Fish Tank, Andrea Arnold (2009)

Note : 4 sur 5.

Fish Tank

Année : 2009

Réalisation : Andrea Arnold

Avec : Katie Jarvis, Michael Fassbender, Kierston Wareing

Billy Elliot meets Lilya 4-ever

Depuis Sans toit ni loi ou Rosetta, on sait que les portraits d’adolescentes en marge, réalisés avec la caméra sur l’épaule pour suivre les déambulations souvent pédestres du personnage principal ont du potentiel. Existe-t-il des exemples de films notables qui se situeraient entre Doisnel et le Sandrine Bonnaire/Agnès Varda, voire entre le Varda et le Dardenne, avec le même modèle féminin de l’ado écorché vif dans le cinéma naturaliste ? Je garde en mémoire un très bon court-métrage de Lynne Ramsay, mais le résumé semble me contredire… La Vie rêvée des anges, mais mes souvenirs, là encore, s’évaporent… Et si l’on prend par exemple Insiang, sans être un apôtre du « male gaze » (j’en parle dans ma critique du film), on remarque assez aisément ce qui distingue l’approche de Brocka et celle d’Andrea Arnold : le personnage d’Insiang est victime des agissements des hommes et peut ainsi être perçu comme un objet plus que comme un sujet (d’où l’argument qui consisterait à dire, et qui vaudrait pour tous les films japonais de l’âge d’or centrés sur des protagonistes féminins — j’évoque cette question dans mon article sur les films de femmes indépendantes et célibataires —, que le regard posé sur le personnage est forcément masculin). Mia, en revanche, est pleinement maîtresse de son destin (ou essaie tout du moins de l’être), ce qu’illustre son besoin constant de bouger (je pars, j’arrive, je me déplace, je réagis, etc.). Elle ne subit pas comme Insiang, elle agit (là où un « male gaze » aurait une tendance supposée à faire de ses personnages féminins des rôles passifs, attentistes — et cela ne produit jamais du bon cinéma).

Quoi qu’il en soit, Andrea Arnold façonne une histoire exactement là où l’on pouvait l’attendre une fois les dix premières minutes du film amorcées (et c’est très bien).

Rien de bien original donc : une ligne dramatique principale (la chronique d’une famille pauvre uniquement composée de rôles féminins — une mère et ses deux gamines — alors qu’elles font mine de se détester, que la mère s’est trouvé un nouveau petit ami, et que le récit adopte le point de vue de la fille aînée) et deux ou trois « actions d’ambiance » comme je les qualifiais à une époque (l’axe jument/amour gitan, l’axe de la danse/audition, l’axe services sociaux/école/amis). Mais une exécution sans fausses notes et une efficacité au rendez-vous. La fermeture du volet sur l’audition de danse m’a semblé un peu trop entendue, pour le coup, mais jusque-là, Andrea Arnold parvenait à surprendre avec des passages obligés et un type de récit désormais plutôt bien formaté.

Le sens de tout ça, je n’en ai aucune idée. Je garde ma préférence pour Lilya-4-ever et Ayka. Plus radicaux dans leurs propositions, ils tirent sur la corde sensible sans pour autant provoquer l’effondrement du décor à forcer de manquer de finesse. Ils tiennent aussi de la tragédie contemporaine plus que de l’exploration des limites de la société. Et dans un style plus antonionien (mutique donc, mais avec le même motif, presque symbolique, de la marche censée illustrer une forme d’action vaine et désespérée), récemment, citons le chef-d’œuvre de Hu Bo, An Elephant Sitting Still. Bref, en tant que simple chronique sociale d’une époque, Fish Tank tient… la corde.

On pourra noter surtout l’extrême habilité de la cinéaste à produire sur la toile ce que l’on attend de l’art : qu’il dévoile les limites des principes, des règles, des lois d’une société. Je pointe souvent du doigt ici le manque d’ambiguïté de certains films qui enfoncent les portes ouvertes et qui n’ont rien d’autre à proposer que leur exposition brutale des évidences (Hope, Les Chatouilles…). Fish Tank joue au contraire toujours sur les frontières, les limites, il parvient à évoluer sur la… corde raide. Connor prend ainsi plaisir à séduire les deux adolescentes, mais on ne peut alors savoir s’il le fait par jeu malsain, pour se faire accepter, ou s’il s’agit d’une manipulation pour arriver à ses fins. Le spectateur n’en sait rien parce qu’Andrea Arnold prend bien soin d’éviter les explications et la psychologie.

Dans la grande tradition des films qui mettent à l’épreuve sociétés, environnements et époques, la cinéaste pose un constat et démontre que même en assistant aux événements, il n’est pas simple de juger une situation, un comportement, un acte. La cinéaste ne se limite pas qu’aux motivations troubles de Connor. L’âge du personnage et de l’actrice n’est sans doute pas choisi au hasard. Le spectateur apprend, explicitement, et un peu sur le tard, que l’adolescente a quinze ans, l’âge justement auquel les lois établissent les limites du consentement éclairé. L’actrice, elle, avait dix-sept ans lors du tournage (au-delà de l’âge du consentement, mais toujours mineure). Quand les deux personnages passent à l’acte (préparé de longue date), peu d’éléments vont dans le sens d’une prise par surprise ou d’une sidération. La question du viol ne se pose alors qu’en fonction de l’âge réel du personnage, et tout le film s’appuie sur l’opposition entre l’éveil du désir (et la jalousie de l’adolescente envers sa mère) et l’autorité effective qu’il exerce, par sa position d’homme majeur, sur la fille mineure de son éphémère petite amie : elle souhaitait clairement cette relation interdite lorsque cela reste flou pour lui. Mais, au regard de la loi, lui est responsable de ses actes, tandis qu’elle est à la limite de l’âge du consentement (à la limite, mais théoriquement en deçà). Qu’importent les circonstances (désir réel et exprimé de l’adolescente, excuse de l’ivresse), pour la loi, il serait qualifié d’agresseur.

Andrea Arnold met donc parfaitement en scène les limites que la société fixe pour protéger les victimes. Chaque spectateur prendra alors parti pour une interprétation plus que pour une autre, et il le fera, influencé par ses propres biais (sauf s’il est conscient que le but de l’expérience peut aussi consister à suspendre son jugement). Dans d’autres films moins réussis, le personnage féminin aurait été plus franchement en deçà de l’âge limite, n’aurait pas été consentant ; l’homme aurait très tôt manifesté, à travers des allusions et des expressions, son désir d’avoir un rapport sexuel et aurait nié toute responsabilité ou faute. Fish Tank rejoint ainsi quelques films qui interrogent avec habilité ces limites, non pas pour les dénoncer, mais pour les mettre à l’épreuve, comme La Rumeur ou Les Dimanches de Ville-d’Avray par exemple.

Un film réussi peut rarement faire l’économie d’une bonne direction d’acteurs et de jolies répliques. La palme des meilleurs dialogues revient à la cadette. Arnold semble s’être amusée à lui réserver les insultes les plus colorées dont la pique finale qui résume la sororité contrariée des deux adolescentes, et dont le jeu de mot intraduisible (« baleines »/« Pays de Galles ») a joliment été traduit en français par « Et n’oublie pas de saluer ces lépreux de Gallois pour moi ». Excuse my French, mais, il y a, en effet, un côté « je t’aime moi non plus » typiquement français.


Fish Tank, Andrea Arnold (2009) | BBC FilmUK , Film Council, Limelight Communication


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Capricorn One, Peter Hyams (1977)

Note : 3 sur 5.

Capricorn One

Année : 1977

Réalisation : Peter Hyams

Avec : Elliott Gould, James Brolin, Brenda Vaccaro, Sam Waterston, Karen Black

Il m’arrive de tomber sur des films surprenants, relativement connus, qui avaient jusque-là échappé à ma connaissance. Non pas que je sois censé connaître tous les films « surprenants » de l’histoire, mais disons que… je fais mon âge. Et a priori, quand cela arrive, l’explication qui saute après-coup aux yeux de mon ignorance…, c’est que c’est un navet. (C’est aussi parfois juste ma mémoire : le film figurait dans ma liste de films à voir.) J’ai souvent échappé aux navets à la télévision (mon hebdomadaire TV m’incitait à privilégier les grands films ; ça laissait relativement peu de place aux navets du vendredi soir sur M6), et dans certains domaines, les navets passent tout simplement à la trappe de l’histoire.

Ce n’est pourtant pas tout à fait le cas de Capricorn One : on pourrait le qualifier de film de science-fiction, un domaine dans lequel précisément, les navets peuvent rêver se faire une place dans notre mémoire collective. Pour une raison simple : l’accroche du film est tellement tentante qu’on s’y laisse souvent prendre avant de regretter que le genre nous habitue à tant de déconvenues.

Le truc, c’est que l’on pourrait tout autant (et mieux d’ailleurs) le voir comme un thriller paranoïaque typique des années 70. Et puisque le genre est très marqué à son époque, puisque l’argument du film ne vaut pas celui des films SF (Stephen King arrivera à mêler les deux), je suppose que c’est ainsi qu’un tel film a pu passer sous mes radars pendant tout ce temps. J’avoue un attrait certain pour ces films parfois oubliés des années 70 qui proposent un mix entre complot, paranoïa, technologie, catastrophe, politique. Et j’avais découvert Le Cerveau d’acier, appartenant à cette veine de « grands films » ratés à l’occasion de ma liste des Indispensables de 1970. Sept pages plus tard, je me laisse tenter par cet objet inconnu qu’est Capricorn One.

Qui résisterait à une telle accroche ?… « Et si l’événement le plus important de notre histoire n’avait en réalité jamais existé ? » L’événement en question, ce sont les premiers pas sur Mars.

En dehors de ce slogan commercial digne des meilleurs écrivains racoleurs, une fois vu, pourquoi le film est-il si surprenant à mes yeux ? Cela me saute peut-être trop aux yeux alors que j’intègre précisément ces films dans des articles dédiés à l’histoire du cinéma ; pourtant, en le voyant, impossible de ne pas se dire qu’il est parfaitement le produit de son époque (on peut lire par exemple que c’est le Watergate qui a permis la production du film). En dehors du fait que je vois sans aucun doute l’année 1977 comme une année charnière plus que d’autres parce qu’il s’agit de l’année qui m’a vu naître, c’est aussi et surtout l’année de sortie de La Guerre des étoiles. On peut discuter de la place du film dans l’histoire si George Lucas n’en avait pas fait des suites et façonné ainsi notre univers commun sur des générations, le fait est que le film marque un basculement dans l’histoire du cinéma américain : la fin du Nouvel Hollywood, et par conséquent, le début d’une nouvelle ère, l’ère des blockbusters, des films tournés vers le public adolescent, des fantaisies, etc. Les Dents de la mer peut être vu comme le premier « tube de l’été », il n’était ni une fantaisie (quoique) ni un film tourné vers un public jeune (quoique). Un autre film de Spielberg représente tout aussi bien cette époque de transition, en y mêlant des éléments paranoïaques et d’autres de fantaisie : Rencontres du troisième type. Bref, le film de Lucas a fait passer (ou repasser) le cinéma hollywoodien dans une autre dimension, opérant une sorte de contre-réforme dans la production en évacuant de la fiction tous les sujets politiques, sociaux ou contestataires. The show must go back.

Après 1977, les films se feront également moins « paranoïaques » (Reagan au pouvoir, ce sera les « années fric », les années du mirage de l’entrepreneuriat et de la dérégulation avant le retour de bâton la décennie suivante et la nouvelle éphorie du numérique au tournant du siècle, illustré au cinéma par l’explosion des effets spéciaux numériques). On comptera cependant quelques exceptions avec un retour sporadique des thèmes « paranoïaques », « catastrophes » et « technologiques » insérés dans des histoires dans lesquels le héros est mineur. Vous aurez alors Wargames ou D.A.R.Y.L par exemple…

Je ne m’attarde pas sur les défauts ou les trous d’air dramaturgiques qui font glisser Capricorn One dans le navet malgré l’argument prometteur. Remarquons juste qu’au cinéma, suivant la logique de « suspension volontaire de l’incrédulité », le spectateur n’a aucun problème à gober une proposition de départ aventureuse à condition de s’y prendre plus ou moins habilement pour présenter la chose ; en revanche, il sera beaucoup moins conciliant avec les incohérences dans un scénario, les portes jamais refermées, les psychologies hasardeuses, les rapports de cause à effet bidonnés ou faciles, les coïncidences heureuses, etc. Une histoire de complot « trop gros pour être vrai » posera moins de souci au public (on est là pour ça) que certains enchaînements dramatiques qui relèvent paresseusement de l’affabulation. « On n’a pas marché sur Mars ! Découvrez cet incroyable complot ! » « Ah ?… Dites…, le journaliste sort miraculeusement indemne d’une tentative d’assassinat, il se trimballe nonchalamment vers la femme d’un astronaute pour poursuivre comme si de rien n’était son enquête, donne son nom à un agent fédéral, et il n’est pas inquiété ? Mais, prenez-moi pour une buse aussi ! »

C’est rigolo, mais d’autres points attirent bien plus aujourd’hui notre attention. Si le film a pu se faire grâce à la mode des films paranoïaques et au Watergate, le moins que l’on puisse dire, c’est que depuis l’avènement d’Internet et la pandémie, l’atmosphère de suspicion, les complots sont partout. Peter Hyams ne pensait d’ailleurs sans doute pas viser si juste en imaginant un voyage bidonné pour Mars et diffusé des mois durant sur les écrans de télévision. Si la remise en question de ce qui apparaît dans les médias ne date pas d’hier (Un homme dans la foule, Le Gouffre aux chimères, Network, Medium Cool, etc.), les doutes sur la réalité de la conquête spatiale n’avaient encore jamais fait l’objet d’un film (à ma connaissance). Or, ces « interrogations » reviendront en boucle dans l’esprit de certains, jusqu’à traverser le mur de la fiction, bien alimentées en cela, parfois, par des éléments entre-deux, pas ouvertement « complotistes », mais participant à écarter la fenêtre des possibles (d’Overton) comme X-Files ou Opération Lune.

Autres points saisissants du film : son aspect visuel et ses collaborateurs. Une des qualités du film et de sa production reste d’avoir su rendre à l’écran de manière plutôt crédible (rare pour de la science-fiction — qualifions cette histoire de « soft SF » ou d’anticipation de premier degré…) l’aspect technique et politique du film. Les scènes de foule sont réduites, mais on y croit ; la production a pu bénéficier de quelques éléments prêtés par la NASA ; et les décors remplissent parfaitement leur mission. De la même manière, la photographie s’ancre très bien dans cette époque dans laquelle Hollywood (ce n’est pas un film hollywoodien, même si tout tend à nous le faire penser) s’arme désormais de tous les outils démocratisés par les cinéastes du Nouvel Hollywood (la prise de son laisse à désirer en revanche). Il se trouve que le directeur de la photographie a travaillé sur Conversation secrète et sur… Les Dents de la mer. La teinte du film semble en effet être composée des caractéristiques de ces deux films (choix des focales et grande luminosité). Bref, techniquement parlant, à côté, La Guerre des étoiles paraît fauché et composé en papier mâché.

Le film de Lucas est sorti au milieu de l’année 77 alors que le tournage de Capricorn One était déjà probablement fini (il sortira en toute fin d’année au Japon, c’est du moins ce que montre IMDb). On trouve pourtant quelques éléments dans le finale qui laissent furieusement penser au film de Lucas. La jolie poursuite entre l’avion et les deux hélicoptères évoquent aujourd’hui l’attaque de l’Étoile de la mort. Enfin, le happy end paraît un peu tiré par les cheveux et n’est pas sans rappeler le côté protocolaire (remise de médailles contre enterrement des astronautes) de La Guerre des étoiles. Bien réaliser un mauvais scénario basé sur une seule bonne idée, c’est donc du domaine du possible. Et les films pouvant être bientôt vendus en passant par le département marketing des majors sans passer par la case scénario, peut-être voit-on là qui s’amorce ce fameux tournant des années suivantes, largement inspiré ou provoqué par les succès faussement faciles et puérils de George Lucas et de Steven Spielberg.

Autre personnalité notable présente sur le film : Jerry Goldsmith. Sur plus de cinq décennies à écrire des bandes originales, le parcours du compositeur impose le respect. Il se fait d’abord remarquer avec des musiques de westerns (Seuls sont les indomptés, Rio Conchos) et de thrillers (Sept Jours en mai). Et déjà, en 1966, Goldsmith se met au service de la « soft science-fiction » (invisible, sans high-tech) avec L’Opération diabolique. Deux ans après, il dirige la musique de La Planète des singes. On le retrouve au générique de gros succès de Steve McQueen. Il compose ensuite la musique de Chinatown en 1974, puis celle de La Malédiction et de L’Âge de cristal en 1976. Goldsmith était tout indiqué pour ce film : le garçon ne prenait pas de haut les séries B vendues comme des séries A ; et il a sans doute participé, à sa manière, à donner ses lettres de noblesse à des genres autrefois méprisés (le western a, lui, toujours bénéficié d’excellentes partitions). Et en 1979, l’espace ne diffuse qu’un seul son : les musiques de Jerry Goldsmith sur Alien et sur Star Trek. (Inutile d’évoquer le reste, « ça calme ».)

Quant au réalisateur-scénariste, Peter Hyams, il s’agit de son premier succès. Potentiellement son meilleur film d’ailleurs. De quoi pouvoir, à coup de navets successifs, surfer d’une décennie à l’autre tout en trouvant les moyens de faire financer ses films. À son casier, citons principalement : la suite de 2001 et quelques entre-jambes de Jean-Claude Van Damme. L’occasion de finir tout de même sur une autre qualité du film : sa distribution. Très Nouvel Hollywood pour le coup. Moins belge.

La NASA semble vouloir confirmer ses objectifs pour la Lune et Mars. Tout en taillant dans le budget. N’y mijoterait-on pas quelque chose ?…


Capricorn One, Peter Hyams 1977 | Associated General Films, ITC Films


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Happy-Go-Lucky, Mike Leigh (2008)

Note : 4 sur 5.

Happy-Go-Lucky

Titre français : Be Happy

Année : 2008

Réalisation : Mike Leigh

Avec : Sally Hawkins, Alexis Zegerman, Eddie Marsan, Samuel Roukin, Kate O’Flynn, Sarah Niles

Le rôle d’une vie pour Sally Hawkins. Félicitons Mike Leigh pour avoir flairé la chose. Si l’on s’en tient à ce que dit Leigh (à savoir qu’il n’a jamais varié dans son dispositif créatif), il aurait choisi de travailler avec l’actrice avant l’élaboration d’un scénario. Sally Hawkins ne s’était guère fait remarquer jusque-là sinon dans une apparition justement sur un précédent film du cinéaste britannique : Vera Drake. Peut-être l’a-t-il vue au théâtre, whatever.

Sally Hawkins est de ces actrices sur qui tout un film peut reposer. Il ne s’agit plus (comme on leur demande souvent) de gommer leur personnalité (extravertie, délurée, lumineux), mais de s’appuyer dessus et de la rendre plus expressive. Si l’on en croit encore Leigh (et il faut toujours douter des prétentions des artistes), les personnages improvisés lors du travail préparatoire sont des familiers des acteurs (cela pour faciliter la compréhension du personnage sans doute, voire, et c’est un piège à mon avis, pour les imiter). Je parierai que pour une fois Leigh a fait le contraire et choisi l’actrice afin de lui écrire ce rôle sur mesure. C’est le mystère des grands et jolis films : les navets, leurs défauts apparaissent sans difficulté, et même si l’on se trompe dans nos prétentieuses hypothèses, peu importe… On est déjà plus respectueux face au talent. Le rôle serait de la pure composition (comme on en trouve trop à mon goût dans le cinéma faussement social de Leigh), on l’aurait vu dans tout autre chose. C’est peut-être le cas (depuis), mais, hasard heureux, Arte a justement passé, il y a quelques jours, Fleur du désert, film dans lequel elle interprète un personnage en tous points identique à celui de Poppy et sidekick du personnage principal.

Ce personnage, sorte de Sancho Panza au féminin, c’est celui d’un clown ahuri, lumineux et, parfois, pour le moins inconséquent (ce moment de justice rétablie quand, tout d’un coup, l’archétype du second rôle passe au premier plan). Son professeur de conduite acariâtre, par exemple, et avec qui elle forme un formidable duo de clowns dans la tradition de l’opposition de caractères (voire de la commedia dell’arte ; ici, un clown excentrique et espiègle face à un clown triste et soupe au lait) lui demande de grandir un peu et peine à croire qu’elle puisse se faire obéir par une classe de trente jeunes élèves. Le truc, comme chez les clowns encore, c’est que c’est bien son comportement à lui qui la rend hilare. En dehors de ce duo improbable et récurrent avec le moniteur d’auto-école, Poppy compose un autre duo, pouvant là encore laisser penser aux clowns, cette fois, avec sa colocataire de longue date : le clown excentrique, face à un clown sage et blanc. (On pourrait y ajouter sa sœur, variante de l’Auguste vulgaire et taciturne.)

Je me fourvoie peut-être, mais ça sent tout de même de loin la formation de clown pour au moins une ou deux des trois actrices. Dans une école de clown, on vous demande de construire un clown personnel, qui vous ressemble et qui soit ancré dans le réel. C’est le contraire des caricatures ou de compositions qui se rapprochent de « performances » de la « method » que l’on peut voir dans la plupart des comédies de Leigh. La caricature se fait du haut vers le bas, presque toujours, et j’ai déjà expliqué en quoi ça me posait problème. C’est tout l’intérêt pour les clowns de partir de soi. La caricature est d’abord une caricature de soi-même. On apprend à se regarder, à s’accepter, puis on caricature ses propres travers, on grossit ses traits les plus marquants. Certains clowns peuvent toujours s’aventurer à créer un personnage de clown à partir d’un voisin ou d’une caricature préexistante, ce ne sera jamais aussi honnête et sincère que le clown qui part d’un matériau déjà disponible. Mike Leigh a expliqué qu’il ne fonctionnait pas ainsi, soit. Je doute toutefois qu’il ait procédé selon ces principes sur ce film. Non pas que je doute que sa méthode puisse finir par me convaincre à produire des comédies pleinement réussies (selon mes standards de grincheux misanthrope ayant raté sa vocation de professeur de conduite ou d’autre chose), mais ce n’est pas ce que je devine (ou penser deviner) à l’écran. Si Mikey veut m’inviter à prendre un verre pour me prouver du contraire, je me laisserai convaincre volontiers (Sally Hawkins est tout aussi disposée à venir me convaincre puisqu’il est évident qu’elle sera un jour amenée à lire ces lignes).

J’ai lu ici ou là qu’un tel personnage serait insupportable dans la vraie vie. Oui, c’est le principe. Qui voudrait d’un clown à deux pas de chez lui (ou d’un indélicat mettant sa radio à fond au camping, pour reprendre une des situations humoristiques de Nuts in May, le premier succès de Mike Leigh) ? L’humour et l’horreur ne fonctionnent pas forcément différemment. On enferme les sentiments qu’ils provoquent dans des boîtes (le théâtre, le cinéma), et on les garde bien à distance pour voir ce qu’elles renferment. L’humour, c’est une logique de mise à distance. Théâtre et cinéma, mais aussi l’humour de chaque instant, servent à exorciser nos peurs, nos dégoûts, nos craintes. Ils font œuvre de catharsis. Montrer les monstres pour mieux les appréhender. Un clown, on veut donc le voir comme on prend à heure prédéfinie des cours de conduite avec l’auto-école du coin. Pas qu’il saute sur nous par surprise. Ses excentricités doivent être balisées (quand il sort des limites de la piste, on en est presque hilare, mais justement parce qu’on touche du doigt une forme de terreur à l’idée d’être pris pour cible). On va au cirque comme d’autres vont chez le psy. Voilà pourquoi on peut prendre un infini plaisir à retrouver certains personnages à l’écran qui seraient infects dans la vie. Un clown, un zombie, un lion ou un monstre, on n’aime les voir qu’enfermés. Poppy n’éclate que dans sa boule à neige, et si on la secoue, c’est qu’on prend un plaisir sadique à l’y trouver là et non sur le chemin de l’école.

Et peu importe si Mike Leigh souligne un peu trop la nature feel good de son personnage et explicite un peu trop fort la règle de vie de son personnage principal. En 2008, peut-être disait-on « positive attitude » de ce côté-ci de la Manche. Mais moi, le grincheux, je reconnais les vertus d’un tel comportement (dans une boîte laissée à distance de sécurité). Mikey aurait pu se garder de rendre tout ça évident, mais puisque son film marche parfaitement sans avoir à le dire, on lui pardonnera de jouer les perroquets. Parce que, désolé, Mikey, mais tout au long de ta carrière, tu as cherché à mettre en valeur les acteurs. Et je le sais bien, il n’y a qu’un ancien acteur pour chercher à mettre ainsi toujours ses pairs à l’honneur… Et parfois, comme ici, tu réussis ton coup. Et peut-être que ta grande réussite alors, c’est que le spectateur finisse par penser que tu n’y es pour rien et que si le personnage et l’acteur forment une adéquation parfaite, c’est surtout de leur fait. « Mettre à l’honneur », c’est aussi prendre ses distances. L’auteur présente une boîte magique qui attire l’œil du spectateur, leur dit de l’ouvrir, et se retire. Le reste est magie.

Laisse-moi donc croire, Mikey, que Poppy existe et rend la vie plus lumineuse autour d’elle… en s’arrêtant juste à deux pas de moi. Le bonheur (comme l’horreur), c’est pour les autres.

J’ai encore vu quelqu’un demander sincèrement si l’on rirait de la même manière si Poppy était un homme. Il voulait sans doute dire par là que la représentation du personnage flirterait avec l’antiféminisme. Eh bien, comment dire…, on ne peut pas dans un même temps se plaindre qu’il n’y ait pas de rôles comiques pour les femmes et regretter l’image négative qu’elles véhiculent quand elles apparaissent enfin à l’écran. Oui, Poppy est une caricature. C’est un clown. Pourquoi marche-t-elle aussi bizarrement ? Parce que ses talons équivalent aux chaussures surdimensionnées du clown. La démarche constitue le premier attribut travaillé par un clown, parce que c’est le plus identifiable. Que remarque-t-on en premier d’une personne ? Sa démarche. Et un clown se distingue d’abord par l’allure qu’il dégage. Pas par ses habits (même si le clown Poppy est vêtu de manière colorée). C’est bien pourquoi les clowns s’étaient si bien exportés au cinéma. (Et selon mon avis, c’est même un clown qui a participé au mieux à l’élaboration d’une grammaire du cinéma : Charlie Chaplin. Mais c’est une autre histoire, je renvoie à mes précédents commentaires sur la question.)

Enfin, comme tous les clowns, Poppy peut aussi montrer une face triste, voire intelligente. Ce contrepoint est assuré par les séquences à l’école dans laquelle notre clown assagi doit « faire face » à un élève perturbé et violent. (Et cette fois, Mike Leigh n’a pas trop besoin de souligner le parallèle, puisqu’il est mis en évidence par le montage et les doutes de Poppy durant ses leçons avec son moniteur d’auto-école.)

Oui, Poppy est insupportable. Mais elle sait aussi écouter quand il le faut. Le clown est aussi issu des Pierrot. Les deux « faces » d’un même clown. Sally Hawkins arrive aussi bien à nous émouvoir et à nous amuser que Giulietta Masina dans La strada ou dans Les Nuits de Cabiria. Loin de se moquer des femmes, ces rôles les honorent au contraire. Les clowns féminins sont des monstres… comme les autres.


Happy-Go-Lucky, Mike Leigh 2008 | Film4, Ingenious Film Partners, Special Treats Production Company


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Meantime, Mike Leigh (1983)

Note : 3 sur 5.

Meantime

Année : 1983

Réalisation : Mike Leigh

Avec : Marion Bailey, Tim Roth, Phil Daniels, Gary Oldman, Pam Ferris, Alfred Molina

Je vais finir par penser que Leigh est bien meilleur cinéaste quand il tend vers le registre de la comédie que quand il tire vers le social factice, parfois, comme ici, à la limite du misérabilisme et de la faute de goût.

Son dispositif permet à de formidables acteurs de se mettre en valeur, mais si chacun peut démontrer ses talents de composition en jouant des tarés, des imbéciles ou des cas sociaux, on y perd en authenticité.

Leigh procède ainsi depuis les années 60. Cela pouvait se concevoir à l’époque, mais depuis, quand les cinéastes veulent décrire une réalité sociale difficile et spécifique, ils dirigent directement des acteurs amateurs de ces milieux. Même pour des comédies.

Et c’est d’autant moins justifié pour Leigh de faire appel à des professionnels qu’il passe par l’improvisation. En plus d’un demi-siècle à réaliser des films, j’ai du mal à croire qu’il n’ait jamais pensé à modifier son dispositif en y intégrant des amateurs ou y généralisant les improvisations. Même en gardant ce dispositif, il devrait y avoir moyen de trouver plus d’authenticité que des acteurs professionnels en pleine démonstration de l’étendue de leur talent.

Pour le reste, comme d’habitude, le résultat d’un tel dispositif produit le meilleur et le pire.

Chronique décevante, style qui s’appuie sur une poignée de séquences tendues et trop longues là où le genre s’appuie davantage, généralement, sur un rythme plus soutenu. La part belle est faite aux acteurs, certes, mais le récit patine et souffre de ces « exploits ». Quelques éclats, dépendants des inventions et propositions des acteurs pendant les répétitions : rien qui ne puisse servir un sujet. Pas sûr que ces représentations issues d’exploits d’acteurs professionnels soient réellement représentatives des populations censées apparaître dans le film.

On frôle la caricature. Or, la caricature doit toujours se faire du bas vers le haut. Mike Leigh serait plus pertinent à représenter les milieux qu’il connaît et fréquente.

Tom Stoppard réunira Tim Roth et Gary Oldman pour son chef-d’œuvre, Rosencrantz et Guildenstern sont morts.


Meantime, Mike Leigh (1983 ) | Central Production, Mostpoint, Channel 4 Television Corporation


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Deux Sœurs, Mike Leigh (2024)

Note : 2.5 sur 5.

Deux Sœurs

Titre original : Hard Truths

Année : 2024

Réalisation : Mike Leigh

Avec : Marianne Jean-Baptiste, Michele Austin, David Webber

Mike Leigh confirme sa méthode de travail après la projection du film. Choix des interprètes ; discussion en tête-à-tête avec eux pour déterminer des sujets et des personnages ; préparation basée sur l’improvisation donnant lieu à une sorte de script où chacun des acteurs sait ce qu’il a à faire et doit dire ; tournage sur la base de ce long travail préliminaire.

Apparemment, cette méthode, loin d’être originale au théâtre et sans doute au cinéma, passionne les critiques et les spectateurs au point qu’ils réduisent souvent à ça de l’improvisation. Je n’appellerais même pas ça de l’improvisation dirigée pour ma part. L’improvisation dirigée consiste à improviser au moment du tournage, puis d’orienter les interprètes vers une voie que le metteur en scène imagine être fertile. Et alors, on recommence, on change des éléments ici ou là, mais toujours, on reste sur une base d’improvisation permettant aux acteurs de jouer avec la même spontanéité, le même instinct, la même surprise. Ici, l’improvisation n’est qu’un outil préparatoire intervenant bien en amont du tournage. Mike Leigh a dû répéter plusieurs fois pour que ce soit clair : au moment du tournage, il n’y a plus d’improvisation et chacun des acteurs sait ce qu’il va faire (ils ignorent juste les éléments du film qui ne concerne pas leur personnage).

L’intérêt d’un tel dispositif réside surtout dans la nature réaliste, voire naturaliste, de « l’intrigue ». Celle-ci n’obéit à aucun code préétabli et on a alors plus de chance de s’orienter vers une chronique dépeignant la vie d’un personnage central ou d’un groupe de personnages appartenant à une même communauté, souvent à l’occasion d’un événement particulièrement significatif de sa vie. Une chronique permet de sortir du carcan des histoires toutes faites, mais elle n’est pas non plus libérée de tous les codes narratifs…

Si sur la conception d’un sujet original et social, il y a moyen de tirer quelque chose de cette méthode, je serais beaucoup plus dubitatif quant à la qualité de l’écriture produite. Quand on improvise sans avoir décidé à l’avance d’un sujet à traiter, on se heurte surtout à une incroyable disparité de qualité dans ce que l’on produit. Et quand on développe un sujet qui se révèle être une impasse ou que l’on ne maîtrise pas, le cinéaste peut être tenté de s’entêter dans une direction stérile.

Autre problème : certes, les acteurs sont sans doute à même de trouver une forme de justesse après être passés par un texte et des sentiments qui les ont traversés lors des séances de travail improvisées, mais d’une part, la répétition va de toute manière altérer cette spontanéité, d’autre part, bien des acteurs qui improvisent composent des personnages tellement éloignés d’eux-mêmes qu’ils sont en réalité des caricatures (et cela, alors même que Mike Leigh leur demande, semble-t-il, de développer des personnages qu’ils ont connus). Être proche d’une personne ne garantit en rien qu’on ne la caricaturera pas, qu’on la comprend ou qu’on défendra son parti. Défendre son personnage, c’est la base du jeu. Si des acteurs peuvent être si crédibles dans des personnages parfois de crapule, c’est qu’ils sont à 100 % déterminés à les défendre, et cela pour une raison simple : les pires criminels se trouveront toujours des excuses ; ce qui nous caractérise tous, c’est que nous assumons la grande part de nos choix ; et quand nous faisons des erreurs, on est tous plus enclins à regarder ailleurs. Un acteur doit mettre de côté la morale et devenir le meilleur avocat possible de son personnage. Or, certaines caricatures (surtout en improvisation) sont en réalité des accusations déguisées. Sur la scène ou à l’écran, une caricature (surtout du point de vue de l’acteur qui l’interprète) ne transmet pas un message comme dans la presse. Elle n’est qu’un glissement vers la farce, la comédie de caractères. Même dans une satire, il faut bien se garder de porter un jugement négatif sur les personnages : aucun spectateur n’acceptera que vous ne défendiez pas la pire des crapules. À moins que les clins d’œil soient permanents. Mais un tel degré de connivence avec le public me paraît extrêmement aléatoire et réservé aux acteurs comiques de génie jouissant déjà bien souvent d’un capital sympathie important.

Si le résultat ici est si médiocre, c’est qu’à tous les stades du développement de ce dispositif, rien n’a jamais été fait pour revenir en arrière une fois qu’il semblait évident que le projet ne menait nulle part. Mike Leigh navigue toujours entre drame et comédie parce que c’est ainsi qu’est faite la vie selon lui. Certes, mais il faut alors trouver le ton adéquat pour garder une forme de sincérité dans la farce (si on va jusque-là). Ce n’est pas pour rien que les acteurs comiques sont aussi les acteurs les plus sincères et les plus spontanés au monde. Leur sens comique dépend beaucoup de ces facteurs. Un paradoxe, car il faut à la fois tirer vers le grotesque, l’excentricité, le loufoque, tout en restant plausible et sincère.

On peut supposer ici que ce qui a intéressé Mike Leigh dans leurs improvisations ait été l’opposition et les contrastes proposés autour du personnage principal, maniaque, dépressif, agressif. Son fils et son mari conservent leur inexpressive figure de cire face à ses reproches constants ; sa sœur et ses nièces ne comprennent pas qu’elle ne parvienne pas à profiter de la vie comme elles le font. Concept intéressant, sauf que ça ne marche jamais. La première partie nous expose le cœur de la situation familiale, et on attend alors un élément déclencheur venant faire basculer le récit dans autre chose : la recherche d’une solution radicale pour s’extirper de cet environnement oppressant ou une tragédie. Rien ne se passe, car en réalité le personnage principal n’évolue pas du tout au cours du récit (un des problèmes de la conception où l’écriture se fait sans grande possibilité de revenir en arrière comme dans n’importe quel processus créatif, d’abord, individuel).

Le récit se déporte au contraire un peu plus vers le lien entre les deux familles, voire les deux sœurs. Est-ce pour autant que cette relation apporte quoi que ce soit permettant de faire évoluer « l’intrigue » ou la compréhension d’une peinture générale comme dans une chronique ? Non. La scène du cimetière sur la tombe de la mère et le déjeuner qui suit de la fête des Mères devraient être les deux grandes séquences au cœur du film, dans lesquelles les tensions sont les plus fortes. Pourtant, rien ne ressort de ce passage classiquement disposé au deux tiers ou au quatre cinquièmes d’un récit. Le personnage principal pleure dans les bras de sa cadette, puis elle alterne un rire nerveux et les larmes dans une sorte de farce ratée sur l’incommunicabilité familiale. Un dénouement (peut-être moins dans une chronique, certes) sert à libérer la parole, résoudre les conflits ou au contraire les mener à un point de non-retour. Mike Leigh nous propose bien autre chose. Pour conclure son récit, il n’a d’autre choix que l’artifice lâche et laborieux : la fin ouverte.

Un tel dispositif permet parfois de naviguer dans un environnement social réaliste. D’autres fois, on peut aussi voir échapper quelques incohérences qui mettent à plat tous les efforts visant une forme de naturalisme et d’authenticité. Dans l’entretien après le film, une spectatrice a posé une question révélant une de ses failles. Elle s’interrogeait sur le travail de cette femme qui au contraire de sa sœur n’a pas d’activité bien définie. Le cinéaste lui répond qu’elle est au foyer. Rien d’exceptionnel à cela pour lui. La spectatrice remarque alors que la famille ne pourrait pas habiter une si jolie maison, car le mari semble n’être qu’un déménageur. Le public la reprend en lui rappelant qu’il est plombier, et elle reconnaît, en tout cas pour les standards français supposés, qu’un plombier devait bien gagner sa vie. Mais à supposer que ce soit réaliste, son intervention révèle une autre question restée en suspend : si elle ne travaille pas et ne supporte pas la présence de ces deux hommes dans sa vie, elle fait donc partie de ces femmes prisonnières de leur foyer au point de ne pouvoir envisager la possibilité d’un divorce. Cela aurait été un point de vue (féministe) intéressant à illustrer au cinéma tant cette problématique paraît totalement invisibilisée dans la création. Un point d’intersectionnalité sans doute trop complexe pour Mike Leigh déjà soucieux de mettre pour la première fois une communauté noire anglaise à l’écran (il a dit que c’était le point de départ de son film). (C’est peut-être pour ça que ce n’était peut-être pas forcément à lui de s’emparer de ce sujet.)

Et c’est vrai que cela pose quelques problèmes de cohérences ou de compréhension de la situation. Par exemple, le personnage principal semble bien avoir une sorte d’élan de séparation quand elle jette les vêtements de son mari… sur le pas de la porte de la chambre. Un demi-divorce ? Dans beaucoup de situations (l’absence de réponse du père sur les nouvelles de sa propre mère ; les perspectives ratées ou réveillées du film ; les relations des deux sœurs avec leurs parents ; les liens entre les nièces et leur tante ; le jeu autour des fleurs ; la peur des animaux), un entre-deux semble se dégager en révélant son lot d’incohérences bien plus qu’il ne ménage une incertitude pleine de significations.

Soit, la mère voudrait divorcer mais s’en trouve empêchée à cause de sa vulnérabilité financière (sa sœur lui a proposé de venir vivre chez elle, mais c’est resté une piste sans suite) et dans ce cas, on ne perçoit pas du tout ce dilemme dans le film ; soit, la mère est rongée par son mal-être, et je ne comprends alors pas dans ce contexte la pertinence de cette séquence où elle vire les affaires de son mari. Cette simple action compterait parmi mille autres, ça se perdrait dans le flot des détails et l’on n’y prêterait plus attention. Mais comme il se passe peu de choses dans le film ou que tout se perd dans un entre-deux flou, on ne voit plus que ça, et l’on peine à y trouver un sens.
Bref, c’est raté. On attend d’un tel dispositif un peu trop qu’il vous offre des petits miracles. Or, faut-il encore le rappeler… les miracles ne se rencontrent qu’au cinéma. Mais ils y sont rares.


Deux Sœurs, Mike Leigh (2024) Hard Truths | Creativity Media, Film4, The MediaPro Studio


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Bunny Lake a disparu, Otto Preminger (1965)

Note : 4 sur 5.

Bunny Lake a disparu

Titre original : Bunny Lake Is Missing

Année : 1965

Réalisation : Otto Preminger

Avec : Keir Dullea, Carol Lynley, Laurence Olivier, Noël Coward

Film à ranger dans la catégorie « le réalisateur a fait un excellent travail avec un matériau désastreux ». À la Jaws.

Le problème, quand on multiplie les fausses pistes et que celles-ci sont toutes crédibles, alors même qu’elles peuvent se présenter sous des formes loufoques, voire inquiétantes, c’est que l’on peut être certains que le récit va manquer de cohérence et de crédibilité.

Sérieusement, les trois principales pistes mènent à trois personnages plus ou moins fantasques : une cuisinière allemande qui disparaît au même moment que la fillette ; un bailleur excentrique (cowardien en somme, le bon Noël ne peut être qu’extraordinaire dans un second rôle tant il est insupportable dans un premier) un peu trop envahissant ; une ancienne professeure habitant au dernier étage de l’école et légèrement timbrée.

Si ces pistes nous paraissent, à nous, spectateurs, évidentes, elles tardent à attirer l’attention de la police, ou ne l’attirent pas du tout. Leur comportement à tous trois n’a bien entendu rien de troublant… Ben voyons.

Sans compter que si l’extraordinaire, c’est déjà par définition rare, trois cas extraordinaires apparaissent franchement improbables (sauf complot démoniaque à la Rosemary’s Baby). Si l’on convient en plus que le premier cas extraordinaire, c’est précisément la disparition de la petite, toute situation ou tout détail étrange devrait forcément être lié à cet événement. Mais non, pas du tout.

C’est donc écrit avec les pieds. Et tout le mérite revient à Preminger qui, malgré cela, a fait de cette horreur un excellent thriller.

Le seul élément définitivement crédible, en revanche (divulgaphopes s’abstenir), consiste à faire du frère (ou de l’oncle) le coupable. C’est encore presque toujours dans la propre famille des victimes que l’on trouve les fautifs… Ce qui l’est moins (crédible), c’est que si la mère connaît manifestement les tendances psychiatriques de son frère (elle sait parler à son double), on ne peut croire une seconde que ses soupçons ne se soient jamais portés sur son frère…

Si l’histoire est épouvantable, dans la veine des thrillers psychologiques à la mode à Hollywood depuis Psychose (symbole d’un joli déclin), mais aussi en Angleterre (Répulsion, The Servant, Blow-Up, L’assassin s’était trompé, etc.), le film se rattrape largement par la maestria chez Preminger à diriger ses acteurs et à mouvoir sa caméra dans les moindres recoins des maisons, des étages de l’école, jusqu’aux sous-sols d’un hôpital ou d’un magasin de réparation de poupées.

À ce sujet, la séance à laquelle j’ai assisté était présentée par Nicolas Saada. Sa perception des choses laisse songeur. Selon lui, la grande qualité de Preminger sur ce film aurait été de proposer de nombreux plans-séquences invisibles.

Eh bien, oui, ils sont tellement invisibles qu’ils n’existent pas. La caméra remue en effet dans tous les sens pour suivre les personnages au plus près sans perdre de temps avec des plans larges qui feraient retomber l’intensité et parce qu’au fond, il n’y a pas cinquante manières de filmer dans les espaces exigus de décors réels. Contrairement à ce que Saada prétend, il n’y a aucun plan-séquence : si le réalisateur fait souvent l’économie d’un raccord lors d’un passage d’une pièce à une autre, Preminger change en revanche souvent d’emplacement en fonction des besoins et procède aussi de manière répétée à des raccords dans le mouvement ou à des contrechamps. Un plan long et mouvant, ce n’est pas un plan-séquence.

Ce qui est relativement rare pour un film réalisé par un homme ayant exercé surtout à Hollywood, ce sont toutes ces libertés prises avec la caméra, sans pour autant en faire des effets qui anéantiraient la nécessaire transparence de la mise en scène dans une œuvre cherchant à jouer sur l’intensité de la situation et la justesse des acteurs et sans jamais s’écarter d’une certaine sobriété sans quoi le film sombrerait dans la série B.

Rare, mais non pas exceptionnel.

La plus grande révolution technique qu’a connue le cinéma après le parlant, c’est bien l’Europe qui l’a apporté lors de ces nouvelles vagues diverses au tournant des années 60. Les caméras se font plus petites ; la pellicule devient plus sensible et l’on peut désormais filmer en intérieur sans avoir recours à d’immenses projecteurs (les accidents dans lesquels on perçoit l’ombre de la caméra ne sont pas rares) ; enfin, le son peut se faire en prise directe (là encore, il y a quelques ratés dans le film).

Ce n’est pas pour rien que certains réalisateurs américains (parfois même italiens) sont venus en Angleterre échapper à la décadence hollywoodienne. De nouveaux outils s’y trouvaient, des nouvelles libertés s’y prenaient. Les contraintes y étaient moindres (pas de code à la con) et en Angleterre, Basil Dearden, Jack Clayton, Karezl Reisz, John Schlesinger, Tony Richardson, Lindsay Anderson, Ronald Neame, Peter Brook, Richard Lester, Jack Cardiff… s’y amusaient comme des fous, et comme leurs comparses partout en Europe.

La même année, William Wyler vient tourner les extérieurs de L’Obsédé. Avec les mêmes possibilités (j’évoquais ce qu’il lui était permis de faire dans mon article sur l’évolution des transparences dans l’histoire hollywoodienne). Otto Preminger y était venu dès 1958 pour tourner Bonjour tristesse (jalon également évoqué dans mon article sur les transparences). Joseph Losey s’était établi en Angleterre, comme Kubrick ; Billy Wilder et Joseph L. Mankiewicz y viendront réaliser quelques dernières danses. Orson Welles, Stanley Donen, Robert Aldrich, Jules Dassin ou même Blake Edwards pour La Panthère rose tournent ici et là en Europe. Même l’un des seuls à tenter de secouer le cocotier hollywoodien, John Frankenheimer, viendra tourner Le Train en Europe. David Lean et la série des James Bond innovaient même en matière de films à grand spectacle censés être une spécialité hollywoodienne depuis des décennies. Et pour finir, puisque les studios américains, à la limite de la faillite, comprendront leur retard, ils feront appel à Peter Yates afin d’importer enfin les méthodes européennes à des productions devenues obsolètes avec Bullitt.

Preminger savait probablement ce qu’il trouverait en (re)venant travailler en Europe. Ce n’était pas pour faire arty, se la jouer Godard ou Fellini et reproduire l’erreur d’Arthur Penn sur Mickey One (sorti la même année), ni pour faire des plans-séquences, mais pour échapper au carcan des studios.

Pour qui se tenait un tant soit peu au courant de ce qu’il se passait dans le monde, à fortiori pour un Européen exilé, l’Europe de cette époque devait être un véritable eldorado.

Bref, sur le plan formel, l’habilité de Preminger à coller à son sujet est remarquable. Et dans l’exécution, il n’est pas interdit de penser que la réussite du film soit due aussi beaucoup à sa direction d’acteurs (et par conséquent, aux acteurs eux-mêmes). Ce qui distingue parfois un bon thriller psychologique d’une série B à la William Castle, c’est la mesure, le bon goût, la retenue, la maîtrise des limites, une certaine forme de bienséance ou de crédibilité interdisant le viol de la règle du quatrième mur (on ne s’improvise pas sur le tard des principes de distanciation comme peut le faire William Castle dans Homicide par exemple). Jusqu’au bout, malgré un scénario passablement médiocre et grotesque, Otto Preminger s’attache à relater les événements de la manière la plus crédible possible. Quand on joue la folie, la peur, il est si simple pour un (mauvais) acteur de tomber dans la caricature, l’outrance. Tout ici au contraire est maîtrise et sobriété. Cela ne signifie pas que les personnages doivent rester froids (la mère est bouleversée par la disparition de son enfant et par les soupçons de la police la concernant), mais qu’ils doivent être vraisemblables dans leur interprétation (alors que les incohérences pleuvent dans l’écriture de leur personnage).

Chapeau.


Bunny Lake a disparu, Otto Preminger (1965) Bunny Lake Is Missing | Wheel Productions


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MyMovies : A-C+

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Civil War, Alex Garland (2024)

Assaut sur la capitale

Note : 2.5 sur 5.

Civil War

Année : 2024

Réalisation : Alex Garland

Avec : Kirsten Dunst, Wagner Moura, Cailee Spaeny, Nick Offerman, Stephen McKinley Henderson

Les récits de road movie apocalyptiques se multiplient ; j’ai l’impression de ne plus voir que ça en ce moment (Finch, la série The Last of Us, rien que ces dernières semaines). Celui-ci se distingue des autres : la réalité sombre d’une société assistant à l’ultime chapitre de son effondrement proposée ici ne paraît désormais plus si éloignée de ce qui pourrait advenir dans un futur proche. Chaque année, une nouvelle région du monde plonge dans le chaos (Syrie, Gaza, l’Est de l’Ukraine, Birmanie, Soudan…), alors pourquoi pas la plus grande puissance du monde ?

Alex Garland a de toute évidence écrit son film en écho à l’assaut du Capitole en janvier 2021. Avec les menaces et tensions liées à la candidature de Trump et avec son retour éventuel à la Maison blanche ou à une contestation des résultats, rien n’interdit plus de penser à la possibilité d’une guerre civile. Le film du réalisateur d’Ex Machina propose un monde dans lequel le Rubicon aurait sans doute déjà été franchi avec le maintien au pouvoir du président et la sécession de la Californie et du Texas. Avouons-le : dans n’importe quelle production du genre (que ce soit un film apocalyptique, d’horreur ou de science-fiction), le spectateur se rue dans les salles, appâté par la promesse que lui soit soumise une série d’événements, d’évocations ou de simples images illustrant un théâtre des « possibles ». Dans la série B ou le cinéma de genre, le contexte et le sous-texte priment presque toujours sur le texte. Le temps du récit n’est pas le futur, mais bien le conditionnel. On examine d’un œil un peu obscène ces histoires terribles, et l’on évalue ensuite dans ces propositions des possibles, celles qui valent le coup d’œil. La curiosité de celui qui regarde prime cette fois sur la qualité de l’objet ainsi « jugé ». C’est cette même appétence pour le gouffre qui nous attend et nous angoisse, mais auquel on espère encore échapper, qui nous incite sur les réseaux sociaux à partager des fausses nouvelles : là encore, nos réactions conditionnent notre inclination naturelle envers tout ce qui nous fait peur, en sécurité derrière nos écrans. « Si c’est vrai, c’est grave. »

Peu importe alors si un film s’égare dans ses incohérences, si les personnages répondent un peu trop facilement à des stéréotypes. On veut en avoir pour notre argent.

Moi, mon argent, je le gagne à démonter les films.

(Comme une seule fleur ne fait pas une Garland, merci de penser à remplir mon assiette en faisant un don.)

Or, après avoir suivi le cahier des charges des propositions apocalyptiques faites et comptabilisées dans le film, j’avoue rester quelque peu sur ma faim. Se livrer à l’exercice du road movie immersif en compagnie d’un groupe de photographes pouvait représenter la solution idéale pour se faufiler à hauteur d’homme dans l’univers chaotique d’une guerre civile. En réalité, en dehors de quelques séquences-chocs mettant en lumière la violence absurde de la situation, les propositions faites censées contextualiser l’effondrement de la société en cours s’avèrent pour le moins décevantes.

Le récit ne se risque pas à trop en révéler sur la situation politique, et les allusions pour se l’imaginer restent rares : j’ai même eu du mal à saisir au début si les deux États sécessionnistes le faisaient chacun de leur côté ou s’ils s’unissaient contre le gouvernement fédéral (et quand on comprend qu’ils se sont unis, on se demande par quel miracle un des États les plus conservateurs se serait allié à un autre parmi les plus progressistes). Un road movie, qu’il soit apocalyptique ou non, sert habituellement à développer des personnages forts et des histoires personnelles qui illustreront ce précieux contexte pour lequel on a payé notre place.

Mettant ainsi de côté toutes les allusions des possibles et la curiosité mal placée, la structure mal fagotée du récit, son incohérence ou l’élaboration défaillante des personnages, que nous reste-t-il à nous glisser sous la dent ? Eh bien, un autre genre qui s’impose de lui-même et finit par prendre toute la place : le film de guerre. De nombreux films de guerre font reposer leur trame sur une forme de road movie (à travers une mission ou une opération militaire, une incursion en territoire dangereux, etc.). Mais paradoxalement, l’action y reste en arrière-plan, et les confrontations, les attaques ponctuent le récit à des moments clés. Pas lors de chaque séquence. Si la violence armée, militaire, assure le séquençage du récit, ce n’est plus spécifiquement un film de guerre, encore moins un « récit de voyage », mais un film d’action. Et tout le temps que vous perdrez à faire exploser des voitures ou à vous cacher des balles ne sera pas alloué au développement des relations entre les personnages et par conséquent à la contextualisation attendue des « propositions politiques et apocalyptiques ». Le chaos ne se montre pas ; il s’illustre par le dialogue, par la crainte et les attentes des personnages, il se commente et s’évoque dans un récit à l’intérieur d’un récit qui n’est plus cette fois au conditionnel, mais au passé.

Et tout cela devient d’autant plus préjudiciable pour la cohérence du film que Garland s’essaie à un dernier genre. Entre deux fusillades, c’est la poésie qui pointe le bout de son nez lors de séquences plus lentes et volontairement hors du temps. Quand un film dure moins de deux heures et qu’on s’attarde sur les pâquerettes au lieu de retourner à ses personnages et les faire interagir, j’aurais tendance à penser qu’on fait plutôt fausse route.

Se pose aussi la question de la cohérence avec laquelle ces photographes se retrouvent plongés dans l’enfer de la guerre : non seulement, cette guerre, telle qu’elle est illustrée, échoue à convaincre (ce n’est pas comme si l’on manquait de modèles de guerre civile dans le monde), mais j’ai du mal à saisir comment des troupes peuvent accepter d’intégrer la presse à leur assaut contre la Maison blanche alors qu’ils y multiplient les crimes de guerre. Je veux bien croire au chaos et à la possibilité des exécutions sommaires (une manière hypocrite de dire pour Garland qu’il ne prend pas parti dans les événements récents alors que son film ne peut évidemment que faire écho aux dérives qui sont exclusivement le fait des partisans de Trump) ; dans ce cas, pourquoi rester attaché à la préservation du droit de la presse ? Dans une guerre qui ne respecte plus le droit, la première chose qui disparaît, me semble-t-il, c’est le droit d’informer.

Et que dire de cette fin pathétique en forme de passage de relais à la fois cynique, prévisible et plutôt hors de propos ? Qu’est-ce qu’a pu se dire Garland encore à ce moment : « Ah, tiens, il faudrait que ce soit un film initiatique et de passage de relais aussi. » On dirait moi quand j’écris une critique. À force de partir dans tous les sens, ça ne ressemble plus à rien.

Vous venez voir l’illustration de toutes sortes de propositions sur l’avenir craint des États-Unis ? Vous serez servis, mais rationnés. Il y a plus de sous-genres dans Civil War qu’un « théâtre des possibles » réellement stimulant, effrayant, révélateur ou un tant soit peu créatif. Gageons que la réalité se montrera plus féconde…, au moins pour éviter le pire. Jusqu’à présent, le pays a connu des tentatives d’assassinat, des menaces, un assaut avorté contre la démocratie. Avant de tomber dans le chaos, le réel peut encore nous inventer bien des stratagèmes.

Reste un détail tout bête : si la réalité est amenée à ressembler de plus en plus à la fiction, Alex Garland ne pourra pas profiter de la situation en voyant le titre de son film cité en référence comme on peut le faire avec Idiocracy. Au moins, tirer son épingle du jeu du chaos, merde. En français, on parle de « guerre de sécession ». « The new Alex Garland’s film, soon, in theater! Secessionny! »

Where are you from? Are you unionist or sesesse… cesesseson, sessessessecon…

 Just shoot him.


Civil War, Alex Garland 2024 | A24, DNA Films, IPR.VC


Liens externes :


Un dimanche comme les autres, John Schlesinger (1971)

Note : 4 sur 5.

Un dimanche comme les autres

Titre original : Sunday Bloody Sunday

Année : 1971

Réalisation : John Schlesinger

Avec : Peter Finch, Glenda Jackson, Murray Head

S’il n’y aurait probablement pas eu de Nouvel Hollywood sans nouvelles vagues européennes, je ne suis pas sûr qu’on mesure à quel point John Schlesinger a participé à l’importation de ces nouveaux usages à Hollywood. Dans le Nouvel Hollywood, comme précurseur, on évoque surtout Bonnie and Clyde, Le Lauréat ou Easy Rider, et certes, leur succès a obligé les studios à revoir leur copie, mais sur le plan formel, je trouve Medium Cool et le Macadam cowboy de John Schlesinger bien plus représentatifs des techniques qui se mettront en place dans la décennie qui suit.

Les pellicules couleur sensibles et abordables, les petites caméras, les dispositifs sonores améliorés, toutes sortes d’avancées techniques ont permis l’essor d’un nouveau style, plus direct, voire d’un nouveau langage cinématographique. On s’autorise plus souvent les surimpressions abandonnées depuis le temps du muet ; on adopte des zooms et des longues focales renforçant les flous. Les mouvements d’appareil sont nombreux et les vues subjectives ne sont pas rares. À côté de ces nouvelles possibilités techniques, les cinéastes s’aventurent plus volontiers aussi vers des récits plus « modernes » : les drames ne sont plus construits autour d’enjeux définis forts et des confrontations évidentes s’achevant par une résolution, on écrit des chroniques, les histoires servent à illustrer l’humeur d’une époque, d’une société.

Il y avait tout ça dans le cinéma européen des années 60, John Schlesinger l’a exporté en Amérique en tournant sur la côte est Macadam cowboy, et le voilà qui enfonce le clou deux ans après à l’occasion de son retour en Angleterre avec Un dimanche comme les autres. La forme du film est tellement représentative de ce que j’ai décrit plus haut et les productions sont parfois si perméables à l’époque entre États-Unis et Grande-Bretagne qu’on pourrait même l’associer au Nouvel Hollywood. En cette année 71 d’ailleurs, les films adoptant ces nouveaux usages (désormais plus aux États-Unis qu’en Europe qui va amorcer à partir de là un déclin par rapport à la décennie précédente) sont nombreux. John Schlesinger en reste à la chronique amoureuse alors qu’en Amérique, c’est surtout le thriller qui profite le plus de ces nouvelles formes (le réalisateur y viendra avec Marathon Man), mais le virage formel est identique. Pour ne citer que les films les plus représentatifs, pour cette seule année 1971, nous avons donc un axe automobile avec French Connection, Macadam à deux voies, La Dernière Séance, Duel, THX 1138, Point limite zéro, un autre que l’on pourrait qualifier d’eastwoodien avec Les Proies, L’Inspecteur Harry et Un frisson dans la nuit, et un axe new-yorkais avec Klute, Panique à Needle Park et Minnie et Moskowitz (on pourrait ajouter à cette liste Les Chiens de paille que Sam Peckinpah vient tourner en Grande-Bretagne avec l’acteur marquant de cette première vague du Nouvel Hollywood, Dustin Hoffman).

On trouve donc tous les aspects formels du Nouvel Hollywood dans Un dimanche comme les autres : récits éclatés, voire mêlés (tout le film est une alternance de séquences centrées sur deux amants d’un même homme auquel, parfois, mais pas toujours, il prend part), pas d’enjeux forts (simple description d’une situation suffisamment représentative d’une époque pour ne pas en faire un objet de conflit : en dessiner les différents contours et limites suffit à rendre le film intéressant, surtout sur un plan social et psychologique) ; usage du zoom, du téléobjectif, de mouvements de caméra (voire de vues subjectives illustratives participant à une sorte de montage impressionniste), de surimpressions ; importance majeure du son hors-champ (parfois même extradiégétique : récit en voix-off ou son d’une autre séquence forçant un dialogue inattendu entre perception sonore et visuelle jusqu’à se demander lequel des deux illustre l’autre — de quoi rappeler certaines scènes d’Il était une fois en Amérique), nombreux inserts (plans sur la mécanique téléphonique à chaque appel manqué ou reçu ; le thriller paranoïaque utilisera abondamment ce procédé, car il provoque une forme évidente de suspense — un usage déjà présent dans les films d’anticipation comme THX 1138, sorti la même année, ou dans Le Cerveau d’acier). Et bien sûr (en Europe, on avait adopté ces usages depuis longtemps), le film multiplie les séquences tournées dans la rue ou dans un véhicule en marche.

Pour ce qui est du sujet de la chronique amoureuse, elle recèle son lot, peut-être pas d’innovations, mais d’avancées sociales propres à une époque : le triangle amoureux est vécu sans grande tragédie (on évite les conflits sans pour autant cacher les difficultés, la solitude, la jalousie), et il implique deux hommes (et cela, sans que l’on fasse de ces hommes des caricatures d’homosexuels névrosés et pervers).

Je m’épate régulièrement des films dans lesquels le double jeu et le sous-texte permettent une sorte de musique à deux mains. On y est pleinement dans ce récit qui se refuse aux grands éclats et qui adopte une approche descriptive presque transversale pour illustrer le drame (ou la condition) d’un triangle amoureux plus ou moins imposé, mais connu et accepté par chacun. D’un côté, le récit expose des situations anodines de la vie quotidienne centrée sur deux des trois protagonistes (les deux connaissant l’existence de l’autre sans partager sa vie et avec des règles rappelant celle de la garde alternée, d’où le titre), c’est la mélodie ; et de l’autre, côté harmonie, le récit qui, sans l’air d’y toucher, évoque les particularités, les non-dits, les mensonges (dans une société réprouvant à la fois les couples libres et les homosexuels), les dépendances affectives et la jalousie épisodique, la solitude, l’égoïsme (l’électron libre finit par quitter ses deux amants pour rejoindre l’Amérique : le médecin de la TWA lui souffle que San Francisco vaut le détour). C’est une jolie manière de dévoiler les choses sans condamner qui que ce soit, l’art du fait accompli : les personnages acceptent leur sort et nous avec. La révolution sexuelle à la sauce britannique et bourgeoise en somme. Une révolution silencieuse et sans vague.

À noter un passage de témoin incongru entre la standardiste apparaissant dans quelques séquences et un petit loubard : le second est joué par Daniel Day-Lewis, la première, par Bessie Love, ancienne star de muet qui tenait par exemple le rôle-titre de Bessie à Broadway (Frank Capra, 1928) et pionnière du cinéma américain (elle a commencé en 1916 notamment avec Douglas Fairbanks, Allan Dwan, Griffith ou William S. Hart). Un siècle de cinéma vous contemple.


Un dimanche comme les autres, John Schlesinger 1971 Sunday Bloody Sunday | Vectia, Vic Films Productions


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Chaussure à son pied, David Lean (1954)

Note : 4 sur 5.

Chaussure à son pied

Titre original : Hobson’s Choice

Année : 1954

Réalisation : David Lean

Avec : Charles Laughton, John Mills, Brenda de Banzie, Daphne Anderson, Prunella Scales

Les comédies de Lean sont rarement mises en avant par la presse ou les historiens français, et c’est vrai que dès qu’on touche à Noël Coward, je ne leur donne pas vraiment tort. Noël étant passé, Lean semble avoir trouvé chaussure à son pied avec ce nouvel opus, et ce, grâce au duo composé de Charles Laughton (tout juste avant sa réalisation de La Nuit du chasseur) et de John Mills qui n’a pourtant pas le beau rôle dans le film, l’un étant suffisamment avare pour refuser de lâcher des dots pour le mariage de ses filles (et de surcroît, alcoolique), l’autre étant idiot comme ses pieds (une proximité utile pour un cordonnier).

Car, dans cette jolie comédie, les « beaux rôles » sont dévolus aux filles, et tout particulièrement à la fille aînée, bien décidée à se marier avec l’ouvrier cordonnier de la maison voyant en lui un joyau capable d’assurer à leur mariage une certaine réussite (capitaliste) qui ne manquera pas de faire la nique au père indigne si elle arrive à le lui soutirer par le mariage. L’amour viendra quand il viendra. Business is business.

C’est ainsi toute la ruse de la fille aînée que le film s’applique à décrire. On s’amuse de la voir bien décidée à tromper son père et à se libérer de lui. Pour arriver à cette fin, elle choisit de séduire son futur mari non pas par des mots doux ou par de belles attentions, mais par sa force de conviction. Et la voilà donc qui tente de le convaincre qu’ils ont un intérêt commun à procéder à cette forme de fusion-acquisition que certains connaissent pour être un accommodement amoureux et qu’on nomme « mariage », mais qu’elle, en tant que grande pragmatique, ne peut concevoir que comme une froide opération commerciale : l’association du talent et de l’intelligence. Working girl in progress.

La composition de l’odieux bourgeois qu’interprète Charles Laughton rappelle combien il pouvait être un acteur comique de génie, et celle de John Mills en idiot attachant sur lequel la fille du patron voudrait mettre la main est époustouflante dans un registre qui m’était inconnu de sa part (l’acteur est un habitué des films de Lean, mais rarement au tout premier plan, et il n’a que peu travaillé pour Hollywood ; il est pour moi l’éternel ivrogne — encore un — de Ice Cold in Alex).

Le film conte une sorte d’histoire de capitalisme heureux à une époque où, sans doute plus qu’aujourd’hui, on pouvait croire aux “entrepreneurs” qui partaient de rien ou se lançaient grâce au coup de pouce d’un riche mécène pour qui le meilleur gage de réussite (et de remboursement) était le savoir-faire de l’artisan (et l’audace du dirigeant). Dans ce monde utopique du capitalisme-roi, à la fois bénéfique et émancipateur, on se presse pour rembourser sa dette dans le but de s’affranchir au plus vite de son bienfaiteur. Les richesses y restent encore décentes ; et les enrichissements personnels y sont encore liés à des réussites industrielles, techniques ou commerciales, pas la conséquence d’opérations financières ou d’héritages.

Voir une bourgeoise s’enticher ainsi d’un pauvre, que ce soit par amour ou par intérêt, on ne verrait plus ça de nos jours. On inventait à peine les ascenseurs qu’on le mettait alors à profit pour grimper au plus vite dans la société. Dans le monde moderne, ça fait belle lurette que l’ascenseur social est en panne et que la réussite est une illusion, ou une exception, avec laquelle on entretient les mythes.

Ce qui n’a pas changé en revanche, ce sont les riches avares et les alcooliques. Et si leur fille leur joue de mauvais tours, c’est probablement moins pour leur faire payer leur perfidie et pour s’emparer de leur affaire (une femme à la tête des opérations, au vingt-et-unième siècle, vous n’y pensez pas !) que pour les accuser d’inceste ou de mauvais traitements. (Pas sûr cela dit que les progénitures d’aujourd’hui, quelle que soit la manière dont elles sont abusées, finissent gagnantes quand elles partent ainsi contre le « système patriarcal ».)

Non, on est bien au dix-neuvième siècle dans une société britannique, et même si on montre que ce sont les femmes et les ouvriers qui assurent tout le travail, on ne bouleverse pas les apparences avec lesquelles il faut savoir jouer face à la concurrence (business as usual) : devenue la femme du cordonnier dans une jolie boutique proposant des produits de luxe, la fille rebelle s’arrange toujours pour suivre les conventions, et c’est son mari, maintenant “éduqué”, qui est mis en avant et qui doit adopter les usages d’un chef de famille.

Ce personnage de nouveau riche et de père que l’on veut modèle qu’interprète John Mills illustre bien une forme de capitalisme heureux, dans tous les sens du terme (un mythe encore sans doute, comme tous les mythes liés à la réussite et au capitalisme) : le niais aux mains d’or doit devenir moins l’imbécile heureux qu’il était pour se marier au mieux, non pas à la femme qui s’est proposée à lui, mais aux idées du capitalisme. Savoir si ces idées relèvent de l’émancipation systématique ou du mythe, c’est une autre histoire… Au moins, derrière la comédie acide comme trois gouttes de citron dans un thé sans vague, on peut y deviner, derrière l’illustration d’un mariage d’affaires, d’un mariage arrangé des voitures, d’un mariage émancipateur, la part d’ombre ou de flan. Peut-être à l’insu de ses auteurs d’ailleurs.

Le film souffre de quelques défauts mineurs. Le dernier acte radote après une séquence de noces qui aurait fait l’affaire pour clôturer le film, mais allez savoir pourquoi, il fallait achever d’humilier le père en inventant un dernier stratagème, vite mis en place pour profiter (toujours) de la dernière cuite du bouffon. Le bonhomme aura sa leçon. Ce n’est pas pour rien que de l’autre côté de la Manche, on parle de gestion « en bon père de famille ». On nous représente donc ici une image de la bourgeoisie décadente, à laquelle il faudrait opposer la bourgeoisie travailleuse, habile… et sobre. Le mérite, le mérite, et donc, le travail. Ah, les valeurs du capitalisme…

Notons que dans ce monde, il n’y aurait que deux alternatives : la mauvaise et la bonne bourgeoisie. So British.

La morale de l’histoire ? Les mauvais gestionnaires doivent finir essorés par le marché, étripés par leurs concurrents, fussent-ils de la même famille. Un siècle plus tard, cette logique se transformera en « les gestionnaires pauvres seront dévorés par les plus gros investisseurs du marché ». Comme la langue, comme la culture ou comme toute autre chose, le capitalisme s’adapte et adopte des usages propres à une époque et à un environnement. D’une époque ayant permis l’essor économique, industriel, scientifique, sanitaire, il en est devenu le mécanisme le plus dangereux et la force d’inertie la plus puissante pour faire barrage à toutes les innovations et les nécessités sociales ou environnementales.

Il manque juste un Charles Laughton pour nous rappeler que ce n’est qu’une farce.

De son côté, le personnage de John Mills n’est plus du tout un imbécile heureux : sa femme a achevé de l’éduquer, leurs enfants n’en finissent plus de nous casser les pieds, par atavisme, ils ressemblent bien plus à leur grand-père indigne qu’à leurs parents, et avec eux, c’est le capitalisme qui n’en finit plus de refuser de céder sa place après plus d’un siècle de cuites, de crises de foi et de gueules de bois. Ô capitalisme, qu’as-tu donc fait de tes filles depuis si longtemps nubiles ? Où sont-elles ? Qui sont-elles ? Prendront-elles un jour ta place ?

Puis, rentrant de sa soirée passée avec quelques-uns de ses meilleurs amis (corruption, entre-soi, pantouflage, croissance, économie, consommation, publicité), manquant de trébucher en fermant la porte…, le capitalisme éructe et monte se coucher. Jusqu’à midi, pendant son sommeil de crapule avinée, les pauvres travailleront pour lui.


Chaussure à son pied, David Lean 1954 Hobson’s Choice | London Film Productions, British Lion Film Corporation


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Heureux mortels, David Lean (1944)

Note : 2.5 sur 5.

Heureux mortels

Titre original : This Happy Breed

Année : 1944

Réalisation : David Lean

Avec : Robert Newton, Celia Johnson, Amy Veness

On comprend mieux les futures envies d’ailleurs de David Lean, ou celles d’adapter tout juste après de grands classiques, quand on voit qu’il a dû se farcir au début de sa carrière de multiples adaptations du faiblard Noël Coward. Il y a un côté I Remember Mama tourné quelques années plus tard sans en avoir le charme.

Si c’est de la comédie, il n’y a rien de bien amusant. Je cherche encore l’esprit britannique dans tout cela. C’est bien écrit, mais on est loin du génie et on s’ennuie beaucoup.

La seule lueur du film, c’est l’idée qui emballe en quelque sorte les trente années de vie dans cette maison modeste : celle un peu nostalgique, voire morbide, que des personnes qui nous sont inconnues ont vécu avant nous dans les lieux qu’on habite, et que quand on partira, on se demandera bien s’il restera quelque chose de nous dans ces mêmes lieux délaissés. C’est une question qu’on se demande parfois en archéologie, voire en anthropologie tant cela peut être fascinant de suivre les traces de plusieurs siècles ou millénaires d’appropriation d’un même espace minuscule par des individus, des peuples ou des espèces différentes. Les lieux restent, on les altère un peu en contribuant à une maigre couche de crasse et de poussière, ça sentira toujours un peu le renfermé ou l’humidité pour les prochains occupants, et on espère au moins, nous, matière périssables et temporaires, laisser tout autre chose (une mémoire peut-être) à cet espace partagé successivement par des individus qui ignorent tout des uns et des autres sauf qu’ils ont vécu certaines expériences et habitudes identiques sans le savoir.

Heureux mortels, en effet.


Heureux mortels, David Lean (1944) | Two Cities Film, Noel Coward – Cineguild Production