Le Sabre, Kenji Misumi (1964)

Lamoyant

Le Sabre

Note : 3.5 sur 5.

Titre original : Ken

Année : 1964

Réalisation : Kenji Misumi

Adapté de Yukio Mishima

Avec : Raizô Ichikawa, Yûsuke Kawazu, Hisaya Morishige, Keiju Kobayashi

Le film est bien écrit, parfaitement réalisé, rien à dire là-dessus. Seulement quelque chose me titille dans cette histoire. L’idée sans doute était de faire le lien entre les valeurs du Bushido, supposées disparues un siècle plus tôt avec la fin de l’époque d’Edo, et les valeurs contemporaines jalonnant la société japonaise (au travail comme à l’université par exemple). S’il y a un lien évident (honneur, exigence, dignité, rigueur), il me semble un peu forcé et peine à faire ressortir une dynamique propre aux événements. Certains éléments de l’histoire paraissent trop artificiels pour obéir à cette idée initiale et ça nuit à la crédibilité de l’histoire, aux enjeux et à l’intérêt porté aux personnages principaux. Le récit possède ainsi les défauts de ses qualités. Certes, c’est original, l’idée de départ est louable, mais à force d’être entre deux genres, deux époques, on est nulle part et sans code, on ne peut s’attacher à rien d’autre qu’à des subterfuges un peu grossiers pour donner du sens au récit (comme le personnage féminin qui est bien trop utilitaire, à tel point qu’on la fait apparaître dans la scène finale alors qu’elle n’a a priori rien à y faire).

D’abord, ce qui est réussi, c’est le traitement psychologique des deux personnages principaux. Une concurrence saine entre deux leaders, c’est un classique. L’opposition entre le leader droit, sage et dévoué à son art, et l’autre plus talentueux, mais plus orgueilleux. Le parcours psychologique est intéressant parce qu’on va plus loin que les apparences et on arrive à suggérer des contradictions, voire des troubles profonds derrière le masque (il y est fait d’ailleurs allusion assez habilement dans la scène du bain). L’orgueilleux ne mènera jamais une fronde contre le “capitaine” comme on aurait pu le croire (ou si peu), ce qui l’intéresse, c’est la compétition, et il n’a qu’une idée : être le meilleur. Quant au capitaine, il ne se révèle pas si droit : bien sûr, la fin donnera au moins une autre vision, mais il ne faut pas oublier cette unique scène avec sa mère où peu de choses sont dites, mais le regard du personnage à ce moment et le comportement de sa mère en disent peut-être un peu plus sur les démons qui l’habitent (sans oublier la scène du pigeon). Il fallait deux excellents acteurs pour suggérer toute une psychologie en contradiction avec les mots, et ça, c’est parfaitement réussi.

J’en viens au moins réussi. Ce qui est fascinant dans un film de chambara, c’est la présence permanente du danger. C’est pour ça qu’on le rapporte souvent au western : l’homme face à la nature sauvage. Ça parle à tout le monde. Or ici, les enjeux sont finalement assez futiles, et pourtant ils sont traités avec force comme si à chaque instant les protagonistes jouaient leur vie. Le film renonce (ou échoue) à nous rendre cela un peu plus crédible. On est focalisé sur l’aspect entraînement au kendo et on ne voit rien d’autre. On sent mal l’enjeu du futur championnat, on fait apparaître des femmes quand on en a besoin, et les péripéties pour en faire une véritable guerre psychologique entre les deux principaux personnages ne sont pas assez nombreuses pour en faire pleinement un drame psychologique. Les scènes d’entraînement ont en cela aucun intérêt et ne font que ralentir l’action et le déroulement du récit. La solution aurait été de développer une vie en dehors de la salle d’entraînement : à l’université avec des personnages qui ne prennent pas part aux entraînements, avec des objectifs et des intrigues parallèles signifiants enrichissant un peu plus les rapports entre les deux personnages. Parce que si leur parcours individuel est intéressant, il est vite tracé et souffre du manque d’opposition. On attend le moment où cette confrontation doit venir et elle n’arrivera jamais. La seule scène de climax proposée, c’est quand toute la bande se fait choper en rentrant d’une baignade à la mer… Grand silence, pesant, pourtant rien ne se passe. Et une fois qu’une sanction est donnée, on l’accepte sans broncher, encore une fois en se refusant à la confrontation. C’est trop rigide, à force de jouer sur une opposition psychologique, on comprend qu’il n’y aura plus d’explosion, et on ne la craint plus. Pas la peine de nous faire un gros plan sur la bombe, on a compris qu’elle n’explosera pas.

Le Sabre, Kenji Misumi 1964 Ken Daiei Studios (2)_saveur

Le Sabre, Kenji Misumi 1964 Ken | Daiei Studios

En fait, je comprends mieux pourquoi le film est bancal après avoir vu que c’était tiré d’un roman de Mishima… On peut imaginer qu’il y ait le thème de l’homosexualité traité dans l’œuvre originale. Or ici, on ne voit rien. Il y aura matière, c’est certain, ça expliquerait le fanatisme de l’élève pour son capitaine (ça c’est autobiographique, et il faudrait y voir une confrontation entre les valeurs de la masculinité qu’on retrouve dans ces histoires où les femmes sont bannies, et une homosexualité refoulée dans l’affirmation d’une masculinité forte), mais aussi l’obstination du leader orgueilleux à rentrer en compétition avec l’autre leader, cette manière de lui mettre une femme entre les pattes pour se convaincre que c’est pour le détourner du droit chemin quand c’est en fait pour se confronter à son désir pour lui en se prouvant qu’il peut n’y porter aucune importance. C’est suggéré par quelques dialogues, dans la scène de la voiture, mais c’est tellement peu appuyé qu’on passe à côté. Je ne crois pas du tout que le film ait été réalisé en suggérant une quelconque homosexualité. Si on gomme tout l’aspect sexuel des œuvres de Mishima, c’est sûr, il manque quelque chose… Le sujet initial a été travesti pour en faire une sorte de chambara moderne en occultant les origines du drame. Ça ne veut plus rien dire, et je comprends mieux maintenant pourquoi c’était bancal.

Et si on n’est pas convaincu (sans avoir lu la nouvelle de Mishima), il suffit de lire la quatrième de couverture de Ken et de Martyre : « Comment qualifier les sentiments ambigus qu’éprouvent l’un pour l’autre Hatakeyama et Watari ? Les deux adolescents hésitent entre haine, désir, fascination et cruauté. Jusqu’où leurs jeux troubles peuvent-ils les conduire ? L’équipe de kendô a pour capitaine Jirô, l’un des meilleurs sabres (ken) du Japon. Tous lui envient sa force, sa beauté et son talent. Lorsque le club part faire un stage d’une dizaine de jours, les ambitions et les rivalités entre les membres de l’équipe s’exacerbent… Deux nouvelles raffinées et cruelles qui mettent en scène des adolescents à la sexualité trouble. »

Le Sabre, Kenji Misumi 1964 Ken Daiei Studios (3)_saveurLe Sabre, Kenji Misumi 1964 Ken Daiei Studios (4)_saveurLe Sabre, Kenji Misumi 1964 Ken Daiei Studios (5)_saveurLe Sabre, Kenji Misumi 1964 Ken Daiei Studios (6)_saveur


Sur La Saveur des goûts amers :

Top films japonais

Listes sur IMDb :

MyMovies: A-C+

Limeko – Japanese films

Liens externes :


Certificat de naissance, Stanislaw Rózewicz (1961)


Les Enfants d’Ivan

Certificat de naissance

Note : 4.5 sur 5.

Titre original : Swiadectwo urodzenia

Année : 1961

Réalisation : Stanislaw Rózewicz

Avec : Henryk Hryniewicz ⋅ Beata Barszczewska ⋅ Andrzej Banaszewski

TOP FILMS

Savoir-faire et techniques de l’école polonaise. Une idée simple, parfaitement menée de bout en bout, structurée autour de trois histoires différentes. Ce film est un petit bijou inattendu à voir absolument pour les cinéphiles appréciant les films sur l’enfance, et sur la guerre. L’Enfance d’Ivan n’est pas loin.

L’idée de départ, c’est de montrer l’invasion allemande en Pologne à travers le regard de trois enfants plus ou moins du même âge. Trois histoires distinctes mais les mêmes errances, les mêmes peurs. Et toujours le refus de tomber dans le pathos. Les enfants de la guerre ne pleurent pas. Ils survivent.

Dans l’une ou l’autre histoire, peu de choses sont expliquées pour comprendre comment ils sont arrivés à ces situations d’abandon. C’est mieux comme ça. On entre directement dans le sujet, et le sujet, c’est eux. Trois contes. Trois Petits Poucet devant trouver leur chemin pour échapper aux ogres. Dans la première histoire, un garçon cherche sa mère sur les routes et se lie d’amitié avec un soldat aux premières heures de l’invasion. Dans la seconde, l’aîné doit aider ses plus jeunes frères en l’absence de leur mère partie chercher de la nourriture à la campagne. Chaque jour, il croise des soldats allemands en train de procéder à des contrôles ; chaque jour, il passe devant un camp de prisonniers qui, un jour, se vide… Dans la troisième histoire, sans doute la plus poignante, une jeune fille juive erre dans la ville à ne pas savoir où se réfugier. Quelques “justes” se relaient et la font placer dans un orphelinat jusqu’à ce que des officiers allemands viennent y fourrer le nez… Sublime finale, à la fois ironique et cruel.

Il y avait matière à faire n’importe quoi. Très peu de lignes de dialogues, on ne fait que suivre les enfants, sans explication, on est mis à leur niveau. Il aurait été facile de tomber dans le pathos, la démonstration, la surenchère. Comme toujours l’art de la mise en scène est une question de bon goût, de juste niveau, de bon angle, de bon ton. Juste, sensible, mais discrète et délicate : la maîtrise est totale. Rien qui dépasse, pas un plan, pas une expression qui tirent vers la mauvaise direction. Ça reste un cinéma orienté, c’est sûr, mais aussi pudique et subtil. Souvent une gageure quand on met en scène des enfants.

Certificat de naissance, Stanislaw Rózewicz 1961 Swiadectwo urodzenia P.P. Film Polski (2)_saveur

Certificat de naissance, Stanislaw Rózewicz 1961 Swiadectwo urodzenia | P.P. Film Polski

Les enfants, justement, ce qui impressionne, c’est leur jeu. La mise en scène consiste à leur laisser la liberté d’être eux-mêmes et d’attendre de voir ce qui arrive. Le résultat est toujours naturel, mais souvent inintéressant. La méthode polonaise du jeu d’acteur ne doit pas être très éloignée de la russe. C’est une école qui se forme sur les planches, l’école de la rigueur. Même jeunot, un acteur doit être capable de comprendre son personnage, donner du sens à ce qu’il fait, et proposer matière à voir. On ne dit pas qu’il faut être “naturel”, mais “juste”. Quand on dit à un acteur, jeune ou pas, qu’il doit passer à tel ou tel endroit, qu’il doit exprimer tel ou tel sentiment ici ou là, il ne discute pas, il le fait. Il comprend les enjeux, les objectifs, l’état d’esprit, les craintes de son personnage, et alors, il fait, il montre. Et rien ne dépasse : s’il doit être à tel moment à tel endroit, il le respecte. Et pourtant, au milieu de cette rigueur, de ses passages obligés pour donner du sens à une interprétation, les bons acteurs, sont capables d’offrir une aisance et une liberté qui laisse croire que c’est tout le contraire de quelque chose de construit. Seulement, quand vous avez la caméra qui vous attend à un endroit en gros plan, c’est tout sauf le hasard. Et c’est une mécanique digne des plus beaux ballets. Que des gamins arrivent à maîtriser cela, chapeau. Et cela, avec une même constance, une même logique, qui obéit à un désir dans la mise en scène de montrer l’enfance dans sa dignité, son courage face à des événements sur lesquels ils n’ont aucune emprise. Les adultes peuvent être lâches, avoir une peur bestiale, eux sont des héros capables d’affronter sans broncher les vicissitudes de la guerre. Seule la fille dans le dernier volet est parfois à la limite de craquer, mais c’est aussi parce qu’elle est la plus exposée (pis, c’est une fille). Mais elle ne se plaint jamais, elle ne réclame rien, elle n’insiste jamais, et est toujours tendue, à l’affût du danger. Ce sont des roseaux ballottés dans la tempête : inflexibles, droits. Il faut être souple et ferme en même temps. Et c’est pour cela qu’ils sont si sympathiques. Ce ne sont pas des pleurnichards, et même quand ils pleurent, ils regardent leurs bourreaux droit dans les yeux, pour les défier, et pour leur rappeler qui sont les héros, qui sont les véritables « grandes personnes ».

Certificat de naissance, Stanislaw Rózewicz 1961 Swiadectwo urodzenia P.P. Film Polski (7)_saveurCertificat de naissance, Stanislaw Rózewicz 1961 Swiadectwo urodzenia P.P. Film Polski (8)_saveurCertificat de naissance, Stanislaw Rózewicz 1961 Swiadectwo urodzenia P.P. Film Polski (9)_saveurCertificat de naissance, Stanislaw Rózewicz 1961 Swiadectwo urodzenia P.P. Film Polski (13)_saveurCertificat de naissance, Stanislaw Rózewicz 1961 Swiadectwo urodzenia P.P. Film Polski (1)_saveur


Sur La Saveur des goûts amers :

Les Indispensables du cinéma 1961

TOP FILMS

Top films polonais

Liens externes :


47 Ronins (Chûshingura), Hiroshi Inagaki (1962)

Peplum-geki

47 Ronins

Note : 2.5 sur 5.

Titre original : Chûshingura

Année : 1962

Réalisation : Hiroshi Inagaki

Avec : Toshirô Mifune, Yûzô Kayama, Chûsha Ichikawa, Tatsuya Mihashi, Takashi Shimura, Setsuko Hara

D’un ennui fatal.

Deux heures trente qui semblent des siècles. L’histoire est sans doute bien connue des Japonais (un fait historique cent fois reproduit au cinéma), et c’est peut-être facile pour eux de suivre qui est qui sans avoir besoin de temps pour se familiariser avec cette faune renégate ; mais moi en histoire nippone, je n’y connais rien (et je n’ai pas vu les autres versions de cet épisode fameux). Le film a donc été un calvaire à suivre.

En plus, manque de pot, le seul personnage avec lequel il est encore possible de s’identifier est poussé à faire hara-kiri au bout d’une demi-heure…

Le reste est incompréhensible, ennuyeux et mou. On alterne scène de cour sur tatami à l’autre ponctuée par le ronronnement nonchalant de séquences d’arrivée et de départ dans un château, dans une ville. On peut difficilement faire plus redondant…

Pas un film de samouraï comme on le conçoit d’habitude, 47 c’est le nombre de fois où j’ai cru mourir sans qu’aucun personnage n’ait eu à sortir le katana de son fourreau. La peur du vide.

Chaque star possède vingt secondes de figuration. Pièces de valeur parmi d’autres au milieu de tous ces décors somptueux qui piquent les yeux jusqu’à l’indigestion. On se croirait au jubilé du président de la Toho. Tout le monde participe à la fête en faisant un petit quelque chose, et tout le monde se fait suer et attend la fin avec dépit… Le cérémonial respectueux du petit monde des défloreurs de mouches.

Pour ceux qui ne se seraient pas fait hara-kiri avant la fin, ils auront la chance d’assister à la première scène d’action du film, précisément à la 160ᵉ minute, avec la scène de l’assaut des sous-titrés 47 ronins (47 étant également le nombre de minutes que dure la scène en question, ou encore le nombre de cadavres utilisés dans la salle comme figurants pour cet épisode attendu). Tout ça avant de finir, bien sûr, par une dernière scène de transition en guise d’épilogue, avec le départ des champions sous les yeux des villageois.

Arrivée, papotage, départ, papotage, arrivée, papotage, départ, papotage, arrivée… C’est chiant comme un manuel d’histoire au mois d’août.

47 Ronins (Chûshingura), Hiroshi Inagaki 1962 Toho Company (1)_saveur

47 Ronins (Chûshingura), Hiroshi Inagaki 1962 | Toho Company

47 Ronins (Chûshingura), Hiroshi Inagaki 1962 Toho Company (2)_saveur47 Ronins (Chûshingura), Hiroshi Inagaki 1962 Toho Company (3)_saveur


Sur La Saveur des goûts amers :

Les Indispensables du cinéma 1962

Liens externes :


Chronique de mon vagabondage, Mikio Naruse (1962)

Chronique de mon vagabondage

Hôrô-ki Année : 1962

Réalisation :

Mikio Naruse

Avec :

Hideko Takamine ⋅ Akira Takarada ⋅ Daisuke Katô

8/10  IMDb

Sur La Saveur des goûts amers :

Top films japonais

Listes sur IMDb :

L’obscurité de Lim

MyMovies: A-C+

Limeko – Japanese films

Mikio Naruse rend hommage à l’écrivaine à succès Fumiko Hayashi dont une grande partie de ses films d’après-guerre est tirée (Nuages flottants, Le Repas, L’Éclair, Épouse, Chrysanthèmes tardifs).

C’est donc ici à la fois la mise en image de l’autobiographie de Fumiko Hayashi et son adaptation puisqu’étrangement le premier grand succès de l’écrivaine avait été le récit de sa vie jusqu’à cette période, et non des histoires qui seront adaptées au cinéma (toute la fin tragique de sa vie n’apparaît bien sûr pas dans ce premier roman, et c’est donc Naruse qui se charge de la suite, aidé de ses scénaristes habituels).

La boucle est bouclée : Naruse fait un de ses derniers films ici avec son actrice fétiche, Hideko Takamine, en évoquant la vie de celle qui était décédée l’année même où il réalisait Le Repas.


Chronique de mon vagabondage, Mikio Naruse 1962 | Takarazuka Eiga Company Ltd


Les Dimanches de Ville d’Avray, Serge Bourguignon (1962)

Les Amoureux buissonniers

Les Dimanches de Ville d’Avray

Note : 5 sur 5.

Aka : Sundays and Cybele

Année : 1962

Réalisation : Serge Bourguignon

Avec : Hardy Krüger, Patricia Gozzi, Nicole Courcel

— TOP FILMS

Chef-d’œuvre.

La première chose qui saute aux yeux, c’est à quel point la jeune actrice rayonne tout au long du film. Ce n’est pas une de ces enfants stars qu’on manipule comme une marionnette, reproduisant à envie ce qu’on leur demande de manière un peu trop désincarnée. Malgré l’intonation très enfantine qui en agacerait plus d’un, elle joue comme les adultes, avec la précision des adultes… et leurs libertés. Certains directeurs d’acteurs préfèrent laisser une grande liberté aux jeunes acteurs pour voir ce qui en sortira, ça paraîtra toujours naturel. Or ici, les dialogues sont écrits, aucun doute là-dessus, et elle les dit avec une grande justesse, assez rare chez les adultes. Et plus important encore, elle respecte le ton du film, lui donne peut-être, parce qu’on est loin du naturalisme. On serait plutôt plus près du réalisme poétique de Carné-Prévert. Et le sens poétique, elle l’a.

Le scénario est parfait. Un sujet plus subversif que le ton du film ne pourrait laisser paraître. Curieusement, j’ai la même impression qu’à la fin de The Ox-bow Incident, avec cette nécessité que nous avons tous à devoir juger, nous faire une opinion arrêtée sans en mesurer les conséquences. Le scénario use parfaitement des ellipses tout au long du récit pour éviter dialogues et séquences inutiles. La présentation des personnages se fait naturellement, sans forcer, comme n’importe quelle rencontre fortuite où on évite d’assaillir son interlocuteur de questions pour le découvrir. C’est préférable de découvrir au fur et à mesure, en fonction des situations. Ainsi ici, pour l’un et l’autre, on ne dispose que de quelques informations. Le passé de la gamine sert de moteur aux discussions, mais le passé de Pierre, qu’on sait forcément lourd, on ne le connaît pas plus que lui, et tout ça reste anecdotique. Ce qui compte, c’est bien la situation présente, de deux êtres échoués et rebelles qui par le plus grand des hasards se sont rencontrés.

La mise en scène ? C’est une énigme. Précise, audacieuse tout en sachant rester invisible, et encore, la poésie. Des mouvements de caméra bien pensés, de magnifiques fondus enchaînés ; et puis, ce choix de se concentrer uniquement sur ces deux personnages au point parfois de se désintéresser totalement du reste comme dans cette scène dans un café où les deux protagonistes sont les seuls clients, perdus dans l’obscurité, comme dans un rêve… Que s’est-il donc passé ? Qu’a fait Serge Bourguignon par la suite ? Qui connaît seulement son nom ?

Si le film est peu connu et rarement diffusé, les raisons en sont évidentes. Rien ne va dans son sens en dehors de la qualité intrinsèque du film. Pas de star dans l’équipe (tout juste Maurice Jarre à la musique). On est dans les années 60 et ce film n’est clairement pas un film de la nouvelle vague ou un film populaire. Et bien sûr, oui, le sujet peut faire peur. Il questionne pourtant ce qu’est l’amour. Pour soi, on est toujours prêt à croire aux amours platoniques ; mais quand il s’agit des autres, on se fait naturellement plus suspicieux. Le film questionne donc le regard qu’on porte sur les autres, à la sexualité des autres (peut-être croire encore une fois à un amour platonique entre une gamine et un ancien soldat ?) et finalement, sur les monstres, ces individus en marge qui attirent l’œil sur leurs différences tellement évidentes qu’elles ne peuvent être autre chose qu’une provocation. C’est un peu comme si on revisitait le mythe de Frankenstein et que la gamine qui joue au bord de l’eau, au lieu de prendre peur en voyant arriver la créature, faisait copain-copain avec elle… On ne peut pas, et on ne veut pas le croire. Le monstre, et peut-être encore plus quand un peu plus de dix ans après la guerre celui-ci a l’accent allemand, doit confirmer ce que suggère son apparence. Quelques regards portés en même temps sur ces “égarés” suffisent à faire naître des suspicions sur eux et à les faire basculer de l’autre côté du champ de l’acceptable : quoi qu’il arrive, il ne faut pas laisser les doutes en suspens, qu’ils se pendent ou qu’on les tue, mais qu’on ne les laisse pas ainsi se pavaner avec leurs différences suspectes et leur monstruosité. Tout doit rentrer dans l’ordre, et eux sont, peut-être malgré eux, des perturbateurs…

Tout du long, le spectateur est tenu sur une corde et mis au défi, non pas de sauter, mais de les juger. C’est plutôt évident : « Vous voulez juger cet homme que vous connaissez à peine ? vous le condamneriez pour quelque chose qu’il n’a pas encore fait ? le croyez-vous réellement capable de faire ce que vous seul avez en tête ? réfléchissez, la gamine est-elle en danger avec lui ? le doute, le… principe de précaution, justifie-t-il qu’on les sépare ? » On tangue, on cherche un équilibre sur cette corde. Et on échappe encore moins à ces interrogations que les deux amis de Pierre se les posent aussi. Qui est au centre de la piste du cirque des horreurs ? Les deux monstres ou les spectateurs voltigeurs ? Pour Carlos, Pierre n’est qu’un enfant, et il n’y a rien de mal dans cette relation. Évidemment, c’est son meilleur (et unique) ami. Bernard, lui, appelle la police aux premiers doutes. Normal, il n’est pas si proche, et est plus intéressé par Madeleine, la première femme à avoir secouru Pierre… et s’il se trompe, il a plus à perdre que Carlos. On peut bien se balancer sur notre fil tant qu’on veut, on ne décide pas de sauter le pas. Ce sont les circonstances, les situations de chacun qui va déterminer la réaction de chacun. Pas la morale propre à chacun, pas la réflexion ou la compréhension. Le meilleur ami, soit il pardonne plus facilement, soit il est aveugle. La vague connaissance, intéressée par autre chose, plus préoccupée par sa petite personne, fera moins preuve d’empathie (ou d’illusion), et n’hésitera pas à risquer le faux jugement par simple principe de précaution. Face à un dilemme, ces deux-là choisissent. Différemment. Le spectateur, lui, reste accroché à son fil dans le vide, incertain et branlant.

Il n’y a pas de vérité, sinon qu’à travers la perception forcément tronquée de chacun. La fin est presque languienne (celui de Fury) : l’injustice est la règle. Essaie juste de juger, essaie… Tu n’y arriveras pas.

Trop délicat, donc, à proposer à un public. Il faut pouvoir défendre un film, un personnage, un monstre. Et on ne peut pas, parce qu’on ne sait pas. Hier, probablement impossible dans une société bourgeoise et catholique ; aujourd’hui, impossible à cause de la peur du pédophile, sorte de Jack l’éventreur des temps modernes, ou de père fouettard pour les parents. La bonne conscience au-dessus de tout. Dans une société où la responsabilité est à la fois partout et nulle part, il faut toujours trouver la meilleure façon de s’en dégager. C’est pour ça qu’on a inventé les notions de risque zéro (« qui n’existe pas ») et de principe de précaution. Chacun finit par en faire une règle pour soi. Un peu comme dans Minority Report où on arrête les délinquants ou les criminels avant qu’ils n’agissent. On ne juge plus, on préjuge. Le pouvoir de la foule. Le pouvoir des apparences. Vive la République.

Mieux vaut rester sur son fil. Quitte à tanguer, et tanguer encore…


Les Dimanches de Ville d’Avray, Serge Bourguignon 1962 | Fidès, Les Films Trocadero, Orsay Films

Désir meurtrier, Shôhei Imamura (1964)

Imamura, 100% pur porc

Désir meurtrier

Note : 4 sur 5.

Titre original : Akai satsui

Année : 1964

Réalisation : Shôhei Imamura

Avec : Masumi Harukawa ⋅ Kô Nishimura ⋅ Shigeru Tsuyuguchi ⋅ Yûko Kusunoki ⋅ Ranko Akagi ⋅ Tomio Aoki

Des personnages borderlines. Des bêtes plus que des hommes. Impulsifs, névrosés, odieux, égocentriques, malsains, menteurs et brutaux. Chacun d’eux cherche à imposer ses désirs aux autres sans considération aucune pour leur existence. Le désir peut bien être meurtrier pour être rassasié. Car le désir est une faim impérieuse, un démon, une divinité qu’il faut honorer à travers des offrandes sacrificielles. Tout le reste, n’est qu’artifice, du consommable. Chez Imamura, la société n’existe pas. Il n’y a qu’une jungle où les porcs et les loups sont les maîtres. Des prédateurs en quête de proies faciles. La femme est donc une victime sans possibilité d’évasion. Tantôt objet sexuel devant assouvir les pulsions des hommes, tous les hommes ; tantôt une mère, une pondeuse. Le seul répit, elle le trouve en jouant les bonniches. Il faut que la couche resplendisse et que le bain soit prêt à temps.

Cruel, injuste, cynique, vain, et sans issue. Et finalement, terriblement humain. Il est là le génie d’Imamura. Il ne fait que gratter le vernis. Montrer les hommes, et la société, tels qu’ils sont derrière des prétentions et des sophistications fumeuses.

L’homme, cette bête. Ce fou. Ce meurtrier.

Imamura mourra, et le reste est silence : après la faim, la fin.


Désir meurtrier, Shôhei Imamura 1964 Akai satsui  | Nikkatsu


Sur La Saveur des goûts amers :

Les Indispensables du cinéma 1964

Liens externes :


Le Faux Étudiant, Yasuzô Masumura (1960)

L’Étranger

Note : 5 sur 5.

Le Faux Étudiant

Titre original : Nise daigakusei

Année : 1960

Réalisation : Yasuzô Masumura

Œuvre originale et adaptation : Kenzaburô Oe, Yoshio Shirasaka

Avec : Ayako Wakao, Jun Fujimaki, Jerry Fujio, Eiji Funakoshi, Nobuo Nakamura

TOP FILMS

Adaptation d’une nouvelle de jeunesse d’un futur prix Nobel de littérature (Kenzaburō Ōe), A False Student est une œuvre magistrale et complexe. On y retrouve le thème de la culpabilité, de la responsabilité, des faux-semblants, de la folie d’une société toujours en quête d’excellence et de reconnaissance…

Le film commence avec des faux airs de néoréalisme italien, bien aidé par la ressemblance de l’acteur principal avec celui du Voleur de bicyclette. La même présence naïve, une certaine folie, et la bêtise en plus… Ensuite, le film tourne au film politique comme on en verra plus tard, toujours en Italie (la connexion est réelle, Masumura a appris le métier en Italie), alors que Masumura continuera dans la subversion, mais sexuelle le plus souvent, beaucoup moins politique (quand on a Ayako Wakao à disposition, on s’adapte). On suit ainsi la petite imposture de Hikoichi sans se douter qu’il est en train de tisser autour de lui un inextinguible voile d’apparences qui ne cessera alors de jouer contre lui auprès de ceux pourtant qu’il cherchait à plaire.

Le film bascule encore une fois lors d’une longue séquence de séquestration, et gagne en puissance en interrogeant des thèmes tels que la vérité ou la justice, rappelant des films comme Fury (Fritz Lang), Du silence et des ombres (Robert Mulligan) ou L’Étrange Incident (William A. Wellman) ; des thèmes essentiels et universels que la construction d’une société comme celle de l’Ouest américain rendait possible, comme au temps des tragédies grecques. C’est bien de ça qu’il est question : ces étudiants appartenant à une des plus prestigieuses universités de Tokyo veulent réinventer le monde mais se rendent compte très vite qu’en place de leurs beaux idéaux, de la justice, on préfère toujours le petit confort d’une situation, la fuite lâche, opportuniste, face à des responsabilités lourdes, et le déni, voire le mensonge ou le crime pour préserver l’essentiel : son statut et les apparences, réelles et ultimes valeurs d’une société japonaise autant assujettie aux règles strictes de la bienséance et de la tradition.

Le génie ici, et la force du récit, c’est l’opposition poussée jusqu’à ses limites de deux types d’individus qui n’auraient jamais dû se rencontrer. L’individualiste, ou le solitaire naïf sans grands principes moraux, un peu idiot, désintéressé politiquement, souhaitant s’insérer dans une prestigieuse université qui le fait rêver — l’image idéale de la victime innocente ; et puis les jeunes étudiants, ambitieux, brillants, pleins de beaux idéaux, actifs dans leurs revendications politiques, pas foncièrement mauvais, mais qui, au nom de ces idéaux, au nom de la sauvegarde du groupe, et finalement au nom de la préservation de leur petit confort bourgeois pourtant si méprisé, n’hésiteront pas à flirter dangereusement avec ce qu’ils abhorrent.

Le dur et cruel apprentissage de la realpolitik. La savante exposition de ce qui nous fait basculer à l’insu de notre plein gré dans une forme fine de corruption et de lâcheté. Il y a quelque chose de pourri dans l’Empire du soleil levant — Masumura avait un Oe dessus.

Magistral.

L’Ange exterminateur, Luis Buñuel (1962)

Un ange passe

L’Ange exterminateur

Note : 3.5 sur 5.

Titre original : El angel exterminador

Année : 1962

Réalisation : Luis Buñuel

Avec : Silvia Pinal, Jacqueline Andere, Enrique Rambal

Surréalisme, symbolisme, sériosisme… L’absurde est intéressant quand c’est un moteur comique, mais quand c’est pour paraître intelligent, abs-con, c’est pour mon petit esprit rationnel, une arnaque. Un message pour être entendu doit être clairement exposé. Cette absurdité a-t-elle un sens ? J’en doute. Je ne veux même pas le savoir. Le cinéma, s’il ne s’adresse qu’à un nombre restreint d’initiés (ou qui se croient initiés alors qu’il n’y a rien à comprendre), c’est de l’art pour snobs. Être snob, c’est comprendre les allusions distillées par l’auteur, ou vouloir les comprendre ; c’est appartenir à une cour, ou à une secte de vilains bonshommes qui croient tout savoir de la vie et qui méprisent ceux qui ne la comprendraient pas. Les populos ont l’argot pour se retrouver. Les snobs ont le leur aussi. Mais cet argot se trouve essentiellement dans les manières. Dans cette manière de sophistiquer chaque chose pour le rendre confusément impalpable. Il est trop simple de vivre sans érudition, sans intelligence, sans histoire. Ainsi, quand on a la chance d’en être, on peut sortir le nœud pap’ et se réunir entre personnes du monde, rire de l’absurdité qui les a poussés à se retrouver et à se faire peur en s’inventant le seul dernier jeu distrayant qui puisse encore animer leur journée : le surréalisme. Un réalisme au-dessus, libéré des règles du monde devenu bien trop rationnel pour une classe vivant justement de l’ignorance et de la crédulité de ces petites gens sans manières. Un jeu d’esprit tentaculaire, un mystère, qui n’aura ni fin, ni solution. Il suffit de croire et de rester ébahi devant une telle impression de sophistication.

Eh bien ! me voilà maintenant qui interprète tout ce bazar cosmique… qui trouve un message à ces idioties ! Cours Lola, cours Lola… ! Vous voici arrivés dans le cercle. Tenez, un nœud pap’ ! le sceau secret de notre congrégation !… Diable ! Exterminez ce qui reste en vous de rationalité à raz des moutons ! Pleurez dans vos poches, faites silence et lavez-vous de vos repaires argotiques qui ne font pas bon méninge avec nos princes hypes !

Voilà, je suis perdu. Je n’ai plus qu’à enfiler mon costume et les rejoindre… D’accord, j’avoue, j’en suis aussi. Il m’arrive de cultiver le secret, de manier l’absurde, tromper le réalisme ou de coucher les allusions. Pour paraître autre chose que ce que je suis. Remettre droits les nœuds sur ma misère. — Ah, na ! un peu de révolte, mon cul, et réapprenons à dire les choses telles qu’elles sont pour nous divertir de leur apparence ! Assez d’absurdités et retournons à nos pommes. Luis Buñuel était un anticlérical et critiquait la bourgeoisie à ce qui parait. Mais à se refuser à dire ce qui est ou ce qu’il veut, à habiller toute réalité d’une queue-de-pie et de gants blancs, il est précisément ce qu’il dénonce.

Et moi aussi.

Oh, oui j’attends avec délectation les reproches visant mon incompréhension du film, ma débilité, ma vantardise (il en faut pour dire autant de conneries), mon assurance à le dire (les exterminateurs assurent tout, c’est justement à ça qu’on les reconnaît), mais oui, je n’y peux rien, la nouvelle noblesse, c’est de ne rien y comprendre et de se refuser de prendre part aux petits jeux masqués de la cour tout en en proposant d’autres tout aussi ridicules, ou absurdes. Je n’y comprends rien, ne veux rien y comprendre, et d’un blabla exterminateur, incompréhensible, je veux bien répondre par deux ou trois idioties interminatrices.

(Un ange passe. Je répands mes esprits…)

Bon, au-delà de l’aspect agaçant du surréalisme (qu’il y ait ou non un message, une explication, un but… ou des commentateurs pour se tripoter les neurones en nouilles circonspectes), le côté « huis clos » du film me séduit plutôt. Ce “purgatoire”, hérité des impératifs spatiaux du théâtre, est un exercice de style commun au cinéma, un peu comme le plan-séquence ou les œufs au poulet. Et Luis Buñuel y est à son aise. Il est en tout cas plus inventif que dans bon nombre de films tournés plus tard en France. Entre les gouttes de surréalisme jetées comme de la poudre aux yeux, on perçoit de vrais moments de cinéma. Une sorte de hors-d’œuvre allongé dans la nuit, prêt à vous botter le cul et vous étirer les oreilles quand dehors la raison frémit.


L’Ange exterminateur, Luis Buñuel 1962 El angel exterminador | Barcino Films, Producciones Gustavo Alatriste


Sur La Saveur des goûts amers :

Les Indispensables du cinéma 1962

Liens externes :


La Vie d’un homme amoureux, Yasuzo Masumura (1961)

Un coup pour rien

La Vie d’un homme amoureux

Note : 3 sur 5.

Titre original : Koshoku ichidai otoko

Aka : A Lustful man

Année : 1961

Réalisation : Yasuzo Masumura

Avec : Raizô Ichikawa, Ayako Wakao, Tamao Nakamura

(Aussi appelé L’Homme qui ne vécut que pour aimer)

Étrange farce du réalisateur d’Une femme confesse et de L’Ange rouge.

On est dans la commedia dell’arte ou pas loin du Casanova de Fellini. Une seule chose intéresse le personnage principal : les femmes. Au contraire de Casanova de Fellini, ici le personnage n’a aucun cynisme, au contraire, il aime réellement les femmes et veut les rendre heureuses. Il est complètement idiot, fils d’un riche commerçant, il n’hésite pas à dilapider l’argent de son père pour faire plaisir aux femmes. Sa philosophie de la vie est très limitée, mais il s’y tient. Son caractère est plus naïf que celui de Casanova, mais il est tout aussi absurde. Il a la mémoire d’une bête. Capable de s’émouvoir de la mort d’une femme qui l’a rendue heureux et de se consoler aussitôt avec une autre…

Le rythme du film est très rapide, et on passe d’une séquence à une autre, d’une conquête à une autre, sans avoir le temps d’intégrer ce qui précède. La psychologie est délibérément réduite à néant : c’est un pantin qui ne pense qu’à ses femmes. Et elles lui rendent bien parce qu’elles sont le plus souvent à ses pieds.

Le film se termine avec l’actrice fétiche du cinéaste, Ayako Wakao, que ce bon gros casanova n’arrivera jamais à rendre heureuse…

Dispensable.


La Vie d’un homme amoureux, Yasuzo Masumura 1961 A Lustful man, Koshoku ichidai otoko | Daiei


Liens externes :


Jugement à Nuremberg, Stanley Kramer (1961)

Deux murs impairs à Nuremberg

Jugement à Nuremberg

Note : 4 sur 5.

Titre original : Jugement at Nuremberg

Année : 1961

Réalisation : Stanley Kramer

Avec : Spencer Tracy, Burt Lancaster, Richard Widmark, Marlene Dietrich, Judy Garland, Montgomery Clift, William Shatner

Difficile de juger des individus au nom de tout un peuple. La culpabilité est au centre de tout. La culpabilité de tous ; toutes les formes de culpabilité. Il n’y a pas les monstres coupables et les autres. Dans un grand tourbillon d’irrationalité et de cynisme, chacun a sa part de culpabilité justement parce qu’on se cache derrière la masse, l’impunité ou l’ignorance. Mais ceux qu’on désigne comme les coupables le sont parce qu’ils le sont par la justice du vainqueur. Toute condamnation est vaine, mais il n’est pas vain pour autant de juger pour, au moins, poser toutes les questions inhérentes à cette culpabilité. Autrement, on manquerait la déclaration si essentielle du personnage de Burt Lancaster… Impossible de rationaliser l’irrationnel ; impossible de vouloir déterminer des vérités dans autant de complexité. Impossible de juger l’histoire et les hommes qui l’ont faite. Le TPI n’existait pas encore. Les accusés ont été jugés par une cour US. Le personnage de Richard Widmark, procureur militaire, en vient à se demander à quoi peut bien mener une guerre…

Autre point intéressant, l’insertion de la realpolitik au milieu d’un jugement. Le juge montre son indépendance… On en vient à penser qu’aucune cour n’a de légitimité et de compétence pour juger des individus une fois l’histoire faite. Ça rejoint une idée à la mode : ce ne sont pas les lois qui déterminent ce qu’est l’histoire. Ce ne sont pas aux États de déterminer l’histoire, mais aux historiens. Les États-Unis l’ont bien compris. La realpolitik, c’est donner le change : on monte une cour pour juger, on se donne ainsi le beau rôle, après tout on a gagné la guerre, et le criminel de guerre sera toujours celui qu’on a vaincu… Mais reconnaître un tribunal international qui aurait une autorité supérieure aux États, pourrait aller contre ses intérêts ? Ça non. Mieux vaut toujours être à la place du juge. Si on veut gagner, il faut choisir son terrain de bataille, et parfois ses juges. On pourra toujours faire croire ensuite que juger un juge a un sens. Ce n’est plus de la Justice. C’est la vérité du plus fort, la loi du vainqueur. Aucune valeur universelle. Coupables ? Bien sûr. Comme tout le monde. Et le degré de culpabilité est soit indéfinissable, soit impossible à déterminer. Comment juge-t-on la conscience, les états d’âme, la folie, l’irrationnel, la peur, la connivence, le préjugé ? Cela s’applique au fond pour tout jugement, qu’il soit celui des monstres, des criminels de guerre ou des voleurs de pomme : la question ne pourrait être que « coupable ou pas coupable ? ». Mais on n’a rien d’autre à proposer. Juger, c’est trancher ; c’est donc sortir de l’impartialité d’une justice supérieure et rêvée. La justice n’est jamais juste, elle fait comme si, et on fait avec. La vérité, c’est plus un nuage de glace sur un strudel qu’une tranche de strudel. On la saupoudre à la surface des choses, et quand on y goûte, elle n’est déjà plus là.


Jugement à Nuremberg, Stanley Kramer 1961 | Roxlom Films Inc


Sur La Saveur des goûts amers :

Les Indispensables du cinéma 1961

Liens externes :