Perfect Sense, David Mackenzie (2011)

Louis l’a vue et s’est senti ému

Note : 3 sur 5.

Perfect Sense

Année : 2011

Réalisation : David Mackenzie

Avec : Ewan McGregor, Eva Green

Le point positif du film, c’est qu’il donne une fois de plus la preuve qu’on peut raconter des histoires de science-fiction pour trois pennies.

Le rôle du cinéma, de mon point de vue, comme les rêves, c’est d’explorer des possibilités, donc des voies nouvelles, pour nos sociétés. La SF est là pour ça, et son variant ici, l’anticipation épidémique, ne semble pas avoir nécessité de grands moyens d’exécution. Inutile non plus d’avoir à proposer un dispositif technique particulier comme pour La Jetée (The Man from Earth en avait également fait la preuve à son époque).

On n’échappe pas, bien sûr, à quelques stéréotypes d’usages : aux quelques dégénérés religieux prédisant la fin du monde (on a bien vu cette année en quoi c’était une idée plus répandue dans les films que dans la réalité, preuve cette fois que, parfois, les possibilités explorées par la SF sont à l’ouest), aux images d’actualités pour donner un aperçu global de la situation, mais sur ce dernier point, c’est assez soft, on se contente de stock-shots ou d’images vidéo semblant presque tirées de banques d’images. On n’échappe pas non plus à certaines images d’Épinal sur la science : une épidémiologiste qui traîne dans un labo avec des animaux en cage, un traitement épidémique pour une maladie inconnue avec des scientifiques qui œuvrent seuls sans en informer leurs pairs ou les autorités.

En revanche, le film aurait pu faire l’économie (dans tous les sens du terme) de tous ses excès hystériques. Allier des sentiments forts à chaque sens est une bonne idée, mais on frise le grand guignol ou à une mauvaise version de Possession de Zulawski. Ensuite, le choix du temps long (ou le traitement de l’épidémie à moyen terme) n’est pas sans poser quelques problèmes dramaturgiques : si on peut y trouver un intérêt quasi technique à voir sur le temps long l’évolution d’une épidémie au sein d’une même communauté, elle dessert tout l’aspect affectif du film. L’histoire d’amour marche ainsi assez mal parce que bien trop déstructurée, d’autant plus qu’au début du récit, on fait un va-et-vient temporel qui nous empêche de suivre convenablement leur première rencontre (le film commence par une scène au réveil après une nuit commune). L’histoire d’amour permet certes d’éviter un des écueils habituels du genre, à savoir s’intéresser à trop de personnages en même temps, mais le film est trop sec sur cet aspect pour qu’on ait réellement envie de croire en leur amour. Et on peut alors légitimement penser que cet aspect romantique du film ne trouve finalement son intérêt que dans la séquence finale (on aurait difficilement pu imaginer une différente fin). Que reste-t-il quand on a ni odorat, ni goût, ni ouïe, ni vue… eh ben oui, c’est la fin des haricots et ça sent le générique.

Perfect Sense, David Mackenzie 2011 | BBC Films, Zentropa Entertainments, Scottish Screen


Sur La Saveur des goûts amers :

Top des films de science-fiction (non inclus)

Liens externes :


La Fin d’une liaison, Neil Jordan (1999)

Serment cinq, Dieu.

Note : 2 sur 5.

La Fin d’une liaison

Titre original : The End of the Affair

Année : 1999

Réalisation : Neil Jordan

Avec : Ralph Fiennes, Julianne Moore, Stephen Rea

Joli prolongement des années 80 jusqu’à l’orée du nouveau millénaire avec cette épouvantable esthétique de film érotique. Remarquez, il y a une forme de logique à y retrouver Ralph Fiennes, lui qui apparaissait quelques années plus tôt dans La Liste de Schindler, film qui, malgré la volonté de Spielberg de faire moins « hollywoodien », notamment avec l’emploi du noir et blanc, reproduisait les mêmes réflexes esthétisants propres aux films de reconstitution historique.

Comme à mon habitude, je suis un spectateur dissipé qui s’échappe facilement du film qu’on lui propose, et je me plais alors à regarder par la fenêtre en imaginant ce qu’il aurait pu devenir s’il avait été fait autrement. Ainsi, je fais une petite infidélité à Neil Jordan, en tout cas en pensée, et je me suis demandé comment le film aurait pu être filmé à l’époque où ont lieu les faits, c’est-à-dire pendant la Seconde Guerre mondiale, et sous les bombes, en Angleterre.

Malgré le sujet « mélo », je doute qu’on y aurait mis alors une telle esthétique de maquillage « en couleurs » de l’histoire et musiques sirupeuses aussi envahissantes. Je pense qu’il y a même une certaine indécence (et ce n’est pas propre à ce film) à montrer cette époque, grise, pas seulement en couleurs bien sûr, mais à travers toute une esthétique bonifiant « le produit » comme en publicité. La lumière est toujours belle (du moins, le chef opérateur cherche à la rendre belle, plus qu’on ne le ferait pour un film non historique), les costumes sont neufs et invariablement propres, et la musique trop directive et omniprésente… C’est d’ailleurs peut-être cette dernière qui est le plus pénible dans ce genre de reconstitutions, car elle est le signe évident d’une volonté d’embellir le passé. Elle souligne le fait entendu qu’une telle histoire, dans un film à gros budget, doit être à la fois belle et dramatique.

Belle et dramatique ?

D’accord, alors ici, je vais m’autoriser à aller plus loin encore que la fenêtre vers laquelle je me tourne habituellement quand je m’ennuie d’un film ; je sors carrément de la salle et vais piocher un peu plus loin… Est-ce que le beau et le dramatique, c’est le ressort stylistique qui fait l’intérêt des histoires de Graham Green ? Je suis peut-être biaisé par l’image que j’ai des adaptations ou scénarios de l’écrivain vus à l’écran, mais pour moi Green c’est du réalisme, de l’intelligence et, un peu, d’humour (de légèreté, disons). Difficile de concevoir tous ces aspects dans une telle histoire qui, retranscrite comme elle l’est ici, passe pour une vulgaire histoire à l’eau de rose ? Faudrait-il encore que je lise l’histoire originale, quoi qu’il en soit, aucun réalisme ici, de l’intelligence certes mais de l’intelligence baignée dans une musique dramatique constante qui la fait presque instantanément passer pour un slogan publicitaire ; et bien sûr, pas le moindre humour.

L’intelligence et l’humour, surtout chez les Britanniques, c’est parfois la même chose. Les traits d’esprit, si on les avance sans la moindre subtilité, ce n’est plus de l’humour. Or, cet humour chez Graham Green, il me paraît évident dans quelques-uns des films auquel il a participé. Je sais que ça surprend certains, mais pour moi Fallen Angel et Le Troisième Homme sont des comédies noires. Pas des films noirs. J’en ai un plus lointain souvenir, mais il me semble bien avoir quelques réminiscences d’humour (fin toujours) dans Notre agent à la Havane. Alors, hasard ou non (peut-être même biais sélectif), ce sont tous des films de Carol Reed, et pourrait bien entendu n’y être pas tout à fait étranger. D’autres films adaptant le travail de Graham Green sont des produits purement américains, sans le moindre humour, et qui sont plutôt à rattacher à la mouvance, là oui, du film noir (Frontière dangereuse et Tueur à gage sont d’ailleurs d’excellents films). Pendant la guerre, une autre de ses histoires a par ailleurs été adaptée et prenait place en Angleterre dans un même contexte dramatique que celui de La Fin d’une liaison : Went the Day well? Et le film, bien que non réalisé par un Britannique, n’était pas non plus sans humour ou légèreté. Je creuse peut-être, et je ne connais sans doute pas assez l’œuvre de Graham Green, je soumets toutefois cette idée : n’y a-t-il réellement aucun second degré dans cette histoire idiote de maîtresse se découvrant un destin de bigote après avoir (pense-t-elle) sauvé son amant de la mort ?! Je ne dis pas qu’il faille s’en taper les cuisses ou tourner le geste de cette femme à la dérision, mais j’y vois, oui, une forme d’humour décalé, de hauteur ou de détachement, de ridicule à la Bovary, et quasiment de nihilisme, tout ce qui donne cette classe d’humour supérieur et délicat à l’humour britannique. Cet humour raté, ou non perçu, ne vaut pas que pour le personnage principal et ses lubies traitées au premier degré, mais même quand certains traits d’esprit sont retranscrits on ne les perçoit pas tel qu’ils sont écrits (et là, on aura du mal à n’y voir qu’une interprétation erronée de ma part) : dans la dernière séquence au cimetière, par exemple, Bendrix multiplie les répliques d’humour détaché typique de l’humour britannique, mais Ralph Fiennes (qui a beau être britannique) me paraît toujours trop « expressif », trop perturbé ou investi dans une expression à donner à son personnage, pour être capable de retranscrire ce genre de répliques qui nécessitent un grand détachement, ce petit air de ne pas y toucher qui fait la saveur de cet humour. Et à moins que ce soit, là encore, la musique envahissante, qui détonne et fasse tomber l’humour à plat.

Alors, on est dans le mélo, sans aucun doute, mais pour en revenir à mon idée initiale : les comédies sentimentales, ou les mélos jouant parfois la carte de l’humour, c’était un peu la règle au milieu du siècle dernier (paradoxalement, c’était plus une norme hollywoodienne que britannique : si on regarde les mélos de Michael Powell, on aurait du mal à y trouver le moindre humour). Mettons de côté l’humour (encore une fois, je suis peut-être le seul à voir de l’humour dans nombre d’histoires de Graham Green), et je serais curieux de voir des films contemporains adopter les codes des années 40 ou 50 pour réaliser un film dont l’histoire prend place lors de ces mêmes années. À quoi ressemblerait par exemple un film contemporain adaptant Brève Rencontre, mais avec les mêmes codes de l’époque ? Ou Waterloo Bridge (dont je n’ai vu que la version de 1931, alors qu’il existe une autre version célèbre tournée… au début de la Seconde Guerre mondiale ; ironiquement, il serait bon de savoir si le film adopte alors les codes plus ou moins existants des mélos du début des années 30 ou si on est déjà dans ceux des années 40-50). On voit par exemple dans La Fin d’une liaison, un nombre conséquent de scènes au lit, a fortiori souvent à poil, et beaucoup de séquences sont très courtes, comme c’est d’usage depuis les années 70. S’il fallait adapter Green ou une autre histoire de cette époque, ce serait une sacrée expérience de mise en scène de ne pas seulement prendre les histoires de l’époque, mais aussi les codes et les usages de mise en scène ; bien plus en tout cas que de reproduire à l’infini ces mises en scène de films à Oscar à l’esthétique pourtant proche du porno chic (Le Choix de Sophie, Julia, ou même La Liste de Schindler).

Et ce n’est peut-être pas seulement valable que pour ce film : pour être convaincu, aurais-je peut-être besoin que ces histoires soient tout bonnement… adaptées pour l’époque où elles sont tournées… (Sauf si bien sûr trop d’éléments du contexte historique se révèlent non transposables ; encore faut-il avoir un peu d’imagination et s’autoriser quelques audaces pour réfléchir à une transcription d’un contexte de guerre mondiale à un autre).

Le roman a connu une première adaptation, avec Deborah Kerr. L’occasion peut-être de répondre à mes attentes… et de voir en particulier comment le sexe y est abordé…

Une dernière chose me chiffonne, et il faut l’avouer, même si je suis le premier à regretter la logique de la politique des auteurs, je dois aussi reconnaître qu’il est difficile, en tant que spectateur, de s’en écarter. On est toujours un peu esclave de cette logique, même sous une forme légère. S’agissant de Neil Jordan, il est probable que la perception que j’ai du cinéaste se soit forgée à travers les premiers films que j’ai vus de lui. Pas ses premiers films, mais les premiers films que j’ai vus de lui. Signe qu’on est plus dans le cliché et le biais sélectif personnel que dans une véritable « logique » d’auteur. On aime d’ailleurs rarement qu’un cinéaste change de style personnel ou s’écarte de « ses » sujets de prédilection, ou sur lesquels on le pense moins crédible ou légitime (il y aurait une cohérence stylistique à suivre chez un auteur, et même une cohérence du spectateur — ou du critique — à imposer ainsi pour les autres, les « auteurs », des logiques qu’ils sont les seuls à voir…). Or, bien que n’appréciant pas beaucoup plus le cinéma de Neil Jordan d’avant cette mièvre et sirupeuse adaptation, difficile de m’enlever de la tête que voir Neil Jordan s’approprier des histoires londoniennes, ce n’est pas fait pour lui. Difficile de s’émanciper de ces préjugés qu’on se fait soi-même des auteurs, sans doute plus par paresse et goût de l’immuabilité que par réelle adhésion à la « politique des auteurs ». Neil Jordan sera toujours ainsi plus pour moi le cinéaste de The Crying Game ou de Mona Lisa que celui d’Entretien avec un vampire. Il faut probablement du génie pour arriver à varier les sujets et les genres, et le problème pour moi avec Jordan, c’est que quoi qu’il touche, il n’a jamais réussi à me convaincre. Les clichés ont tendance à plus se figer comme une plaque de béton pour les personnes qui ne nous aident pas, par leur génie, à nous émanciper de ces préjugés (c’est ta faute, Neil). Le style de Neil Jordan est à la fois académique et sans… style personnel bien défini. Impossible dans ces conditions de s’enthousiasmer ou d’être avec lui un minimum indulgent. Et paresse de mauvais spectateur ou non, je ne peux m’empêcher de penser que pour un Irlandais, le style de cinéma proposé par Neil Jordan manque étrangement (ou pas, puisqu’il s’agirait d’un cliché) de brutalité, d’épaisseur, et souffre toujours bien trop de mièvritude et de siruposité. Mais qui sait ?… peut-être que cette siruposité, c’était sa manière brutale à lui de coller à la légèreté de Green…

La Fin d’une liaison, Neil Jordan 1999 The End of the Affair | Columbia Pictures


Liens externes :


L’Avenir, Mia Hansen-Løve 2016

Et Mia lit in Paris

L’Avenir

Note : 1.5 sur 5.

Année : 2016

Réalisation : Mia Hansen-Løve

Avec : Isabelle Huppert, André Marcon, Roman Kolinka

L’excellence du cinéma français dans toute sa splendeur…, les joies de la nouvelle qualité française où le cinéma ne se fait plus au mérite, mais par liaisons. Fils de, fille de, amant de, maîtresse, femme de, le cinéma français est une petite cour de gens puants ne sachant ni écrire ni faire sinon sur leur petite vie misérable de classe aisée.

Ce vieux système pourri et consanguin perdure depuis des années, bien aidé en cela par les courtisans et promoteurs intéressés, amenés à leur tour à produire ou à commenter cette excellence si française et toujours les premiers à honorer le talent inexistant de leurs amis qui leur renverront l’ascenseur à la première occasion (j’ai ri avant le film en voyant Olivier Père vanter la mise en scène du film avec les mêmes termes interchangeables appliqués aux mêmes films sans identité ni savoir-faire, mais qu’il faut bien répéter pour aider les copains et les gens de sa classe : mouvements de caméra, lumière, et même « impressionnisme »… ah, cette arnaque intellectuelle…). Il faut dire que bien souvent les intérêts des uns et des autres sont mêlés. Souvent encore, ces liens sont institutionnels : Arte produit des films (ceux de gens de la caste qui ont comme vous « la carte »), quoi de plus normal alors que son directeur de production en fasse la promotion en en vantant les qualités. Et cela, bien sûr, en adoptant le langage de la « critique » classique. Promotion, critique : le bal des confusions qui agite les rapports habituels de consanguinité. Bien entendu, le concept de conflit d’intérêts n’existe pas dans la production télévisuelle et le cinéma : après tout, on promeut l’art, l’excellence, voyons, pourquoi soupçonner les uns et les autres d’être cul et chemise ?

Arte, c’est donc un peu comme un médecin vendu aux laboratoires pharmaceutiques qui vous prescrit de l’homéopathie. Vous trouverez une flopée de documentaires complotistes contre Big Pharma sur la chaîne, mais rien sur les conflits d’intérêts et les usages douteux au sein du cinéma et de la télévision française. Arte vous vend ça comme des produits alternatifs « qui ne peuvent pas vous faire de mal » et qui, potentiellement, peuvent avoir d’excellents effets sur vous, hein, c’est donc vous qui voyez… Olivier Père sait aussi parfaitement qu’il vous vend de la merde qu’un politique qui vous vend la théorie du ruissellement pour défendre les injustices fiscales dont profitent les riches. Olivier le fait parce que c’est dans son intérêt, pas celui du spectateur. Le spectateur (parce qu’il est aussi ignorant que le patient à qui le médecin prescrit de l’homéopathie, et parce que l’autorité d’une personne que tout le monde écoute et respecte, cela a un poids sur notre perception des choses, donc les siennes) y trouvera son compte, et il applaudira les granules de misère intellectuelle et cinématographique qu’on lui fait avaler depuis…, disons, la mort de Truffaut (pas le paysagiste, mais celui qui vomissait la « qualité française » quand il était critique, et qui faisait de la « qualité française » quand il est devenu le cinéaste applaudi par les « Pères » d’alors et qui sont à leur tour passés de la critique à la réalisation — en politique, on parle de pantouflage, mais dans le cinéma, c’est très honorable comme système) et donc la mise en place de cette nouvelle qualité française.

L’Avenir, Mia Hansen-Løve 2016 | CG Cinéma, Detailfilm, Arte France Cinéma



J’apprends que je suis cocue… sur le canapé.

Le résultat est là. Le comprimé refourgué, ce n’est pas de la bonne, son effet est inoffensif, et l’on peut même affirmer sans trop se tromper que sa composition est neutre. C’est tellement bien joué qu’on se croirait parfois chez Rohmer ; voir Isabelle Huppert manquer à ce point de spontanéité et de justesse, ça fait peine à voir pour une actrice de ce calibre. Je ne m’apitoierai pas trop sur son sort, voilà à quoi mènent les mauvaises fréquentations et les petits arrangements entre amis ou gens de même classe.

Tous les clichés de la vie parisienne bourgeoise et sans problèmes y passent : l’homme volage ; les terrasses de café ; les profs dans un secteur top niveau (les cours de philo aux Buttes-Chaumont — ou ailleurs —, la grande classe) ; les jolis appartements de petits-bourgeois avec la bibliothèque bien en vue pour nourrir le regard et flatter l’ego ; les taxis et les bus toujours à l’heure (oui, parce que dans les beaux quartiers, tout est à proximité et toujours bien propre) ; les cigarettes pour faire intello ; la paire de bises aussi indispensable qu’inutile ; la petite résidence secondaire sur la côte bretonne ; la jeunesse pétée de thune qui fait grève et se voit en génération révolutionnaire ; les livres tout juste publiés sous le bras et Le Monde dans la main ; la culture musicale underground engagée mais… américaine (on ne saurait être trop iconoclaste non plus en s’autorisant un peu trop de liberté vis-à-vis du grand frère américain) ; et puis le rêve si parisien, qui ne peut être celui que des petits-bourgeois bien éduqués toujours à l’abri du besoin mais qui souffrent toujours autant de vivre enfermés dans des appartements de 200 m² : tout abandonner pour filer dans le Vercors avec une vieille Clio et d’autres potes fans de philosophie marxiste et de marijuana (ah, se sentir pauvre le temps d’un week-end quand on est riches et bien portants, quel bonheur !) ; et au besoin, parce qu’on va à la campagne pour vivre avec des ânes et des brebis (c’est toujours les paysans du coin qui viennent nous assurer le manger), eh bien, au besoin, on ira donner des cours de philosophie à ces ploucs grenoblois (comment on dit « mort de rire » à Grenoble ?).

Et pardon, mais… Huppert qui dit « j’apprends à des jeunes à penser par eux-mêmes », heu, c’est l’intérêt des cours de philo ça ?! Il m’avait toujours semblé que le but c’était au contraire de sortir des références philosophiques, et donc savoir ce que les autres (grands philosophes) pensaient, certainement pas exposer une pensée personnelle. En France, on pense par soi-même parce que l’on fait la révolution et lutte contre les injustices, les inégalités et les privilèges. Je t’expliquerai un jour.

Bref, joli regard sur le monde. Comment dit-on déjà ? Les gens heureux (enfin, riches et du sérail) n’ont pas d’histoire. Récit de cour produit par des courtisans pour la populace. Eh bien, la populace emmerde l’aristocratie pseudo-culturelle parisienne et réclame du pain.


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L’aigle s’est envolé, John Sturges (1976)

Le location guy pose ses valises

L’aigle s’est envolé

Note : 2.5 sur 5.

Titre original : The Eagle Has Landed 

Année : 1976

Réalisation : John Sturges

Avec : Michael Caine, Donald Sutherland, Robert Duvall, Jenny Agutter, Donald Pleasence, Anthony Quayle, Treat Williams, Larry Hagman

Je passe rapidement sur le sujet ridicule du film (les nazis projettent d’obliger Churchill à pratiquer plus de sport qu’il ne se l’autorise pour sa santé) qui se goupille maladroitement (histoire d’amour inutile et à peine esquissée ; planting accessoire que l’on voit venir à des kilomètres et qui aura des tournures de deus ex machina en sauvant à point nommé la peau du personnage interprété par Donald Sutherland) et se dénoue dans un twist à l’image du film : peu crédible et rocambolesque.

Non, je voudrais surtout m’attarder sur la particularité de la mise en scène de John Sturges et le casting ronflant mais raté du film.

C’est parfois dans leurs plus mauvais films qu’on reconnaît à certains réalisateurs leurs faiblesses, et par conséquent leurs atouts, quand évidemment ils ont la chance de faire partie du cercle fermé des cinéastes ayant produit au moins un bon film ou un film à succès au cours de leur carrière.

Pour situer le personnage, John Sturges, c’est un réalisateur de grands espaces. On pense plus volontiers à des westerns comme Les 7 Mercenaires, Règlement de compte à OK Corral ou Le Dernier Train de Gun Hill, mais on peut citer aussi La Grande Évasion ou Un homme est passé… John Sturges, c’est le « location guy ». Toujours en tournage en extérieurs loin des studios. Et la première qualité du bonhomme, c’est sans doute de reconnaître ses limites : s’il se retrouve à filmer des films dans les grands espaces, ce n’est peut-être pas forcément que par goût du grand air, mais aussi sans doute parce qu’il se sait limité dans les espaces réduits d’un studio. Connaître les acteurs, avoir la patience de travailler avec eux, varier la mise en place dans les petits espaces, interagir avec les accessoires, puis découper ses plans pour échapper aux champs-contrechamps, choisir les bons décors, la bonne lumière, les bons objectifs, etc., tout ça, c’est une plaie pour certains. Et l’avantage des grands espaces, parfois, c’est que le grand air, ça fait pousser des ailes à tout le monde : la lumière est bonne tant que le soleil est un tant soit peu de la partie, les décors, même factices, auront toujours la force de la nouveauté et de l’exotisme qu’un film en studio aura plus difficilement, et un acteur peut même être bien meilleur en jouant avec le soleil dans les yeux plutôt qu’un projecteur qui n’est pas censé lui poser problème (c’est la méthode « Clint de l’œil » : se mettre toujours face au soleil pour avoir quelque chose de « vrai » à exprimer, et rien d’autre). Ce n’est sans doute pas valable pour tout et j’exagère comme à mon habitude aussi (les aléas climatiques, les particularités techniques, accès difficiles et nécessité de tout prévoir, etc.), mais ce qu’on peut reconnaître en revanche, c’est que Sturges fait résolument partie de ces cinéastes plus à l’aise en extérieur.

Le problème, c’est que L’aigle s’est envolé compte un nombre non négligeable de séquences tournées en studio. Et pour ne rien arranger, elles donnent le ton au film puisqu’on commence par elles.

L’aigle s’est envolé, John Sturges 1976 The Eagle Has Landed | Associated General Films, ITC Entertainment

J’ai souvent l’occasion de le dire, pour moi, un des éléments qui fait la réussite d’une mise en scène, c’est sa contextualisation. Raconter une histoire, ce n’est pas seulement agencer des événements, c’est aussi, à travers la mise en scène, savoir la rendre au mieux au temps présent. Au théâtre d’ailleurs, on apprend aux acteurs à jouer « au présent » et à jouer « la situation ». Ce n’est pas anodin, quand on tourne une séquence, une des difficultés, c’est d’arriver à jouer sur la continuité de ce qui précède, voire initier la suite, et ça implique par exemple d’arriver à faire ressortir en permanence les enjeux de la « quête » des personnages (ce n’est pas aussi simple, un acteur mal dirigé s’éparpillera et pourrait ne pas saisir la continuité logique du récit et de l’évolution de son personnage). Mais le plus important pour parvenir à capter ce « présent », à faire ressortir la « situation », c’est de faire vivre le hors-champ. Parfois, il suffit de montrer un décor, puis de changer sa caméra de place pour que l’on garde en mémoire le « lieu » précédemment visité. Cette mémoire fabrique une image cérébrale de l’espace scénique, et notre logique construit mentalement un lien entre le champ (ce qui est dans le cadre) et le hors-champ. Difficile de restituer un tel espace scénique quand il ne préexiste pas dans un décor « naturel » et quand il faut l’inventer en studio (d’abord le composer, puis le reconstituer à l’écran au moment du tournage). C’est en ça, souvent, que des films en extérieur, même avec des reconstitutions historiques, peuvent pour certains cinéastes être plus faciles à réaliser. La contextualisation ne se borne alors qu’à changer la caméra de place, d’angle de prise de vue ou à suivre les protagonistes dans leurs diverses « locations ».

La réalisation en studio et en intérieurs (ici, c’est la même chose) demande donc des qualités particulières qui ne sont manifestement pas le fort de John Sturges, et qui expliqueraient en partie son succès… en réalisant en extérieurs la plupart de ses (meilleurs) films.

Premier problème dans ces scènes d’introduction : on ne sait pas où on est. En Allemagne, on veut bien l’admettre puisqu’on se retrouve dans des bureaux d’officiers nazis. Mais précisément où ? On ne sait pas. Quelques plans d’introduction ou de coupe dans des couloirs. Et encore… En dehors de ça : pas de fenêtres, pas de vues extérieures ni même de sons extérieurs, pas d’évocations d’événements (même anecdotiques, hors-champ, pour faire vivre ce qui devrait exister en dehors du petit monde que représentent ces bureaux). Non, rien que des acteurs rendant visite à d’autres acteurs dans des salles sans fenêtre et avec peu ou pas de va-et-vient visible parmi les figurants à l’arrière-champ (les figurants sont d’ailleurs presque inexistants tout au long du film, signe que Sturges se fout bien de rendre une réalité et d’échapper, même en extérieur, à un petit effet « boule à neige »). Des bunkers ? Même pas, puisqu’à un moment on voit ce qui ressemble à des quadrilatères de lumières projetés sur le sol depuis des fenêtres invisibles…

Autre problème : ce n’est qu’une impression, mais les objectifs utilisés (à moins que ce soit la profondeur étrange des décors) m’avaient tout l’air de ne pas être les bons. Je ne suis pas spécialiste, mais il y avait quelque chose au niveau de la profondeur de champ, et que l’on ne retrouve plus dans le reste du film (même dans des décors comme des intérieurs de maison), qui donnait une impression étrange de ne jamais être à la bonne distance.

Le son ensuite. On sait que les Américains ont une certaine aversion pour les séquences doublées (en dehors de John Sturges, ce n’est pas un film hollywoodien, mais pas sûr que cela fasse une si grande différence), et j’ai comme l’impression (là encore, cela demanderait à être confirmé) qu’une bonne partie de ces premières séquences tournées en studio ont été doublées (c’est d’ailleurs aussi le cas de certaines scènes qui viendront après, en particulier le local avec qui Donald Sutherland se bat et qui semble être un vulgaire cascadeur à qui l’on a doublé les quelques répliques). Pourquoi un tel choix ? La difficulté des prises directes se pose en général plus volontiers en extérieur… La réponse est peut-être à trouver au niveau des accents allemands que s’infligent, pour je ne sais quelle raison, tous les acteurs interprétant ces officiers nazis. Le résultat de ces imitations ridicules était soit peu probant lors du tournage et aurait nécessité un doublage, soit le choix de jouer des accents allemands pour des acteurs britanniques et américains aurait été fait après le tournage… Quelles qu’en soient les raisons, le résultat est étrange et n’aide pas à « entrer » dans le film et à rendre crédible le monde qui est censé prendre forme à l’écran.

Un problème en provoque parfois une cascade d’autres : des acteurs préoccupés par leur imitation d’accent sont certainement assez peu impliqués dans l’essentiel de leur travail, à savoir rendre la situation. C’est un tout. Quand plus rien ne marche, ça peut tout autant être les acteurs qui ne sont pas bons, les mêmes qui ne comprennent pas ce qu’on leur demande, le réalisateur qui échoue à expliquer la situation aux acteurs ou qui se montre plus préoccupé par le menu de son déjeuner que par le tournage de son film. Quant à lui, le scénariste peut imaginer de vagues « effets » à rendre dans ses répliques, mais puisqu’elles sont mal écrites, elles ne sont jamais bien rendues ni même comprises par les acteurs chargés de les interpréter… On sent bien une volonté de proposer des situations psychologiquement lourdes, tendues, avant que la seconde moitié du film tourne au film d’action, mais force est de constater que ça ne marche pas du tout.

Dans certains cas, quand on a de telles séquences qui patinent, un bon montage ou l’ajout d’une musique peuvent sauver les apparences. Impossible de savoir jusqu’à quel point le travail sur le montage a joué un rôle dans ce désastre. Pour ce qui est de la musique, elle est tout bonnement inexistante dans ces premières séquences laborieuses. On imagine l’affaire : Lalo Schifrin est mandaté pour composer la musique, il ne sait pas quoi faire avec ces séquences ratées, alors il ne s’embarrasse pas et se concentre sur les scènes suivantes en espérant que personne ne vienne lui demander de proposer quelque chose pour le début du film. C’est le dernier film de John Sturges, et le moins qu’on puisse suspecter à son égard, c’est qu’il était probablement assez peu impliqué dans son travail… (Il ne se serait pas impliqué du tout dans la postproduction d’ailleurs, ce qui doit être une manière toute personnelle d’exercer son final cut.)

Une fois ce dur passage des séquences en intérieurs passé, ce n’est pas bien mieux par la suite. On prend l’air, ça devrait être le fort de Sturges, l’aigle s’est enfin envolé, mais certains des autres défauts du film persistent. Mal écrit, mal rendu ou mal interprété, c’est selon. Quoi qu’il en soit, jamais le film ne trouve le bon rythme, avec notamment un gros souci en ce qui concerne la gestion des ambiances pendant toute la première heure du film. On sent bien une volonté dans l’écriture à proposer à la fois un thriller jouant sur le mystère et le secret (les soldats allemands se feront passer pour des soldats britanniques sur le territoire anglais) avec quelques passages humoristiques et romantiques. Et rien de tout cela ne marche. Ce n’est même pas que c’est mal rendu, le problème, c’est que ce n’est même pas rendu du tout. Ils auraient pu jouer Othello en chinois que ça aurait été du pareil au même. C’est une chose de mal diriger un film, c’en est une autre de ne même pas essayer de le réaliser. Pour ce qui est du rythme par exemple, jamais on ne sent le moindre sentiment d’urgence chez les acteurs, ou même d’excitation, de détermination ou de précaution qu’implique un tel sujet.

Une fois sorti des séquences en intérieur, l’un des gros hiatus du film se fait ressentir avec l’apparition du personnage joué par Jenny Agutter. Donald Sutherland vient en espion allemand dans une ville perdue de la côte britannique, et la première chose qu’il pense à faire, c’est venir retrouver sa copine. C’est non seulement difficile à croire, mais vu comment leurs retrouvailles sont expédiées (avec très vite des mamours clandestins sur la plage), impossible d’adhérer à une telle liaison. On voudrait presque nous faire croire que le spectateur puisse immédiatement tomber amoureux de Jenny Agutter, et c’est vrai qu’elle est jolie, on l’emploie d’ailleurs principalement pour ça (de La Randonnée à L’Âge de cristal jusqu’à Equus qui viendra tout de suite après, elles jouent surtout les utilités dénudées avec des personnages sans réelle consistance), seulement pour la voir succomber au charme de Donald Sutherland (qui est loin d’être un Casanova), il nous en faudra un peu plus… Fellini ne s’y était pas trompé en le choisissant pour incarner son Casanova dont il voulait ridiculiser l’image : Donald est gauche en matière de séduction, ce n’est pas son emploi. Et le grand Donald n’est pas beaucoup plus convaincant à la boxe d’ailleurs (il met à terre le malabar susmentionné probablement doublé en lui opposant sa technique de boxe censée être imparable alors que de toute évidence Sutherland n’a jamais donné un coup de sa vie…).

À ce stade, on pourrait se demander d’ailleurs, si en dehors même des carences coupables de Sturges, il n’y a tout bonnement pas des fautes de casting à tous les étages. Ça commençait avec l’accent ridicule d’Anthony Quayle, puis tout au long du film, confiné dans son bureau d’officier nazi, avec Donald Pleasence qui peinera toujours à nous convaincre qu’il puisse être crédible dans son rôle (sérieusement, Donald Pleasence en officier nazi, il fallait oser… sans compter qu’un premier Donald — Sutherland — nazi, c’était déjà dur à avaler, alors une deuxième, c’est loin d’être crédible).

Robert Duvall semble quant à lui complètement perdu (difficile cela dit d’être impressionné par l’autorité de Donald Pleasence, surtout quand on se rappelle l’historique du duo dans THX1138 qui les ferait plutôt passer pour des précurseurs du couple R2D2/C3PO que de hauts gradés de l’Empire). L’œil souvent fuyant pour jouer les faux pensifs, à ne pas savoir si son personnage doit être déterminé dans sa mission ou au contraire résigné, contrarié, face aux ordres et contre-ordres qu’on lui soumet… Cela dit, 1976, c’est amusant de retrouver Duvall dans le rôle d’un officier nazi, parce qu’à considérer la longueur du tournage d’Apocalypse Now, il est possible que les deux tournages se soient succédé (le film de Coppola ayant commencé en mars et celui-ci ayant été tourné durant l’été, ça laisse une possibilité que Duvall ait même commencé par le Coppola). Un simple entraînement pour Robert avant de passer à son rôle de colonel Kilgore, le plus emblématique de sa carrière. Et l’occasion pour lui, peut-être, de comprendre que la réussite d’une interprétation, ça se joue parfois à un accessoire près : le cache-œil ? Mon œil… Non, le Stetson, ça sonne mieux.

Un casting, oui, c’est savoir qui doit porter le chapeau.

Et ironiquement, peut-être la seule réussite du film, c’en est un autre qui s’y connaîtra bientôt en Stetson : Larry Hagman aka J.R Ewing ! Non pas qu’il ne s’agisse pas non plus ici d’une énième faute de casting, mais vu le marasme ambiant, on peut reconnaître au moins à Larry Hagman la capacité dans le film à nous avoir fait… sourire. Vous avez bien lu : celui qui deviendra un des acteurs les plus pète-cul de la télévision, c’est aussi le seul qui arrive à nous faire rire dans cette histoire. Pour être honnête, je ne suis pas sûr que ce soit parfaitement volontaire ni même assumé. Il semble pourtant évident que son personnage a été écrit… peut-être pas pour être ridicule à ce point, mais au moins pour illustrer un type de personnages militaires, fils à papa, engagés là où l’on pense qu’ils poseront le moins de problèmes (étant entendu que ces fils à papa sont soit idiots, soit incompétents). On n’est pas loin du personnage de Duvall dans Apocalypse Now, à la différence près que le sien, celui de Duvall, s’il est une caricature, en plus d’être fou, est expérimenté. L’officier qu’interprète ici Larry Hagman est fou, dispose du même entrain inconscient que son cousin surfeur et amateur de napalm, mais… est inexpérimenté et cherche une bonne occasion de se faire une réputation. Cette inconscience ne saute d’abord pas aux yeux, mais Hagman aura son petit morceau d’anthologie quand il viendra, armé de sa légendaire bonne humeur, pas encore de son Stetson mais d’un casque ridicule, tenter une négociation, seul, avec les Allemands retranchés dans une église avec des otages. Il faut le voir presser le pas et l’air décidé d’un enfant de quatre ans, le ventre déjà bien bedonnant mis en évidence par une large ceinture portée à la sergent Garcia arborant une couronne de grenades qui aurait pu tout autant lui faire l’impression de boules d’un sapin de Noël avant de se rendre compte qu’elles pouvaient tout aussi bien lui exploser sous le nez… Si le film était jusque-là passablement ronflant, on doit reconnaître à J.R le don de nous avoir réveillés.

Treat Williams ne s’en sort pas si mal non plus, et Michal Caine, bien qu’en contre-emploi, s’en tire mieux que les autres grâce à son flegme et à un regard fixe et haut, préférable à adopter quand on est un acteur perdu plutôt que les regards fuyants de Robert Duvall qui ont tout de véritables appels à l’aide. Vous voulez savoir à quoi ressemble un acteur qui attend les indications de son metteur en scène ? Regardez Robert Duvall dans L’aigle s’est envolé.

Pas franchement une grande réussite donc. Et au fond, un sujet qui n’est pas sans rappeler Went the Day Well?, tourné pendant la guerre en Angleterre par Alberto Cavalcanti. Mieux vaut préférer ce dernier.


Sur La Saveur des goûts amers :

Les Indispensables du cinéma 1976

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Le Jeu de la dame, Scott Frank et Allan Scott (2020)

Note : 4.5 sur 5.

Le Jeu de la dame

Titre original : The Queen’s Gambit

Année : 2020

Réalisation : Scott Frank et Allan Scott d’après Walter Tevis

Avec :  Anya Taylor-Joy

Un format idéal pour l’adaptation d’un roman en cinq ou six heures à mi-chemin entre télévision et cinéma. J’espère voir beaucoup plus par la suite ce type d’adaptations de roman (peut-être que c’est devenu commun sur les nouvelles plateformes, mais comme je suis assez peu consommateur de séries, je suis un grand naïf en la matière).

Plusieurs éléments marquants. D’abord la reconstitution historique est parfaite : c’est devenu une habitude depuis vingt ans, la télévision se met au niveau du cinéma (du moins pour ce qui est des « drames », le cinéma populaire étant passé lui aux orgies de super-héros). C’est donc beau à voir, des costumes soignés aux décors parfois rafistolés par ordinateur, en passant par la lumière et la « pellicule ». C’est l’époque qui veut ça, mais comme souvent, que ce soit à la télévision ou au cinéma, je trouve qu’on tombe trop souvent dans la facilité des plans tournés caméra à l’épaule comme on disait à une époque, mais je pense que c’est désormais encore plus sophistiqué que ça : aucune coupure, ce qui permet de tourner autour du personnage, de regarder autour de lui avec parfois trop de fluidité. Ça pose bien un personnage dans le décor, c’est vrai, mais je pense que le récit n’est alors plus dirigé que par la musique. Je suis encore attaché aux notions d’échelle de plan, parce que quand on maîtrise son découpage, quand on coupe au bon moment, j’estime qu’on a non seulement des plans mieux structurés, mais aussi un récit plus efficace quand c’est réussi. Une caméra mobile, c’est à la fois beaucoup plus facile à filmer puisqu’il suffit de mettre les acteurs en situation et de varier s’il le faut entre le décor et l’acteur, mais ça offre aussi surtout beaucoup moins de possibilités narratives. C’est là qu’intervient la musique. Ce ne serait pas un problème si la musique servait toujours à illustrer ce qu’on voit, à donner le ton, à surligner ou diriger l’émotion d’une situation… Parce que oui, la musique peut aussi servir de contrepoint à ce qu’on voit, donner une autre couleur à la situation ; et ça me semble beaucoup moins possible de le faire avec une caméra mobile.

C’est un détail. La réussite de la série est ailleurs.

Autre réussite, le sujet. Il faut avouer qu’on n’avait sans doute pas vu les échecs autant au centre de l’attention depuis les grandes heures Karpov-Kasparov, des duels qu’on ne suivait pas à l’époque, mais parce qu’ils étaient sans doute légendaires venaient à l’oreille du bas peuple et même des petits jeunots comme moi dans les années 80. Kasparov d’ailleurs semble avoir été un conseiller sur le film. Le roman, selon la source des sans ressources, contenant certaines approximations techniques concernant le jeu, il est probable qu’on y échappe cette fois-ci dans la série grâce à sa participation. Et c’est bien cet apparent souci du détail, au niveau du rendu du jeu des échecs, qui constitue un des atouts majeurs de la série : sans rien y connaître aux échecs, on nous y plonge suffisamment pour qu’on en vienne par être fasciné par tout ce langage technique à peine compréhensible. Et c’est un pauvre bonhomme qui a déjà été victime du coup du berger (la plus grande honte pour un joueur même débutant) qui le dit — sans rancune.

On peut ainsi se familiariser de plus en plus avec le jeu, ses codes ou ses traditions, ses règles un peu, son langage donc, les usages particuliers adaptés à telles ou telles personnalités : certaines sont présentées à Beth quand elle débute, d’autres sont plus obscures comme, par exemple, cette histoire d’ajournement, qui, je l’avoue, si on en comprend le principe, je n’avais pas compris la première fois pourquoi les joueurs se saisissaient d’une enveloppe et ce qu’ils pouvaient bien y faire figurer, et c’est seulement à la fin que j’ai compris qu’on y inscrivait à l’avance le coup qu’on comptait jouer le lendemain (cela pour éviter sans doute de prendre son temps pour réfléchir au meilleur coup et ainsi que les deux joueurs repartent à égalité). Ne pas l’expliquer est habile, inévitablement, même les spectateurs peu attentifs comme moi, finissent par le comprendre d’eux-mêmes, et ainsi, même les plus idiots des spectateurs peuvent se sentir intelligents en comprenant une chose par déduction…

D’ailleurs, c’est bien ce côté technique qui donne aussi un autre des aspects réussis de la série : le thème de l’entraide. Ce n’est pas un sujet si évident quand on pense aux échecs, qui passent pour être un jeu individualiste, mais à l’image du tennis, l’entraînement, ou le talent inné auquel je crois peu, ne suffisent pas, il faut des partenaires capables de vous éclairer et vous mettre sur la bonne voie pour augmenter vos chances de victoire. C’est surtout montré à la fin parce que c’est un ressort important de la série (désolé pour la petite gâchoterie, grand-mère), mais l’idée revient fréquemment au cours des épisodes : Beth reçoit souvent tour à tour des conseils des adversaires qu’elle a battus et qui lui viennent ensuite à l’aider pour élever son niveau et lui permettre ainsi d’être à la hauteur face à de nouveaux adversaires censés être meilleurs qu’elle. Ils savent que c’est ainsi que les Soviétiques jouent et gagnent, et ce que ça dit du monde, en extrapolant, me paraît assez juste. Ce sont souvent des valeurs louées dans les films sur le sport… d’équipe, et voir ça vanté dans un sujet dédié aux échecs, ça forme une jolie allégorie de la réussite de manière générale. Ce n’est d’ailleurs pas seulement valable que pour les partenaires de jeu de Beth, tous ses amis ont un rôle majeur dans sa vie pour l’aider également à avancer et à se sortir notamment de ses problèmes de dépendance aux drogues et à sa solitude : c’est bien pour ça que c’est important pour elle d’insister deux ou trois fois sur le fait que l’homme qui a probablement le plus compté pour elle, c’est ce concierge qui lui a appris dans ce sous-sol de l’orphelinat à jouer aux échecs. C’est aussi sa mère adoptive, bien plus touchante en étant comme Beth, une femme seule à la dérive et à la descente facile, parce que c’est peut-être plus intéressant de les voir se serrer les coudes toutes les deux pour ne pas sombrer plutôt que de faire de sa mère un personnage négatif qui chercherait à profiter de son « enfant prodige ». Même principe avec sa « sœur » d’orphelinat qui sait revenir à propos dans l’histoire pour l’aider quand et comme il faut. C’est peut-être un peu mélo et prévisible, mais je suis client de mélo quand c’est bien pesé.

Un autre aspect bien mené au fil du récit, c’est l’aspect politique, voire moral, de la mini-série. D’un côté, on a l’histoire d’une gamine orpheline issue d’un coin paumé du Kentucky qui suit toutes les réussites entendues d’une histoire à succès américaine (avec ses revers psychologiques qui rappellent les vieilles calamités des tragédies grecques — du genre « veux-tu une vie pleine de gloire mais courte ou une vie longue sans intérêt — voire les pactes passés avec le diable), mais d’un autre côté, on ne joue pas la surenchère vers le côté patriotique ou mélodramatique. Sur le plan politique, si on vante les vertus de l’entraide (à la communiste plus qu’à la chrétienne — et la série oppose bien les deux avec un regard beaucoup plus négatif sur la secte des chrétiens que sur les rouges), on se doute bien que ça ne va pas forcément dans un sens patriotisme exacerbé (son passage en URSS est marquant à ce niveau, puisque si on montre bien l’opposition de régime, les Soviétiques ne sont pas caricaturés, et ce serait même le chaperon que la CIA, ou on ne sait qui envoyé aux côtés de Beth, qui est très légèrement montré sous un angle négatif). Et à l’image du concierge que Beth cherchera toujours à honorer, à la fin, c’est bien vers les petites gens, amateurs comme elle des échecs, qu’elle viendra rejoindre dans leur monde et qui leur est commun, comme s’il y avait une communauté de joueurs capables de se reconnaître et de s’apprécier au-delà des nationalités, des âges ou des genres (même parmi ses adversaires, Beth jouit toujours d’un grand respect malgré son âge et son sexe ; on est loin d’une guerre d’influence entre deux blocs qu’on aurait pu craindre : la qualité politique de la série, c’est justement de ne pas trop verser dans la politique et d’y préférer les individus… quels qu’ils soient, quand ils se retrouvent autour d’une passion commune). Même sur la question du féminisme, la série reste sur une (bonne) réserve : certes, le personnage principal est une femme, elle vient à dominer tous les hommes, mais elle ne les bat pas « au nom des femmes ». Le fait qu’elle soit une femme est rarement abordé, et il suffit de l’évoquer parfois, comme quand à Moscou il est rappelé que la championne soviétique n’a jamais affronté d’hommes, pour en donner juste assez, mais surtout le fait qu’il n’y ait aucune revendication féministe chez elle, est presque en soi le meilleur argument… féministe du film : parce que sa présence devient évidente et incontestée, cela paraît tout autant évident pour le spectateur. Au lieu de forcer le trait et de montrer la victoire d’une femme sur les hommes, on montre les conséquences d’une femme qui réussit à faire sa place dans un milieu d’hommes. Et si ces conséquences sont loin d’être négatives, c’est donc que c’est perçu comme naturel. Une sorte de soft power féministe bien plus efficace qu’un dépliant idéologique pour remettre la « femme » au centre de l’échiquier. Quand la première adversaire de Beth vient d’ailleurs la voir des années après pour la remercier d’avoir montré la voie aux femmes (ou quelque chose comme ça), il faut voir la réaction de Beth : d’accord elle sort d’une gueule de bois à ce moment-là, mais c’est un sujet qui semble lui être totalement indifférent. Elle se bat pour elle, pour sa passion, pas pour que d’autres femmes la suive. C’est une individualiste qui… apprendra à accepter finalement l’aide des hommes de sa vie, pas une idéologue (et je suis sûr que ce dernier aspect du film ferait sans doute passer la série aux yeux de certains pour une série antiféministe ; or, ce serait oublier qu’ici, ce sont surtout des joueurs d’échec qui l’aide, pas des « hommes » ; mais peut-être qu’on peut voir cette aide non plus alors comme une aide indispensable des hommes qu’une femme aurait besoin pour réussir, mais plutôt comme des « services » : ces hommes ne viendraient pas « aider » une faible femme, mais se « mettraient à son service »… la nuance est fine, preuve une fois de plus qu’il suffit d’un rien pour interpréter une histoire sous un angle idéologique ou un autre).

Dernier aspect réussi de la série : le traitement de la drogue. On peut craindre souvent le pire à ce niveau (cf. le pitoyable La Vallée des poupées), et il faut reconnaître que non seulement la série évite tous les écueils possibles (en dehors peut-être de quelques séquences allumées montées en montage-séquence rappelant le début d’Apocalypse Now et les pirouettes en slip de Martin Sheen dans sa chambre d’hôtel), mais que le ressort dramatique fonctionne à merveille. D’abord, la drogue est présentée, aux yeux de Beth, comme un moyen pour accéder à une dimension presque parallèle où elle visualise un échiquier, parvient à résoudre mentalement des coups (et accessoirement plus seulement des problèmes d’échecs) et ainsi développer ses aptitudes au jeu. Pendant longtemps, au-delà d’une dépendance compréhensible, elle semble persuadée qu’elle est meilleure droguée, parce qu’elle aurait besoin, comme Alice passant de l’autre côté, d’une clé pour ouvrir une porte où tout serait résolu et possible. Puis, ses amis lui font remarquer qu’elle peut tous les battre sans avoir recours à ces « clés » ; et enfin, quand vient le duel final, cette logique narrative de dénouement (qu’elle peut se passer d’une drogue pour « passer de l’autre côté ») prend même une forme visuelle, une « révélation », illustrée magnifiquement par un geste qu’on aurait presque attendu depuis le début (ce regard vers le plafond et la visualisation des différents coups comme elle le faisait déjà la nuit toute petite à l’orphelinat) et qui perso me rappelle une autre « révélation » fameuse et visuellement géniale : celle de Matrix quand Neo comprend enfin comment, lui aussi, il peut « voir l’autre côté » tout en restant du bon et sans à avoir à prendre aucune pilule…

De la sobriété, une passion, et quelques amis pour la partager, et c’est tout ce dont on a besoin dans la vie. C’est peut-être la seule morale du film ; c’est en tout cas celle qui me convient.

Le Jeu de la dame, Scott Frank et Allan Scott 2020 The Queen’s Gambit | Flitcraft, Wonderful Films, Netflix


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Manchester by the Sea, Kenneth Lonergan (2016)

Grunge dance

Note : 3.5 sur 5.

Manchester by the Sea

Année : 2016

Réalisation : Kenneth Lonergan

Avec : Casey Affleck, Michelle Williams, Kyle Chandler 

Un peu de mal à se mettre en route. C’est toujours une gageure pour moi d’adhérer aux excès naturalistes du cinéma dit indépendant américain. Il n’y a jamais rien qui va dans le ton et les effets employés. On sent les efforts pour faire plus « européen », l’application à toucher au réel, mais pour ce faire, ça en vient toujours à creuser des tombes avec des tonneaux de larmes et à se gratter les fesses pour se donner de la contenance de plouc de la classe ouvrière comme on l’apprend à l’actors studio. Des gens bien portants jouant des gens du bas peuple, ça fait toujours une impression bizarre à l’écran. Je serais curieux de savoir quelle est la part des cinéastes américains présents à Sundance qui n’ont pas fait d’université…

C’est ce qui arrive quand on vit dans une société aussi déséquilibrée que la société américaine et qu’un type de cinéma (indépendant, celui qui ne cesse d’être loué à Sundance mais rarement ailleurs) doit se démarquer de son pendant hollywoodien. Ce n’est pas la norme, donc on prend toujours le risque de tomber dans un excès contraire, celui du drame lourd et misérable faisant dévier le drame naturaliste vers le mélo involontaire. La distance nécessaire dans le cinéma indépendant américain est souvent recherchée, rarement trouvée.

Paradoxalement, les meilleures réussites de ce cinéma indépendant, je le situerais plutôt dans les années 60 avec des films réalisés par des cinéastes de documentaires ou s’efforçant chaque fois d’éviter de prendre des stars, à moins que ce soit ces stars elles-mêmes qui mettent en scène précisément ces films. C’est paradoxal, parce que oui, dans ce cinéma naturaliste, volontairement austère, certains de ces meilleurs films ont été réalisés par des acteurs hollywoodiens : Cassavetes bien sûr, mais aussi Paul Newman, Robert Redford ou Clint Eastwood. Seulement j’ai peur que ce cinéma indépendant américain ait pratiquement disparu avec ces cinéastes. Si Clint a abandonné la veine naturaliste, toute la génération qui suit n’a jamais su adopter les codes quasiment artisanaux des années 60. Fini le noir et blanc au format dégueu (surtout valable pour les cinéastes issus du documentaire), désormais, tout à l’écran resplendit et même la crasse, librement exposée, ressemble à de la fausse crasse. Plus on en voit à l’écran, moins on y croit. La même chose pour l’expression, la dégaine ou les larmes des acteurs : on peut rarement y croire.

Alors, dès que je vois Casey Affleck dans un film, qu’il se force à courber l’échine et parle dans sa barbe, je ne peux m’empêcher de ne pas y croire. C’est presque un carnaval d’acteurs hollywoodien venus se détendre et jouer (au sens ludique), les bouseux (et quand je dis hollywoodien, je devrais plutôt dire new-yorkais, mais ce n’est pour autan bon signe). On pourrait être d’autant plus méfiants à ce propos quand on voit le CV de l’auteur du film (on est loin du documentaire ou du cinéma provincial, mais on se rapproche de la caricature « New-York vue par Hollywood »). Même voir Matthew Broderick jouer les bons pères hypercroyants et propres sur lui, je ne peux m’empêcher de ne pas y croire et de me penser tout d’un coup propulsé chez Madame Tussaud. C’est comme si tout devait passer, chez les tenants de la « method » actors studio, par l’excès et la « composition ». Plus on est loin de son tempérament, plus le trait est forcé, plus on « imite » et fait preuve de ses talents d’imitateur ou de composition, plus on pense qu’on sera loué pour notre travail. C’est un cirque qui se donne les atours du cinéma du réel et une plaie dans le cinéma indépendant américain à ne pas savoir trouver le ton juste et s’obliger à s’infliger pareils écarts.

Les contre-exemples sont nombreux, mais quand des acteurs se font remarquer dans des films indépendants réussis, ils sont presque toujours récupérés par le système hollywoodien et se retrouvent fatalement à jouer dans des superproductions et à jouer les super-héros… À l’image de sa société, toujours, le cinéma américain n’évite pas les grands écarts. Jennifer Lawrence est formidable dans Winter’s Bone, et hop, le système l’avale et on la propulse dans X-Men puis dans Hunger Game. Brie Larson se fait remarquer dans Room, et on la retrouve dans Captain Marvel. Casey Affleck, c’est vrai, n’est sans doute pas tombé dans ce genre d’écarts, au contraire du frangin, et c’est même son frangin qui l’a parfaitement mis en scène dans un polar réaliste qui savait justement éviter le poisseux factice d’un certain cinéma indépendant (c’est une veine qu’a plus cherché à suivre et avec réussite Eastwood dans ses débuts). Le problème, c’est que d’un côté je trouve que le Casey en fait souvent trop, et que d’un autre, ses capacités à aller vers l’émotionnel me paraissent assez limitées. Je pense même que s’il joue si voûté, s’il baragouine plus qu’il ne parle, ou s’il s’efforce le plus souvent de jouer les apathiques renfrognés, c’est plus pour masquer ses manques que par réel choix ou conviction dans la construction de son personnage (comme on dit chez les praticiens de la méthode stanislavskienne). Et quand il se retrouve face à l’actrice qui représente à elle seule l’image du cinéma indépendant américain de ces dernières années, Michelle Williams, elle le bouffe complètement lors d’une scène de retrouvailles toute aussi intense qu’inopinée. C’est bête parce que pour prendre une métaphore sportive, la Michelle était partie avec une longueur de retard suite à leur précédente scène en commun : elle jouait les femmes scotchées au lit ; or, un rhume, c’est comme la vieillesse, ça se simule assez mal, et elle n’était pas bien brillante dans une séquence qui, pour le coup, était plus à l’avantage d’un Casey Affleck plus à l’aise dans des séquences moins tire-larmes. Et puis la revanche arrive, on joue plus dans un registre qui est favorable à Michelle Williams, elle est parfaite dans ce registre de l’émotion lacrymal, et lui se fait ratatiner se voyant obligé de forcer l’émotion mais étant incapable de la faire remonter presque naturellement (grâce aux souvenirs personnels) comme on apprend pourtant à le faire à l’actors studio.

Le cinéma, ce n’est pas des performances individuelles ou des séquences prises individuellement, c’est un tout. Et s’il y a beaucoup à dire sur la « méthode », si c’est très inégal voire hybride et plein d’excès, il y a une qualité générale d’écriture certaine. Non pas dans les dialogues parce qu’on est dans le réalisme, et on s’autorise à l’occasion quelques libertés semble-t-il, ce qui se fait rarement pour améliorer la qualité d’un script, mais au niveau de la chronique presque post-traumatique du machin. On s’habitue aux flashbacks un peu explicatifs au début, on les accepte, et puis, à l’usure, on s’attache à ces personnages bourrus à qui la vie n’a pas réservé le meilleur. Peut-être beaucoup par pitié, c’est vrai (ça reste un principe d’identification vieux comme le théâtre antique), mais comment ne pas finir non plus ému par un type sans doute champion en collection de déveines dont il est pour beaucoup en partie responsable, et qui s’enfonce dans une spirale négative justement parce qu’il se sait en être responsable…

Ce n’est pas forcément toujours très subtil, à l’américaine, il faut que ça avance vite, il faut qu’on souligne bien les avancées dramatiques pour être sûr que celui qui bouffe son pop-corn au fond de la salle ait bien compris lui aussi, mais bon, j’ai tellement vu pire dans le domaine que pour une fois je peux me montrer charitable. Et j’en viens même à me demander s’il n’y avait pas eu Hollywood, si le cinéma américain ne s’était pas constitué autour de studios commerciaux ayant fini par tout avaler dans leur gosier avant de le remâcher à sa manière (ou le contraire), et par définir ses propres règles d’uniformisation, celles qui ont fait son succès international mais aussi sa pauvreté domestique en termes de diversité, si au fond ce cinéma « indépendant » du nord-est des États-Unis, avec un peu moins de travers et de mauvais goût (les chemises à carreaux, ce n’est pas possible), n’aurait pas pu être aussi convaincant et habituel que nombre de productions européennes ou désormais asiatiques dans ce domaine (le drame ou la chronique naturaliste). Cassavetes n’a pas fait beaucoup de petits, les réussites restent rares.

Manchester by the Sea, Kenneth Lonergan 2016 | Amazon Studios, K Period Media, Pearl Street Films


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Jack Reacher & Mission Impossible : Rogue Nation, Christopher McQuarrie (2012-15)

Jack Reacher & Mission Impossible : Rogue Nation

Note : 3.5 sur 5.

Note : 3 sur 5.

Jack Reacher / Mission Impossible : Rogue Nation

Année : 2012 /2015

Réalisation : Christopher McQuarrie

Avec : Tom Cruise, Rosamund Pike, Richard Jenkins / Tom Cruise, Rebecca Ferguson, Jeremy Renner

C’est sympathique de m’avoir prévenu que le scénariste de Usual Suspects faisait des films. J’avais vu Way of the Gun, il y a bien longtemps (pas bien brillant, alors que je me souviens de mon enthousiasme d’alors en allant voir le film), et laissant de côté le cinéma contemporain après ça, j’avais totalement perdu de vue le bonhomme. Je prends donc le train en marche, un peu d’indulgence.

Sa réalisation, à ce bon vieux Christopher (prénom damné à la réalisation), n’est en fait pas si différente de celle de Bryan Singer, même si l’on peut déplorer que pour les deux garçons ces formes de mise en scène très découpées aient souvent été mises au profit de franchises (les deux y sont manifestement abonnés, leur premier film laissait pourtant augurer le meilleur). Est-ce que ce rythme forcé aux effets continus, ce n’est pas mieux que la « ligne claire » encore hitchcockienne des polars des années 80-90 ?…

Bref, la franchise Mission Impossible n’a plus rien à envier à celle de James Bond. Les deux flirtent maintenant systématiquement avec le ressort narratif complotiste. À l’image de l’évolution des rapports de force géopolitique depuis la chute du bloc de l’Est. Faute de mieux ? Je n’en suis pas sûr. L’ennemi tout-puissant n’est désormais ni soviétique ni savant fou, mais des organisations de l’ombre qui tirent les ficelles et corrompent toutes les machines démocratiques du monde. Je ne suis pas sûr que ça illustre si bien la nature des conflits actuels. Et cette mise en scène de complots constants et insaisissables (ça date déjà, on en voit les prémices à la télévision avec X-files ou Lost), j’aurais même presque peur que ça ne fasse qu’alimenter un peu plus la défiance du public pour ses gouvernants. En lieu et place des grands complots mondiaux, il y a surtout des pratiques illicites de la part d’individus issus des principales richesses du monde qui visent à préserver et enrichir un peu plus leur patrimoine parfois avec la complicité passive des États (et donc des scénaristes de Hollywood). Ils font ça individuellement, à moins de considérer que les paradis fiscaux représentent une forme d’organisation mondialisée, avec le seul but de s’enrichir sur le dos de la société. Aucun réel complot, comme on peut le voir dans ces films pour lesquels l’image du méchant doit toujours prendre un visage unique et pour lesquels la structure de ces « énergies de l’ombre » est calquée sur la mafia plus que sur les lacunes des États. Et ça, c’est bien un problème de ne pas l’évoquer dans des films actuels. Non seulement on passe à côté des grandes manœuvres quasi mafieuses (le « quasi » a son importance) de notre époque, mais on nourrit et instrumentalise des imaginaires incohérents qui, in fine, profitent toujours à ces mêmes acteurs « de l’ombre », les grandes richesses, qui ne sont jamais montrées du doigt, et aux extrémismes.

Jack Reacher, Christopher McQuarrie 2012 | Paramount Pictures, Skydance MediaH2L

La défiance du peuple vis-à-vis de ses dirigeants n’a jamais été aussi grande, on élit des imbéciles d’extrême droite, et les univers mentaux illustrés dans ces films y sont sans doute en partie responsables. C’est d’autant plus ennuyeux quand un des promoteurs de ces imaginaires « alternatifs » est un acteur-producteur promoteur également de la plus grande secte du monde. Les sectes ne mettent pas en évidence l’existence de complots de l’ombre ; elles sont le symptôme des problèmes sociétaux bien réels qui pourrissent la vie de milliers de personnes, s’enrichissent sur leur dos et promeuvent elles aussi des idéologies dangereuses pour les individus et la société.

Cela étant dit, paradoxalement ou non, j’aime bien ce que fait Tom Cruise… Faut être un peu schizophrène. La plupart du temps, depuis maintenant plus de dix ans, il s’appuie sur Christopher McQuarrie. OK, Keyser Cruise… On est rarement dans le chef-d’œuvre, mais ce qu’ils proposent n’est pas mal du tout (si l’on met de côté les critiques exposées dans les deux précédents paragraphes). Oui, même dans ce domaine, il convient de séparer l’homme de l’artiste, et cela, même quand des films font, à mon avis, plus la promotion des faux complots au détriment des vrais ou des quasis (influence des ultra-riches sur les politiques du monde, expansion des extrêmes et des sectes). Mais je ne fais que prendre le train en marche, les films d’action n’ont vraisemblablement pas vocation à décrire le monde qui les entoure tel qu’il est, ni à dénoncer ses travers.

« Monsieur, votre billet n’est pas en règle. Veuillez descendre au prochain arrêt. »


 
Mission: Impossible – Rogue Nation, Christopher McQuarrie 2015 | Paramount Pictures, Skydance Media, Bad Robot

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La Tête d’un homme, Julien Duvivier (1933)

La Tête d’un homme

Note : 2.5 sur 5.

La Tête d’un homme

Année : 1933

Réalisation : Julien Duvivier

Avec : Harry Baur, Valery Inkijinoff, Alexandre Rignault, Gina Manès, Damia

Film affreusement lent avec pas mal de résurgences de films muets. On sent presque que Duvivier chercherait à trouver une sorte d’intensité molle inspirée de M le maudit (1931), assaisonnée par quelques tourments crapuleux assez peu photogéniques, sans doute déjà bien présents dans l’histoire de Simenon, et qui feraient plutôt penser à Crime et Châtiment. Le tour ne prend pas. Duvivier avait un superbe scénario de Simenon, et il n’en a pas tiré grand-chose sinon un film lent à l’intensité inévitablement forcée.

Le film n’est même pas à voir pour Harry Baur qu’on a connu plus inspiré : le stoïcisme de Maigret, à lui ce gros ours sensible, ne lui convient pas vraiment. Une dernière scène intense avec les larmes qui vont avec, mais avant ça il semble s’ennuyer et son humanité légendaire n’y change pas beaucoup plus (je demande à voir, mais jusqu’à présent Harry Baur a surtout été convaincant dans des rôles de victimes — David Golder, Les Misérables, Un grand amour de Beethoven —, pas assez roublard pour ça, et pas assez « fin » pour Maigret).

En fait, les deux seuls rayons d’espoir du film, c’est l’interprétation de l’acteur russe Valéry Inkijinoff (le nuage de Tempête sur l’Asie a semble-t-il passé la frontière), d’une autorité et d’une présence, pour le coup, franchement impressionnantes. Le même caractère, ou faciès plutôt, insaisissable, que Yul Brynner, qu’on imagine venir de lointaines steppes non identifiées, mais surtout une intelligence dans le regard et une assurance folles… Pour voler la vedette à Harry Baur, il faut en avoir du talent. Le dernier bon point du film, c’est la chanteuse Damia qui pousse sur un coin de lit sa complainte d’une grande joyeuseté : et la nuit m’envahit, tout est brume, tout est gris


 
La Tête d’un homme, Julien Duvivier 1933 | Les Films Marcel Vandal et Charles Delac

Sur La Saveur des goûts amers : 

Les Indispensables du cinéma 1933

Listes sur IMDb :

Une histoire du cinéma français

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Nouvelles vagues metoo (inceste et gays), pour quelle efficacité ?

Les capitales

Violences de la société

Assez dubitatif face à cette nouvelle vague « metoo ». Et toujours pour les mêmes raisons.

Si les victimes trouvent, dans l’instant et sur les réseaux sociaux, une forme de réconfort qui leur avait manqué lors de leur(s) agression(s), et si pour certaines ça peut être l’occasion d’en parler à ses proches ou à un professionnel, voire, si c’est encore possible, de porter plainte, je vois aussi une ribambelle de risques potentiels liés à cette « libération de la parole ».

D’abord, certaines victimes pourraient se sentir un peu plus enfermées dans leur secret si, par exemple, elles avaient trouvé jusque-là la force d’en parler en privé et de ne pas rendre cela public : il y a dans ce « mouvement » une forme d’injonction quand on est victime à « se libérer » alors qu’on a pu tout autant se reconstruire sans avoir à passer par une telle libération. L’injonction à participer au mouvement et à dévoiler les abus dont on a été victime peut alors faire naître chez des victimes une nouvelle forme de (fausse) culpabilité. La culpabilité de ne pas vouloir ou ne pas être capable de participer au mouvement. C’est peut-être une situation rare, mais inciter des victimes à se dévoiler publiquement, ça peut être un type de pression social pas évident à gérer. Après, si cela a des vertus cathartiques pourquoi pas, mais si ça réveille des plaies et en crée de nouvelles, oui, ça me semble potentiellement dangereux.

Ensuite, comme avec toutes ces manifestations de soutien et d’échanges de témoignages, je lis souvent que ça sert à changer les mentalités, franchement, j’ai un gros doute là-dessus. Ça change peut-être l’approche des victimes, les incitant plus à porter plainte sur le moment, et même pour commencer, par se défendre avec plus de véhémence quand surgissent les premiers écarts ; et si c’est le cas, ce serait une bonne chose, surtout si elles (les victimes) sont mieux accueillies quand elles portent plainte. Ce serait aussi penser qu’il y ait une porosité parfaite entre le monde virtuel et le monde réel. Ce dont je doute. Les comportements en ligne, et ça concerne aussi notre compréhension du monde, nos déclarations, c’est loin d’être le reflet de nos comportements dans la vie.

Mais ça ne change pas du tout le cœur du problème : les agresseurs. On a déjà vu des agresseurs se repentir ? Est-ce qu’on constate un réel changement dans le comportement de ces prédateurs problématiques depuis la première vague metoo ? J’en doute. Même quand ils sont pris sur le fait si on peut dire, ils ne reconnaissent jamais la gravité de leurs actes, justement parce que le pouvoir, leur autorité, est basé sur cette reconnaissance et cet affichage de puissance. Reconnaître ses torts, c’est se rabaisser, et donc perdre tout ce sur quoi ils ont bâti leur être.

C’est qu’un exemple, mais on a vu DSK s’excuser publiquement de ce qu’il avait fait ? Vous profitez de la faiblesse d’une autre personne, eh bien vous entendez bien profiter de ce pouvoir même après l’avoir exercé sur l’autre. Dans une logique de dominant, il n’y a que les faibles qui s’excusent. Quelqu’un qui compte jouir de la faiblesse de l’autre n’entend pas se rabaisser à s’excuser ou même à reconnaître l’abus de pouvoir, l’agression, le viol. Prenez sur le fait un agresseur, dénoncez-le, ça n’a aucune conséquence sur sa logique de domination.

Il faut donc dénoncer leur(s) crime(s), oui. Mais pas sur les réseaux sociaux (encore moins dans un livre). On peut le faire si on espère y trouver temporairement une forme de réconfort. Mais si, comme je le vois souvent dire, on espère, par une suite de mouvements de dénonciation, changer les mentalités, j’ai peur que le résultat soit au final très décevant dans quelques années quand les victimes feront le compte de ce qui a été fait à la suite de ce mouvement et se demanderont si cela a été efficace. Efficace, pas seulement, sur un plan personnel, mais si socialement, politiquement, cela a permis de changer les choses, si les comportements ont évolué. Et là, j’aurais plutôt tendance à penser que seul le comportement de gens (des hommes) déjà convaincus et sensibles à la douleur des victimes changera, à l’égard des femmes, toutes les femmes. Sauf que s’ils étaient déjà convaincus, c’est qu’il est assez peu probable qu’ils aient jamais été ou cherché à être en position de profiter d’une situation de domination. Les agresseurs en question, et surtout les nouveaux agresseurs en puissance, eux ne se sentiront probablement pas concernés. C’est un peu ce qui arrive quand on se laisse gouverner par les émotions. La catharsis potentielle qui en résulte peut être bénéfique, mais la capacité des émotions à réduire les problèmes à la source est quasi nulle.

Enfin et surtout, à mon sens, ces manifestations cachent les actions réellement nécessaires qu’il faudrait mettre en place pour réduire les comportements problématiques, les agressions ou les crimes « sexués ». Si des victimes trouvent leur compte avec un tel mouvement, très bien, mais le but ultime, c’est de chercher à savoir comment réduire ces problèmes. L’émotion, la reconnaissance, si les victimes y ont bien sûr droit, ça ne résout pas la question essentielle, la seule qui devrait dominer quand on regarde ces drames sous un angle social et politique : comment changer les mœurs et réduire les agressions ? Le but, ce n’est pas qu’il y ait plus de victimes, c’est qu’il y en ait moins — après avoir vu l’intervention la semaine dernière de la présidente d’une association de victimes, ça ne semblait pas si évident.

Et là, c’est plus sur les réseaux sociaux qu’il faut agir. Il y a deux choses : le législatif et l’éducation.

Il y a encore un certain nombre de lois qui laissent assez pantois. En particulier sur la protection des mineurs.

Au niveau de l’école, au lieu de nous foutre des heures d’éducation civique de nouvelle génération parce qu’il y aurait paraît-il une crise identitaire dans le pays…, c’est bien une éducation sexuelle (voire sociale et comportementale) qui est absolument indispensable. Parce que ces problèmes concernent tout le monde. Il ne faut aucun tabou et confronter la parole des potentiels futurs agresseurs (ou aspirants mâles dominants) à celle des autres. C’est leur parole à eux qu’il faut éprouver le plus tôt possible pour que ce soit eux qui soient mis en face de leurs déviances futures potentielles, de leurs tentations à la manipulation et à la domination, pour qu’ils apprennent à les gérer avant qu’elles ne s’installent, et comprennent très tôt leurs conséquences néfastes et inacceptables sur et au sein du « groupe » (la petite société qu’est déjà la classe).

Le meilleur outil éducatif pour ça, c’est probablement le théâtre, à travers des jeux d’improvisation et de mise en situation : on joue des rôles, on agit, et puis on en discute. Le jeu, c’est une si-mulation qui permet d’explorer les situations potentiellement problématiques de la vie ; on se met à la place de l’autre, les rapports de force sont plus évidents ; et la parole après le « jeu » force une mise à distance et une réflexion indispensables. Il ne faut rien éluder, aucun sujet, parce que le premier allié des agresseurs, c’est l’ignorance. La leur, comme celle de leur victime.


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Le Rédempteur, Igor Pejic & Tyef (2020)

Repens-toi et lis

Je suis assez peu amateur de bandes dessinées, mais quand c’est un pote qui s’y colle, je regarde ça avec curiosité, l’œil critique en alerte, même si je ne connais absolument pas les codes et les références du « genre ».

Igor Pejic, c’est notre Jodorowsky de l’ombre : à la base, plutôt un réalisateur idéaliste (il prépare son premier long métrage, une comédie de science-fiction), admirateur depuis toujours de comics, il passe par un financement participatif pour aider à monter un projet de super-héros et s’associe pour cela au dessinateur Tyef.

C’est ainsi que leur bébé prend vie : Le Rédempteur, avec ici un premier long et beau volume sobrement intitulé Naissance d’un héros.

Le résultat, au moins dans sa réalisation, est assez convaincant. Et pour ne pas être, au contraire de lui, un grand admirateur de récits de super-héros, Igor ne m’en voudra pas d’y avoir trouvé surtout un intérêt à l’univers visuel proposé et parfaitement rendu par Tyef. Les deux acolytes ont manifestement voulu jouer sur une hybridation des cultures américaines et francophones de la bande dessinée avec, dans l’esprit, sans doute une inspiration graphique américaine (les personnages sont américains et le récit se déroule principalement à New York), avec une attention importante portée à l’objet BD (couverture cartonnée rigide) qui me semble plus être un usage habituel dans la bande dessinée franco-belge (et des collectionneurs). J’ai acheté une seule BD dans ma vie, moins parce que j’y trouvais un intérêt dans l’histoire que parce que « l’objet » était magnifique : c’était le gros volume de Sha, réalisé par Olivier Ledroit et Pat Mills. On n’en est pas si loin ici : tenir cet objet entre les mains, c’est du bonheur.

Pour en venir sur le fond, l’univers de super-héros, s’il peut me séduire par ricochet à l’écran, j’y avais déjà jeté un œil par le passé, et j’avoue que si la BD, de manière générale n’a jamais été un support qui m’a beaucoup emballé, les comics n’ont pas beaucoup plus fait d’effet sur moi. Si de manière globale, graphiquement, j’y trouve souvent des idées intéressantes susceptibles de nourrir mon propre imaginaire, c’est toujours avec beaucoup de circonspection que je recevais les propositions narratives ou les thématiques soulevées dans ce genre de support. Au cinéma, quand on dit que ça « fait BD », ce n’est pas un compliment, et cela veut généralement dire que l’accent d’un film a été mis sur une esthétique un peu creuse et très travaillée, parfois même volontiers tape-à-l’œil, au détriment d’une histoire souvent caricaturale et mal construite. Et il faut avouer que ces griefs, au cinéma, sont largement justifiés, et tiennent pour l’essentiel des défauts récurrents rencontrés dans la bande dessinée. Mais demander à des récits de fantaisie d’avoir l’exigence, ou la prétention (pas forcément mieux reçue d’ailleurs), qu’un Godard ou qu’un Tarkovski par exemple et au hasard, c’est sans doute trop en demander (ou se tromper tout bonnement de support), et après tout, les exemples réussis d’univers « graphiques » qui soient par ailleurs dramaturgiquement des références au cinéma, je n’en vois pas beaucoup (même si je suis alors plutôt un spectateur indulgent : je le serais en tout cas toujours plus quand Lynch s’essaie à une adaptation « impossible » de Dune que quand Villeneuve réplique, avec la repartie d’un fossoyeur nécrophile, Blade Runner).

Le Rédempteur ne déroge donc pas à la règle. Graphiquement, c’est très réussi ; l’univers donne envie d’en connaître toujours un peu plus ; mais que ce soit le sujet (ou la proposition « mystique » sur quoi reposent tous les enjeux du récit) ou la mise en œuvre dramatique du morceau, ça me laisse, un peu comme d’habitude avec la BD, sur ma faim. (Mais je le répète assez souvent, au cinéma de genre, voire en littérature fantastique/SF, je suis rarement converti aux histoires proposées : quelques chefs-d’œuvre et à côté une large production de films médiocres ou de romans mal pissés ne jouant que sur des concepts efficaces aux dénouements rarement convaincants.)

Comme souvent dans la BD, mais c’est aussi dans son tempérament, Igor semble avoir voulu jouer sur différents genres : le fantastique-gorethique (mélange de gore et de gothique) et l’humour. L’aspect visuel du fantastique de super-héros dans un univers brutal (guerre en Afrique, ruelles sombres de New York et même orgies géantes) m’a plutôt séduit. Le reste, beaucoup moins. Le point m’ayant fait le plus tiquer (mais on sait à quel point j’ai une aversion pour les religions), c’est cette prédominance de la foi et, comme le titre l’indique, d’une certaine conception de la rédemption. Dans un univers de super-héros où le surnaturel (ou l’extraordinaire) est bien sûr omniprésent, cette irruption du religieux me semble assez étrange. Conception sans doute toute personnelle en lien avec ma représentation du monde, c’était déjà le reproche majeur que je pouvais faire à ma « bible », le Sha d’Olivier Ledroit et Pat Mills. Et même si on perçoit derrière un bon nombre de pistes esquissées (susceptibles de représenter dans les prochains volumes) des rebondissements à ce niveau, il y a quelque chose de tordu dans cette proposition qui peinera toujours à me convaincre (que ce soit dans cette bande dessinée ou ailleurs).

Il y a d’ailleurs dans le récit quelques propositions ou usages de procédés narratifs qui ne sont pas sans attirer mon intérêt : il y a une idée de compte à rebours « amusante » qui donne du piquant à la « quête » (rédemptrice) du héros, et certains mystères (dévoilés sans doute dans des volumes suivants) qui sont parfaitement initiés (sous forme de « plantings » bien souvent) et qui réclament déjà de vouloir en savoir plus. D’autres principes narratifs plus classiques et récurrents en bande dessinée (surtout en comics) comme les flashbacks, les flashs, les pensées des personnages, le montage alterné (« pendant ce temps, à l’autre bout de la planète… ») participent à la bonne mise en place du récit et au plaisir qu’on a à tourner les pages. C’est encore là un des aspects les plus réussis du volume.

J’attends la suite, et surtout, j’espère voir un jour Igor tourner la page des super-héros à l’accent de cow-boy pour s’intéresser à d’autres bien de chez nous ! Inscrire ses personnages dans un monde anglo-saxon quand on est Français…, c’est péché ! Les Fantômas, Arsène Lupin, Nyctalope ou Fantômette attendent leurs successeurs !

Le Rédempteur (1er tome), Igor Pejic & Tyef | Good Dream Comics (2020)