la bonne conscience, avec ses fleurs et son chloroforme.

Le documentaire à la première personne a sans doute plus de valeur que je veux bien lui donner, mais dans le contexte actuel, ça apparaît foutrement hors sujet, voire indécent. Une petite larme, on oublie et dimanche on marine.

Reste l’un des messages de fin qui vaudrait bien pour nous, celui que certains par chez nous auraient des raisons légitimes d’être amers. Prétendre le contraire serait de « l’aveuglement ou de la lâcheté ». Et le problème, c’est bien que regarder le passé du voisin en se refusant de regarder ce qui se passe en bas de chez soi, c’en est bien, de l’aveuglement et de la lâcheté.


I Am Not Your Negro, Raoul Peck, James Baldwin 2016 | Velvet Films, Artémis Productions


Max mon amour, Nagisa Ôshima (1986)

Prends les bananes et tire-toi

Note : 1.5 sur 5.

Max mon amour

Année : 1986

Réalisation : Nagisa Ôshima

Avec : Charlotte Rampling, Anthony Higgins, Victoria Abril

Jean-Claude Carrière dans ses œuvres. Ce n’est pas assez de foutre le boxon dans la filmographie de Buñuel, il faut qu’il fasse de même avec Ôshima. Carrière doit être aussi peu talentueux qu’il est sympathique. Effrayant.

C’est quand même foutrement affligeant et sans le moindre intérêt. On change le singe pour un vrai amant et on voit, là, le ridicule, ou la nullité, de la structure du récit. Il ne suffit pas de prendre un sujet… absurde. Sinon on fait n’importe quoi. Demande à Beckett, Jean-Claude.

Ce qu’il y a de plus épouvantable (ah et encore je me tâte avec la photo horrible de Raoul Coutard digne d’un Sacha Vierny), c’est le casting. L’absurde est là peut-être aussi. Prendre des acteurs français (ou espagnole pour Victoria Abril) pas si mal pour des seconds rôles face à un acteur britannique jouant phonétiquement en français, dirigé par un réalisateur japonais et donnant la réplique à un singe… Au milieu de tout ça, Charlotte Rampling semble venir d’une autre planète : des éclairs de génie, et puis forcément, sans direction d’acteurs, les égarements un peu coupables et fainéants des génies qui ne se foulent pas trop.

Pierre Étaix, Fabrice Luchini et Sabine Haudepin, ces trois-là à sauver. Les autres, le bien sympathique Carrière en tête, à la poubelle.

Une réplique résume assez ce qu’on éprouve en regardant le film : « Tu veux nous voir faire l’amour, Max et moi ? Eh ben regarde par le trou de la serrure si tu y trouves un quelconque intérêt ! » Ben oui, ça n’en a aucun.

Le problème avec la zoophilie, ce n’est pas que c’est subversif (ça ne l’est pas), c’est juste que c’est dégoûtant. Ça ne pose même pas question. « Mais tu n’as pas compris le film, c’est absurde ! » Non, non, le point de départ est absurde, seulement le problème c’est qu’il est justement trop attaché au monde réel, petit bourgeois, et qu’il masque mal son côté amateur et son artifice grossier. De l’absurde, c’est quelque chose qui glisse inexorablement et parfois imperceptiblement vers un monde qui ne peut plus être le nôtre, on essaie de comprendre, on s’interroge, on est fasciné, et on rit aussi. Bref, c’est Buffet froid. Je n’ai jamais compris l’intérêt qu’on pouvait avoir pour les histoires de Jean-Claude Carrière, qui sont d’un vide absolu. On dirait un diplomate sortir une vanne à l’anniversaire de son fils. « Oh, oh mon Dieu, Monsieur le diplomate, comme vous y allez ! »

 

Max mon amour, Nagisa Ôshima 1986 | Serge Silberman, Greenwich Film


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Rue de l’Estrapade, Jacques Becker (1953)

Sortie des artistes

Note : 4 sur 5.

Rue de l’Estrapade

Année : 1953

Réalisation : Jacques Becker

Avec : Anne Vernon, Louis Jourdan, Daniel Gélin, Jean Servais, Micheline Dax

C’est fou ce qu’arrive à faire Becker avec une histoire sans génie mais avec un bon casting… Il suffit pour lui de reprendre les amoureux d’Édouard et Caroline, Daniel Gélin et Anne Vernon, et d’y greffer Louis Jourdan. La seule différence c’est qu’ici le personnage de Jourdan justement n’est pas si drôle que ça et qu’ils (Jourdan et Becker) peinent à le rendre amusant et sympathique. Quelques scènes donc ratées. Pourtant avec ses faux airs de Mastroianni, il aurait pu faire l’affaire ; seulement lui manque le nécessaire, l’indispensable, à tout acteur de comédie : la fantaisie. Un acteur de comédie sans fantaisie, c’est comme une femme sans charme, et parfois ça ne s’explique ou ne s’apprend pas. Marcello a de la fantaisie (on le voit dans le même type de situation — des scènes de couples amoureux — dans Break-up par exemple), et Jourdan n’en a pas beaucoup. Et c’était bien l’alchimie incroyable qui faisait que le couple Gélin-Vernon marchait dans le précédent.

Le personnage de Gélin n’est pourtant pas facile, une sorte de dragueur lourd qui cherche à s’imposer, mais il arrive à la rendre attendrissant, et surtout Anne Vernon le regarde ainsi. Les deux sont donc sur la même longueur d’onde.

Et j’insiste mais la fantaisie d’Anne Vernon est tout bonnement exceptionnelle. Preuve que dans la comédie, pour faire rire, il faut surtout chercher dans le “moins” que dans le “plus”, et pour avoir vu un Guitry au théâtre cette semaine, voir des actrices laisser venir à elles le regard du spectateur, jouer dans la subtilité, la bienveillance et donc la fantaisie, c’est très rare et toujours plus tentant d’aller vers les effets sensationnels… Pour faire passer tout ça, il faut avoir non seulement une grande humilité (pour se laisser regarder, c’est qu’il en faut de l’humilité, alors que les pitres lourds jouent avec des masques pour mieux se cacher) mais une justesse à toute épreuve. Toute une tradition de merveilleux acteurs à la française qui s’est éteinte dans l’indifférence. Place aux Dujardin…

On peut d’ailleurs y croiser ici une jeune et épatante Micheline Dax, et un toujours parfait Jean Servais (plus de fantaisie qu’il n’y paraît — si, si — et là encore une justesse folle en en faisant toujours le moins… on appelle ça la classe aussi).

Becker est un directeur d’acteurs hors pair. Rien que choisir Signoret et Reggiani dans Casque d’or, qui n’ont a priori rien de jeunes premiers, ça veut tout dire, le gars renifle le talent comme personne. Et même principe pour ces deux-là, même dans un drame, la fantaisie est cruciale ; contrairement à ce qu’on pourrait penser ou ce que les nigauds voudraient laisser croire, l’humour est bien supérieur au sérieux, et est en tout cas la marque la plus sûre d’une certaine intelligence.

Que ce cinéma français nous manque… Qu’a-t-on donc fait au bon Dieu…


Rue de l’Estrapade, Jacques Becker 1953 | Cinéphonic, Filmsonor, Société Générale de Gestion Cinématographique (SGGC)


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Barberousse, Abel Gance (1917)

L’Abel rousse

Note : 3 sur 5.

Barberousse

Année : 1917

Réalisation : Abel Gance

Abel Gance singeant les feuilletons de Feuillade ; et les qualités et les énormes défauts du bonhomme, déjà.

C’est l’époque, le montage alterné est partout, alors Abel en fout lui aussi partout. L’occasion peut-être de se rendre compte que le montage, c’est follement amusant, et que déjà, on peut écrire une histoire avec le principe parfaitement mis en œuvre dans J’accuse : un plan, une idée. Abel gruge d’ailleurs un peu ici, parce que ni vu ni connu il nous refourgue quelques plans et nous prend quand même pas mal pour des jambons.

Autre problème, et ça se vérifiera sans doute encore plus dès le parlant pour lui, c’est son amour immodéré pour les histoires niaises, les facilités mélodramatiques voire les logiques d’intrigues plutôt molles ; il aime bien prendre son public pour des jambons Abel, et comme il adore découper, il a peut-être raté sa vocation. J’accuse pas, je constate. L’intrigue donc ici est particulièrement stupide, mais il faut louer l’effort : si Feuillade arrivait quand même à divertir sans tomber dans les grosses ficelles et que Abel y plonge niaisement en prenant un air de « Bah quoi, c’est quoi le problème ? c’est du spectacle ! » (à la Besson, presque), ben il faut avouer qu’il y a déjà certaines audaces qui préfigurent la suite (du split screen, même si on est quatre ans après Suspense de Lois Weber ; des inserts justement de suspense — « Non, non ! ne bois pas ton thé, malheureuse ! » ; j’ai vaguement vu un panoramique d’accompagnement, plutôt rare à l’époque — Griffith était passé par là, dans le Docteur chépluquoi).

Les coups de génie viendront après. Abel se chauffe.

 


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Casque d’or, Jacques Becker (1952)

Western à la française

Note : 4.5 sur 5.

Casque d’or

Année : 1952

Réalisation : Jacques Becker

Avec : Simone Signoret, Serge Reggiani, Claude Dauphin

— TOP FILMS

Il y a des films qu’il ne faut pas voir à vingt ans… La région parisienne populo avec ses guinguettes, ses bandes de voyous, son absinthe, ses gendarmes et ses voleurs, ses putes à quarante sous, ses vauriens et ses braves types qui causent peu mais qui cognent fort.

Casque d’or, c’est le western parigot aux accents argotiques qu’on n’a jamais eu ou trop peu, celui dont on a honte et qui ne remplit pas sa grande salle domestique à la cinémathèque… Du western bien de chez nous, et faut peut-être le voir autrement pour y comprendre les qualités qui pouvaient avoir échappé au premier “visionnement”. Parce que ça pépère, c’est de la maîtrise et de l’humanité qui pue des pieds. Oui, madame. Si le génie c’est 99 % de transpiration, là on la sent bien la sueur, mais le génie aussi se cache dans le détail : une reconstitution impec’ qui fait ni studio ni carton-pâte et donc la contextualisation, le hors-champ qui épatent en transition ou comme ça au détour d’un décor ou d’un accessoire ; la direction d’acteurs qu’on aura rarement vue aussi juste (un salaud, faut le rendre sympathique, c’est toute la difficulté) ; et surtout les détails humanistes, les petits partis pris en faveur des « bons gars », qui questionnent et bousculent les apparences.

Eh oui, on ne tue pas par plaisir, et quand on tue, on pleure aussi ; et quand on aime, ça fait mal aussi, parce qu’on sait qu’aimer vous amène droit à la mort. Ça commence par des petites emmerdes, mais on n’y résiste pas, on est humain, alors oui, on aime. On aime toujours la poule d’un autre, c’est fatal.

Ils sont comme ça les westerns de Becker, il n’y a pas vraiment de gendarmes ou de voleurs, de salauds ou de bons gars, tout se mêle, et c’est ça l’humanité. Chez La Fontaine, de par chez nous, on tire une morale, bah chez Becker on dit « voilà, ça, c’est des hommes, fermez les volets ! » Merci, on ne côtoie que des monstres, au boulot, dans le métro ou à la télévision (La Bande des onze, un opus tous les cinq ans, toujours les mêmes caricatures, et la même immoralité à la fin), encore heureux que le cinéma, avec leurs génies qui transpirent l’humanité, et la définissent plus qu’ils ne la décrivent, en réalité, encore heureux que tout ça perdure.

S’il n’y avait qu’un seul mensonge à garder de toute cette merde, c’est encore celui-ci. Se mettre à y croire, rêver que cette humanité existe différemment quand on ne l’a jamais vu ailleurs que sur un écran. Becker transpire, merci à lui ; moi je renifle et je n’en perds pas une goutte.


Casque d’or, Jacques Becker 1952 | Robert et Raymond Hakim, Spéva Films, Paris Film Productions