France, Bruno Dumont / Titane, Julia Ducournau (2021)

La France kigagne

Note : 1.5 sur 5.

Note : 3 sur 5.

France / Titane

Année : 2021

Réalisation : Bruno Dumont, Julia Ducournau

Je me marre… La politique des auteurs et ses limites.

J’ai toujours été conciliant avec Bruno Dumont parce qu’il propose des choses et n’a pas peur du ridicule. Parfois, il a fait mouche, d’autres fois, il se plante. Et il ne faut pas le rater quand il se plante, évidemment. On voit ce qu’il semble vouloir faire avec France. Le scénario n’est pas si mauvais. Les acteurs non plus, même si je trouve Léa Seydoux plutôt antipathique de manière générale (et si ici, à divers moments, elle peut se révéler touchante, au contraire de Blanche Gardin, insupportable). Mais sa réalisation est une vraie catastrophe.

Cette HD avec lumière crue, ces plans très étranges en voiture, ces reproductions de reportages totalement ratées, cette reproduction assez peu convaincante du monde politico-journalistique parisien, et cette direction d’acteurs plus qu’aléatoire quand le cinéaste a affaire à des acteurs professionnels, ce n’est pas beau à voir.

D’un autre côté, le film de Julia Ducournau souffre de défauts opposés : mise en scène à la hauteur, direction d’acteurs plutôt bonne, mais le scénario, attention aux turbulences… Les dialogues, ça peut aller, mais la construction de l’histoire, la motivation des personnages, la cohérence d’ensemble, ben… c’est franchement horrible à voir. Une constante dans le cinéma d’horreur peut-être.

Les intentions sont bonnes, et si je suis conciliant avec Bruno Dumont, je le serai tout autant envers un cinéma français qui tenterait de retrouver une forme de grand guignol depuis longtemps oubliée. Conciliant, jusqu’à certaines limites… Ce n’est pas de la science-fiction, mais on se situe entre l’horreur, le thriller, le grotesque, et dans la forme, c’est un peu comme si David Cronenberg rencontrait Gaspard Noé. Dommage donc que ce soit tellement si mal écrit… Qu’est-ce qui reste de la proposition de départ qui laisse entendre qu’on se rapprocherait d’un Crash à la française ? L’amour des voitures, que devient-il au fil de récit ?

De manière très étrange, le film fournit deux introductions. Une pour expliquer la plaque de titane que possède le personnage dans la tête (implant purement cosmétique, il n’a strictement aucune utilité dramatique). Et un autre qui va déclencher la folle suite de crimes perpétrés par le personnage principal… Personnellement, je qualifie ce genre d’expositions des hamartia, des événements traumatiques sur lesquels les événements qui suivent trouvent leur raison d’être (Aristote en parle dans La Poétique et sans doute ailleurs). Quand il y en a deux, Aristote appelle ça « l’erreur du karatéka » : une hamartia, deux hamartiaux. Ouille. Pour résumer la chose, jugez de l’effet produit : une impression bizarre que le récit manque de maîtrise. À moins que le second événement devienne une conséquence directe du premier (une hypothèse loin d’être évidente).

De la série B à la française, du grand guignol bien gore, je crie de joie. Mais Julia Ducournau pourrait au moins s’appliquer à élaborer une histoire qui tient la route. Une demi-douzaine de films pourrait se produire dans la foulée par an tellement le travail d’écriture est bâclé. Présenter ça comme du grand cinéma, voire du cinéma d’auteur, envoyer ça dans un festival général et le primer, faut pas pousser (bébé dans le bain d’orties). Rien de bien original à voir des films de genre mal écrits, mais n’en faites pas des films d’auteur et enchaînez-les à la pelle. Que vive la baguetteploitation ! Parce que si l’on continue à laisser penser que ces films sont dignes d’être envoyés dans un festival non dédié au fantastique, on arrivera jamais à multiplier ce genre de productions en les faisant passer pour ce qu’elles sont : des séries B. Et je reviens à ce que je dis souvent : même si l’on a la chance en France de bénéficier de crédits à la création, et une création diverse, on manque en revanche, en dehors des comédies, d’une authentique production de série B à échelle industrielle et à vocation commerciale, voire internationale. C’est seulement quand on dispose d’une vraie industrie de série B, qu’on peut voir se dessiner des mouvements et des cinéastes qui sortent du lot. Au lieu de les faire sortir des écoles de cinéma à papa et de juger les intentions mises en avant plus que le talent ou la popularité.

On va dire que c’est le charme des films d’auteur à la française. Des films qui se remarquent davantage à travers leurs défauts. Maintenant, je ne sais pas jusqu’à quel point Julia Ducournau prétend être « autrice ». Et je ne sais pas jusqu’à quel point on peut se montrer conciliant avec ce type de cinéma… Au moins, Titane m’aura procuré quelques bonnes tranches de rigolade (oui, le grand guignol, on a droit de rire sadiquement, c’est de la catharsis, messieurs, dames). Mais qu’une Palme d’or soit décernée à une tentative de série B grand-guignolesque, comment dire… Le cinéma n’a-t-il vraiment rien de mieux à proposer de nos jours ?


 

France, Bruno Dumont 2021 | 3B Productions, Red Balloon Film, Tea Time Film

Titane, Julia Ducournau 2021 | Kazak, Frakas, Arte


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A Taxi Driver, Jang Hun (2017)

Le messager psychopompe dévoreur de kim

Note : 4 sur 5.

A Taxi Driver

Titre original : Taeksi woonjunsa

Année : 2017

Réalisation : Hun Jang

Avec : Song Kang-ho, Thomas Kretschmann

— TOP FILMS

Le mélange des genres, l’absence de subtilité habituelle ou le goût si particulier des Coréens pour tout ce qui a trait aux faits divers, en général, cela produit des effets sur moi assez surprenants : soit ça passe, soit ça casse.

Si j’ai une quasi-aversion systématique pour les films liés à des événements sordides (à l’exception de Memories of Murder), toutes ces caractéristiques protéiformes du cinéma coréen se montrent beaucoup plus digestes dans un œuvre comme celle-ci où le rapport au réel, s’il peut certes être rattaché à une expérience personnelle dramatique, l’est surtout beaucoup plus sous son angle historique. Le mélange des genres, quand il implique l’humour (ce qui consiste le plus souvent à employer Song Kang-ho), permet justement de résister aux écueils du ton sur ton et du manque de subtilité dont se rendent coupables beaucoup trop de films coréens…

Ce n’est pas pour autant la garantie d’un bon film : The President’s Barber (Hyojadong balsa), avec le même Song Kang-ho, mêlant comédie et événements historiques, n’était pas bien brillant.

Un autre ingrédient peut-être explique cette réussite. Même si l’on ne manque pas de tomber dans la sensiblerie et l’exposition sans fard de la violence quand elle se présente, durant ces événements de 1980, le récit ne perd jamais de vue l’élément moteur du film, l’enjeu déclaré des personnages : le journaliste allemand doit pouvoir remettre ses images et son reportage à sa rédaction. Que ce soit dans La Déchirure ou dans Hôtel Rwanda (même si j’ai un doute pour ce dernier), l’astuce sert de moteur efficace et évite de s’appesantir trop frontalement sur les événements. Une action resserrée dans le temps permet une tension plus grande et une adhésion plus stricte à un objectif fort et clairement défini. Et cela, même si le film ne fait pas l’économie de lignes narratives parallèles, avec un bon dosage, l’alternance entre les séquences accentue encore le rythme, avec une sorte d’effet « série ». Toutes ces lignes alternatives renforcent la ligne principale, là où un autre film, 1987 : When the Day Comes, sorti la même année mais traitant d’événements, comme son titre l’indique, plus tardifs, propose une narration plus éclatée.

A Taxi Driver, Jang Hun 2017 Taeksi woonjunsa | The Lamp

Il ne faut pas s’y tromper, il arrive qu’un contexte historique lourd serve de prétexte à montrer tout autre chose (et parfois très bien, comme dans Un Américain bien tranquille) tout en manquant de recul. Ici, au contraire, tous les éléments du film s’accordent pour illustrer cette nécessité de sortir de Corée ces images de reporter, et les événements qui en sont à l’origine, afin de les faire connaître au monde : l’amitié entre les deux personnages principaux, le journaliste et le chauffeur de taxi, ne va pas de soi et arrive un peu sur le tard. Plus qu’une réelle amitié, il s’agit plutôt d’un lien fort, conséquence directe d’avoir vécu ensemble des événements particulièrement brutaux. Ces instants de bravoure sont tout entiers tournés vers cette quête journalistique de la vérité à laquelle est lié malgré lui le chauffeur de taxi… L’emploi d’un élément ou d’un personnage étranger (on peut même dire que chacun des deux personnages est étranger au monde de l’autre, et en cela le film ajouterait à sa panoplie le film initiatique et l’apprentissage de la fraternité comme dans Rain Man par exemple) rend plus difficiles les problèmes de mises à distance du sujet. Son statut suppose inévitablement un rapport différent aux faits historiques. De manière habile, un personnage qui n’aurait pas été amené à se questionner sur les événements loin de ses préoccupations et de son champ de contrôle (presque symboliquement, puisqu’il est chauffeur de taxi obligé de sortir de sa zone habituelle), grâce à l’entremise d’un autre, étranger, en prend connaissance, et cela, malgré ses tentatives pour ne pas être trop impliqué par ce à quoi il assiste (à l’image d’un Han Solo, le personnage de Song Kang-ho ne se veut d’abord intéressé que par l’argent avant d’être comme « forcé » de s’engager davantage dans une noble cause). En tant que citoyen (et en tant que bon père de famille, appartenant à cette classe laborieuse coréenne ayant permis sous la dictature de faire de la Corée le pays qu’il est aujourd’hui), il ne peut pas rester aveugle devant un événement qui le dépasse et qui a fait de lui un témoin de la répression du régime.

Une sauce coréenne difficile à prendre donc. À moins que cette réussite soit liée à la seule mise en scène, et par conséquent à la capacité de Hun Jang à trouver chaque fois la juste distance avec son sujet (à moins encore que cette sauce doive sa réussite à l’interprétation des acteurs ou tout simplement, comme cela arrive souvent, au hasard).

Bref, le film marche pour moi parfaitement. D’ailleurs, gageons que la réalité des faits présentés comme réels soit, pour une part beaucoup moins avouable, largement inventée, mais allez savoir pourquoi, la bonne distance ou autre chose, cela fonctionne et permet d’être moins regardant ou suspicieux sur ces questions.

Pour ce qui est de l’humour, je suis peut-être plus sensible qu’aucun autre à certaines situations, pour en avoir expérimenté quelques-unes opposant Coréens et étrangers : le repas salvateur traditionnel coréen qualifié d’« un peu » épicé se révélant être très épicé, même si le kimchi serait, lui, plutôt acide, c’est une sorte de rite de passage obligé dans la culture coréenne. Hommage aussi à la façon bien personnelle qu’a Song Kang-ho d’engloutir son riz dans des feuilles de kim qui me rappelle bien des tracasseries : l’acteur ne se gêne pas pour les manger à pleine main alors que l’usage consiste davantage à rouler le riz dans le kim… avec ses baguettes, exercice pour le moins technique, impossible à réaliser sans l’aide extérieure d’un guide ou d’un chauffeur… Une manière, en un petit geste, de montrer en introduction que ce chauffeur de taxi ne s’embarrasse pas des règles et va toujours droit au but… Cocasse, mais ce trait de caractère ne manquera pas d’ajouter du piment à la sauce.


 

Effet Koulechov ?


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La La Land, Damien Chazelle (2016)

Et la dansité, alors…

Note : 3.5 sur 5.

La La Land

Année : 2016

Réalisation : Damien Chazelle 

Avec : Ryan Gosling, Emma Stone

En général, l’histoire dans une comédie musicale n’a souvent que peu d’intérêt ; elle sert de prétexte, comme point de départ, à des numéros chantés ou dansés ; c’est un habillage qui se contente de peu de subtilités. Or, le problème ici, c’est justement que le film ne tend pas suffisamment à mon goût vers la comédie musicale. Pendant tout le développement du film, et ce pendant au moins une heure, des chansonnettes, deux petits tours au piano électronique sans grand intérêt, tout le reste, c’est la mise en scène d’une amourette tout ce qu’il y a de plus banal pour une comédie musicale. Et pour une comédie musicale, le nombre de numéros proposés pour nous mettre en émoi se compte en un claquement de doigts.

L’ascension dans les coulisses de Los Angeles se prête sans doute moins à la photogénie que celle tournée dans des films à Broadway. Honorer le jazz peut toujours se faire à l’écran en jouant du jazz… Alors qu’honorer le Vieil Hollywood comme semble vouloir le faire Damien Chazelle, une fois que l’on a rejoué un classique à la manière d’une comédie musicale, difficile d’illustrer la passion du personnage féminin (qui est probablement celle aussi du réalisateur) autrement qu’à travers des pièces underground, des castings ou un film à succès dont on ne verra jamais rien. La cinéphilie, ou son versant professionnel, l’amour de la comédie, à Los Angeles, est moins ma tasse de thé qu’un même sujet autour du monde du spectacle situé à New York (à moins d’en montrer un aspect bien particulier : Boogie Nights, Boulevard du crépuscule, et quelques crans en dessous : Ed Wood, ou récemment Il était une fois Hollywood…).

Peut-être aussi est-ce le problème de se concentrer sur une relation sentimentale un peu unidimensionnelle… Comme quoi, si l’histoire n’est qu’un prétexte, encore faut-il y apporter tous les éléments habituels du genre : où sont donc passés les personnages secondaires ? Existe-t-il seulement des exemples de films où une intrigue si resserrée autour de deux personnages principaux qui seraient une réussite ? Même dans un musical ? Hors comédies musicales, que ce soit par exemple dans les films de Cassavetes ou de Woody Allen, je n’ai pas le souvenir qu’ils y aient totalement gommé cette présence nécessaire de personnages en en faisant de vulgaires accessoires… Mais peut-être ai-je aussi simplement du mal à mettre le doigt sur ce petit détail qui peine à me convaincre. Des contre-exemples, j’en trouverai toujours.

Revenons-en à La La Land : j’insiste, un plus grand foisonnement de danses et de chants aurait pu compenser un tel déficit dramatique. On accepte en général les faiblesses de l’un (déficit dramatique) si on nous garantit les petits plaisirs nécessaires de l’autre (les séquences musicales). Peut-être, Chazelle faisait-il plus confiance à l’émotion entretenue par ses deux acteurs entre les séquences que par l’intrigue (même très mince) avec ce désir d’en savoir plus à la scène qui suit, avec la peur, au contraire, de ce qui pourrait advenir. Espérait-il encore que le plaisir sans cesse renouvelé de voir des séquences dansées ou chantées suffise à combler le public… Mystère.

Bref, même si j’ai du mal à l’expliquer, il manque bien un petit quelque chose incapable de satisfaire mes attentes, et le résultat c’est une impression de gnangnan, de vide et de profonde insatisfaction.

Chazelle m’incite à me laisser convaincre par ses acteurs ? Soit. Je l’avoue, je suis toujours aussi passionnément fasciné par le talent de Emma Stone. Un œil, une intelligence, une vivacité, de la dérision, de l’imagination, et une justesse folle qui lui permet de reproduire en un regard une situation qu’on pourrait deviner rien qu’en la regardant jouer (en la regardant le plus souvent écouter, pour être précis). Elle possède aussi ce sourire rare que certains ont dans les yeux, ce sourire qui s’illumine d’un coup, souvent par politesse ou par intelligence sociale, et que l’on exprime pour montrer sa surprise (feinte ou non) de voir quelqu’un, ou de comprendre ce que veut dire l’autre en lui proposant ainsi, par les yeux, une connivence polie. Parce qu’il y a, chez certains, cette noblesse d’âme qui quand ils en regardent d’autres (que quelques-uns considéreraient avec une condescendance à peine voilée) les font sentir plus importants qu’ils ne le sont. Un bon acteur, c’est un acteur qui sait mettre en avant son partenaire, celui qui sait le laisser parler en donnant vie, par l’écoute et le regard, à son discours. Il en va de même pour les individus : monter l’estime qu’ont certains d’eux-mêmes et qui ont peu le loisir de se sentir à leur place dans le monde, c’est se grandir soi-même, montrer une estime discrète par son écoute et un sourire poli à la moindre personne qui vous fait face quel que soit son statut, sa position ou son charme propre, c’est se montrer soi-même civilisé, donc digne d’être aimé. C’est une forme de tatemae à l’occidentale : nul besoin de savoir si l’on est sincère quand on montre du respect à l’autre, montrer la voie, ne pas brusquer l’autre, c’est triste de l’admettre, mais c’est un bon moyen, aussi, pour gagner une certaine forme de paix sociale. Qu’on appelle cela la classe, le charme ou l’intelligence, peu importe, Emma Stone le montre à chacun de ses films… Et moi qui serais sans doute plus une sorte de troll aussi aimable qu’un agent du fisc ou un inspecteur des travaux finis, bref un sauvage à l’intelligence sociale très limitée, ça m’en bouche un coin. J’aurais presque l’impression face à un tel personnage d’être la créature de Frankenstein qui rencontre la petite au bord du lac et qui lui tend ses fleurs… Gare à toi, Emma, à ne pas être trop aimable avec les monstres qui pourraient innocemment te faire du mal.

Quant à Ryan Gosling, (on va troller monsieur, mais on va commencer par les fleurs), je suis loin d’être tout aussi fan de ces interprétations droopiesques, ou de sa personnalité en général, l’acteur est surtout convaincant comme danseur. Si la vase…, la valse pardon, ce n’est pas encore tout à fait ça, la maîtrise qu’il montre dans sa première scène dansée (et pas loin d’être la seule, d’où ma frustration) avec Emma Stone impressionne. Le problème est bien là, pour une fois que j’apprécie l’acteur à l’écran, on ne m’en donne pas assez pour mon argent. Une intrigue un peu faible, trop de sentimentalisme (chanté pour le coup), trop de piano, et pas assez de comédie musicale. Pas assez de danse, de swing, de tap, de peps, de rock s’entend. Imagine-t-on West Side Story sans les Sharks et les Jets ?!… Imagine-t-on un film avec Eleanor Powell sans numéros de claquettes ?!… Fred, sans Astaire ?!… Le Général sans la France ?… Où est le beat, l’attaque en rafales, la nuance, le contrepoint, le coup de coude dans les côtes ?!…

Reste que si le modèle de Damien Chazelle, c’est Jacques Demy, je m’avoue vaincu : si son idéal, c’est laisser Gene Kelly dans un coin et chanter que les papiers bonbons sont jolis pendant une heure, alors oui, je ne mange pas de ce pain-là. Et j’attendrai l’inspiration suivante. Après tout, les tentatives pour ranimer le genre existent : Swing Kids, de Kang Hyeong-Cheol, par exemple, était une belle réussite.


 

Land, Damien Chazelle 2016 | Summit Entertainment, Black Label Media, TIK Films


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Don’t Look Up : déni cosmique, Adam McKay (2021)

Échauffements médiatiques

Note : 3 sur 5.

Don’t Look Up

Année : 2021

Réalisation : Adam McKay

Avec : Leonardo DiCaprio, Meryl Streep, Jennifer Lawrence, Timothée Chalamet, Cate Blanchett, Mark Rylance, Tyler Perry, Jonah Hill, Rob Morgan

Satire poussive qui a peut-être au moins le mérite d’exister. Ou pas. Ce qui a le mérite d’exister, c’est que la satire se double d’une allégorie sans grandes concessions d’un monde incapable de faire face à la réalité d’un réchauffement climatique. Le problème, c’est que si l’allégorie est claire, et si elle emploie le genre difficile de la satire, elle n’a en définitive rien de drôle, et si le film est parsemé d’infinis petits détails bien sentis et cruels, il plonge le spectateur le plus souvent dans une consternation gênée et muette.

La satire est le genre le plus compliqué qui soit, alors quand elle s’attaque en plus à un sujet tragique en gestation lente comprimé ici en quelques mois, le geste est certes louable, mais elle peine largement à convaincre.

L’allégorie donc est simple et plutôt bien trouvée : pour évoquer le réchauffement climatique (cela vaudrait tout aussi bien pour une pandémie), et le quasi-désintéressement du monde face à un désastre annoncé, le film met en scène la quête de deux astronomes soucieux de convaincre la population de la réalité d’une catastrophe imminente, celle qu’une comète foncerait sur la terre et dont l’impact prévu six mois plus tard assurerait à l’humanité une fin certaine. Le ton du film navigue alors tour à tour entre réalisme et farce. Et c’est là le principal défaut du film : chercher d’abord à reproduire plus ou moins bien la manière dont une telle découverte pourrait être faite puis amenée à la connaissance des instances dirigeantes, pour opposer ensuite ces éléments avec d’autres beaucoup plus clairement inscrits dans la farce. Ce mélange incessant de sérieux et de farce (voire de sentimentalisme) a tendance à égarer le spectateur. Si le personnage de Meryl Streep, dans ses outrances et son ridicule, n’a aucun mal à convaincre avec une combinaison présidentielle mêlant Trump et Hillary Clinton, si Leonardo DiCaprio réussit, dans un premier temps, le même exploit avec son rôle de scientifique gauche, on s’écarte définitivement du sujet quand il perd inutilement les pédales, abandonnent ses obsessions premières, et se grise face à sa popularité naissante. En temps de pandémie, surtout en France, cette transformation aurait eu un sens, mais en ce qui concerne le réchauffement climatique, j’avoue ne pas comprendre le message, ou la référence… Les scientifiques qui alertent sur les menaces présentes ou à venir ont le défaut de ne pas être entendus ou pris au sérieux, pas vraiment de tomber dans les travers décrits dans le film. Les grands événements de l’histoire révèlent la nature des individus, et ce dernier travers s’appliquerait davantage aux usurpateurs plus attirés par la lumière que leur offre une crise en mal de sauveurs que par la science.

Les autres personnages ne sont guère plus convaincants. On ne sait trop sur quel pied danser avec ce personnage de la doctorante qui découvre la comète tueuse : difficile de plaisanter à son sujet, le film joue pourtant avec elle dans un comique de répétition aussi peu drôle que malvenu. En appuyant sur le sexisme dont elle est victime et dont son professeur tire profit, à l’image du reste, le film finit par tomber dans ce qu’il semble dénoncer : Leonardo DiCaprio s’étonne d’abord que l’on ne prenne pas plus attention à son étudiante…, puis assume volontiers, seul, le rôle de leader et de caution scientifique (rôle que son étudiante semblait jusque-là assumer — du moins, c’est ce que laisse entrevoir Jennifer Lawrence dans son interprétation — avant de devenir la risée des réseaux sociaux). Ce choix malheureux permet à l’acteur de prendre la lumière, et Adam McKay étouffe dans l’œuf une des propositions intéressantes du film.

Avec celui de la présidente, le portrait fait de la présentatrice télévisée jouée par Cate Blanchett est ce qu’il y a de plus féroce. Seulement, je ne prête pas à l’actrice le même talent que Meryl Streep pour la comédie, encore moins pour la farce. Elle était déjà insupportable dans un Woody Allen de triste mémoire, et c’est à se demander si pour le coup prendre une réelle bimbo de la télévision dans le rôle n’aurait pas mieux fait l’affaire. On devrait pouvoir rire de ses outrances, de son masque botoxé, pas avoir de la peine pour une actrice qui correspond malheureusement un peu trop à la caricature proposée… La satire, comme la comédie, est toujours une question de bonne distance. (Et allez savoir pourquoi, après un début de carrière convaincant, je n’ai jamais pu supporter Cate Blanchett… C’est comme si elle choisissait en permanence des personnages contre-nature.)

Le fils de la présidente quant à lui, s’il a peut-être le mérite au moins de jouer les bons faire-valoir auprès de sa mère, il s’oppose surtout bêtement à la doctorante. Ce n’est pas assez drôle pour se placer réellement dans le registre de la farce, et l’acteur lui-même ne semble pas bien à l’aise à situer la nature ou le registre de son personnage. Un autre acteur est lui aussi perdu dans son rôle, c’est Mark Rylance : mix entre Elon Musk, Jeff Bezos et Steve Jobs, ses allures de téléévangéliste endormi jettent le plus souvent un froid, et la farce supposée jaillir d’une telle caricature d’entrepreneur high-tech patine affreusement dès qu’il a trois phrases à dire.

Deux autres personnages inutiles complètent cette riche distribution : le chef d’une organisation censée gérer les implications d’une telle découverte (personnage tellement inutile que les scénaristes, dans leur bonté, choisissent d’en faire un célibataire sans vie personnelle, sans famille, mais… avec un chat soudain devenu superflu le jour du grand soir — ne l’appelez pas Schrödinger, mais Oglethorpe), et un jeune délinquant joué par Timothée Chalamet dont l’unique utilité dans le film consiste, lui, à appuyer lourdement sur une des seules concessions faites par les auteurs du film à un monde en perte de sens total : la religion. Tout le monde en prend pour son grade, même Hollywood (petite séquence d’autocritique), même les scientifiques qui n’y sont pour rien, et qu’elle est la seule chose qui est préservée dans ce grand dérèglement médiatique ? La religion. On ne peut pas mieux se prendre les pieds dans le tapis. Vive l’Amérique… C’est vrai, quoi, si les scientifiques avaient un peu plus la foi, on n’en serait sans doute pas là tout de même…

Bref, parfois de bonnes idées, de bonnes intentions (difficile d’aborder l’aveuglement de nos sociétés face au grand défi de notre siècle dans un film autrement qu’à travers une satire), mais un résultat mitigé. L’image renvoyée de notre société est consternante, certes, mais ni drôle, ni parfaitement mordant comme il faudrait.


 

Don’t Look Up : déni cosmique, Adam McKay 2021 | Netflix


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I comme Icare, Henri Verneuil (1979)

Soleil trompeur

Note : 2 sur 5.

I comme Icare

Année : 1979

Réalisation : Henri Verneuil

Avec : Yves Montand, Michel Albertini, Roland Amstutz, Jacques Denis

Scénario assez consternant semblant avoir été écrit par un enfant de dix ans. À l’image de Costa-Gavras, Henri Verneuil cherche à faire à l’américaine et se plante à la française…

De nombreuses séquences traînent en longueur et les décors « France moderne » sont à vomir : le genre de décor urbain des villes nouvelles populaires et propres aux années soixante-dix qui finiront par devenir des déchets à ciel ouvert quand les matériaux utilisés seront sales, cassés, jamais rénovés, abandonnés ou vieillis. La mise en scène, elle, se situe à un carrefour entre Conversation secrète et Derrick, sans jamais flirter, ne serait-ce qu’une seconde, avec le premier.

Mais le pire de tout, c’est donc ce scénario rempli de trous et d’incohérences. Je veux bien que les méthodes de fonctionnement dans un pays fictif diffèrent que dans un autre bien réel, mais quand cela devient un prétexte à des facilités scénaristiques, cela pourrait être fictif ou réel, cela ne changerait rien à l’incohérence et au ridicule de nombreuses situations.

L’une des plus grosses incohérences valant au moins quelques dizaines de facepalms et de rires dans la salle consiste à faire du personnage principal un procureur à qui incombe, pour d’abracadabrantesques raisons procédurières, la tâche de relancer l’enquête… à partir de zéro, alors qu’il était « juge » à la première et avait par conséquent connaissance des énormes dossiers (manifestement vides) qu’on ne manque pourtant pas de nous montrer à plusieurs reprises… Dans le dictionnaire des pièges et des mauvaises idées à destination des scénaristes, on appelle cette technique, le circuit court. Quand une idée n’a qu’une fonction : justifier une autre qui elle-même ne tient qu’à un fil. Ce principe pousse certains, dans la vraie vie, à voir des complots partout : à partir d’une information là bien réelle, ils vont dégager un rapport de causalité qui, dans leur esprit, parce qu’il fonctionne en circuit court (apporte une clé de compréhension « évidente », facile à saisir, avec par exemple la confusion entre lien d’intérêt et conflit d’intérêts), va devenir la preuve d’une intention cachée, donc d’un complot. Les raccourcis, les heuristiques scénaristiques ou dramaturgiques comme on pourrait dire, ce sont les ennemis des raconteurs d’histoire. Il faut créer des liens entre les idées quand on invente une histoire, mais il faut s’arranger pour tisser des liens complexes qui impliquent différents facteurs, qui se révèlent parfois troubles et incertains, et il faut éviter qu’ils soient soit trop proches (évidences, facilités peu crédibles ou déceptives) soit trop éloignées (rapports forcés peu crédibles). Y avait-il donc ici un intérêt ou une justification dramatique à faire du procureur chargé d’enquêter sur le dossier le même procureur ayant participé au précédent rapport d’enquête ? Ben, c’est pratique, on voit très vite le rapport de cause à effet, sauf qu’il faut alors expliquer pourquoi lors de la première enquête il n’a rien trouvé et rien vu… En général, dans ce type de récits, on fait intervenir un nouveau personnage amené à devenir le personnage principal : il n’a aucun rapport avec le passé qui sera remis en question dans son enquête, et qui est mis en liaison dans l’introduction par un personnage secondaire qui lui est en rapport direct avec ce passé trouble et qui bien souvent disparaîtra très vite, souvent dramatiquement (ce qui renforcera la volonté du personnage principal d’enquêter).

Le film ne fait que commencer et l’on pouffe déjà pas mal. Il y a aussi par la suite des choix assez saugrenus qui enfoncent un peu plus le film et le spectateur dans son siège… Comme le fait de choisir l’acteur de La Question (un film sur un journaliste torturé lors de la guerre d’Algérie que je viens précisément de voir, sinon je ne l’aurais probablement jamais reconnu ; il apparaît également dans Les Arpenteurs, donc dans le genre saugrenu, on est bien) pour illustrer une séquence particulièrement longue et hors de propos sur la soumission à l’autorité, et donc sur la torture… Ce passage a presque autant d’intérêt que les digressions dont je me rends souvent trop coupable en commentaires… Le film prend à ce moment-là assez clairement, je pense, en référence l’expérience de Milgram, seul problème, l’expérience a été depuis largement remise en cause… (Sans parler, là encore, des incohérences ridicules faisant que notamment des scientifiques travaillent depuis des années et tous les jours sur la même expérience avec des cobayes différents, et avec un déroulé, non seulement qui serait illégal même dans des dictatures — dans les dictatures, la torture, elle est au service du pouvoir, pas de la « science » ; quoique, durant la Seconde Guerre mondiale, Allemands et Japonais ont bien cherché à mettre « la science » au service de pouvoir, bref —, mais aussi peu crédible : ce n’est plus l’expérience de Milgram, c’est Le Prix du danger…).

Après, il faut reconnaître qu’avec de telles propositions de scénario (et cela malgré tous ces défauts), on prend un plaisir étrange à voir ainsi illustrées toutes ces idées dystopiques sur un monde alternatif pas si éloigné du nôtre… Selon l’adage, plus c’est gros, plus ça passe. Le même plaisir qu’on éprouve sans doute en lisant les premières pages d’un roman de Stephen King en en découvrant les propositions fantastiques (qui ne manqueront pas par la suite de décevoir). Des audaces peut-être négligées aujourd’hui dans le cinéma français, même si le cinéma de genre semble revenir en force ces dernières années.

(La note sur IMDb, 7,9, est un mystère.)


 

I comme Icare, Henri Verneuil 1979 | V Films


Listes sur IMDb : 

Une histoire du cinéma français

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Kenji Mizoguchi: The Life of a Film Director, Kaneto Shindô (1975)

Kenji Mizoguchi ou la Vie d’un artiste

Note : 4 sur 5.

Kenji Mizoguchi: The Life of a Film Director

Titre original : Aru eiga-kantoku no shogai

Année : 1975

Réalisation : Kaneto Shindô

Avec : acteurs et techniciens du maître

Une suite d’interviews d’un grand cinéaste sur son maître. On se croirait chez Drucker : Shindô ne s’intéresse qu’à cerner la personnalité réputée dure sur les plateaux, timide en dehors, de Kenji Mizoguchi.

Le film se contente donc de faire dans l’évocation, la déférence, et en cherchant à faire le portrait du cinéaste, Kaneto Shindô s’applique surtout à faire celui des acteurs, techniciens, et scénaristes amenés à croiser le chemin de Kenji Mizoguchi au cours de sa carrière. Si l’on apprend essentiellement de sa méticulosité quand il s’agit des techniciens, cela devient beaucoup plus intéressant quand les acteurs prennent la parole. En 1975, voir les acteurs habituels de sa filmographie se remémorer leur relation, cela fait son petit effet, parce qu’à l’image de ce que dit Kinuyo Tanaka quand elle répond à l’amour supposé que beaucoup prêtaient au réalisateur à son égard, eh bien, les acteurs, on les aime pour ce qu’ils dégagent à l’écran. Pas ce qu’on peut en lire dans les journaux ou ce qu’ils peuvent raconter les uns sur les autres en petit comité à propos de leur intimité. Mizoguchi, on aime ses films, on préfère donc quand ses acteurs parlent du cinéaste, plus que de l’homme, parce que ce sont les acteurs qu’il nous a appris à aimer à travers les personnages dans lesquels il les a mis en scène. J’aurais beaucoup moins d’appétit pour leur déférence d’usage quand il s’agit d’évoquer sa vie privée ou de décrire son génie (ça, c’est notre travail, pas le leur).

Le talent est donc là. C’est nous, spectateurs, qui en parlons souvent le mieux. Les voir, eux, évoquer leur travail ou la personnalité de leur maître, c’est surtout l’occasion de les revoir parfois des décennies après leurs apparitions dans nos films préférés.

Tatemae oblige, toujours, on sent parfois poindre quelques hésitations à parler de certains aspects de la vie du réalisateur, dire ce qu’ils pensent réellement, et puis dans un sourire poli, ils se ravisent et sortent les compliments d’usage. Les acteurs sont nés pour vivre de et à travers leur hypocrisie ; le double jeu, c’est leur fonds de commerce. Alors, pour un acteur japonais, vous imaginez… C’est même chez Kinuyo Tanaka l’essentiel de son génie tant on perçoit en permanence un fond caché poindre par petites touches derrière son masque. C’est assez plaisant de voir Kaneto Shindô la pousser dans ses derniers retranchements de femme polie, lui, qui toute sa vie a caché sa relation avec Nobuko Otowa, son actrice principale habituelle, avant de l’épouser seulement deux ans après ce film, en 1977 (il feint de l’interviewer d’ailleurs comme les autres, ou pas, dans un salon discret). Kinuyo Tanaka, dans cette interview, présente quant à elle cette étrange capacité à être spontanée comme il faut tout en parvenant (alors que cela devrait représenter deux qualités contraires) à donner l’impression de dire exactement ce qu’elle veut dire sans en dévoiler trop, avec toujours la même classe distante et polie. Elle prétend qu’elle connaissait très peu le réalisateur dans sa vie privée, mais à l’évidence, certains acteurs n’ont pas besoin de trop surjouer sur un plateau quand il est question de feindre de tomber amoureux de ce genre d’actrices. Vous pouvez la placer devant dix hommes différents, vous lui laissez faire son numéro et la moitié en tombe amoureux. On répète à l’envi que Mizoguchi ne dirigeait pas ses acteurs, on comprend pourquoi. Les acteurs géniaux, comme Kinuyo Tanaka, vous n’avez qu’à les mettre devant une caméra, et le simple fait de respirer intrigue le spectateur et le pousse à les regarder.

On peut juste regretter de ne pas avoir plus d’Ayako Wakao. Ou de ne pas avoir un même type de film sur Masumura. Il n’a pas ça dans ses cartons Michel Drucker ?


 

Isuzu Yamada, Michiyo Kogure, Kinuyo Tanaka dans Kenji Mizoguchi: The Life of a Film Director, Kaneto Shindô 1975 | Kindai Eiga Kyokai


Sur La Saveur des goûts amers :

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Cynthia, Robert Z. Leonard (1947)

Le grand remplacement

Note : 2.5 sur 5.

Cynthia

Année : 1947

Réalisation : Robert Z. Leonard

Avec : Elizabeth Taylor, George Murphy, Mary Alstor, S.Z. Sakall, Anna Q. Nilsson

À une époque où certains en France parlent de déclin, il est révélateur que les mythes de l’American Way of Life et de l’American Dream sonnent ici si faux. On y évoque la sacro-sainte soirée du bal de fin d’année du lycée, si chère aux adolescents américains, revisitée maintes fois par des films au cours du XXᵉ siècle, au point d’en faire un repère culturel pour des spectateurs étrangers ignorant tout de cette « tradition ». Je n’ai aucune idée si ce mythe repose sur des bases réelles et si elle est partagée par tous dans ce pays, en tout cas dans le film tout sent le factice à plein nez. L’histoire est censée prendre place dans un coin paumé de l’Illinois, or, en dehors de régionaux de l’étape (dont le réalisateur et Mary Astor), la distribution reflète ce qu’était encore à cette époque Hollywood : la Babel du XXᵉ siècle. Certains réactionnaires en France pourront toujours nous faire croire que la grandeur d’un peuple se reconnaît à la pureté de son sang (on en est là, parce que je paraphrase, mais c’est bien ce qu’ils disent) ; en réalité, dans l’histoire, c’est probablement le contraire. Les grandes civilisations ont toujours servi de carrefours des peuples. Et c’est facilement compréhensible : toutes les personnalités qui cherchent à réussir, à se faire un nom, à sortir de leur condition, à élargir leur horizon se rendent dans les centres urbains où les opportunités existent. Au tournant du XIXᵉ et du XXᵉ siècle, les États-Unis sont devenus (et l’étaient déjà sans doute avant aussi) une puissance dont le développement était basé sur l’immigration. Et Hollywood, dès le milieu des années 10, s’est imposé pour incarner ce rêve à l’écran.

Qu’y avait-il à ces premières heures de Hollywood ? Des Britanniques, des Canadiens, des Américains de la côte Est, mais aussi beaucoup d’Européens non anglophones : des Austro-Hongrois, des Allemands, des Scandinaves, des Russes, des Français essentiellement. Et tout ce petit monde s’est réuni pour fabriquer des mythes, ou un mythe, celui d’un rêve auquel ils prenaient part, souvent dans l’ombre, parce que si les personnages sont certes dévolus le plus souvent à des Blancs américains, surtout dans un tel film censé se situer dans un petit coin d’Illinois, si l’on y prête un peu attention, les immigrés n’y sont pas absents, et ils n’y occupent pas forcément non plus les places les plus basses de la société (ici le professeur de musique, et son acteur, originaire d’Europe centrale par exemple).

Ça, c’est la face visible de Hollywood. Derrière, une bonne partie de la distribution et des techniciens (alors même qu’il n’y a sans doute pas plus « américain » comme film) sont des immigrés européens. D’ailleurs, encore à cette époque-ci, je dirais, au doigt mouillé, qu’au moins neuf personnes sur dix travaillant dans cette industrie ne sont pas originaires de Californie.

Et au milieu de ces acteurs étrangers, ce qui est là encore assez symptomatique, c’est la présence de deux actrices au parcours identique à quarante ans d’intervalle. Il n’y a pas de « grand remplacement », mais des « grands rushs ». En revanche, parfois, l’histoire semble se répéter. Elizabeth Taylor est Britannique par sa naissance et Américaine par ses parents (son père vient de l’Illinois, ce qui l’aura aidé sans doute pour l’accent). Elle les suit aux États-Unis pendant la guerre où elle deviendra rapidement une enfant-star en jouant dans la série des Lassie. Pendant sa carrière, elle passera aisément d’un continent à l’autre et sera considérée comme une des plus belles femmes du monde… Un peu comme Anna Q. Nilsson.

À l’époque où le film est tourné, il est fort à parier qu’une bonne partie des spectateurs avaient déjà (et au contraire cette fois de Taylor qui restera une star pendant plusieurs décennies) oublié cette ancienne star du muet. Je traçais son parcours dans mon article sur le Hollywood Rush. Pour résumer, elle quitte sa Suède natale à peu près à l’âge qu’a Elizabeth Taylor dans le film, pour rejoindre l’Amérique, et devient modèle au début du siècle. On dit alors qu’elle serait la plus belle femme du monde (on ne sait pas en revanche si elle avait les yeux violets). Le cinéma se fait sur la côte Est, les studios d’alors font d’elle une star, elle multiplie les premiers rôles dans des films largement aujourd’hui oubliés ou perdus. Elle connaîtra par conséquent ce glissement rapide de l’industrie américaine du cinéma vers la Californie. C’est l’époque des grandes mobilités, peut-être même ironiquement, beaucoup plus qu’aujourd’hui (c’est assez étonnant de voir à quel point les facilités de transport ne facilitent pas pour autant le nomadisme, à moins que ce soit une forme de conservatisme généralisée à mille lieues des idées reçues selon lesquelles le monde serait rempli d’immigrés…), la star ne déroge pas à cette habitude, et elle n’hésite pas à retourner en Europe pour tourner. On est autour des années 15-25, et ceci explique sans doute que son nom soit relativement éclipsé aujourd’hui, car ce qu’on retient en général du cinéma muet, c’est beaucoup plus volontiers la fin des années 20, en tout cas pour ce qui est des films à Hollywood (le parlant portera un coup fatal aux productions européennes, et leurs concurrents américains s’imposeront jusqu’aux années 60). Bref, les deux actrices se croisent ici à peine (Anna Q. Nilsson apparaît dans un rôle anecdotique, et ne l’ayant vue que dans le Regeneration de Walsh — sans doute aperçue aussi dans Le Garçon aux cheveux verts où elle croisera un autre enfant-star, Dean Stockwell, qui vient de nous quitter —, je guettais son apparition). Autre similitude, les deux actrices seront victimes toutes deux d’accidents de cheval et en garderont des séquelles à long terme…

Elizabeth Taylor / Anna Q. Nilsson

Alors voilà, oui, l’essence même du rêve américain, c’est qu’il repose sur une illusion. L’illusion d’une tradition inamovible et d’une culture unique. Une illusion si bien ancrée chez certains (étrangers obsédés par l’idée de déclin) qu’ils oublient ou ignorent que ces mythes identitaires sont des arnaques, des constructions culturelles auxquelles, finalement, il n’y a sans doute que les « perdants » pour chercher à les imiter et courir après. Les peuples ne se suicident jamais aussi bien (référence à un certain « suicide » censé être la conséquence d’un « grand remplacement ») que quand ils s’imaginent dépositaires d’une histoire ou d’une tradition unique, que quand ils courent derrière des mirages. Tous les peuples, toutes les grandes civilisations, toutes les cultures solidement affirmées et qui rayonnent au-delà de leurs frontières sont issus d’un « grand remplacement », d’un gigantesque cirque culturel et ethnique où se retrouvent tous les gens qui ont faim. Faim de reconnaissance, de savoir, de richesse. Des milliers (sans doute pas assez) de migrants passent par la France pour rejoindre la Grande-Bretagne chaque année. Mais le scandale, ce n’est pas que ces personnes nous « envahissent », mais au contraire qu’ils voient en la Grande-Bretagne leur eldorado ! S’il y a un déclin de la France, il est là. Comment se fait-il que des étrangers, qui ont faim de liberté et de travail, soient prêts à mourir en traversant la Manche plutôt que de chercher à faire leur vie chez nous ? Cynthia illustre et met en scène ce mythe étrange et lointain (et que pourtant toutes les sociétés de consommation du XXᵉ siècle ont tenté de reproduire au point d’arriver à nous faire croire que ce modèle pouvait être aussi le nôtre), mais que faisons-nous du rêve français ? Du savoir-vivre à la française ? Ce rêve à construire en regardant vers demain est-il le rêve d’une France fantasmée d’hier, entre celle de De Gaulle et celle de Pompidou, ou est-il le rêve d’une France altruiste qui se définit parfois encore (et sans fondement historique) « pays des droits de l’homme » ? Est-il le rêve d’une France consciente qu’un étranger qui apprend sa langue, qui cherche à en adopter les mythes (mêmes, et presque toujours, faux), qui s’installe chez elle, non pour la détruire mais pour la faire grandir, est un atout pour elle ?

Le film, sinon ?… Eh bien, comment croire en un film dans lequel une fille de quinze ans possède un portrait de son père dans sa chambre ou dans lequel ce père interdit à sa fille de suivre des cours de chant parce qu’il craint pour sa santé fragile en rajoutant un peu de tabac dans sa pipe ?… Il y a des mirages plus crédibles ou plus enviables que d’autres.

Autrement, il faut l’avouer, il n’y en a que pour Elizabeth Taylor. Elle se démarque encore assez mal dans les séquences bavardes, elle minaude affreusement et récite comme toutes les petites stars de son âge. Mais dans les séquences où elle peut prendre son temps, quand on entend les violons (polonais) derrière ses yeux brillants (le public la connaît déjà bien en couleurs grâce à ses apparitions dans de précédents films pour la MGM, mais le film ici est en noir et blanc), le talent est évident. On sent aussi poindre par instants cette horrible voix d’oie qu’elle adoptera par la suite dans ses éclats plaintifs. Des cheveux noirs venant déjà contraster parfaitement avec sa peau blanche, un corps qui fait déjà tourner les têtes des hommes (quand son petit ami la voit descendre les escaliers, pour le coup, on n’a pas besoin de beaucoup d’efforts d’imagination pour croire à la situation). Et surtout, une interprétation remarquable dans un exercice compliqué : celui du chant. Aucune idée s’il s’agit de sa voix, mais la qualité de son interprétation à ce moment ne fait aucun doute sur ses capacités réelles. Autorité, maîtrise, variations, justesse, quel talent !… C’est peut-être un détail, mais un détail qui explique (a posteriori) beaucoup du talent qu’on lui connaîtra par la suite.


 

Cynthia, Robert Z. Leonard 1947 | MGM


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Bad Luck Banging or Loony Porn, Radu Jude (2021)

Scénario du film ‘Je t’encule Marie’

Note : 3 sur 5.

Bad Luck Banging or Loony Porn

Titre original : Babardeala cu bucluc sau porno balamuc

Année : 2021

Réalisation : Radu Jude

Avec : Katia Pascariu

Étrange objet. Si d’habitude le danger auquel doivent faire face les satires est plutôt à chercher du côté du ton à employer, de la difficulté d’en faire assez sans en faire trop (et même si Radu Jude ne manque pas de tomber dans ce piège malgré tout), le film proposé par le cinéaste roumain n’évite pas un autre écueil : une structure bancale, baroque et composite guère convaincante. Radu Jude est habitué aux longues séquences répétées pour appuyer son sujet, faire avancer lentement son récit, et sa qualité apparaît souvent là, dans sa capacité à faire évoluer des détails à peine perceptibles, mais significatifs, dans un film qui traîne en longueur, subtil, à l’abri du démonstratif.

Le film se présente parfois lui-même comme une farce, la spécificité d’une farce ne consiste-t-elle pas toujours à jouer sur l’exubérance ? Dans ce cas, soit, va pour la tonalité. La structure, elle, reste problématique. La farce, donc, est agencée en trois parties. Dans une première partie, forcé de tourner en extérieur pour cause de pandémie, Radu Jude met en scène son actrice principale dans la rue, au téléphone ; on apprend ainsi qu’une vidéo à caractère sexuel tournée avec son mari circule sur Internet. La seconde partie prend la forme d’une suite de pastilles humoristiques et surréalistes présentées parfois comme des aphorismes illustrés. Et la dernière partie met en scène un conseil de discipline réunissant les parents d’une école pour statuer sur le cas de cette professeure dont la vidéo à caractère sexuel a été vue par ses élèves…

Au-delà du fait que ce n’est probablement pas très judicieux de recourir soudain à un type de cinéma non narratif au milieu de deux autres parties narratives, la seconde partie du film donne au spectateur l’impression que son auteur l’a construite dans un premier temps autour de la première et de la troisième partie et qu’il s’est retrouvé coincé à ne plus savoir quoi en faire en plein travail d’écriture. Si le message du film semble clair (démontrer l’hypocrisie et la bien-pensance de notre société de consommation hyperconnectée et désolidarisée), je doute qu’appuyer autant son propos, en cherchant précisément à démontrer plus qu’à illustrer, même s’agissant d’une satire, ou d’une farce, à travers une seconde partie tout à coup expérimentale, didactique, surréaliste, jurant avec le reste, rende le film meilleur… La première partie, même si l’on est chez Radu Jude, a trop de longueurs, le réalisateur s’attardant trop souvent à décrire l’environnement urbain dans lequel son personnage féminin évolue (affiches publicitaires ou électorales, déchets abandonnés issus de la surconsommation, saynètes dévoilant l’incivilité des passants, voire la disproportion grotesque des écarts sociaux illustrés à travers des véhicules toujours plus énormes). Ça traîne dans tous les sens du terme, et gageons que cette première partie aurait fait l’objet, dans un autre contexte, d’une simple introduction. Radu Jude semble donner par la suite dans la seconde partie les raisons, ou la justification, de ces descriptions : selon lui, le cinéma, tel le bouclier de Persée, sert à réfléchir le monde tel qu’il est… Soit. Certains cinéastes font preuve d’une jolie habilité à légitimer leurs intentions a posteriori dans les interviews, désormais on voit des cinéastes expliquer leur démarche en plein milieu du film… Pour gagner du temps, on pourrait vite commencer par proposer des films où des cinéastes viendraient à être interviewés deux heures durant pour justifier de leur interview filmée précédente.

En réalité (celle qui se reflète non pas sur le bouclier de Persée mais dans l’imagination de chaque spectateur), Radu Jude donne surtout l’impression de bâcler son film : au lieu d’intégrer une seconde partie démonstrative et inutile, j’aurais sans doute été beaucoup plus convaincu s’il avait fait de cette réunion de parents d’élèves le cœur de son film, et qu’en guise de troisième partie, et de conclusion, il en avait rajouté une autre qui aurait illustré, non plus seulement l’hypocrisie collective (l’enfer c’est toujours les autres), mais la nôtre, en l’occurrence celle du mari. Dans la première partie, on a juste le temps d’apprendre qu’il y serait pour rien si leur vidéo circulait sur le Net, peut-être une troisième aurait été utile à démontrer le contraire. La pire des hypocrisies n’est pas forcément celle des gens qui nous indiffèrent, celle des étrangers, mais peut-être bien celle de ceux en qui l’on a le plus confiance. Pendant tout le film, les protagonistes portent des masques, Radu Jude joue avec le double sens de cet accessoire. Peut-être a-t-il raté l’occasion de faire tomber le plus problématique des masques : celui de l’homme, du mari, du goujat. Radu Jude a voulu appuyer son propos en insistant sur l’écart entre ce qui était reproché à la professeure et ses « écarts » réels : ainsi il souligne le fait que la vidéo, concerne aussi son mari, pas un hypothétique amant. Peut-être avait-il besoin, certes, que son héroïne reste blanche comme neige, mais est-ce que le plus conservateur dans toute cette histoire, ce ne serait pas plutôt son auteur ? Radu Jude nous dit qu’il se sert du cinéma pour refléter le monde et en dénoncer les écarts. Peut-être suis-je plus emballé de mon côté quand on l’utilise pour illustrer nos propres travers… Il est toujours peut-être plus simple, et peut-être aussi moins glorieux, de faire la leçon aux autres en dévoilant leur bassesse que de se questionner sur soi. Et au cinéma, « sur soi » signifie « sur nous tous » : le sujet principal est une copie qui se reproduit chez les spectateurs plus vite qu’une sextape fuitée sur YouPorn.

Bref, le spectateur a toujours raison d’avoir raté le film qu’il voulait voir… Reconnaissons à Radu Jude la capacité de filmer l’air du temps et de s’inscrire au moins dans une réalité, celle d’une époque où chacun est tenu de se méfier… de l’air qui passe. L’ironie serait peut-être que demain des cinéastes viennent à nous montrer sur les écrans cette triste époque où chacun se trimballe avec un masque sous le nez (rarement sur) en utilisant ce masque comme d’un accessoire visant à identifier l’époque que nous vivons, alors que les films qui se tournent peut-être depuis deux ans (quand ils y arrivent en pleine pandémie) s’appliqueraient à nous révéler une réalité sans masque, sans Covid. Attendons de voir ce qui sort sur les écrans ces prochains mois. Radu Jude aura été soit une exception, soit il aura fait comme la majorité de ses collègues contraints ou non à montrer des visages masqués. Je serais curieux de voir ça.


Bad Luck Banging or Loony Porn, Radu Jude 2021 Babardeala cu bucluc sau porno balamuc | microFILM, Endorfilm, Kinorama

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La Commune (Paris, 1871), Peter Watkins (2000)

La Commune (Paris, 1871) 

Note : 4 sur 5.

La Commune (Paris, 1871) 

Année : 2000

Réalisation : Peter Watkins

La proposition de départ, celle de mettre en place un dispositif ouvertement distancié et anachronique avec un récit articulé autour de deux médias télévisuels (une télévision d’État nationale basée à Versailles et une autre gérée par les communards), offre pas mal de possibilités pédagogiques. Comme souvent avec des méthodes qui suivent les principes de la distanciation, le dispositif permet paradoxalement (et dans certaines limites) de s’identifier plus facilement aux situations rapportées.

Après, curieusement, je dois dire que le résultat est assez contrasté. En ce qui concerne les acteurs non professionnels, le réalisateur leur a, semble-t-il, laissé de grandes libertés afin qu’ils puissent s’approprier leur personnage et cela a pour conséquence un phrasé parfois improvisé, certes rempli d’anachronisme, mais fluide et sincère.

La mise en abîme, quand elle est volontaire, passe encore, seulement, la critique faite à la Commune, qui serait sous chaos permanent avec ses discussions sans fin, finit par devenir une critique légitime adressée au film. Une actrice propose d’ailleurs un regard étrange sur leur propre travail : dès que la caméra se pointait devant eux, le discours prenait toujours le pas sur l’action.

Quoi faire alors d’autre quand les moyens nous manquent ? Ce sont les limites d’un documentaire qui fait le pari d’illustrer un sujet en mettant en scène les acteurs d’une page de notre histoire. C’est le choix de la reconstitution fictionnelle (même avec tout son dispositif de distanciation) face à d’autres possibilités : diverses interviews d’historiens évoquant les événements, une voix off omnisciente, extérieure aux faits, collant son récit sur des images figées, des animations ou des objets d’époque filmés dans la nôtre, etc.

Cette critique méta réapparaît quand des intervenants viennent à interroger la logique d’un tel média (le leur, la télévision de la Commune) en ne fournissant aux spectateurs que des témoignages. Sur deux ou trois heures, ça fait sans doute sens. Sur deux fois plus, ça devient un peu lassant et vain. Le dispositif finit par éclipser son sujet et l’on se tient finalement toujours trop éloigné du fait historique. La volonté de coller ainsi au plus près à la réalité reconstituée d’un événement, on en vient, sans doute un peu comme les communards de l’époque, à ne pas savoir ce qui se trame au-delà du quartier, derrière la barricade…

Ce n’est pas toujours les panneaux indicatifs qui donneront beaucoup plus d’informations d’ailleurs, surtout quand les anachronismes volontaires s’accummulent.

Mais soit, le spectateur assiste à une reconstitution, une sorte de happening baroque, un pas de côté au milieu de nombreux documentaires (académiques) produits chaque année, pas un documentaire historique. Et les expériences, c’est souvent nécessaire dans l’art, ne serait-ce que pour montrer qu’une proposition ne marche pas. Pour voir le sujet de la Commune traité de manière plus conventionnelle, il faudrait plutôt plus se reporter vers Les Damnés de la Commune de Raphaël Meyssan (qui n’est pas totalement historique d’ailleurs : de mémoire, il s’appuie sur un témoignage d’époque).

Regrettons toutefois que la proposition du film (on peut a priori suspecter Watkins d’être favorable aux communards) se révèle en fait extrêmement critique à leur égard. On aurait attendu que soit plus, ou mieux, exposées certaines des expérimentations éphémères et démocratiques de la Commune. Or, chaque fois qu’une décision est prise, il semblerait qu’elle ne puisse jamais être appliquée à cause du bordel constant. C’est là, quand on se met à douter de la vérité historique de ce que le dispositif nous met sous les yeux, que l’on aimerait que le documentaire soit moins baroque et plus historique, objectif.

Au lieu d’aller dans ce sens au moment où le dispositif commence à nous épuiser, Watkins préfère au contraire insister sur la comparaison entre 1871 et 1999. Tous les acteurs militants parlent très bien, eh bien, d’accord, mais ça en dit surtout plus sur leur époque (vingt ans après, on voit des termes comme « mondialisation » ou « internet » apparaître et rarement être mis en rapport, alors que l’un accentuera l’autre, et que le rapport péjoratif de l’un viendra s’appliquer plus à l’autre…), et surtout, moi, ça me perd totalement avec ma volonté de voir un peu mieux la Commune illustrée dans un film. On ne voit jamais le film qu’on voudrait voir.


 

La Commune (Paris, 1871), Peter Watkins 2000 | 13 Productions, La Sept-Arte, Le Musée d’Orsay


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Hôtel Terminus, Marcel Ophüls (1988)

Action vérité et mensonges

Note : 4 sur 5.

Hôtel Terminus

Année : 1988

Réalisation : Marcel Ophüls

Il y a des films documentaires qui se prêtent plus à une forme subjective assumée qu’à d’autres qui se voudraient faussement objectives. La technique d’Ophüls, si elle suit une chronologie linéaire en dehors de sa conclusion, n’est pas historique, précisément parce que le cinéaste semble s’attacher à décrire (ou à insister sur) des événements parfois discutables : l’histoire connaît les conséquences de certains faits, mais selon les témoignages que l’on choisit, selon la raison des uns et des autres ou selon la manière dont ces conséquences seront portées à notre connaissance, alors notre perception de certains de ces faits au milieu de la grande histoire peut se présenter sous des visages contradictoires. Ce sont ces différentes approches qui interrogent notre capacité à voir se dessiner l’histoire sans en nier ses parts d’inconnus et de flous que met en lumière Ophüls, et qui fascinent à voir ainsi mises en scène.

Car Ophüls met en scène et il ne s’en cache pas. Il met en scène comme d’autres chassent. Lui chasse la vérité, le passé, et on le regarde mettre en scène cette difficulté qu’on a tous à faire la part des choses entre ces deux animaux insaisissables qui se confondent toujours à nos yeux aveugles : la vérité et le mensonge. À sa manière, Ophüls tient du troll : il est acteur de son propre film comme le sera plus tard Michael Moore (avec toutes les limites du procédé que cela comporte). Mais quand une femme qu’il enquiquine lui lance qu’il cherche le sensationnalisme, son honnêteté le pousse à le garder au montage, ce qui signifie qu’il est lui-même critique du film en train de se faire (au moment du montage) et qu’il estime indispensable de nous le montrer. Comme il se montrera aussi critique avec les victimes de Barbie qu’avec ses « défenseurs » (même si à ce sujet, il manque peut-être encore un peu de distance quand il montre des Sud-Américains dire que Barbie était un gentleman ; son montage à ce moment-là est peut-être un peu trop orienté justement vers le sensationnalisme facile plutôt que sur l’absurdité ou le décalage à montrer des personnes qui ne connaissent qu’une facette du personnage).

Malgré cela, la qualité du film d’Ophüls consiste à arriver à susciter une multitude d’interrogations qui font de son film non pas un simple document historique, mais quasiment un document philosophique sur la vérité, le témoignage, la culpabilité, etc. Tous les épisodes de la vie de Barbie soulèvent en fait des questions. Si Ophüls termine son film sur le témoignage de cette femme qui raconte le jour où elle a été arrêtée avec sa famille avant d’être torturée et envoyée à Auschwitz, c’est que c’est la seule chose de concret et d’émouvant (donc de sensationnel, mais on ne peut y résister…) sur quoi le réalisateur peut se reposer. Le reste garde une part d’inconnu et se fonde souvent sur des témoignages et des appréciations personnelles. À ce titre, la première heure du film devient assez fascinante quand elle évoque le traître qui aurait dénoncé Jean Moulin à la Gestapo… Si les Aubrac (ou d’autres) n’ont aucun doute sur sa culpabilité, et si l’homme en question a toute l’apparence du salaud rongé par la culpabilité, Ophüls n’hésite pas à mettre en scène ses propres doutes. Il ne cache pas la difficile question de juger un homme à la fois sans preuve, mais aussi sans occulter les raisons pour lesquelles il aurait pu dénoncer son réseau de résistance (nul ne peut savoir comment il réagira face à la torture, et aucune preuve ne peut évidemment sortir d’une séance de torture). Même principe, avec les deux collabos qu’Ophüls met en scène : s’il se montre volontiers assez sarcastique avec eux et ne les épargne pas dans son montage, si tout dans leur discours les accable, et s’ils ont tout des petits collabos qui s’ignorent, ce ne sont pas de simples témoignages qui pourraient nous en donner la certitude ou la preuve…, et son montage sert surtout alors à illustrer une forme de collaboration passive ou couarde qui devait être commune à l’occupation.

Un peu plus tard, Ophüls soulève une autre question délicate, celle, quand on est les vainqueurs, de travailler avec ceux que l’on sait être des criminels. Dans une société totalitaire où chaque contestation était durement réprimée, quand cette société s’effondre et que le vainqueur doit en remettre sur pied une autre, avec qui peut-il le faire sinon en partie avec ce qui était partie intégrante de cette société ?! Si les criminels de guerre couraient les rues à la fin de la guerre, ils ont la fâcheuse habitude de ne pas se revendiquer comme tels. Difficile alors pour l’occupant d’être assuré de pouvoir faire sans (de là à travailler avec des gens que l’on sait être d’anciens criminels…).

Toute la suite concernant la fuite de Barbie en Amérique du Sud est assez rocambolesque et digne d’un roman d’espionnage. Le plus intéressant à ce moment-là est la manière dont Ophüls insiste pour dire qu’un criminel de guerre (en tout cas celui-ci) peut tout à fait avoir l’allure d’un gentleman (s’il faut se méfier des apparences quand il s’agit d’un criminel offrant l’image d’un gentleman, il faudrait tout autant se méfier d’imbéciles ou d’apparents salauds qui offrent l’image idéale qu’on se fait du collaborateur…).

Les dernières minutes de film sont consacrées à l’extradition et au procès de Barbie, avec là encore des questions soulevées essentielles, notamment sur la question du droit. Le cinéaste les met parfaitement en scène sans jamais occulter la part relativement subjective de son approche, sans faire l’impasse non plus sur l’arrière du décor (ce principe de distanciation et de mise en abyme vous donne la possibilité de souligner le fait qu’on est en train de faire un film documentaire en montant précisément les ficelles, ou les difficultés, vous permettant de le faire…). Ainsi, quand certains intervenants lui font comprendre qu’ils refuseraient que Verges apparaisse dans son film, Ophüls ne manque pas à la fois de le mentionner dans son montage et, explicitement, poursuit avec l’avocat de Barbie (l’art du troll, c’est aussi et peut-être surtout de troller ses propres alliés, aucune complaisance, car la complaisance participe à l’aveuglement et à la simplification de l’histoire). Verges, arrivant après plus de trois heures de spectacles (oui, c’en est un, un cirque même, Ophüls ne s’en cache pas, d’ailleurs Verges sonne comme… Lola Montès), sert un peu le clou du spectacle au film… Si Barbie n’avait alors sans doute plus la force, ou le vice, pour se défendre à ce moment de sa vie (et ce n’était plus son rôle), quoi de mieux que l’avocat du diable pour assurer sa défense… Dans ses outrances, dans ses probables mensonges, dans son insolence, Verges est un génie, et l’on ne peut pas nier que le voir défendre un criminel au lourd passé a quelque chose de fascinant (de « sensationnel »). Il ne serait d’ailleurs pas la seule personnalité du film à poser problème en ne voyant que des certitudes partout : certaines d’entre elles, plus de trente ans après sont encore vivantes et au centre régulièrement de diverses polémiques. On comprend mieux après tout ce bazar pourquoi Ophüls se trouve presque obligé d’en revenir à l’histoire de cette petite fille juive, racontant des années après l’intervention vaine, courageuse et digne de sa voisine tentant de l’extirper des mains de la Gestapo… La beauté (ou le courage furtif) d’un geste raconté par celle à qui il était adressé, c’est peut-être la seule chose qu’on pourrait difficilement remettre en doute. Car ce n’est plus la vérité ou le mensonge de ce qui reste un témoignage qu’on retient ici, mais le souvenir, lui, bien réel (et sa seule évocation émue) d’une tentative de la sauver. Le geste n’aura sans doute pas été vain dans l’esprit de celle qui échappera à la mort, et au milieu de toutes ces suspicions, de cette tentation, de voir des couards et des volets qui se ferment partout, ce souvenir qui tranche avec le reste sonne comme une dernière note d’espoir. Le pire n’est peut-être pas toujours inéluctable.


Hôtel Terminus, Marcel Ophüls 1988 | The Memory Pictures Company


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