Désordre et Génie : Kean, Alexandre Volkoff (1924)

Désordre sans génie

KeanAnnée : 1924

Réalisation :

Alexandre Volkoff

5/10  IMDb

Avec :

Ivan Mozzhukhin, Nathalie Lissenko, Pauline Po

Liste sur IMDb :

Une histoire du cinéma français

Quel ennui… Autant de talent gâché pour une histoire aussi insipide. Me suis même demandé un moment si je n’avais pas mal lu et si ce n’était pas adapté du Dumas fils. C’est follement bien réalisé par Volkoff, il y a de bonnes idées de partout, sauf que c’est affreusement long et sans intérêt. La fin surtout. Interminable supplice. À vingt minutes de la fin, Kean sur son lit de mort (non, il n’est pas tuberculeux) s’écrie : « JE MEURS »… à vingt minutes, vingt… minutes de la fin ! Et là la moitié de la salle qui crie à son tour : « NOUS AUSSI ! » (L’autre moitié s’était déjà barrée)

J’exagère à peine.

J’ai cru reconnaître des petits coins du bois de Vincennes. Sympa les reconstitutions de l’Angleterre retapées par la diaspora russe dans un coin de l’Est parisien… Y en avait du fric à dépenser en 1924 ! Grosse production, gros mélo, gros ennui… (Et avec tout ça, ma mère qui pour rien au monde n’irait voir un film « soviétique muet » et préférait revoir Le Grand Silence pour la énième fois avec des potes… ne m’attends même pas à la sortie et me laisse rentrer en métro !… Quelle calamité… !)

 

Désordre et Génie : Kean, Alexandre Volkoff 1924 | Films Albatros


Daugthers of the Dust, Julie Dash (1991)

Retourne à la poussière

Note : 1.5 sur 5.

Daugthers of the Dust

Année : 1991

Réalisation : Julie Dash

La plus mauvaise direction d’acteurs que j’ai dû voir depuis une éternité, et par conséquent des acteurs affligeants.

Une écriture incompréhensible. Et pire que tout, un montage insupportable alternant longues séquences dialoguées et montages-séquences* avec musique qui sent bon les années 80 façon Bagdad Café.

Assimilé à du Malick durant la présentation. Il y a de ça. Du pire de ce qu’on trouve chez Malick : cette contemplation complaisante des petits riens de la nature : et vas-y que je te foute des ralentis, des gros plans, une caméra qui virevolte entre les éléments sans intérêt du décor… Un longue hommage abrutissant à on ne sait quel groupe afro-américain ayant si longtemps gardé ses racines en dépit de tout, abandonné sur on ne sait quelle île idéale de Caroline loin du continent. On aimerait en savoir un peu plus derrière le vernis esthétique qui étouffe tout jusqu’au sujet.

Il y a pas un gramme de sincérité dans tout ça. Tu respectes l’histoire de ce groupe, tu évites d’y foutre cette espèce de world musique insupportable.

L’Amérique qui est si douée à nous proposer des films pour nous parler de son histoire est toujours aussi mauvaise à nous parler de ce sujet. Parce que le politiquement correct enfonce les portes ouvertes avec des massues de bienséance. Parce qu’un film sans points de vue multiples, sans doute, où seule la voie de l’histoire « correcte » et martelée au bon peuple pour lui faire la leçon, ce n’est pas un bon film, ce n’est pas de l’art, c’est de la propagande et de la dictature. L’art interroge, il ne propose pas des leçons d’histoire.

Le cinéma n’est pas fait pour les évidences. Parce que l’art n’est fait que de fausses évidences. L’art dévoile, ne dicte pas. Et ce cinéma n’égratigne rien, ne fait que caresser dans le sens du poil là où se dessinent les cicatrices trop bien refermées.

Le film est rentré au Nation Film Registry, le repère des films de la bonne conscience de l’Amérique.

*article connexe : l’art du montage-séquence

Daugthers of the Dust, Julie Dash 1991 | Geechee Girls, American Playhouse, WMG Film


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Break-up, érotisme et ballons rouges, Marco Ferreri (1965)

Scènes de la vie conjugale

L'uomo dei cinque palloni

Note : 4 sur 5.

Break-up, érotisme et ballons rouges

Titre original : L’uomo dei cinque palloni

Année : 1965

Réalisation : Marco Ferreri

Avec : Marcello Mastroianni, Catherine Spaak

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Film rare et ce que j’ai vu de plus digeste du bon Marco jusque-là.

Le ton du film flirte en permanence avec l’absurde et la futilité d’une obsession qui finira par tuer Marcello. Une de ces morts inéluctables, plus symboliques, voire paradoxalement nécessaires, que réellement tragiques. La satire, la farce, permet cette distance avec la mort.

La preuve encore que c’est rarement la finalité d’une quête qui importe, ni même parfois son sens, mais bien le parcours emprunté jusque-là. Car le plus étrange, c’est moins l’intérêt que Marcello porte à ses ballons (et à l’air qu’ils peuvent contenir) que les rapports qu’il entretient avec sa jeune mariée. Tout peut être prétexte, ou matière, à discussion. On peut regarder le comportement des animaux dans un zoo en étant fascinés, et on éprouve un peu la même fascination ici pour cette vie de couple, plus faite de petits gestes, d’attentions, de jeux, de bisbilles, que de grandes envolées dramatiques.

Il y a ici certaines des séquences les plus belles et les plus justes décrivant les relations entre amoureux. Beaucoup d’ingéniosité (de Mastroianni essentiellement), de tendresse et de jeux entre deux acteurs magnifiques (la femme de Marcello est jouée par Catherine Spaak, quelques années après Le Fanfaron).

Le film est en noir et blanc en dehors d’une séquence ajoutée plus tard et plutôt inutile dans une boîte de nuit où Mastroianni se trouve perdu au milieu d’une orgie de ballons multicolores…


 

Break-up, érotisme et ballons rouges, Marco Ferreri 1965 | Compagnia Cinematografica Champion, Les Films Concordia


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Les Arpenteurs, Michel Soutter (1972)

Conte divers

Les ArpenteursAnnée : 1972

Réalisation :

Michel Soutter

7/10  IMDb

Cent ans de cinéma Télérama

Avec :

Marie Dubois, Jean-Luc Bideau, Jacques Denis

Sympathique. On dirait du Rohmer joué comme du Bresson torché par du Blier. Autrement dit des histoires de culs amusantes, des dialogues très écrits flirtant avec l’absurde, joués de manière très distante, voire fausse. La distribution est malheureusement inégale, mais Marie Dubois et Jean-Luc Bideau, c’est quelque chose. V’là de l’acteur.

Un petit avant-goût des répliques. Un type demande à Léon (Bideau) à quoi on reconnaît une pute. « Je crois que ma voisine, c’est une pute. Tu pourrais me dire toi, si c’en est une ? – Ah, je crois bien, je suis pas sûr. – Tiens, regarde cette photo, à ton avis, c’est une pute ça ? – Ah… je dirais qu’il y a des chances oui. – C’est ma femme. – Ah, excuse-moi ! »

Du Blier joué comme du Bresson, et ça donne comment Rohmer aurait toujours dû écrire et diriger ses films. Avec l’insolence et la fantaisie qui va avec.


Les Arpenteurs, Michel Soutter 1972 | TSR Group 5


Loving, Jeff Nichols (2016)

Surgelés à boire

Note : 3 sur 5.

Loving

Année : 2016

Réalisation : Jeff Nichols

Tiède, comme tout ce que j’ai vu de Jeff Nichols. C’est même mon préféré des trois vus, les deux autres n’ayant pas dépassé la moyenne. Il y a tout ce qui me gonfle dans le cinéma américain contemporain indépendant. On prend un sujet qui se veut ouvertement anti-spectacle, du contre-Hollywood quand on n’utilise les mêmes recettes sirupeuses avec juste un peu moins de sucre. Et le sucre chez Nichols qui m’a toujours donné la gerbe. Ce sont ces bons sentiments, ces regards hors-champ ou dans le flou, ces poses pénétrées qui veulent toutes dire la même chose : « On a des emmerdes, qu’est-ce qu’on est courageux, mais respirons en attendant d’exploser ». Et ça n’explose jamais. Ou rarement. Alors on se fait grave suer. On y retrouve les mêmes procédés « lourds » de mise en scène ou de séquences à faire que pour tout film à Oscar qui se respecte. Mais pas des meilleurs, du genre Philadelphia ou Le Choix de Sophie. Ce n’est pas loin d’être du Ron Howard, il n’y a que les proportions dans la musique de merde qui changent. Mais elle est bien présente pour nous dire chaque fois où il faut être ému, donc en gros à chaque scène. Sauf qu’il n’y a rien d’émouvant. Les personnages n’en ont un peu rien à foutre de leur sort, la femme le voudrait peut-être un peu plus que son mari, mais que dalle, aucun moyen de suivre des personnages avec si peu de volonté. Et pour être franc, plus d’un demi-siècle après, alors que je ne vis même pas dans ce patelin paumé de la Virginie et où par conséquent je ne peux même pas mesurer ce qui a changé depuis, leur sort, je m’en tape. C’est même pas de l’histoire parce que tout est raconté de manière scolaire et on échappe sans doute au pire, le gros du film de procès. Nichols innove en quelque sorte, il invente le film de procès sans procès. Un peu comme on montre les changements de costumes des acteurs en coulisses dans une pièce de théâtre. « Vous jouez quoi ? Une pièce importante ? Ah, vous n’allez même pas à la Cour suprême, vous vous en foutez ? D’accord, alors on va juste jeter un coup d’œil et on revient vous voir tripoter le moteur de votre 2 chevaux ».

Hé, il y a un film de Jeff Nichols où ses personnages ne passent pas leur temps sous le capot ?

Il y a quelque chose de Ozu chez Nichols. Il ne se passe jamais rien. Sauf que c’est un peu comme chez Claire Denis qui singe le maître de la béatitude heureuse. Votre quotidien fait de cambouis sur de fausses chemises de pauvres qui ont été achetées par la production la veille et où rien n’est usé… n’a pas un gramme de poésie ou de sincérité, ou de quoi que ce soit. C’est tiède comme un café qui se refroidit sous les ailes des anges et qu’on oublie de boire. Voilà ce que c’est Nichols : l’art du choix invisible, du goût tiède, de la fadeur, du combat évité, de la mollesse qu’on prend pour de la tendresse, du politiquement correct qu’on voudrait faire passer pour de l’audace subversive. Un gars blanc, une fille noire ? Sérieux ? En 2017 ? Il s’adresse à qui le film ? À ceux de chez lui le Nichols ?

Mais attention, il fait des progrès. C’est plus sobre qu’à l’habitude. Encore un peu plus épuré, encore moins d’évitement des conflits, de la confrontation qui clash pour avoir de vrais temps forts, alterner, vivre le chaud et le froid avec des personnages attachants, se questionner sur leur attachement, douteux avec eux, vouloir se battre avec eux… et bientôt quarante, cinquante ans après, Jeff pourra nous reproduire la justesse, la simplicité et la force de Nothing But a Man. Un Blanc, une Noire ? Avec deux Noirs, comme avec deux Blancs ou un Pékinois, c’est pareil Jeff. Ce ne sont pas les ingrédients qui comptent, mais la dose. Le sucre, maintenant, tu évites, merci.


Loving, Jeff Nichols 2016 | Raindog Films, Big Beach Films


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Innocence, Lucile Hadzihalilovic (2004)

Pique-nique en uniforme

Note : 2.5 sur 5.

Innocence

Année : 2004

Réalisation : Lucile Hadzihalilovic

Avec : Zoé Auclair, Lea Bridarolli, Bérangère Haubruge, Marion Cotillard

Tellement grossier, jouant sur des clichés, ça a vite fini par me gonfler.

C’est adapté d’une nouvelle du type qui semble avoir été très apprécié des tenants de la psychanalyse, avec son Éveil du printemps. Je n’ai cessé de penser à d’autres films pendant la projection qui justement à travers des thèmes mystico-psychologiques pouvaient rester fascinants pour des spectateurs comme moi : Pique-nique à Hanging Rock (un peu sur le même sujet, la découverte ou la transformation du corps féminin, la perte de l’innocence, etc.) et Le Plongeon. Ce dernier propose, de ce que j’ai compris, parfois des interprétations à la fois mythologiques et psychologiques (voire psychanalytiques), mais on peut tout autant le voir comme un film absurde à la En attendant Godot, autrement dit « pourquoi on attend Godot » (l’interprétation, la finalité, le pourquoi), on s’en tape, ce qui compte, c’est la manière, le chemin, ce qu’il y a entre les lignes (donc dans Le Plongeon, si certains s’évertuent à expliquer la symbolique derrière le fait de rentrer chez soi en utilisant une piscine puis une autre et encore une autre), et donc les différentes rencontres que le personnage fait, la cohérence… psychologique non forcée (permettant de ne pas souligner ce que certains iraient bien vite interpréter, donc en ne faisant que suggérer certains états, en restant dans le flou).

C’est tout ce que la réalisatrice est incapable de faire. Mais moi je m’attache principalement à ça parce que ce que j’ai cru comprendre du “discours” derrière, ça m’a semblé grossier, surligné, rempli de trop d’évidences, dans le seul but d’enfoncer toujours des portes ouvertes. Ça se présente un peu comme un thriller (le côté rigide des maisons de jeunes filles, mais ici avec le côté shyamalanesque du Village perdu dans les bois, isolé de tous) et ça en devient franchement énervant de voir tout le film depuis la première séquence et de ne jamais voir une seule séquence s’écarter du chemin attendu. Il y a certes un petit côté circulaire (prévisible donc) assumé, mais l’évidence de la trajectoire tue un peu le plaisir (alors que dans le Plongeon encore une fois, l’intérêt est sans cesse réanimé par des rencontres).

Pour un film jouant sur le mystère, l’absence presque totale de musique paraît un peu étrange… C’est une sorte de conte (sinon ce ne serait pas aussi grossier), mais traité de manière naturaliste. Pourquoi pas, ce n’est pas d’ailleurs le pire dans le film, mais la maîtrise est tellement hasardeuse et le script tellement vilain que ça lasse, et que tout le crédit qu’on avait envie de lui laisser au début du film, pffit, s’effrite très vite.

Amusant, le film fonctionne un peu de la même manière que Jeunes Filles en uniforme, avec une représentation finale… (Quand on s’ennuie, on n’en est réduit parfois à tracer des raccourcis vers nos vieux sentiers préférés.)


Innocence, Lucile Hadzihalilovic 2004 | Ex Nihilo, Ateliers de Baere, Blue Light


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Un jour dans la vie de Billy Lynn, Ang Lee (2016)

Over the Rainbow

Note : 3 sur 5.

Un jour dans la vie de Billy Lynn

Titre original : Billy Lynn’s Long Halftime Walk

Année : 2016

Réalisation : Ang Lee

Avec : Joe Alwyn, Garrett Hedlund, Arturo Castro, Chris Tucker, Steve Martin, Kristen Stewart, Vin Diesel

Ang Lee, c’était sympathique autrefois quand il utilisait son savoir-faire sensible et conciliant au service de petites comédies douces-amères. Ang Lee, oui, le mec sympa, jamais brillant mais toujours poli qui sait se rendre sympathique aux yeux des élèves de la classe, qui dit jamais du mal dans le dos de personne, qui t’écoute parler et qui te renvoie un sourire qui n’est pas que de la bienveillance molle mais de la gentillesse sincère et généreuse. Bref, on sent que le gars est sympa et qu’il a du talent pour faire ressortir ce que les hommes ont de meilleur en eux. C’est pour ça qu’il arrivait à trouver le ton adéquat dans une gentille satire de banlieusards dans Ice Storm ou à adopter la bonne mesure dans ses comédies, sans lourdeur, que ce soit dans Garçon d’honneur ou dans Salé sucré ; c’est pour ça enfin qu’on ressent encore une certaine forme d’évidence et de simplicité dans son approche de parfait délégué de la classe pour Brokeback Mountain, l’empêchant de sombrer dans la caricature d’un « film glauque indépendant avec des garçons qui s’embrassent sur la bouche »… Si l’histoire de l’art se résumait à trouver l’angle idéal, eh bien pour lui, il faudrait se plonger dans ses premiers films pour le trouver, l’Ang. Un Ang conforme sans doute à la sensibilité du cinéaste, en tout cas à celle qu’on peut s’en faire après avoir vu ses premiers films. Parce qu’après ça, même si on attend toujours d’Ang Lee un retour à cette tonalité des premières années comme on espère retrouver le charme simple d’un vieux pote devenu insolent avec la confiance et la réussite des années, force est de constater que la suite, à défaut de la trouver franchement suspecte, peut sérieusement interroger, surtout concernant ses écarts aux pays des sabreurs volants ou du géant vert ; plus récemment encore quand son goût autrefois tourné vers le doux-amer s’est misérablement vautré dans la douceur acidulée d’un Petit Prince (« Dis, dessine-moi un tigre. »). On avance toujours avec prudence avec Ang Lee, mais aussi avec un peu d’espoir. Et là attention, Bambi s’énerve, voilà donc le cinéaste le plus inoffensif de la terre qui se prend à rêver en train de produire un pamphlet sur l’Amérique à la manière d’un Oliver Stone ou d’un Paul Verhoeven… Et à y croiser Vin Diesel, j’ai même eu comme la saveur d’un vieux goût de Lumet me remonter à la gorge, mais d’un Lumet à côté de ses pompes, avec Jugez-moi coupable.

Le résultat était un peu prévisible. Si Stone et Verhoeven sont des faux méchants qui savent mettre en scène de vrais enculés avec l’exploit de nous les rendre sympathiques (et ainsi créer un mélange d’attirance et de répulsion qui pose question), Ang Lee ne peut s’empêcher de chercher le bon côté de ses personnages. Pire peut-être, il se montre assez peu concerné par les options de jeu de ses acteurs. C’est oublier qu’un acteur cherchera toujours à défendre son personnage, à le rendre sympathique en dépit de tout. Il y a un Ang‘ mort là : ne pas mener ses acteurs dans la zone qui devrait être la leur, celle de la satire. Comment ne pas voir que tous ces personnages (hormis le personnage principal — et c’était déjà sans doute une erreur dans le livre dont est tiré le film) sont tous des blaireaux indéfendables, que leur insouciance coupable, leur ignorance et leur vulgarité, c’est ça qui doit nous péter à la gueule et qui doit poser problème. Qu’il y ait un grand écart à mettre en scène entre les fils de la nation qui vont devoir repartir pour l’enfer dès leur petit tour fini au centre de la piste, et ce show vulgaire et plein de bon sentiments hypocrites over the rainbow, d’accord, mais faut oser tordre tout ce petit monde vers le bas, en faire des cons, des abrutis, des ignares. On est dans la caricature, l’excès, et pas sûr que ce soit un domaine dans lequel notre cinéaste gentil excelle. Le grand écart ne suffit pas ; il faut être capable de prendre du recul sans finir par s’attacher à aucun des deux mondes. Il n’y a pas un ici et un là-bas dans la satire, il n’y a qu’un monde grossi sous les traits de la caricature. Il ne faut pas se laisser prendre au piège de ce qu’on décrit : d’un extrême à l’autre, les deux faces d’un même drapeau américain qu’on porte fièrement au revers de la veste. Or, Ang Lee tombe dans le piège et fait ce qu’il a toujours fait : il s’attache à ses personnages et les faits évoluer dans un univers qui paradoxalement devient presque féerique, attendri par le regard complice et bienveillant du cinéaste. L’opposition n’est plus qu’un prétexte à la découverte d’étranges personnages comme quand Dorothy ou Alice se trouvent perdus dans un univers qui n’est pas le leur. On ne fait plus que s’étonner et on doit chanter en chœur avec l’une et l’autre quand on devrait poser un regard critique sur elles. Il y a un peu du Spielberg version Schindler dans ce Ang Lee, à vouloir prendre un sujet sérieux et être incapable de lui apporter la moindre aspérité. On glisse comme sur une planche savonnée à ne plus savoir sur quel pied danser. Tous les personnages s’échinent à répéter combien c’est merveilleux, les soldats, la guerre, la juste cause de l’Amérique au pays des barbus… On devrait être dans la satire, c’est probablement écrit ainsi, seulement il faut le reconnaître, pour Ang Lee, tout est toujours merveilleux… Bambi cinéaste finirait par tomber dans les bras du chasseur qui a tué sa mère. Ce n’est même plus un conte moderne, c’est un comble.

De la satire originale (ou supposée) ne reste pas grand-chose. Il fallait que ça gratte, que ça pique, que ça crie, que ça jure, que ça pue !… Laisse ta bienveillance au vestiaire deux secondes, ta carte de délégué de la classe à la poubelle, et égratigne tout ce petit monde, que chacun en prenne pour son grade, mon Angounet chéri !

La cheerleader ? Une décérébrée, impulsive, volontaire et bavarde, pleine d’assurance et de vanité avec ses certitudes patriotes et religieuses… pas une fille réfléchie capable de tordre le cou à l’image de la jolie fille un peu conne… Dans la satire, on use de caricature, on ne lutte pas contre. Dans cette version anglienne, on dirait Cybill Shepherd : belle comme une déesse, mais au charme un peu timide et s’excusant presque d’être là… La cheerleader texane, mon Angounet chéri ! il faut y aller plein pot ! Tu n’as pas révisé tes Altman, revois-moi M.A.S.H ou Short Cuts, et que ça saute !

Le propriétaire de l’équipe… Steve Martin, sérieusement ? Tu prends un comique un peu tiède, au regard inexpressif et… doux pour la caricature de l’entrepreneur beauf texan ? Ces gens-là parlent toujours sans réfléchir et les mots leur sortent de la gueule comme le pétrole d’un derrick. Ce sont des aboyeurs vaniteux, vulgaires, cherchant à donner le plus souvent en public une image proprette d’eux-mêmes… Trump, sans être Texan, a cette insolence…, mais Steve Martin ? Quant à Chris Tucker en caricature d’agent… Chris Tucker ? Tu comptes égratigner qui avec toute cette guimauve, mon Angoulet chéri ?

C’est dommage, la petite satire douce-amère dans Ice Storm arrivait à prendre forme avec des acteurs à contre-emploi, comme quoi… Peut-être que ça manque d’énergie, de vulgarité, d’insouciance conne. Encore une fois, on cherche Stone, Verhoeven, Altman… Les soldats aussi, à force d’apprécier les différentes tenues de pitres qu’on leur refile au fil des représentations, il aurait presque été plus utile de les rendre moins critiques face à ce qu’on leur fait faire : ils peuvent se féliciter d’avoir rencontré Beyonce, leur interprétation semble toujours trop sage, trop douce, avec un manque de spontanéité qui devrait être le propre des gens de leur âge et des imbéciles qui sont censés être aussi. Dès que l’un d’eux prend du recul et regarde le monde autour de lui pour en mesurer l’absurdité, ça ne fait qu’insister sur ce qu’on voit déjà. Et on n’aime pas, spectateur, que le travail d’introspection soit fait par quelqu’un d’autre, surtout pas un soldat, à moins de le faire en toute fin comme un pied de nez, histoire de nous dire que même ces adolescents incultes et vulgaires peuvent eux finir sur une note de bon sens, mais pas avant. Tout ce qu’on voit au fond, ce que nous montre Ang Lee, ce sont des braves types. Les mêmes braves types au fond dont on loue le courage et la dévotion patriotique aux mi-temps des matchs de sports US. Eh ben non, c’est raté sur toute la ligne, la satire tombe à plat. Je suis loin d’être un fan de Starship Troopers, mais Verhoeven arrivait à trouver un ton plus volontiers distant, donc critique, en jouant pleinement la carte de la caricature. C’est un domaine dans lequel il ne faut pas avoir peur de prendre le risque de trop en faire, même si l’entreprise satirique est ce qu’il y a de plus risqué dans le domaine. Or on se croirait tombés, avec cette petite troupe de soldats, dans l’ambiance feutrée et intime de Brokeback Mountain. Un comble, là encore. Quand ça devrait sans doute être tout le contraire. L’insouciance et la bêtise d’Alice quand elle suit le lapin blanc dans le terrier et y découvre avec naïveté un monde étrange et halluciné. La vulgarité du spectacle Playboy dans Apocalypse Now… La folie chaotique de M.A.S.H. Faudrait que ce soit un feu d’artifice de mauvais goût et avoir le talent d’y placer ses personnages sans chercher à les faire commenter ce qu’ils voient. Quand des premiers de la classe se retrouvent perdus en retenue avec toute une salle qui chamaille, on les trouverait presque à s’appliquer à défendre leurs camarades pour en être acceptés.

La satire n’a rien de sympathique, mon Angounet chéri.

Ah, mais pardon, il semblerait que je sois hors sujet. Je m’échine bêtement à parler du manque de justesse dans la direction d’acteurs, donc de l’incapacité à Ang Lee à faire ressortir le meilleur de son histoire, à trouver un ton qui fasse mouche. Et en fait, non, ce n’est pas ça, je devrais pleurer parce que le film ne m’est pas présenté dans les conditions idéales, celles souhaitées par son maître Pi.

Hé, je n’en ai rien à foutre d’avec quoi Ang Lee tourne ses films. J’ai appris à regarder des films en couleurs avec une télévision noir et blanc. Si Ang Lee est plus préoccupé par l’idée de diriger les pixels de son film que ses acteurs, j’en ai… rien à foutre ; et si au bout du compte les trois quarts de ces pixels se font la malle, et que Ang Lee en est très peiné, j’en ai… rien à foutre. Le talent ne se mesure pas au nombre de pixels. Un cinéaste, il dresse ses acteurs à jouer en fonction de sa volonté. Les pixels, c’est un accessoire. Ce n’est pas le génie de Cameron à proposer une révolution technologique pour Avatar (ou pour chacun de ses films) qui en fera un grand film. Un acteur, qu’il soit en 3D ou en 2D, ça n’y changera rien s’il est mal dirigé ou pas dirigé du tout. Alors je veux bien, si tout l’enjeu d’une histoire, c’est de savoir avec quel calibre un soldat tire sur un autre plutôt que de savoir pourquoi ils se tirent dessus, et s’interroger bêtement sur les conséquences d’une telle absurdité, d’accord, d’accord, la taille du calibre, ça en dit long sur le sens de l’histoire… Mais pardon, j’aurais aussi la meilleure excuse pour ne pas m’intéresser à la vision… unidimensionnelle portée par le cinéaste sur son sujet.

Qui voudrait voir Brokeback Mountain en 3D à part Gaspar Noé peut-être ? Qui veut voir un film avec une résolution telle qu’on serait capable de compter les points noirs sur la tronche de Kristen Stewart ? Où es-tu mon Angounet chéri ? Pourquoi prends-tu autant de temps à soigner la décoration, le papier cadeau, l’artifice, quand l’essentiel est ailleurs ? Oublie la satire, pense à me demander de venir te rejoindre sous la tante dans une montagne de ton choix, et je t’y montrerai mon géant vert. Sérieusement.

Doux-amer. « Oh-oh-oh »


Un jour dans la vie de Billy Lynn, Ang Lee 2016 | Bona Film Group, Dune Films, Film4


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Le Piano d’acier, Meng Zhang, Bo Gao (2010)

Piano d’acier, piano de velours

Gang de qin
Année : 2010

Réalisation :

Meng Zhang & Bo Gao

Avec :

Qianyuan Wang
Yongzhen Guo
Shin-yeong Jang

9/10 IMDb iCM

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L’obscurité de Lim

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Entre Kusturica et Imamura. Pas loin des bras cassés du Pigeon aussi. Un ton (l’insolence permanente, l’énergie) et un style (des travellings latéraux, en avant, en arrière mais toujours rectilignes comme sur une chaîne d’assemblage). Une histoire vue et revue (un père réuni des potes pour construire un piano a sa fille pour éviter qu’elle rejoigne sa mère après leur divorce), mais une exécution parfaitement maîtrisée. Une utilisation de la musique… russe folklo-punk (je n’y connais rien) presque sidérante de justesse. Mais surtout, surtout, des personnages… v’là les abrutis sympathiques…

 

Le Piano d’acier, Meng Zhang, Bo Gao 2010 Gang de qin | Perfect World Pictures, Dalian Hung Yuan Film & TV, Etoile Pictures


Si l’on mariait papa, Frank Capra (1951)

Si l’on mariait papa

Here Comes the Groom
Année : 1951

Réalisation :

Frank Capra

Avec :

Bing Crosby
Jane Wyman
Alexis Smith
Franchot Tone
James Barton

9/10 IMDb iCM

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Lim’s favorite musicals

Plus une screwball comedy qu’une véritable comédie musicale (Robert Riskin — NewYork-Miami, Vous ne l’emporterez pas avec vous — est de la partie). Ç’a peut-être quinze ans de retard (y compris sur l’âge des acteurs), mais ç’a le bon goût de rester en noir et blanc, et quel bonheur… À croire que Gene Kelly a piqué toutes les expressions de Bing Crosby et que Jane Wyman n’a pas eu la carrière (comique) qu’elle méritait, plus abonnée par la suite aux mélodrames sirupeux. Le moindre second rôle est un régal. Pas l’ombre d’un personnage antipathique. Et un bel exploit, trouver un gosse de dix ans parfaitement bilingue et être capable de nous décrocher chaque fois un sourire… Le sourire d’ailleurs, il ne nous quitte pas tout au long du film.

Si l’on mariait papa, Frank Capra 1951 Here Comes the Groom | Paramount Pictures


Ling yi ban (The Other Half), Liang Ying (2006)

The Other Half

Note : 3 sur 5.

The Other Half

Titre original : Ling yi ban

Année : 2006

Réalisation : Liang Ying

La Chine provinciale telle qu’elle est sans doute.

Le procédé au début est plus que rebutant, car tout est filmé en DV. Et puis, on doit faire face à une ribambelle d’actions secondaires, des procédés plus ou moins audacieux et des thématiques qu’on retrouve rarement additionnées dans un même film (faits divers à travers le cabinet d’un avocat local, histoire d’amour de la secrétaire du même cabinet avec un petit ami déjà oisif et alcoolique, les évocations de crimes en série dans la ville pour lesquels le petit ami de la secrétaire sera un temps suspecté, les tentatives vaines de la mère de marier sa fille avec un homme plus âgé mais bon parti, la question environnementale, voire celle de la corruption, etc.) dont on peine à croire que tout ça arrivera à se tenir en 1 h 40.

Tout cela est mis en boîte avec des acteurs amateurs ou des personnages jouant selon toute vraisemblance leur propre rôle. Et pourtant, malgré ces procédés de mise en scène étonnants et lourds, une partie du contrat est tenue. L’objectif qu’on devine, derrière ce dispositif, c’est de présenter une photographie juste et sociale d’une ville moyenne en Chine. À l’image d’un Short Cuts en son temps, on dévoile la réalité de toute une société avant un chamboulement autrement plus catastrophique.

C’est parfois drôle, même s’il faut l’avouer, le plus souvent, les Chinois dépeints tout au long du film sont détestables : ils sont tour à tour malpolis, grossiers, manipulateurs, intéressés, idiots… Heureusement que les deux personnages qui surnagent sont finalement ceux qu’on verra jusqu’à la fin à l’écran, avec en prime, une “jolie” note d’incommunicabilité. Ce n’est donc pas si mal, mais parfois ça sent le film tourné avec deux trois bouts de ficelle.

 

Ling yi ban (The Other Half), Liang Ying 2006 | 90 Minutes Film Studio


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