Les jeux sont faits, Jean Delannoy (1947)

L’existence est une fumisterie

Note : 3 sur 5.

Les jeux sont faits

Année : 1947

Réalisation : Jean Delannoy

Avec : Micheline Presle, Marcello Pagliero, Marguerite Moreno, Charles Dullin

Une fantaisie sans conséquences qui pourrait être du Cocteau. Un film de morts-vivants amoureux rythmé comme le souffle agonisant d’un mort.

Difficile d’aimer un tel film tant il ne fait qu’effleurer les choses ; difficile d’en être agacé pour les mêmes raisons. Parfaitement indolore. L’histoire de fantôme est amusante, les histoires de revenants font les beaux jours du cinéma depuis La vie est belle jusqu’à Ghost… Comme dans la vie, son tragique tient à la peur de la mort, quand celle-ci est déjà là et qu’on n’est plus un fantôme. Le reste ne peut être que fantaisiste.

Le problème, c’est bien que Cocteau, pardon, Sartre (j’avais réussi à me convaincre que c’était le premier jusqu’à ce qu’on vienne me réveiller de mon rêve), fait intervenir dans cette histoire de fantôme des considérations politiques lourdes. On est deux ans après la fin de la guerre, dans une France imaginaire dirigée par un dandy fasciste. À le voir à l’œuvre, on n’y croit pas une seconde. Marguerite Moreno qui joue ici la secrétaire de Pierre (ou presque) aurait tout aussi bien pu faire l’affaire. Les révolutionnaires (camarades), dont notre héros zombie aux yeux amoureux (enfin pas beaucoup) est le courageux initiateur, ne valent pas un kopeck de crédibilité : ils sont aussi consistants que leur tyran d’opérette. Ça pourrait être drôle, ça ne l’est pas, et comme ce n’est pas non plus tragique, on se trouve un peu confus. Tout est bien qui finit bien parce que les deux amoureux ne s’aiment pas vraiment (on avait nous-mêmes un peu de mal à y croire, et c’était un peu pénible), et ils meurent (ouf) à nouveau à la fin. « Bon, en fait, on préfère crever et laisser tout choir dans la misère derrière nous. » Pas de mariage blanc chez les morts. C’est optimiste comme film ! D’un titre sentencieux à l’autre, La vie est belle se termine en glorifiant la vie, Les jeux sont faits verse plus dans le nihilisme sans conviction. Si vous voulez tuer votre mère dépressive, nul doute que lui passer ce Delannoy après La vie est belle fera son petit effet.

Une seule tache ectoplasmique illumine ce triste tableau : la présence radieuse, de Micheline Presle. Un phrasé génial, plein de simplicité et de spontanéité. De la poésie, de la classe… On aurait bien voulu l’y voir plonger ses yeux amoureux dans ceux d’un autre plus charmant, ou plus impliqué, ou plus menteur… Mais la chandelle est morte, ils n’ont plus de feu. Même elle finit par s’essouffler face à l’inconsistance paresseuse d’une telle fantaisie. (À noter encore la présence bouffonne de Charles Dullin et celle de Mouloudji jouant encore un salaud malgré lui.)

(Aux dernières nouvelles, la petite Astruc dont devait s’occuper Eve et Pierre, vend des allumettes aux morts dans les rues vides du Paris occupé… Devait être content le père en les voyant revenir tous deux. La parole des morts ne vaut pas un rond.)


Les jeux sont faits, Jean Delannoy 1947 | Les Films Gibé


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Une histoire du cinéma français

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La Jeune Fille de l’eau, M. Night Shyamalan (2006)

Note : 1.5 sur 5.

 La Jeune Fille de l’eau

Titre original : Lady in the Water

Année : 2006

Réalisation : M. Night Shyamalan

Avec : Paul Giamatti, Bryce Dallas Howard, Jeffrey Wright

Quelqu’un a voulu voir ce que ça ferait de mettre son cerveau dans un verre rempli de mille granules d’homéopathie. Ce « quelqu’un », c’est M. Night Shyamalan. Résultat, les granules n’ont aucun effet sur le cerveau, mais le mettre dans un verre d’eau, c’est stupide et irréversible…

C’est tellement naïf qu’on voudrait presque apprécier. On demanderait à un enfant de dix ans d’écrire une histoire qu’on y trouverait les mêmes bêtises et trous d’airs dramatiques. Pourtant parfois c’est brillant. Si, si. À force d’oser. La structure, comme la mise en scène, bref, tout le papier cadeau laisserait presque penser que Shyamalan a du talent. Ce serait sans compter les multiples instants wtf qui jalonnent le film. La structure, d’accord, mais la psychologie des personnages, une certaine forme de bienséance sans quoi on ne peut croire à une histoire (on ne demande pas la lune, juste que ce soit crédible), ça, le moins qu’on puisse dire c’est qu’il ne maîtrise pas. Les effets se succèdent les uns après les autres comme si le cinéma consistait à produire une suite de sensations à faire gober au spectateur, un peu comme ce qu’on fait dans une symphonie mais écrite avec des copies d’extraits grandioses et bien connus. La musique, elle, n’a pas à être logique ou crédible. Ici, tout donne l’apparence de la maîtrise, et en prenant du recul, on ne voit plus que les ficelles grossières agitées pour nous amuser.

C’est presque sidérant de voir à quel point c’est con. Un peu comme quand on écoute quelqu’un qui a tout l’air d’être normal, qui donne l’impression d’avoir la tête sur les épaules, et puis paf, il te sort qu’il a vu des elfes dans le siphon de son lavabo et cherche à trouver à les nourrir ! Tu te demandes s’il plaisante, mais non. Tout paraît normal, son ton n’a pas changé, il se comporte normalement, mais il te dit le plus simplement du monde qu’il a vu des elfes dans le siphon de son lavabo. C’est poétique remarque… la folie douce. Ou la débilité enfantine.

Nighty a peut-être en commun le goût de la copie et des effets sensationnels comme moteur d’une histoire avec Brian De Palma. L’un pastiche Hitchcock, l’autre Spielberg. Autant copier les meilleurs, remarque.

Plouf (homéopathique).


La Jeune Fille de l’eau, M. Night Shyamalan 2006 Lady in the Water | Warner Bros., Blinding Edge Pictures, Legendary Entertainment


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Stalker, Andreï Tarkovski (1979)

Stalker

Stalker

Année : 1979

Réalisation :

Andreï Tarkovski

7/10

Top des meilleurs films de science-fiction

IMDb

Revu le : 11 juillet2017

+2 pour la mise en scène à la revoyure.

La quête me laisse toujours aussi froid. Ça paraît trop évident que tout ça mène nulle part, et les pseudos interrogations philostropiques qui arrivent en particulier en bout de chaîne sonnent bien creuses.

Le design post-éboulis dans la gare de fret de Pétaouchnok est toujours aussi moche, je ne m’y ferai jamais.

C’est aussi très, trop, bavard. Des séquences trop longues ou statiques (c’est une habitude chez Tarkovski, mais quand on n’est pas capté par les images, on reste très vite sur le quai et on s’ennuie). Pas de montage, fini les jeux de ralentis ou d’effets que le cinéaste a renié (Cf. Le Temps scellé[1]). Tarkovski qui se fait dévorer par Bresson en quelque sorte, et sa volonté de le rejoindre dans une ascèse minimaliste (jamais bon quand on est un génie de chercher à en copier un autre surtout dans sa plus mauvaise période).

Direction d’acteurs et acteurs exceptionnels cela dit. Manque la présence de personnages féminins tout le long du trajet. Je serais bien resté avec Ouistiti et sa mère à tordre des cuillères et à foutre du lait partout.

Ah, et on dit donc “stallequeur” et non “staukeur”. Le terme est anglophone, mais il est prononcé par des Russes, à la russe. Veri importanchko.


[1] notes et commentaires sur Le Temps scellé : 1, 2, 3

 

Stalker, Andreï Tarkovski 1979 | Mosfilm Vtoroe Tvorcheskoe Obedinenie


Interstellar (2014)

Parodie critique, le film vu par un fan de Nolan

Note : 5 sur 5.

Interstellar

Année : 2014

Réalisation : Christopher Nolan

Avec : Matthew McConaughey, Anne Hathaway, Jessica Chastain, Matt Damon, Michael Caine, Casey Affleck

entre les murs du temps

Succombez aux étoiles, maudits prophètes de l’apocalypse, car je serai votre bourreau,
Laissez-vous engloutir, princes de l’obscurantisme, car Christopher sera votre Voyager.
Maudissez le héraut qui vous sourit, c’est entre ses dents que vous goûterez au labyrinthe
Putride du temps. Du bouseux viendra la lumière. Le corn-flake est son étendard. Sa fille, son fourreau.

Là-haut, entre les montagnes stellaires, la plaine est un éther sans fin et Christopher fait gicler
En filament lacté son génie de part l’univers. Les naufragés écument l’espace et le temps,
Ébouriffent les étoiles, pour y tringler la matière, la chair, et y ensemencer l’ultime espoir
Des hommes.

Oh oui, de par les étoiles, Christopher nous envoie sceller le sort de l’humanité.
De sa moissonneuse, il avale les années et dans son trou opaque et ferme s’insère
L’abondance féconde de sa logique stellaire. Il est le Voyager, l’épitomé, de l’Homme
À destination de l’Autre. Sa seule issue. Son achèvement.

Kubrick menait au surhomme, et ce surhomme, c’était lui :
Christopher. Le Nouveau Voyager.

Matthew, épître de La Nouvelle Genèse.



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Fabulations nolanesques

Fabulations kubrikiennes

Commentaires (sérieux) sur Interstellar

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Rêves, Akira Kurosawa (1990)

Rêves

Yume

Yume

Année : 1990

Réalisation :

Akira Kurosawa

5/10 IMDb

Fin de carrière compliquée pour Kurosawa, j’apprécie peu ses derniers opus.

Rêves est une suite de petits récits, des rêves donc, qui peuvent paraître naïfs au début, mais qui prennent vite une tournure écolo-politique. Kurosawa enfonce les portes ouvertes, fait sa leçon de vieux sage au monde. C’est crétin, c’est lent, c’est moche, c’est absurde et finalement sans grand intérêt. Quelques éclairs avec Martin Scorsese en Van Gogh, acteur de talent tout de même, ou avec Chishû Ryû s’amusant de voir que son ancien amour parti avec un autre venait de rendre l’âme. Tout le reste est digne d’une croûte offerte à maman pour la fête des mères.

On pourrait se demander pourquoi on a si peu intérêt à raconter nos rêves ; c’est peut-être simplement que ce qu’on en dit ne sera jamais à la hauteur de l’expérience vécue. Comme le disait Billy : « La fille rêve d’un garçon, et le spectateur s’endort. »


 

Rêves, Akira Kurosawa 1990 | Akira Kurosawa USA


Le Trésor des îles chiennes, F.J. Ossang (1990)

On a mangé les champignons de L’Île mystérieuse (Tintin)

Le Trésor des îles chiennesAnnée : 1990

Réalisation :

F.J. Ossang

2/10  

Si Luc Besson a monopolisé 10 % de son cerveau pour écrire, dialoguer et mettre en scène Le Dernier Combat est-ce possible que FJ Ossang en ait utilisé encore moins pour imaginer cette chose ?

Autrement, magnifique photo (voir plus bas), tout le reste est risible, abscons, pathétique. Un peu comme un Raoul Ruiz du pauvre (et j’aime pas Raoul, souvent, mais à y penser à côté, il y a comme un grand écart). Amoureux de la tradition dramaturgique insulaire et montagnarde s’abstenir.

Au-delà du scénario et surtout des dialogues d’une prétention affligeante, il y a ce que j’ai vu de pire (je suis gâté en ce moment) en matière de jeu d’acteurs. La caricature des mauvais acteurs de théâtre déblatérant un texte qu’ils ne comprennent pas (et pour cause, ça ne veut rien dire). Mais que ces acteurs-là réussissent à se faire une place dans le métier et à empoisonner le public qui finit par ne plus voir de sa vie de spectateur un bon acteur, ça restait quand même assez rare de voir ces éclats de voix et ses intonations chantantes au cinéma.

Ce n’est pas si mal parfois de voir de grosses merdes. Là par exemple, ça me permet d’un peu plus apprécier Raoul Ruiz. Parfois, tu flaires quand même ce qui cloche tellement c’est évident ; et d’autres fois tu te demandes : « Mais OK, faudrait faire quoi là ? » Et en fait, tu es tellement démuni face au vide de l’histoire ou de la bêtise des situations qu’il n’y aurait aucun moyen de rendre ça moins stupide. C’est vérolé comme jamais à la base, et ça, en dehors de certains courts-métrages, c’est assez rare dans des longs.

Il y a des tonnes d’histoires libres de droit, j’ai vu l’autre jour un Dickens fantastique réalisé par la télévision britannique (ces acteurs…, ça change), bah, le matériel est tout chaud, il n’y a plus qu’à. Ici, non seulement l’histoire ne veut rien dire et est mal construite, mais en plus la réalisation est consternante : pas de découpage technique ou quand il y en a ça te fait un montage chiant sur des non-actions, un sens du récit et du rythme nul (mais on voit en gros ce qu’il essaie de faire, on a tous plus ou moins essayé avec le même succès avec un caméscope sauf que là c’est Darius Kondji) et donc des acteurs comme on en voit là encore que dans des courts (et les pires).

On rigole au moins. Il faut imaginer Stalker réalisé par Alain Berbérian avec Brun Solo et Clovis Corniac. (Le Corniac y est déjà d’ailleurs.)

(Extrait passé en « privé ») Petit avant-goût avec ce qui ne peut être qu’un hommage subliminal au chef-d’œuvre d’Enki Bilal, Bunker Palace Hotel :

(Ce qui suit vaut aussi le coup d’œil, c’est la version jeanmariestraubienne de la scène du conduit à ordure dans la Guerre des étoiles.)


Images de la vidéo promotionnelle du film :

Le Trésor des îles chiennes, F.J. Ossang 1990 | Filmargem, Gemini Films, Instituto Português de Cinema (IPC)


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Premier Contact, Denis Villeneuve (2016)

Les Galettes de Pont-Aven

Premier Contact

Arrival

Note : 3.5 sur 5.

Titre original : Arrival

Année : 2016

Réalisation : Denis Villeneuve

Avec : Amy Adams, Jeremy Renner, Forest Whitaker

On attend encore la fiction qui saura exprimer au mieux une des grandes révolutions scientifiques du XXᵉ siècle dont personne n’a jamais compris grand-chose, la physique quantique. Si personne n’a jamais pu proposer une histoire capable de convaincre à ce niveau, c’est précisément que fiction et science du XXᵉ siècle sont incompatibles. Joli paradoxe, puisqu’on en reste encore finalement il me semble à une vision de la science du temps de Mary Shelley.

Un récit a besoin de cohérence et adresse sa logique au plus grand nombre ; il fait appel au sens commun. Autrement dit, une histoire ne fait jamais rien d’autre qu’enfoncer des portes ouvertes, redire les vieilles conneries que nos anciens nous contaient déjà dans les cavernes magiques. C’est une connaissance empirique qui se transmet à travers la culture. Toutes les cultures, toutes les histoires, procèdent de la même manière, parce que le cerveau d’un petit Chinois du XXIᵉ siècle diffère en rien d’un petit homo sapiens d’Afrique de l’âge de pierre. Notre cerveau obéit à une logique (qui n’est pas, toutefois, totalement affranchie des mirages, illusions ou autres biais cognitifs), et c’est cette logique qui nous a permis d’appréhender le monde qui nous entoure. À notre échelle, tout se tient, et les histoires, leur logique propre, ont suivi ce même élan. Parce qu’à ce stade, science technique et science narrative pouvaient se confondre. La seconde accompagnait la première pour en répandre les principes (souvent fallacieux quand il était question de transmettre des idées sur le monde qui échappaient justement à l’échelle de l’homme, quand celui-ci cherchait à interpréter le cosmos sans avoir les outils pour l’observer) ; et la science pouvait à son tour se nourrir des interrogations exprimées à travers les histoires.

Mais une fois que la physique quantique est apparue, les faiseurs d’histoires et les scientifiques eux-mêmes se sont toujours heurtés au même écueil : sa vulgarisation. La science, quand elle interroge le cosmos, peut encore nous éblouir face à une multitude de questions que l’homme s’est toujours posée et certaines applications concrètes de la relativité générale ou restreinte ont été bien intégrées dans la fiction (le paradoxe des jumeaux dans Interstellar par exemple). Mais quand on en vient à la science des particules, à une tentative d’illustrer une quelconque théorie du tout, ça se complique. Aucune fiction n’est jamais parvenue, non pas à nous l’expliquer, car ce n’est pas le rôle de la fiction d’expliquer, mais de nous permettre de la comprendre. Tout simplement parce que la physique quantique n’obéit pas à la logique classique de l’homme, telle qu’il a su la développer à l’intérieur du monde, local, dans lequel il vit. C’est un casse-tête sans fin qui risque de ne jamais voir de solution… S’il faut attendre pour voir notre cerveau adopter une logique différente de ce que le monde qui l’entoure lui dicte tous les jours, on va pouvoir attendre longtemps parce que ça n’arrivera jamais.

Le souci dans Premier Contact, c’est peut-être moins qu’il soit impossible de conjuguer logique quantique et logique narrative puisque personne n’y est jamais parvenu, que le fait que certains auteurs s’appuient sur de vagues connaissances scientifiques ou oublient à quel point leurs théories (parfois même leurs hypothèses) sont limitées à un cadre particulier, et surtout que cette science est depuis un siècle face à un dilemme, un mystère, une incompréhension qui devrait rendre plus humbles les faiseurs d’histoires et les rendre moins attachés à expliquer non seulement ce qui est impossible à rendre intelligible à travers une histoire, mais surtout devraient les obliger à insister sur la nature bancale, inachevée, de ces théories. La science donne souvent à voir qu’elle est statique, impérieuse, alors que son principal moteur, c’est le doute. Un doute qui permet ses évolutions (ou avancées) permanentes. Or une histoire, si elle peut finir sur des incertitudes, doit poser des interrogations claires, autrement dit il faut que le monde dans lequel évoluent les personnages ait une cohérence propre, une cosmologie éprouvée et incontestable (sinon le spectateur ne cesse de remettre en question la logique de ce qu’il voit). La question du déterminisme dans le film est intéressante, mais elle prend comme acquis, ce qui en science peut l’être au niveau des particules mais qu’il est très compliqué d’observer à une autre échelle. Le film ira baser toute sa logique propre (lié aux possibilités illustrées dans le dénouement) sur une cosmologie bancale mais présentée comme acquise, arrêtée, irréfutable. Ce ne serait pas embarrassant si les scientifiques au début du film émettaient des commentaires pour évoquer cette difficulté, et sans cesse, et n’y comprenant finalement que peu de choses, j’y sens comme un manque, une maladresse qui interroge la cohérence des possibilités proposées par la fable. Bien sûr, l’intérêt de la science-fiction, c’est de mettre à l’épreuve ces théories, mais quand les théories elles-mêmes restent imparfaites et font encore l’objet de tant d’études, ça peut paraître un peu idiot de prendre pour acquis ce qui ne l’est pas. La science-fiction me paraît intéressante quand elle pose les problèmes clairement de notre époque en brodant sur des possibilités, mais quand la fiction se met à tirer dans tous les sens en « tirant des plans sur la comète », je ne peux que m’interroger sur la pertinence de la démarche. Est-ce de la (hard) science-fiction ou de la fantaisie ? Si on ressort toujours d’un de ces films avec des interrogations, il y aurait un peu comme une arnaque à en ressortir non pas avec celles soulevées par les recherches en la matière ces cent dernières années, mais avec des monstres nolaniens ou la science ne sert plus que de prétexte à supporter de nouveaux mystères, de nouvelles conceptions fantaisistes du monde.

Premier Contact, Arrival, Denis Villeneuve 2016 Lava Bear Films, FilmNation Entertainment, 21 Laps Entertainment (2)_

De ces difficultés pour le récit à transmettre des principes de deux sciences aux logiques complexes, naîtra pour l’auteur la nécessité de tout expliquer à son public quand lui-même n’y comprend pas grand-chose (pourquoi y aurait-il une logique narrative du « tout » quand la science n’y arrive pas elle-même ?). Au mieux, c’est chiant à force de devoir se farcir des discours ronflants comme on expliquerait à Ulysse que le vent doit souffler dans la voile de son navire pour qu’il avance… au pire, un peu comme dans ce commentaire, on gesticule en laissant penser qu’on a tout compris, et on entoure tout ça de poésie pour en masquer l’imposture et les belles prétentions. Nolan m’a toujours agacé en allant dans ce sens, et même si on y échappe pour une grande part dans Premier Contact, ça va encore trop loin à mon goût.

Il y a deux cinéastes qui me gonflent à ce niveau depuis une quinzaine d’années : Nolan, on l’aura compris, et Malick.

Villeneuve fait mieux que ces deux-là, c’est déjà ça de gagné, mais que ce soit dans l’approche paradoxale du temps ou dans la mise en scène faite de flashs (forward) au téléobjectif et contre-jours, il y a dans certaines séquences trop de niaiserie dégoulinante pour que je me laisse complètement aller à mon plaisir. La seule question du « contact », puis celle passionnante du langage, aurait dû suffire. Seulement il faut toujours qu’un personnage joue les héros (les élus, presque) et vienne y donner de sa personne pour sauver le monde. Peut-être que mêler histoires individuelles avec les préoccupations du monde est une manière de proposer une de ces théories du tout (narratif), sauf que ça me met toujours mal à l’aise. J’aimerais tellement voir une approche plus distante, échappant à l’émotion, aux révélations nécessaires en fin de trajet, au parcours du héros classique alors que la conception de la science évoquée ne l’est plus… Il y aurait un genre hybride entre documentaire et fiction qui mettrait sans doute beaucoup mieux ça en scène. Les spectateurs sont déjà fascinés par certaines des problématiques exposées dans le film, comme la question cruciale du langage, il n’est donc pas nécessaire de faire intervenir une dramaturgie classique, des héros, pour leur faire comprendre tous les enjeux d’une telle rencontre. Après tout, notre goût pour la transmission, notre soif d’apprendre, ne se limite pas qu’au seul plaisir d’écouter ou de voir des histoires ; certaines questions essentielles peuvent très bien nous passionner sans avoir à passer par des personnages centraux ou des arabesques dramatiques, révolutionnaires, pour ne pas dire répétitives. On éviterait alors l’écueil de l’explicatif, puisqu’un tel film, sans oublier les belles images ou la chronologie des événements sous un angle non personnel se contenterait de n’être plus que didactique. Vive le docusfiction.

(Au spectateur déçu, la liberté de pleurer le film qu’il aurait voulu voir…)

Parce que quand on doit traduire toute cette complexité en action, c’est peut-être l’époque qui veut ça, mais ça tombe très vite dans le mystère et la révélation sans fin, un peu à la Lost, ou donc, encore, à la Nolan. On n’échappe alors jamais aux questions du spectateur qui me semblent toujours légitimes.

Pourquoi les Aliens, s’ils sont plus évolués que nous pour savoir, eux, taper à notre porte, sont-ils incapables de se mettre à notre hauteur et font-ils les difficiles en ne prenant même pas soin d’apprendre notre mode de communication primitif ? Pour nous forcer à faire l’effort de nous mettre, nous petits lutins, à leur hauteur ? Parce qu’après avoir passé quelques milliers d’années dans l’espace, ils ne se seraient pas seulement ramollis physiquement comme des poulpes, mais leur intelligence en aurait aussi souffert ?…

Premier Contact, Arrival, Denis Villeneuve 2016 Lava Bear Films, FilmNation Entertainment, 21 Laps Entertainment (3)_Premier Contact, Arrival, Denis Villeneuve 2016 Lava Bear Films, FilmNation Entertainment, 21 Laps Entertainment (5)_

Une idée intéressante (qui est à peine suggérée dans le film parce qu’on ne voit pas débarquer les Aliens au fond : ils apparaissent) aurait été de voir émises certaines interrogations sur leur nature extraterrestre (hypothèse de la Terre creuse, engins humains venus du futur), voire douter un peu plus de leur intelligence (suggérant par là qu’une intelligence étrangère qu’on suspecte d’être supérieure pourrait tout à fait donner l’impression d’être incohérente pour notre propre intelligence). Pourquoi préjuger en effet que de tels objets célestes soient des voyageurs de l’espace ? En ufologie, on adore procéder à ce genre de raisonnements dont les conclusions farfelues seront d’autant plus facilement acceptées qu’elles procèdent à toute une culture foisonnante (et souvent contradictoire) favorable à l’hypothèse extraterrestre (HET, pour les intimes) ; or il n’aurait pas été vain de voir des scientifiques (ou des militaires), émettre dans cette histoire des doutes quant à l’origine de ces engins, tout simplement parce que ce serait réaliste : rares sont les scientifiques et militaires tenants de l’HET, donc avant de se plonger tête baissée dans la gueule du monstre et y voir tout de suite des visiteurs de l’espace, une simple évocation à cette question aurait fait le plus grand bien. La thématique de la communication est passionnante, mais dans Rencontres du troisième type par exemple, Spielberg montrait parfaitement cette mouvance culturelle. Là on a l’impression qu’en choisissant de ne pas évoquer la question ufologique, c’est la fiction malgré les apparences qui dévore un peu trop la science et toutes ses interrogations légitimes… Le résultat était déjà moisi quand on évoquait la science à travers ses paradoxes temporaux, mais là la question ufologique n’est même pas évoquée. Ils sont là, point, c’est forcé qu’ils viennent de l’espace. Ah ?… Comment le sait-on ? Ils l’ont… dit ?

Pour les aspects positifs du film. En vrac : le refus du tout technologique avec des vaisseaux qui tels des pierres ponces voudraient seulement venir nous chatouiller la croûte. Les créatures sont plutôt réussies : des mains de vieillards, ou des troncs aux racines apparentes, postillonnant des quipus d’encre en forme d’anneaux stellaires… On échappe (mais pas complètement) aux scènes d’émeutes et à la surenchère militaire (on frise la crise diplomatique avec les vilains petits canards habituels, Russie et Chine en tête, heureusement le salut viendra de la Chine… guidée par la sainte matrone américaine). Je n’ai pas le souvenir d’avoir vu Forest Whitaker aussi bon : en une séquence tout en sobriété, il est arrivé à me convaincre, et peu importe si on ne le voit plus par la suite sinon pour jouer les contradicteurs de service… Dommage que Jeremy Renner n’ait pu profiter d’une telle séquence introductive, parce qu’on ne le voit que trop effacé par la suite face à une Amy Adams omniprésente. Enfin, si on passe tous les effets malikiens qui se répandent comme une nausée contagieuse dans le cinéma en ce début de XXIᵉ siècle, Villeneuve maîtrise son sujet, avec un rythme non-agressif rappelant les meilleurs passages du Jour où la terre s’arrêta, de Contact ou de Rencontres du troisième type.

Les meilleurs films de science-fiction sont toujours à venir. Beaucoup de belles promesses, toujours des déceptions.

premier-contact-lenigme-du-kangourou-2016

Premier Contact / Arrival, Denis Villeneuve 2016 | Lava Bear Films, FilmNation Entertainment, 21 Laps Entertainment

Revoyure 2021 : À la relecture, je trouve l’introduction de ce texte un peu dure et déplacée. Oui, la science-fiction a toujours peiné, et peinera toujours à rendre la « réalité » de la physique quantique, mais plus encore, malgré mes efforts, ce qu’il faut reconnaître, c’est que je peine surtout moi à m’en représenter une vision correcte. Je vois surtout mal en quoi cette question de particules vient faire dans cette histoire. Reste à voir, si la clé narrative du film, la violation du principe de causalité (faire intervenir un élément du futur dans le passé pour influencer l’avenir — ce qui pour le coup est du déjà-vu dans le cinéma) a un rapport avec la physique quantique. Pas évident, et surtout, cette question, c’est moi qui la pause, pas vraiment le film. Celui-ci semble beaucoup plus poser la question du rapport au temps et du langage, et donc in fine, le rapport entre la sophistication d’une intelligence ou d’un savoir exprimé par l’élaboration d’un langage complexe capable de s’affranchir de la perception, ou de l’illusion, du temps. Puisque ça, on semble en être sûr aujourd’hui, le temps linéaire est aussi une perception biaisée, parcellaire, que notre cerveau interprète en fonction de ses moyens. Qu’ensuite, on en vienne dans une histoire à faire interagir présent et futur, ma foi, c’est du cinéma, pourquoi pas, mais plus que la question quantique ici, c’est bien le rapport entre langage et intelligence qui ne m’avait pas tant que ça sauter aux yeux. Si Louise a ces visions de l’avenir, c’est bien parce qu’elle intègre une nouvelle forme de langage complexe, et que le présupposé du film, c’est que ce langage s’affranchit d’une logique temporelle linéaire, causale, qui est le propre des intelligences sur Terre, voire primitives (même les superstitions, donc des fausses connaissances, se basent sur des principes de causalité : si je fais ça, ça va donner ça, alors que la logique ici serait plutôt de voir les choses dans leur ensemble, sur un temps long en comprenant les différents événements non plus en fonction d’un principe de causalité, mais d’un tout : plus de dire qu’on prédit l’avenir, il est plus juste de dire que le futur et le présent font partie d’un même ensemble que notre cerveau est incapable d’appréhender).

Cela était dit, sur la manière de mettre en œuvre cette logique narrative à l’écran, je reste toujours aussi hermétique à l’usage trop prononcé à mon goût de l’émotion et du recours aux histoires personnelles forcément un peu neuneus (même s’il faut noter l’effort ici avec un personnage principal à la fois scientifique et féminin) et aurais préféré que l’accent soit mis sur la coopération et la question, encore plus, du langage. En un mot, un peu moins de Nolan et de Malick dans le film, et plus de Contact et d’Abyss par exemple : la coopération est au centre de ces deux films, sous une forme bien différente et aurait pu donner un indice ici de comment arriver à concilier « coopération internationale » (propre à Contact, et qui devient vite une forme de concurrence personnelle dans le film) et « coopération technique » au sein d’une même équipe rendant possible un recours à l’émotion (dans Abyss). Ces deux films possèdent par ailleurs des conclusions bien plus fortes que ce qu’on peut voir ici : ce sont de véritables accomplissements, des rencontres produites après un parcours épuisant (rappelant par là beaucoup aussi 2001, mais beaucoup d’autres récits obéissent à cette logique narrative). Et que se passe-t-il dans Premier Contact ? Les visiteurs repartent après avoir semé la petite graine d’une langue qui devrait être une clé, une « arme », offrant aux humains la possibilité de s’affranchir de cette vision temporelle, causale, du monde, et nos personnages principaux se marient et auront un enfant. C’est intéressant, mais pour le coup, du simple point de vue émotionnel, et pour un dénouement, ça ne fait pas bien lourd. Ce qui expliquerait pourquoi Villeneuve (mais le scénario déjà tombait dans ce travers) se sente obligé d’en rajouter. Et je n’aime pas trop qu’on me force. L’émotion, elle doit venir des éléments mêmes du récit, pas de la corde sur laquelle on s’autorise plus ou moins à tirer.

Premier Contact, Arrival, Denis Villeneuve 2016 Lava Bear Films, FilmNation Entertainment, 21 Laps Entertainment (1)_Premier Contact, Arrival, Denis Villeneuve 2016 Lava Bear Films, FilmNation Entertainment, 21 Laps Entertainment (4)_


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Alien, Ridley Scott (1979)

Revoyure

Note : 5 sur 5.

Alien, le huitième passager

Titre original : Alien

Année : 1979

Réalisation : Ridley Scott

Avec : Sigourney Weaver, Tom Skerritt, John Hurt, Yaphet Kotto, Harry Dean Stanton, Ian Holm, Veronica Cartwright

— TOP FILMS

Notes pour un septième voyage.

Toujours sympathique les relectures de chefs-d’œuvre, surtout sur grand écran. Amusant aussi de voir qu’à la Cinémathèque on tient tant à parler d’interprétation à travers le biais de la psychanalyse. Ne peut-on pas parler d’interprétation, de symboles, de références, sans ramener ça systématiquement à une escroquerie vieille d’un siècle ? Toutes les interprétations sont possibles, il n’existe aucune science pour en légitimer une plus qu’une autre. La mienne, j’essaie de la faire à travers un autre prisme : je préfère essayer de comprendre la force, la justesse, la puissance évocatrice de ce film, de ce qu’il éveille en une grande majorité de spectateurs, grâce à des mythes plus anciens, à des thèmes qui pourraient avoir tout de… psychanalytiques mais qui ne le sont pas.

Bref. Quelle (nouvelle) lecture après cet énième visionnage ? Eh bien, comme l’impression que Alien, c’est le mythe d’une petite fille défiant la volonté toute puissante de ses parents souverains. C’est une petite fille refusant l’ambition surhumaine de cette même autorité. Après la « mort de Dieu », et son absence dans le grand cosmos, que reste-t-il aux souverains cherchant à établir une lignée d’hommes en perpétuelle recherche de la mutation nouvelle qui leur assurera la « vie » éternelle, et maintiendra l’espèce entière au sommet de la constellation des vivants ? Eh bien, l’expérimentation médicale, génétique, voire eugénique. On en est encore à rabâcher le premier mythe de la science-fiction, Frankenstein. Mais ce n’est pas la mariée de Frankenstein, à laquelle on a affaire ici, c’est sa fille. Et si ce n’est pas le Minotaure, c’est Ariane qui finit par tirer son épingle du jeu.

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Qui est Maman du Nostromo ? C’est la femme du pharaon, la grande prêtresse, chargée de faire appliquer les désirs de son défunt mari. Le Nostromo, c’est la pyramide (ou le labyrinthe) dans lequel le souverain une fois mort veut voir ses parents (femme, concubines, fils et filles) réunis pour une dernière procession en son honneur, un sacrifice, une opération, une mutation, une copulation, une alliance (comme celle ayant fait naître le Minotaure) censés à la fois lui permettre de gagner la vie éternelle via la « recherche militaire » et l’établissement d’un sanctuaire inviolable, mais aussi assurer la survie de l’espèce, mutée, grâce à l’apport de cet agent… étranger. L’alien. L’idée ici, c’est comme dans tous les sacrifices, de faire en sorte que les parents ignorent tout de desseins du souverain. Seuls la grande prêtresse (Maman) et un prêtre serviteur (Ash) sont au courant pour mettre en œuvre cette union sacrée capable d’engendrer un monstre, puis le sacrifice des frères et sœurs ayant eux-mêmes, dans une sorte d’inceste si familier des souverains antiques, donné naissance à cette créature d’un nouveau genre, à la fois alien et humaine, donc, demi-dieu, donc légitime à régner encore parmi les hommes.

Ripley, c’est donc Ariane et Thésée à la fois. Mais aussi un peu Alice qui découvre le monde souterrain des adultes dans le terrier. Son but est de s’échapper de la pyramide où doit s’opérer la mutation, une fois qu’elle aura compris son rôle dans cette machination. L’un après l’autre, l’agent étranger est uni à ses frères et sœurs, elle sera la dernière. Mais Ariane se rebelle (les mythes ne sont jamais allés que contre l’ordre établi). Et tandis que tous les autres échouent, elle parvient à se démêler des entrailles de la pyramide et immole dans le feu le fruit monstrueux des ambitions de son père. Ripley, c’est l’homme, ou la femme, qui se reproduit à l’identique. Sans mutation. Une reine, mais une reine humaine, à hauteur d’homme. C’est nous. C’est aussi, comme dans toute bonne histoire, le retour à la normale, mais non pas un retour à la tyrannie d’une seule volonté, le retour à une forme d’état apaisé, loin des forces gravitationnelles, coercitives, de la société. Ripley, c’est encore la révolution contre l’oppresseur et le diktat d’un seul homme. Ni dieu, ni père. Ripley, toujours, c’est nous. L’humanité au temps présent, héritière d’une longue lignée de survivants après des millions d’années d’évolution. C’est celle qui n’a pas encore enclenché, ou forcé, la prochaine mutation. L’humanité à un temps t, l’humanité en mode pause et qui se révolte encore face aux mutations inutiles. Ripley, c’est encore, Alice, la princesse fourmi encore vierge ayant réussi à s’échapper du terrier et s’envolant pour fonder une nouvelle colonisation… à moins de retourner chez elle, portant en elle l’échec de sa mutation, ayant refusé le mariage, une grossesse non désirée sinon par « l’autorité souveraine »… Rattrapée par la société de son père, offerte à nouveau à son emprise, le vol de la révolution ne dure toujours qu’un temps. L’appel à la mutation est toujours plus fort, car cette force souveraine, c’est celle de notre survie. L’alien, c’est d’abord cet adulte, ces parents, qui volent à l’enfant son innocence en lui privant de sa condition d’individu, pour lui rappeler à ses obligations dans la grande lignée des vivants et des souverains : vivre, c’est s’accoupler avec l’étranger, pour mettre au monde des monstres. La jeune reine peut s’effaroucher, mais si à la fin du premier acte, elle fait la nique à cet étranger qui voulait l’engrosser d’un monstre, elle y passera pour de bon à la fin de la prochaine bobine.

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Fini les interpénétrations.

Petite subtilité de mise en scène découverte lors de cette révision. Ridley Scott nous annonce à un moment qui des 7 passagers survivra. Quand les trois explorent le vaisseau spatial extraterrestre émettant ses signaux d’avertissement, la séquence se termine par un gros plan du pilote fossilisé. On ne distingue pas grand-chose de lui, mais par un léger fondu, le montage suggère que Ripley se trouvera à son tour dans cette position, puisque le plan suivant, c’est elle, qui apparaît, pratiquement dans la même configuration. Et en effet, le film se terminera sur un gros plan tout à fait identique… Subtile le Ridley. (Quand a-t-il cessé de l’être ?)

Dernière remarque concernant l’emploi du suspense. Plus qu’un film d’horreur, c’est sans doute plus un thriller usant parfaitement des codes du suspense, au sens presque littéral. On sait que Hitchcock opposait les séquences tournées vers un principe de suspense et celles vers un principe de surprise. L’un des avantages du suspense, c’est qu’il permet de revivre (Replay) le même plaisir à chacun des nouveaux visionnages. Les surprises, les twists, ne marchent qu’une fois, et paradoxalement, si on y prend un plaisir lors d’un second personnage, c’est bien parce qu’on connaîtra ce qui suit et au lieu d’être surpris, on sera tendu dans l’attente de ce qu’on sait déjà de ce qui vient. Le suspense permet d’instaurer une ambiance tendue tout en connaissant la suite. La plupart des scènes du film jouent sur cette attente. À une exception peut-être : quand Ripley amorce la destruction du vaisseau, qu’elle revient vers la navette et y rencontre la bête, c’est une surprise. Même si, c’est une rencontre forcément attendue, quand Ripley décide de rebrousser chemin pour annuler le processus de destruction, c’est un retour en arrière jamais très bon dans une histoire. Alors que ça devrait être une période de tension maximale, à la revoyure, la séquence perd de son intérêt parce qu’on sait la première fois qu’elle y rencontrera la bête et retournera à la passerelle de commandement. Au contraire, par exemple dans la scène du repas, à la première vision, on pourrait être surpris bien sûr, mais en fait toute la séquence joue sur le même principe de suspense : la tension est redescendue, il ne se passe rien, et ce calme suspect doit éveiller une tension chez le spectateur qui comprend à ce moment que quelque chose va se passer, sinon la séquence n’aurait aucun intérêt. La surprise de la « naissance thoracique » n’est alors que l’achèvement de ce qu’on sait déjà, et il faut même noter le côté amusant de la séquence lors d’un nouveau visionnage, parce que la sidération des personnages à ce moment n’est plus le nôtre, on adopte presque à cet instant le point de vue du monstre, et on rit avec lui quand il glisse sur la table et s’enfuit. Il n’y a pas, ou plus, de surprise ; on jouit d’un plaisir sadique, enfantin même, comme quand une de nos blagues stupides a réussi son coup (boule puante, bombe à eau, coussin péteur…). Dans l’autre scène clé du film, le viol raté de la fin, on a encore affaire à une fausse « surprise ». À nouveau, si on s’éternise, c’est bien qu’il va se passer quelque chose, et on se doute d’autant plus qu’il se passera quelque chose, qu’on ne peut pas, nous spectateurs, nous enfuir ainsi sans avoir vu l’alien mourir dans l’explosion du Nostromo. On voit d’ailleurs la créature avant Ripley, et sa présence n’est une surprise que pour elle ; à nouveau, on prend ses distances avec le point de vue de la victime, et on gagne un peu à nous identifier à l’alien. Notre plaisir de spectateur est toujours un plaisir sadique, pas du tout lié à un enchaînement d’événements et de situations (donc à leur surprise relative) ; rarement, sinon dans des films d’horreur (et même dans Frankenstein — rappelons-nous de la scène avec la gamine et de la créature au bord de l’eau), on verra un film proposer de se mettre à la place d’un tel monstre (et dans les films suivant l’alien redevient un monstre à abattre). Le suspense marche à plein parce qu’on a aucun doute que dans ce duel final, la femme finira par l’emporter sur le monstre, mais si la situation marche autant, c’est bien que finalement on arrive à s’identifier un peu à un monstre sur lequel on sait finalement peu de choses. Ridley Scott évite ainsi une séquence d’action superflue et se concentre toujours sur la tension, l’attente et la peur de ce qui vient, l’idée de tâtonnement, d’embuscade. On comprend dès qu’elle enfile la combinaison que sa volonté est de le jeter dans le vide, toujours, aucune surprise, aucune lutte, ou improvisation. À la revoyure, c’est bon comme pour la première fois.


Vu le : 9 mars 1995 (A) + 6 autres fois

Revu le 28 septembre 2016 (tek)

Fallait-il choisir une star pour 2001 : L’Odyssée de l’espace ?

Qu’est-ce qu’un Steve McQueen (par exemple) viendrait faire dans un tel film ?

Kubrick voulait plonger le spectateur dans l’espace avec le plus de réalisme possible. D’où la lenteur. Au début, il y a un côté documentaire qui rend impossible, voire inutile, l’identification à un personnage. Ensuite, Kubrick adopte volontairement une mise à distance avec les personnages avec un récit dramatique toujours pour se concentrer sur une forme de réalisme et forcer ainsi la sidération face à un tel sujet et à de telles images.

Ce ne sont pas les acteurs qui manquent de charisme, c’est la mise en scène qui ne le met pas au centre de tout. Ils font partie du décor. Et quand l’action se concentre à la fin sur un seul personnage, ça n’a aucun intérêt de lui filer une carrure, une existence propre, une crédibilité, de le rendre sympathique, beau, intelligent, courageux ou intéressant. Il est là, et on ne lui demande pas autre chose. Parce que ce n’est pas un personnage en particulier à qui on chercherait à s’identifier. C’est l’Homme qui pris par la main marche vers la prochaine étape de son développement. Ce n’est pas un héros. C’est tous les hommes. Et pour être tous les hommes, il faut une absence de caractérisation. Un jeu neutre, effacé qui s’incruste dans un décor plus qu’il n’en prend le contrôle. Et pour le spectateur, un manque de repères personnels qu’un acteur connu lui aurait offerts à travers ses rôles précédents.

La dernière image ne dit pas autre chose, c’est une image d’Épinal : le surhomme, le nouvel homme, peu importe, se retrouvant face à (l’image immobile de) la Terre, celle à la fois qui l’a vu naître, celle dont l’orbe rappelle sa propre vulnérabilité, et celle qu’il va devoir à son tour protéger comme elle l’a protégé jusqu’à son développement. L’humanité et son berceau… Tout cela est figé pour rappeler à la fois la poésie, mais surtout la fragilité de notre existence. Pas de charisme sans immobilisme, sans économie de mouvement.

Si on revient à la scène du vieillissement, il faut un excellent acteur pour arriver à réduire à peu de chose ce qu’il montre, rester immobile, avancer lentement, tenir la pause… Oui, Harrison Ford levant les bras au ciel en disant « mais dans quelle baraque j’ai atterri ?! », ça ne manquerait pas de charisme. Mais ici, il n’est pas question d’être au service d’un personnage (ou d’un acteur), mais bien d’une histoire qui transcende l’humanité.

Heureusement, il y a des films dans l’histoire qui savent s’affranchir du star-system.


Keir Dullea (Dr. Dave Bowman) dans 2001: L’Odyssée de l’espace (1968) 2001: A Space Odyssey | Metro-Goldwyn-Mayer, Stanley Kubrick Productions


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Cloud Atlas, Tom Tykwer Lana Wachowski Lilly Wachowski (2012)

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Note : 2.5 sur 5.

Cloud Atlas

Année : 2012

Réalisation : Tom Tykwer, Lana Wachowski & Lilly Wachowski

Avec : Tom Hanks, Halle Berry, Hugh Grant

Pour montrer à quel point je suis largué question cinéma récent, je précise deux choses. D’abord, je n’avais aucune idée que les frères Wachowski étaient maintenant sœurs (on ne me dit jamais rien, ça craint), et puis, je n’avais jamais entendu parler de ce film avant que je me décide à le regarder. « Tiens, un film des frères…, je ne savais pas qu’ils faisaient encore des films… Et celui-ci semble sorti du lot. »

Et puis en fait, non. On retrouve la même densité rapiécée cent fois au montage, éludant systématiquement tous les moments de pause, anéantissant toute possibilité de compréhension d’une intrigue plutôt coriace, et d’émotion, qu’on trouvait déjà dans les deux suites ayant enterré Matrix. Il faut croire que c’est l’époque qui veut ça. Nolan, Wachowski, même combat. On comprend que dalle, mais ça envoie des images à la tronche, aux yeux, plus qu’au cerveau.

Résultat, après avoir récupéré mon pauvre cerveau dans la lessiveuse, je n’ai rien compris, et pour être franc, ça ne m’intéresserait pas d’y voir plus clair. Vu comment on nous trimbale en évoquant tout et n’importe quoi sans jamais s’obliger à y revenir, je vois mal pourquoi j’irais faire l’effort de recoller des morceaux d’une saloperie de poterie que ce n’est pas moi qui l’ai cassée. Je pourrais au moins peut-être me raccrocher aux images et aux décors proposés, mais même pas. C’est laid, avec ces saloperies de high-tech qui n’ont pas évolué depuis vingt ans, ou ses tics de mise en scène ou de situations franchement lourdingues censées nous revisiter les cent cinquante miracles du Christ.


Cloud Atlas, Tom Tykwer, Lana Wachowski & Lilly Wachowski 2012 | Cloud Atlas Productions, X-Filme Creative Pool, Anarchos Pictures


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