Aerograd, Alexandre Dovjenko (1935)

Note : 2.5 sur 5.

Aerograd

Titre original : Аероград

Année : 1935

Réalisation : Alexandre Dovjenko

Avec : Stepan Shagaida, Sergey Stolyarov, Stepan Shkurat

Aucun intérêt narratif ou esthétique. Le film propose une suite de tableaux taïgano-picaresques (sortes d’images d’Épinal des grandes plaines d’Asie à conquérir) à la gloire de la construction annoncée d’une ville au bout du chemin. Le mythe du « Far East » mis au service d’une propagande impérialiste, de l’expansion territoriale et de l’idéal soviétique. Quelques relents forcément racistes aussi : le Blanc européen apporte la bonne parole et la civilisation rouge dans ces contrées « arriérées » (et ce conquérant aux accents slaves se heurte à un autre impérialisme : l’impérialisme japonais).

La propagande russe actuelle peut bien rappeler que la France dispose toujours de territoires en dehors de l’hexagone, ce goût pour l’appropriation des terres du voisin est l’apanage depuis quelques siècles du petit Blanc européen, Russe compris, tout heureux de bénéficier d’une technologie ignorée des barbares.

Dans les mythes historiques des persécutions barbares en Europe, se sont succédés les Huns, les Mongols, les Perses ou les Arabes. Puis, le tour des Européens est venu. Les hordes de sauvages, c’était eux.

Mais tout est question de perception : le vainqueur conquiert un territoire, apporte ses « lumières » ; le vaincu voit déferler chez lui des barbares.

Et alors, chacun son territoire. Après les hordes de Germains qui faisaient trembler les Romains, les Vikings, les Normands, les conquistadors, les Hollandais, les Français (partout autour du globe ou même en Europe), les Britanniques…, les Russes (bientôt supplantés par les Soviétiques) ont donc eu droit à leurs conquêtes (leurs moments de « gloire ») et à leur pré carré (un gros gâteau steppique). (C’était avant qu’ils soient trois ou quatre à revendiquer leur propre hémisphère. Les calculs sont pas bons.)

Le film témoigne de cet impérialisme. C’est déjà ça. Sa valeur historique prend un tournant même ironique et tragique aujourd’hui. Cet impérialisme glorifié à coup de grosses voix viriles, de poings tendus et de regards exaltés, ce n’est ni plus ni moins que celui, sous une forme nouvelle, qui pousse les Russes à relancer les conquêtes d’expansion dans une zone qui leur serait dévolue.

Il fallait que Dovjenko soit aveugle (ou complice) : Ukrainien né dans un territoire de l’Empire russe dans l’actuelle Ukraine régulièrement bombardée par l’aviation de la Russie de Poutine, il se met au service de cet impérialisme dans ce film. Pas besoin d’aller si loin vers l’est pour voir exprimée toute la démesure absurde et toute la folie destructrice de l’impérialisme. Honte à lui d’avoir participé à une telle opération d’assujettissement et de spoliation des peuples de la taïga.

Notons qu’après l’éclatement de l’Union soviétique, la Russie a gardé, elle, une partie des territoires d’Asie occupée par la force et dont les populations servent actuellement de chair à canon dans une guerre en Europe parfois à plusieurs milliers de kilomètres de chez eux. L’axe de la violence impérialiste se renverse, les dominations changent, mais l’objectif, que l’on soit l’agresseur ou l’agressé, demeure identique. Les terres glorieusement conquises montrées par Dovjenko (sans opposition ou presque, sans brutalité et sans peuples), aujourd’hui, ce sont les propres terres du cinéaste. L’histoire peut obéir à des logiques de cycle, elle peut aussi s’inverser, selon le point de vue où l’on se place. Le génie humain, c’est celui de se mettre à la place de l’autre. Il serait temps que ce que l’on fait individuellement, on arrive enfin à le faire collectivement et que derrière toute conquête, on ne voie plus un acte glorieux, mais une entreprise d’annihilation de l’autre qui finira toujours par se retourner contre soi.

(L’imagerie finale qui rappelle d’une certaine manière la propagande nazie tout à fait contemporaine sera, ironiquement, là encore, réemployée pour évoquer l’invasion allemande dans le génial Jardin des désirs. Les mêmes images peuvent strictement raconter deux choses différentes selon le point de vue où l’on se place : l’invasion ou l’expansion glorieuse.)

Direction d’acteurs pitoyable : des pitres qui s’agitent comme aux pires moments du muet. Les exhalations à la Antonin Artaud, très peu pour moi. Et je l’ai déjà dit : un récit atrocement pauvre (aucune relation véritable entre ces protagonistes figés dans leur fonction, caricatures, évolutions sommaires, hachage presque brechtien des séquences). L’intérêt est ailleurs.


Aerograd, Alexandre Dovjenko (1935) Аероград | Mosfilm, Ukrainfilm


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Les Filles, Sumitra Peries (1978)

Note : 4 sur 5.

Les Filles

Titre original : ගැහැණු ළමයි

Année : 1978

Réalisation : Sumitra Peries

Avec : Vasanthi Chathurani, Ajith Jinadasa, Jenita Samaraweera, Shyama Ananda

Le début est une véritable surprise. Tout ce que j’aime dans le cinéma : chroniques des amours adolescentes que l’on devine presque alors homosexuelles entre deux étudiantes. Mais au-delà du sujet, c’est surtout la mise en scène qui fait preuve d’une parfaite maîtrise. Jeu constant sur les flous, zooms, changements de cadre pour s’attarder sur un élément plus qu’un autre, musique d’accompagnement, montage-séquence, voix off, flashbacks… Les adolescentes ne parlent ni n’agissent comme des filles de leur âge, mais déjà comme des adultes (elles s’apprêtent à rentrer à l’université). La cinéaste dispose surtout d’un talent bien affirmé pour capter les « pensées » des personnages, leurs états d’âme, pour les isoler au milieu d’une situation. Pour cela, la réalisatrice dévoile ses actrices en leur disant de détacher leur regard de leur interlocuteur : les yeux se perdent dans le flou, réagissent aux répliques que le spectateur n’entend plus qu’hors champ, « roulent » afin de suggérer une pensée, une imagination. Les gros plans font le reste. Effet Koulechov oblige, quand le cadre s’attarde sur un regard isolé et que la piste sonore interagit avec (dialogues, musiques, voire bruits de pas), par association d’idées et empathie, le spectateur se forge une perception de l’univers mental du personnage. La réalisatrice, Sumitra Peries, a parfaitement compris que les dialogues importent peu et que l’essentiel se situe davantage dans le sous-texte. Dans ces premières minutes, c’est la sororité des deux amies qui apporte au film un souffle léger et poétique. Un peu comme si Sofia Coppola (celle de Virgin Suicides) avait réalisé un épisode apocryphe de Trois Femmes de Satyajit Ray.

Les enjeux du film prennent forme et de Jeunes Filles en uniforme, le récit bascule vers une forme plus classique, plus convenue (il n’est plus question d’amours homosexuelles, ni même de sororité, malgré les promesses du titre). Je suspecte la réalisatrice d’avoir alors choisi le premier nigaud venu pour interpréter le jeune premier et nous inciter à le trouver parfaitement quelconque, voire en dessous de ses actrices. Non seulement, on peine à croire en cet amour naissant, mais ce garçon nous est même un peu insupportable, loin des acteurs pleins de charme qui apparaissent par exemple chez le cousin bengali (Ray a souvent pu s’appuyer sur la présence, l’intelligence, la noblesse presque, de Soumitra Chatterjee).

Malgré tout, Sumitra Peries continue ses jolies séquences réalisées en longues focales, regards qui se croisent, s’évitent ou se perdent dans le flou. Le film respire dès que le bonhomme n’apparaît plus à l’écran. On rit aussi quand l’histoire le promeut professeur alors que les deux adolescentes semblent enfermées dans une boucle temporelle de Parcoursup tant leur parcours d’études laisse songeur (le temps passe, mais elles ne quittent jamais l’établissement de leur début alors que leur congénère masculin au regard cancre devient leur professeur).

Le film tire un peu sur le mélo sans jamais y tomber en refusant d’obéir à la logique sentimentale du récit (c’est plutôt la trame secondaire en rapport avec la sœur devenue mannequin qui joue sur la corde sensible à travers le thème du déshonneur). Le poids des normes sociales conservatrices prévaut encore trop (c’est loin de Claudine à l’école). Mais l’aspect visuel et esthétique, la nostalgie, la découverte de l’univers du Sri Lanka, l’actrice principale livrée à ses pensées confuses, tout cela concourt à passer un bon moment de cinéma. Qu’est-ce que la mise en scène ? Encore et toujours : montrer les choses derrière les évidences, derrière l’explicite. Les regards appuyés qui se croisent, les regards qui se quittent et se perdent dans le vague, un sourire, et toutes ces attentions portées sur les quelques détails qui façonnent l’arrière-plan d’une histoire : la mise en évidence du sous-texte, la mise à nue des pensées du personnage, le goût des éléments filmés en gros plan, l’intervention de la musique…

Il ne manquait juste peut-être que la couleur. Les zooms et l’univers visuel ne trompent pas sur l’époque à laquelle a été tourné le film, mais le noir et blanc évoque plutôt les années 60 (choix sans doute volontaire pour coller à l’époque des faits).

(Le film vient d’être restauré. Il a été présenté dans une copie parfaite à la Cinémathèque française. Espérons qu’il sera vite disponible à un plus large public. Pas de capture digne de ce nom disponible, mais la bande annonce illustre parfaitement ce que je dis sur les regards.)



Les Filles, Sumitra Peries (1978) ගැහැණු ළමයි | Lester James Peries Production


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La Terre, Anne Barbot, d’après Émile Zola (2025)

Théâtre

Quelques éléments critiques…

(Vu le 4 décembre au Théâtre de Choisy-le-Roi.)

N’ayant pas lu le roman, j’avais parcouru le résumé de l’intrigue avant d’assister à la pièce. Et n’étant pas particulièrement connaisseur de Zola, je le vois surtout comme l’initiateur du naturalisme. Au cinéma, cela a eu son importance. On évoquait Antoine dans mes vieux cours de théâtre concernant le naturalisme, mais à la même période, le bonhomme a réalisé des films (son chef-d’œuvre, L’Hirondelle et la Mésange et, commenté ici, Le Coupable). Muet, forcément. Mais même sans la parole, on reconnaît une inévitable « patte » naturaliste dans les sujets et la direction d’acteurs.

En dehors de cet aspect théorique, Zola ne m’a jamais bien emballé. Sans doute parce que les modèles sociaux décrits sont très ancrés dans leur époque. Les sociétés changent, les rapports de domination restent. Et même s’il est forcément pertinent de proposer une lecture de Zola en insistant sur une certaine modernité ou contemporanéité des rapports sociaux et familiaux, et si cela garde une valeur historique, j’imagine que c’est comme tout : mieux on connaît un sujet, plus on l’apprécie. Et je connais mal cet aspect social décrit chez Zola (je suis tout aussi inculte en ce qui concerne la société de la Commune, par exemple, et cet épisode me fascine davantage, sans doute à cause de sa radicalité, à moins que ce soit l’adaptation soviétique, La Nouvelle Babylone, particulièrement réussie, qui ait piqué mon intérêt…).

Cette approche qui révèle la brutalité des sociétés paysannes en train de se muer en petits exploitants m’a fortement rappelé un film allemand de 1969, adapté, lui, d’une pièce de théâtre : Scènes de chasse en Bavière.

Bien des éléments dans le commentaire que j’avais pu écrire sur le film allemand correspondent à ce que je ressens ici face à cette adaptation de Zola. « Toute cette agitation m’épuise. Difficile d’éprouver la moindre empathie pour ces villageois. Cliché contre cliché, le film semble reproduire des stéréotypes à la limite de la pauvrophobie. […] C’est brutal, sans filtre, et ce n’est pas beau à voir. Du naturalisme maîtrisé, certes, mais épuisant. »

Je reviendrais sur le « naturalisme » à travers le jeu des acteurs. Le roman, comme son adaptation (Anne Barbot), semble bien brutal. Et la brutalité, je l’apprécie, perso, au cinéma ou au théâtre, quand elle dépasse justement le cadre du réalisme pour flirter avec la monstruosité, la farce, la satire, le grotesque. Fellini, par exemple, a réalisé une version de Casanova déjantée. Imamura, au Japon, propose un cinéma bestial dans lequel les personnages répondent à leurs instincts primaires. Les titres donnent une idée de son approche : Les Pornographes, La Femme insecte, Désir meurtrier

Zola ne cadre évidemment pas son récit de cette manière et semble vouloir décrire une société qui se transforme et pourrit de l’intérieur. Cela pourrait fasciner s’il ne nous faisait pas entrer dans ce monde à travers un intrus, ouvrier et par ailleurs « héritier » de la lignée des autres personnages de ses romans. C’est son regard que l’on adopte. Et c’est bien ce regard qui m’interroge et me met mal à l’aise. Il ne nous laisse pas regarder cette société dans sa monstruosité telle qu’elle pourrait être, il nous la propose en nous imposant la comparaison avec un personnage qui, lui, serait « normal ». Dans la logique des romans de Zola, cela a sans doute un sens (si le monde qu’il décrit tourne en vase clos et que l’idée de ses romans consiste à tisser un lien entre tous les personnages, il était obligé de faire intervenir un intrus – procédé par ailleurs utile à l’identification… sauf peut-être dans un cas comme celui-ci).

Le spectateur (peut-être le lecteur) n’a pas besoin qu’on lui présente les choses à travers le regard d’un autre. Dans Imamura, on ne sent aucune volonté de juger les personnages : ce sont des animaux ; les jugements de valeur sont inexistants ; c’est un constat, à charge au spectateur d’en tirer les conclusions qu’il souhaite. Ici, la comparaison, le contraste avec le personnage « normal » impose une forme de jugement.

Le jeu désormais.

Le roman m’est donc inconnu, mais l’adaptation me paraît tenir parfaitement la route. La structure est claire, l’évolution naturelle. Rien que ça, c’est une réussite.

Certaines intentions ou certains partis pris de mise en scène semblent justifiés. Faire sortir Jean du public, en revanche, si cela paraît logique, n’était-ce pas un peu enfoncer une porte ouverte ? Dilemme du metteur en scène : souligner les points saillants d’une histoire pour se conformer à l’idée d’un auteur ou décider d’insister sur autre chose (quitte à « traduire » et « trahir » un peu l’esprit original d’une œuvre) afin de s’approprier et moderniser un sujet ? Si ce point me pose problème dans l’approche de Zola (et peut-être que cela ne me choquerait pas à la lecture du roman), aucune chance que j’y adhère beaucoup plus si l’on décide de l’accentuer…

J’imagine que l’interaction introductive avec le public relève de la même idée et est en partie improvisée. Cela m’a semblé toujours être un peu une facilité et un artifice. Elle permet l’apparition de Jean, mais je demanderai à voir, à titre de comparaison, une version (dans un univers parallèle auquel je n’ai pas accès) dans laquelle on insisterait moins sur « l’étrangeté » de Jean dans un milieu fermé. C’est déjà écrit ainsi.

L’intention était-elle de faire du naturalisme ? Je n’en sais rien. À quoi pourrait ressembler du naturalisme au théâtre aujourd’hui ? Je n’en sais pas beaucoup plus. Au cinéma, j’en ai déjà une vision plus précise. Comme je l’ai dit, cela a commencé très tôt avec Antoine (voire avec les frères Lumière) et le cinéma a par la suite trouvé des stratagèmes pour coller à cette « ambition » en passant le plus souvent par ce que je suppose être de l’improvisation dirigée. À l’écran, le naturalisme s’accommode mal des textes écrits. Cette possibilité s’offre aux cinéastes grâce à la multiplicité des prises. Au théâtre, avoir recours largement à l’improvisation dans une adaptation serait l’assurance d’une catastrophe.

Sur les planches, on n’a alors d’autres choix qu’adopter les « techniques » qui visent à aider à « parler vrai ». C’est mon dada depuis trente ans. J’en rajoute donc une couche, quitte à parler dans le vide. (Les salles vides raisonnent mal, et je ne suis que l’écho de moi-même… Je suis une muette. Non, ce n’est pas ça…)

Parmi ces « techniques » évoquées dans mes notes, prenons par exemple l’idée de ne pas forcer (notamment la voix). Certains acteurs de la pièce, en particulier quand ils crient, deviennent moins audibles et moins crédibles. Paradoxalement, crier dans une grande salle ne vous fait pas forcément mieux entendre. Les consonnes viennent très vite interdire aux voyelles d’achever leur formation et ce n’est plus parfois qu’une bouillie désagréable que perçoit le public (en tant qu’acteur, j’en sais quelque chose). Si la situation demande à ce qu’un personnage s’emporte, il peut le faire, mais l’acteur doit conserver la maîtrise de sa voix. L’artifice est périlleux : lâcher prise, donner l’impression de perdre son sang-froid, s’énerver, tout en gardant le contrôle de sa voix… L’acteur est toujours placé face à de tels dilemmes contradictoires, c’est ce qui rend la théorisation de son travail si passionnant…

D’autres fois, c’est le contraire. Le monologue final du maire par exemple me paraît un poil en dessous du volume nécessaire, et la voix ne me semble pas adaptée à la salle (ou cohérente avec le volume antérieur). Là encore, un dilemme se présente aux acteurs : passer une émotion, une forme d’intimité, de résignation, d’abattement en en faisant assez pour être entendu. Question de timbre sans doute. Laisser la voix bien se former et atteindre les derniers rangs, découper ses phrases, les ralentir, jouer encore plus sur les silences. (Le volume de la musique était par ailleurs trop fort.)

Les acteurs ont tendance à adopter un volume standard pour toutes les salles. Dans l’idéal, l’acteur cherche à adapter sa voix à la situation, au personnage et à la salle. Quelques écarts suffisent pour perdre le spectateur.

J’aime bien créer des exercices pratiques pour mes théories fumeuses (jamais mis en pratique). Il faudrait que je songe à un exercice dans lequel les acteurs expérimenteraient des échanges de répliques, d’abord improvisées, puis apprises par cœur, en variant la distance qui les sépare tout en intégrant un spectateur à l’exercice censé écouter en modulant également son éloignement avec les deux acteurs. L’idée serait d’adopter en permanence à la fois le volume nécessaire (et naturel) pour se faire entendre du partenaire, mais aussi du spectateur. On le fait dans la vie : quand l’on est dans deux pièces différentes et que l’on continue de se parler, le volume de la voix s’adapte ; quand on s’adresse à quelqu’un et que l’on veut que l’on soit entendu d’un tiers, on module de la même manière sa voix en fonction de cette finalité. Au théâtre, c’est pareil : il y a une logique dans le volume, et il n’existe pas de volume standard.

La question du volume se conçoit difficilement sans celle de l’intention. Dans la pièce, les acteurs disposent d’assez de talent pour éclairer le sens. Mais c’est loin d’être parfait (l’article précédemment cité évoque abondamment ce point technique). Une approche plus stanislavskienne aiderait également les acteurs à créer une forme de nécessité à dire les choses. Ce n’est pas du tout dans la tradition française. On gagnerait pourtant à nous améliorer dans ce domaine. Si les « techniques » qu’enseignait Darnel était issue d’une tradition différente, elles décrivent surtout un aspect mécanique de la chose : elles traitent des conséquences, du sens donné aux choses, elles visent à parler juste à travers des « trucs » afin de mimer ce que nous faisons dans la vie. Mais l’approche « psychologique » de Stanislavski, qui obligeait l’acteur à se nourrir de son expérience et de son émotion afin de ne plus s’efforcer de travailler sur les conséquences, mais plus sur les causes (factices) d’une intention à rendre, devrait être complémentaire de l’approche française actuelle plus directe, plus instinctive ou dilettante. On ne se pose généralement pas ces questions, on se contente de faire les choses en s’imaginant que si l’on y « met du sien » cela sera bien suffisant. (Quand l’on n’a pas de moyens de comparaison, on répond aux standards et aux exigences de l’environnement dans lequel on évolue.)

Ces questions sont loin d’être anodines. J’ai eu du mal par exemple à saisir la cohérence dans le jeu de la cadette. Certes, l’actrice n’hérite pas du personnage le plus simple à interpréter. Mais s’il y a une logique à jouer sur la naïveté du personnage au début afin d’évoquer son âge, il n’y a plus aucune raison par la suite d’adopter une telle approche. C’est comme si le personnage n’avait pas grandi. Les enfants parlent trop fort. Tout le temps. C’était le seul personnage avec qui cette spécificité pouvait se concevoir. Une fois qu’elle devient adulte, pourquoi la voix est-elle toujours aussi haut perchée ? (La voix est par ailleurs très « chantée », très « installée », signe que la pensée manque au rendez-vous.)

Dans mon article sur les techniques, il est question à un moment du médium. Rares sont les acteurs qui adoptent sur scène leur « véritable voix ». Au théâtre, bien sûr, on est obligé de porter la voix. Mais porter la voix, si ce n’est pas adopter un volume trop fort, c’est aussi utiliser sa voix naturelle. Cela semble pourtant la chose la plus difficile au monde pour un acteur. Trop aiguë, trop grave… Non, le médium, c’est la tessiture avec laquelle on parle tous les jours. Pourquoi changer ? On change parce que l’on « joue » un personnage. On joue à être quelqu’un d’autre. Cela révèle en fait une chose : on se cache derrière un personnage, derrière une voix que l’on reproduit à travers la nôtre. Parler avec sa propre voix, c’est en quelque sorte se mettre à nu sur scène. Certains acteurs ont alors aussi l’impression de ne pas en faire assez. L’acteur est un peu exhibitionniste. C’est pourtant vers quoi il faut tendre. On joue, certes. Mais si l’on veut parler juste, autant adopter notre voix de tous les jours, utiliser les inflexions qui nous sont propres… L’acteur a tout à gagner à… connaître non seulement sa tessiture (donc son médium), mais aussi à découvrir son style, sa manière de parler. C’est une fois que l’on maîtrise cet art de l’exhibition que l’on peut éventuellement commencer à en moduler certains aspects pour créer un personnage. Si l’on utilise une « voix paravent », une voix de « jeu », de dessin animé, on construit un mur.

D’autres aspects du jeu qui me tiennent à cœur n’apparaissent pas dans cet article des techniques. Dans mes commentaires de film (par exemple pour L’Art d’être aimé, Sinbad, Trois Tristes Tigres ou Onoda), j’évoque parfois la question du sous-texte. C’est le sujet également de mon second exercice (toujours inspiré d’une scène de film).

Un personnage possède toujours des intentions cachées (qu’elles soient connues ou non du spectateur). Ces intentions dirigent ses actions et se superposent à ce qu’il décide de laisser apparaître et de dire. L’acteur doit arriver à faire coïncider intentions cachées et intentions révélées ou avouées dans une sorte de « double jeu » constant. Si l’on ne crée par ce « sous-texte », on joue tout au premier degré et l’on n’échappe pas au ton sur ton. Tout le travail à la Stanislavski possède cet avantage d’obliger l’acteur à réfléchir à ce double jeu en le poussant à s’interroger sur les aspirations du personnage, ses désirs, ses attentes, ses motivations. Au théâtre et au cinéma, il y a toujours une situation de départ dans laquelle chaque personnage suit le cours d’une action à mener à son terme. Ces motivations évoluent dans la scène en fonction des obstacles rencontrés. Pour y parvenir, il cache souvent ses intentions réelles. Le spectateur les connaît parce qu’un récit emprunte une logique dramatique ou parfois même parce que le personnage expose ses ambitions et ses désirs, et ces aveux conditionnent notre manière dont on percevra ses actions et ses expressions futures. L’acteur n’a par conséquent aucun intérêt à « jouer » au premier degré. Le texte ne détermine pas toujours les motivations des personnages. L’acteur doit mettre en cohérence ces intentions que le personnage cherche le plus souvent à cacher avec les paroles qui contredisent ses intentions réelles. C’est ce jeu à deux dimensions qui rend les séquences palpitantes et éveille la curiosité du spectateur (il cherche à voir si ces deux dimensions vont coïncider). On voit une chose sur scène, mais on saisit grâce à ce que l’on a vu précédemment et grâce aux nuances apportées par l’acteur qu’il y a derrière des intentions différentes de ce qui est révélé à travers le texte. Le premier degré efface toute possibilité d’investir ce champ d’action.

Deux jeux ou deux vies évoluent en parallèle et rarement au même rythme : les intentions générales d’un personnage, ses motivations supérieures et ses petites actions entreprises pour arriver à ses fins (tout cela, confronté aux motivations et aux actions des autres personnages, façonne la situation) et les intentions, les actions telles qu’elles sont exécutées et révélées au moment présent. Chaque phrase de dialogue est dictée par un contexte psychologique propre, des motivations sous-jacentes. Un mot dit une chose qui n’est déjà pas toujours conforme à ce que dit une phrase et une phrase ne révèle pas toujours le sens de ce que pense un personnage (voir l’exercice précédemment cité : la situation est conditionnée par la séquence précédente qui nous apprend que la femme entretient une relation avec un amant ; cette information conditionne notre compréhension de la séquence qui suit avec son mari dans laquelle les deux échangent des dialogues à première vue anodins ; pourtant, tout dans l’interprétation des acteurs révèle un sous-texte qui ne peut se révéler qu’en présence d’un tel double jeu).

C’est un peu comme aux échecs. La logique à court terme consiste à adopter des actions conformes à des situations et à des opportunités (le jeu tactique) ; et la logique à long terme consiste à suivre des quêtes spécifiques, à mettre en place des stratégies pour y parvenir (le jeu stratégique). Un acteur qui ne s’appliquerait qu’à suivre la logique à court terme des intentions d’un personnage révélé à travers le texte qu’il a appris se limite à cette seule dimension du jeu : le jeu tactique, le jeu à court terme. Or, les intentions réelles d’un personnage sont bien dictées par le jeu stratégique à long terme. Les motivations des personnages ne varient pas en fonction du temps qu’il fait ; elles sont en général constantes dans un récit. Elles évoluent entre le début et la fin, mais elles ne font jamais du zigzag à changer au gré des scènes.

Les Japonais parlent de l’importance de « sentir l’atmosphère », « lire l’air » (kuuki wo yomu). Dans la norme sociale, l’implicite est la règle, là où en Occident tout doit être explicité pour se conformer à ce qui doit être dit ou fait. Cette différence sociale marque une tendance chez les Occidentaux à délaisser les détails, les signaux faibles qui tendent à exprimer l’implicite au profit de ce qui doit être révélé explicitement. On préfère dire d’une personne qu’elle est hypocrite quand on saisit que les mots ne sont pas en conformité avec les intentions. En réalité, nous sommes tout le temps hypocrites. Même avec des personnages de Zola, même en étant explicite sur ses intentions, ses motivations, ses désirs, chaque séquence possède un « air », un double jeu, une vie intérieure. Tous ces éléments mêlés aux petites actions du moment forment la situation. Le dit, et le non-dit ; l’implicite et l’explicite ; le secret et ce qui est exprimé. Le contexte d’une scène se nourrit forcément de ce qui précède et chaque détail dans le comportement des personnages (allure, pose, manière d’intervenir, de se taire, de s’opposer ostensiblement ou au contraire d’éviter, variation de ton et d’humeur, rapport à l’autre) enrichit cette « atmosphère » pas toujours conforme avec ce qui est exprimé en mots.

Chez l’acteur français, le mot prime ainsi trop sur la situation. Et c’est encore plus vrai dans une forme naturaliste (que l’on décide ou non d’insister sur cet aspect). On croit que tout est explicite, que le texte que l’on débite révèle tout. Non, il révèle ce qu’un personnage veut bien laisser paraître. L’implicite, même si nos normes sociales ont tendance à le cacher, existe bien. Et c’est à l’acteur (en accord avec le metteur en scène) de le faire ressentir à travers une « humeur » qui s’applique moins à « jouer sur les mots » et plus à « proposer un air, une atmosphère » (que le spectateur se chargerait de « lire »). Aucun personnage n’est dépourvu d’une logique intérieure. Tous ont des émotions cachées, des motivations inavouées, des désirs ou des tendances secrètes… Et chacun de ces éléments conditionne comme une ombre qui plane tout leur discours, toutes leurs actions.

Dernière chose concernant la mise en place. Je l’ai trouvée parfois trop statique, pas assez naturelle (pour ne pas dire naturaliste, mais là, c’est une question de choix). Deux exemples. Au début, lors de la scène d’interaction avec le public, rien de bien essentiel n’est révélé à ce moment. C’est le principe : laisser rentrer le public alors que le spectacle en quelque sorte a déjà commencé. Tous les personnages ou presque restent continuellement assis sur leur chaise. Quand ça bouge, c’est à tour de rôle, et l’activité, la vie propre, de chaque personnage, les interactions éventuelles avec le public, restent en mode « on/off ». La plupart des acteurs se mettent à jouer dès qu’ils doivent ostensiblement faire quelque chose et surtout prendre la parole. Aucune fluidité. Ils sont figés et hop, c’est à moi, je m’active, je m’anime d’un coup, et je redeviens un pantin mort, figé dans une expression sans but lorsque mon tour est passé. Certains acteurs ont plus de facilités que d’autres dans ce domaine, mais de manière générale, ça manque de simplicité, de créativité et de fluidité. La voix est par ailleurs à ce moment déjà trop portée, alors que c’est peut-être le seul moment du spectacle où l’on peut justement jouer sur la confusion et la barrière du quatrième mur. Le déclic pour comprendre que la pièce commence réellement pourrait être ainsi quand Jean répond à une question liée au sujet de la pièce et non plus seulement en rapport avec son envie de boire un coup ou non : dès qu’il réplique avec une voix portée pour se faire entendre au dernier rang, on ferme les portes et l’on éteint les lumières. Ici, c’est trop « à moi, à toi » d’interagir avec le public. En cherchant à trouver une forme de réalisme, l’artifice prend le pas sur lui.

Dernier exemple. Dans l’épilogue, quand chaque acteur ou presque dispose de son monologue et que les autres écoutent. Là encore, le choix de mise en place me paraît un peu artificiel. On se croirait à l’opéra quand le chœur et les figurants se figent pour écouter les solos des chanteurs principaux. L’avantage, c’est que le spectateur sait ce qu’il faut regarder et que le moment est décisif. Avec un choix plus réaliste, voire naturaliste, il comprendrait de lui-même, grâce à la situation et à diverses nuances, que l’instant est grave. Tous les autres personnages peuvent d’ailleurs écouter attentivement un autre qui dit ses quatre vérités sans pour autant se figer. Ça rejoint ce que je disais précédemment. Les personnages doivent avoir leur vie propre, les motivations du moment. Les interactions avec le personnage central qui se dévoile à ce moment-là ne doivent d’ailleurs pas être interdites. Et cela peut être très dense : chaque personnage peut se fixer des petites missions successives « d’ambiance », sans venir parasiter l’action principale (typiquement, quand deux personnages en retrait à ce moment interagissent, parlent éventuellement sans porter la voix et continuent à prêter un intérêt particulier à l’action principale). Ici, et c’est sans doute un choix de mise en place, mais comme pour l’introduction, tout se fige un peu trop à mon goût et chaque personnage semble prendre vie uniquement quand il a quelque chose à faire ou à dire (autrement dit pas souvent quand il s’agit du « grand moment » d’un autre personnage).

La pièce continue de tourner jusqu’à l’année prochaine partout en France.


Théâtre


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Fish Tank, Andrea Arnold (2009)

Note : 4 sur 5.

Fish Tank

Année : 2009

Réalisation : Andrea Arnold

Avec : Katie Jarvis, Michael Fassbender, Kierston Wareing

Billy Elliot meets Lilya 4-ever

Depuis Sans toit ni loi ou Rosetta, on sait que les portraits d’adolescentes en marge, réalisés avec la caméra sur l’épaule pour suivre les déambulations souvent pédestres du personnage principal ont du potentiel. Existe-t-il des exemples de films notables qui se situeraient entre Doisnel et le Sandrine Bonnaire/Agnès Varda, voire entre le Varda et le Dardenne, avec le même modèle féminin de l’ado écorché vif dans le cinéma naturaliste ? Je garde en mémoire un très bon court-métrage de Lynne Ramsay, mais le résumé semble me contredire… La Vie rêvée des anges, mais mes souvenirs, là encore, s’évaporent… Et si l’on prend par exemple Insiang, sans être un apôtre du « male gaze » (j’en parle dans ma critique du film), on remarque assez aisément ce qui distingue l’approche de Brocka et celle d’Andrea Arnold : le personnage d’Insiang est victime des agissements des hommes et peut ainsi être perçu comme un objet plus que comme un sujet (d’où l’argument qui consisterait à dire, et qui vaudrait pour tous les films japonais de l’âge d’or centrés sur des protagonistes féminins — j’évoque cette question dans mon article sur les films de femmes indépendantes et célibataires —, que le regard posé sur le personnage est forcément masculin). Mia, en revanche, est pleinement maîtresse de son destin (ou essaie tout du moins de l’être), ce qu’illustre son besoin constant de bouger (je pars, j’arrive, je me déplace, je réagis, etc.). Elle ne subit pas comme Insiang, elle agit (là où un « male gaze » aurait une tendance supposée à faire de ses personnages féminins des rôles passifs, attentistes — et cela ne produit jamais du bon cinéma).

Quoi qu’il en soit, Andrea Arnold façonne une histoire exactement là où l’on pouvait l’attendre une fois les dix premières minutes du film amorcées (et c’est très bien).

Rien de bien original donc : une ligne dramatique principale (la chronique d’une famille pauvre uniquement composée de rôles féminins — une mère et ses deux gamines — alors qu’elles font mine de se détester, que la mère s’est trouvé un nouveau petit ami, et que le récit adopte le point de vue de la fille aînée) et deux ou trois « actions d’ambiance » comme je les qualifiais à une époque (l’axe jument/amour gitan, l’axe de la danse/audition, l’axe services sociaux/école/amis). Mais une exécution sans fausses notes et une efficacité au rendez-vous. La fermeture du volet sur l’audition de danse m’a semblé un peu trop entendue, pour le coup, mais jusque-là, Andrea Arnold parvenait à surprendre avec des passages obligés et un type de récit désormais plutôt bien formaté.

Le sens de tout ça, je n’en ai aucune idée. Je garde ma préférence pour Lilya-4-ever et Ayka. Plus radicaux dans leurs propositions, ils tirent sur la corde sensible sans pour autant provoquer l’effondrement du décor à forcer de manquer de finesse. Ils tiennent aussi de la tragédie contemporaine plus que de l’exploration des limites de la société. Et dans un style plus antonionien (mutique donc, mais avec le même motif, presque symbolique, de la marche censée illustrer une forme d’action vaine et désespérée), récemment, citons le chef-d’œuvre de Hu Bo, An Elephant Sitting Still. Bref, en tant que simple chronique sociale d’une époque, Fish Tank tient… la corde.

On pourra noter surtout l’extrême habilité de la cinéaste à produire sur la toile ce que l’on attend de l’art : qu’il dévoile les limites des principes, des règles, des lois d’une société. Je pointe souvent du doigt ici le manque d’ambiguïté de certains films qui enfoncent les portes ouvertes et qui n’ont rien d’autre à proposer que leur exposition brutale des évidences (Hope, Les Chatouilles…). Fish Tank joue au contraire toujours sur les frontières, les limites, il parvient à évoluer sur la… corde raide. Connor prend ainsi plaisir à séduire les deux adolescentes, mais on ne peut alors savoir s’il le fait par jeu malsain, pour se faire accepter, ou s’il s’agit d’une manipulation pour arriver à ses fins. Le spectateur n’en sait rien parce qu’Andrea Arnold prend bien soin d’éviter les explications et la psychologie.

Dans la grande tradition des films qui mettent à l’épreuve sociétés, environnements et époques, la cinéaste pose un constat et démontre que même en assistant aux événements, il n’est pas simple de juger une situation, un comportement, un acte. La cinéaste ne se limite pas qu’aux motivations troubles de Connor. L’âge du personnage et de l’actrice n’est sans doute pas choisi au hasard. Le spectateur apprend, explicitement, et un peu sur le tard, que l’adolescente a quinze ans, l’âge justement auquel les lois établissent les limites du consentement éclairé. L’actrice, elle, avait dix-sept ans lors du tournage (au-delà de l’âge du consentement, mais toujours mineure). Quand les deux personnages passent à l’acte (préparé de longue date), peu d’éléments vont dans le sens d’une prise par surprise ou d’une sidération. La question du viol ne se pose alors qu’en fonction de l’âge réel du personnage, et tout le film s’appuie sur l’opposition entre l’éveil du désir (et la jalousie de l’adolescente envers sa mère) et l’autorité effective qu’il exerce, par sa position d’homme majeur, sur la fille mineure de son éphémère petite amie : elle souhaitait clairement cette relation interdite lorsque cela reste flou pour lui. Mais, au regard de la loi, lui est responsable de ses actes, tandis qu’elle est à la limite de l’âge du consentement (à la limite, mais théoriquement en deçà). Qu’importent les circonstances (désir réel et exprimé de l’adolescente, excuse de l’ivresse), pour la loi, il serait qualifié d’agresseur.

Andrea Arnold met donc parfaitement en scène les limites que la société fixe pour protéger les victimes. Chaque spectateur prendra alors parti pour une interprétation plus que pour une autre, et il le fera, influencé par ses propres biais (sauf s’il est conscient que le but de l’expérience peut aussi consister à suspendre son jugement). Dans d’autres films moins réussis, le personnage féminin aurait été plus franchement en deçà de l’âge limite, n’aurait pas été consentant ; l’homme aurait très tôt manifesté, à travers des allusions et des expressions, son désir d’avoir un rapport sexuel et aurait nié toute responsabilité ou faute. Fish Tank rejoint ainsi quelques films qui interrogent avec habilité ces limites, non pas pour les dénoncer, mais pour les mettre à l’épreuve, comme La Rumeur ou Les Dimanches de Ville-d’Avray par exemple.

Un film réussi peut rarement faire l’économie d’une bonne direction d’acteurs et de jolies répliques. La palme des meilleurs dialogues revient à la cadette. Arnold semble s’être amusée à lui réserver les insultes les plus colorées dont la pique finale qui résume la sororité contrariée des deux adolescentes, et dont le jeu de mot intraduisible (« baleines »/« Pays de Galles ») a joliment été traduit en français par « Et n’oublie pas de saluer ces lépreux de Gallois pour moi ». Excuse my French, mais, il y a, en effet, un côté « je t’aime moi non plus » typiquement français.


Fish Tank, Andrea Arnold (2009) | BBC FilmUK , Film Council, Limelight Communication


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L’Emploi du temps, Laurent Cantet (2001)

Note : 3 sur 5.

L’Emploi du temps

Année : 2001

Réalisation : Laurent Cantet

Avec : Aurélien Recoing, Karin Viard, Serge Livrozet

Grand admirateur de Ressources humaines en son temps (le film figure toujours dans ma liste de favoris alors que je ne l’ai jamais revu), je connaissais l’existence de L’Emploi du temps et l’avais gardé dans un coin de ma tête en attendant de le voir. À l’occasion de la rétrospective du réalisateur à la tek, c’est donc chose faite.

La méthode.

Dans mon souvenir forcément bien brumeux un quart de siècle après, Ressources humaines mêlait acteurs professionnels et amateurs. Et dans ma logique, l’unité du jeu passait par de l’improvisation. Il est possible que le film m’ait plu davantage pour son sujet, mais c’est en tout cas la conception « postjugée » que je me faisais du film en venant voir celui-ci. L’acteur principal, Aurélien Recoing, présent pour la séance, douche légèrement mes attentes quand il affirme avoir travaillé sur un texte très écrit, malgré la participation d’acteurs amateurs. Et, en effet, on le remarque immédiatement à l’écran : l’exercice naturaliste ne s’appuie pas du tout sur de l’improvisation dirigée, mais sur un respect presque strict de lignes de dialogue.

Autant le dire tout de suite, dans le registre du naturalisme, la méthode est loin d’être la plus efficace. Les acteurs se débattent comme ils peuvent. L’exercice qui consiste à mimer la réalité avec un phrasé appris par cœur (et qui n’est par conséquent pas le sien) relève de l’impossible. Comédies et drames s’accommodent d’un texte établi à l’avance (méthode traditionnelle pour genres traditionnels) ; les « tranches de vie » des chroniques naturalistes connaissent des dispositifs de mise en scène capables d’éviter les écueils des répliques figées d’un scénario (le naturalisme, né d’abord dans le roman, profite d’une invention plus récente et trouve rapidement une traduction cinématographique à ses principes théâtraux alors même que le cinéma est encore muet et ne dispose donc pas de « répliques » ; cf., par exemple, Le Coupable). Insuffler le « vrai » à ses répliques, pour un acteur, relève beaucoup de l’exercice de style (ou de la « technique »), donc de la performance. Mais c’est un peu comme demander à des nageurs de traverser la manche en apnée : tout entraînés qu’ils sont, les meilleurs acteurs qui auront appris par cœur un texte écrit pour « faire naturaliste » ne pourront jamais reproduire totalement le souffle, l’élan du phrasé « improvisé ». Ils arriveront à trouver de la justesse sur des bouts de phrase, parfois quelques-unes, mais la perte d’attention, la nécessité de contrôler ce qu’ils font (comme un slalomeur contraint de suivre l’ordre des piquets) les contraindront à reprendre une forme de « souffle » qui inexorablement provoquera le déraillement de leur élan « vrai », de leur phrasé naturel et spontané. Dans n’importe quel style de film, cette artificialité recueille l’adhésion de tous. Elle relève de l’usage. Avec le naturalisme, ça marche différemment parce que très vite les metteurs en scène ont su adopter des dispositifs qui leur permettaient d’éviter l’exercice obligé des répliques apprises par cœur. Les exigences du genre imposent une plus grande spontanéité. Et c’est bien pourquoi l’écriture se définit le plus souvent à travers des situations, des axes de développement, des essais, des tâtonnements. Au centre de cette méthode : l’improvisation. Et si parfois quelques tonalités paraissent plus factices, on peut l’accepter parce que les acteurs possèdent dans l’ensemble cette fluidité, cette spontanéité et ce naturel qu’un texte ne permet pas.

Je m’attarde, mais c’est essentiel pour comprendre mon état d’esprit au début du film. Cette première « déception » ou surprise a certainement conditionné ma capacité à accepter le reste. Dérangeant au début du film surtout, mon attention s’avoue vaincue et s’autorise à mettre de côté la méthode : voir ostensiblement un acteur mentir pour un protagoniste qui ment, ma foi, il y a une forme de logique (on se convainc comme on peut). L’efficacité reste douteuse, car le film a besoin que le spectateur se botte un peu les fesses pour adhérer à la « méthode », mais mon scepticisme trouvera vite une nouvelle matière à se mettre sous la dent…

Le personnage.

Un personnage, pour que le public puisse le regarder, doit répondre à certains objectifs. Chaque spectateur pourra ensuite, à l’évidence, estimer qu’ils sont atteints, différemment les uns des autres, mais l’idée est là… Un de ces objectifs consiste à ne pas se rendre antipathique aux yeux du public. Il ne doit pas agacer. On aime les héros, les gens bizarres, les personnages pathétiques ou misérables, les monstres, mais on aime rarement nous attarder sur de pauvres types qui se comportent comme des salauds.

Vincent, indéniablement, souffre. Est-ce une excuse pour qu’il mente à sa famille ? Bien sûr. Il y a la manière de le faire, mais mentir parce que l’on va mal n’est pas rédhibitoire. Est-ce que la souffrance de Vincent justifie qu’il en vienne à soutirer de l’argent à ses proches ? Eh bien, pas du tout. Que tu te crées une double vie, que tu ne trouves pas la force de le dire à tes proches, que tu t’enfermes dans une spirale de la honte et du mensonge, tout cela, le spectateur (que je suis) peut le comprendre et l’accepter. Que tu embobines ton père, tes amis, tes collègues, interdises certaines personnes à rentrer en contact avec ta femme parce que tu veux mener un train de vie qui n’est pas le tien et que tu veux garder le contrôle et l’influence sur ton entourage alors que tu n’es qu’une merde ? Ce n’est plus acceptable.

Vincent, c’est le symptôme d’une société malade. Son problème, ce n’est pas qu’il souffre d’occuper un job à la con, qu’il se tue à la tâche au point de frôler le burn out. Non, son problème, c’est qu’il rêve de pouvoir et d’argent tout en filant sur l’autoroute des facilités. Si un jour, il décide de ne pas se rendre à un rendez-vous, c’est parce qu’il pense qu’il vaut mieux que ce que son boulot lui propose. Et puisque la vie ne lui offre pas ce dont il estime avoir droit, il décide de vivre son rêve et de l’imposer aux autres. La cause des souffrances de Vincent n’est pas une perte de sens qu’il comble par une mythomanie ordinaire, mais son égo surdimensionné. C’est son égo qui fait de lui un faussaire. Plus que la fonction, Vincent court après la « voiture de fonction ».

Est-ce touchant ? Non. Est-ce fascinant ? Non. (C’est terriblement ordinaire.) Est-ce que dévoiler cette réalité à l’écran dénonce ou illustre quelque chose de notre société ? Non. Le personnage de Vincent enfonce des portes ouvertes. « Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée », certes, mais quand tu ne fais plus que ça, il faut le faire avec style. Et ce n’est pas le domaine de la chronique naturaliste.

Le ton.

Le ton, l’audace, c’est comme le rythme au cinéma, comme la repartie ou comme les apartés au théâtre. La demi-mesure ne convainc personne. Si Vincent souffre et s’il ne manipule pas les autres pour tordre le monde à sa convenance, on peut rentrer en empathie avec lui. Des personnages en souffrance qui surnagent, gardent la tête haute sans jamais tomber dans la médiocrité, c’est le fonds de commerce du naturalisme. Vous regardez un film de Naruse et vous avez tout compris de la dignité et de la force des petites (et honnêtes) gens. Quand ces personnages commettent des erreurs, ils les regrettent amèrement. Quand Vincent est placé face à ses mensonges, il rembourse l’argent qu’il doit à ses proches, mais au lieu d’affronter sa famille pour s’expliquer, affronter la réalité et la conséquence de ses actes, il saute par la fenêtre comme un ado attardé et se barre : « Je vous emmerde, je n’ai rien à vous dire. » Chez Naruse (ou chez d’autres), les hommes sont souvent des lâches. Mais ils sont à l’origine des tracas des personnages féminins au centre de ces récits qui, eux, affrontent ces « opposants » avec dignité. Vincent, lui, est un connard. Le lâche au centre de tout. Ses opposants à lui, ce sont ces personnages qui gravitent autour de lui et dont il voudrait qu’ils s’accordent exactement à ses désirs comme des marionnettes.

Le film aurait pu tendre au contraire vers l’extrême opposé. Pas de demi-mesure. Si vous voulez en faire un escroc, faites-en un qui en vaut la peine. Les spectateurs conservent une fascination pour les monstres. À force de traîner dans le hall du même hôtel, Vincent se fait remarquer par un escroc assez peu convaincu pour son jeu de persuasion. Ils finissent par travailler ensemble. Un soir, son nouvel ami, son confident, son complice lui fait feuilleter sa « biographie » : sa fille avait collé dans un cahier toutes les brochures de presse qui évoquaient les exploits de son père. Un monstre ? Même pas. Un escroc, assurément, mais un qui ne se cache pas et qui garde, en dépit de ses activités, une forme de responsabilité et d’honneur. Un escroc… humain. Un personnage de roman (ou de cinéma) en somme. On pourrait craindre à un moment qu’il dénonce Vincent ou lui fasse du chantage. Au contraire, lui, contrairement à nous, se montre assez empathique à l’égard de ce pauvre type qui ment à sa famille en leur faisant croire qu’il bosse désormais pour une organisation onusienne à Genève. Vincent cherchait un boulot qui a du sens ? Même pas : le fric, la voiture, les fringues, le statut social, c’est tout ce qui l’intéresse. Un vrai connard. Un connard de tous les jours.

Elle est là la demi-mesure du film. Ni Cantet ni Recoing n’ont réussi à rendre sympathique, empathique, intriguant, fascinant leur personnage. Si son caractère et ses actions étaient exceptionnels, il serait devenu un monstre digne d’être regardé. Et s’il était au moins conscient de sa médiocrité, s’il montrait des remords de se trouver aussi con de courir après quelque chose de si futile et de si méprisable, s’il faisait amende honorable, il pourrait être sauvé à nos yeux. La compassion ou la fascination. Au contraire, Cantet et Recoing multiplient les plans dans lesquels le personnage sourit éhontément. Un contrepoint ? Comme pour en faire un monstre (le personnage est inspiré d’un véritable monstre dont Nicole Garcia avait tiré un film, L’Adversaire) ? Même pas. Les monstres fascinent au cinéma, on y dévoile l’exceptionnel à l’écran. Des crapules misérables, on les regarde s’il reste une part d’humanité en eux, de remords, si on les sent forcés par une force légitime. Le statut social ? Le Land Rover ? Sérieusement, ce sont des excuses légitimes ? Non.

Le seul personnage qui montre un peu d’humanité là-dedans (une humanité cinématographique), paradoxalement, c’est donc l’escroc. Cela aurait pu être le cas de l’ami à qui Vincent rend l’argent, mais lui aussi n’est intéressé que par le gain. À la manière dont il reçoit Vincent en lui avouant qu’il sait qu’il propose des investissements louches, on reconnaît là encore un salaud. Ce n’est pas une famille dans le besoin poussé à demander une faveur à un ami : non, le mec a entendu parler d’une magouille et accueille la personne en question avec le plus hypocrite des sourires afin de voir s’il ne pourrait pas le mettre dans la boucle. Ce serait dans une satire sociale, ce comportement serait parfait. Dans une chronique naturaliste, c’est détestable. Et quand Vincent lui rend l’argent, sa réaction n’est pas beaucoup plus digne… Le père de Vincent ne vaut pas beaucoup mieux d’ailleurs. Et la femme, qui semble comprendre petit à petit que quelque chose se trame, fait preuve aussi de lâcheté en refusant de mettre son mari devant ses responsabilités. Elle s’en tire mieux que les autres parce que c’est elle qui cherche la vérité, mais elle refuse de s’opposer à son mari ou de l’aider. Elle reste à le regarder mentir sans oser le confronter à ses mensonges… Le manque de courage et d’initiatives, à l’écran, ça passe mal.

Et j’en reviens au jeu imposé par les dialogues. Dans le travail préparatoire, en vue d’une improvisation dirigée, tout le monde aurait vu qu’il aurait fallu prendre garde à ne pas faire de ces personnages des salauds. Chaque acteur, chaque écrivain veut toujours défendre ses personnages et ils ont bien raison. Même les crapules, même les monstres. Montrer les bassesses irrécupérables de la psyché humaine, ce n’est pas les défendre.

Maigres espoirs.

Au milieu de ce théâtre d’horreurs, seuls deux personnages nous offrent des éclairs d’humanité. L’escroc, donc. Et la fillette du couple. Cantet trouve une astuce pour amorcer le dénouement et la « révélation » finale : le spectateur comprend petit à petit qu’ils savent, mais n’osent pas lui dire. La femme se réfugie alors dans la cuisine parce qu’elle ne peut plus écouter les balivernes de son mari, et la gamine vient alors, silencieusement, voir si sa mère encaisse le coup. Pas une ligne de dialogue, juste l’attention d’un personnage pour un autre qu’il sait souffrir. Retour au naturalisme d’Antoine : un plan, un décor, une situation et pas une ligne de dialogue. Le silence de la vérité.

En dehors de cet éclair d’humanité, le film n’expose rien d’autre que la bassesse humaine. Une posture faite pour la satire, l’excès, la monstruosité, pas pour le naturalisme.


L’Emploi du temps, Laurent Cantet 2001 | Haut et Court, Arte France


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Le Ciel partagé, Konrad Wolf (1964)

Coming (out) of age film

Note : 3 sur 5.

Le Ciel partagé

Titre original : Der geteilte Himmel

Année : 1964

Réalisation : Konrad Wolf

Avec : Renate Blume, Eberhard Esche, Hans Hardt-Hardtloff

Le ciel se compose donc de deux entités distinctes et irréconciliables : le fond et la forme. La forme me séduit assez : la photographie et le montage rappellent ce qui pouvait se produire à la même époque au Japon (Masumura vient assez rapidement à l’esprit, mais allez savoir pourquoi le film m’a surtout fait penser à Je n’oublie pas cette nuit, de Kôzaburô Yoshimura). Chaque plan est en recherche d’un aspect esthétique fort ; le montage propose constamment des effets pas trop tape-à-l’œil ; la narration imbrique divers procédés bons en bouche pour marquer l’héritage romanesque du film. Pour ce qui est du fond, en revanche…

Certes, le cinéma devrait toujours présenter à l’écran des histoires de femmes de vingt ans. Quoi d’autre ? Reste qu’il faudrait que ces jeunes femmes soient autre chose que de gentilles petites filles dociles et inactives.

Arrivés à un certain niveau formel (dramaturgique, esthétique, narratif), les films nous séduisent sans doute plus à travers les sujets qu’ils abordent. Les films de jeunes femmes de vingt ans m’attirent plus que d’autres pour deux raisons. D’abord, en tant qu’hétérosexuel strict, je pourrais regarder des femmes de vingt ans pendant des heures. Dans la vraie vie, on se garde bien de les dévisager (enfin, pas toujours : pas plus tard qu’il y a dix jours, je dévisage l’une d’entre elles en revenant au bercail après une séance de cinéma, je m’attarde sur son joli visage à un feu rouge ; la demoiselle doit sentir mon regard pervers posé sur elle alors qu’elle papotait avec une amie, et ses yeux inquisiteurs viennent longuement se fixer sur les miens : « Il ne faut pas faire ça, monsieur, vous faites peur aux personnages de cinéma » ; après ça, ne vous étonnez pas qu’elles refusent d’apparaître à l’écran et que les cinéastes préfèrent raconter les soucis bourgeois de leurs potes). Au cinéma, m’émerveiller de l’expression des jeunes femmes découvrant le monde, je ne vais pas m’en gêner. Le cinéma pourrait uniquement porter sur des sujets de jeunes femmes de vingt ans (à l’usine, aux études, aux fourneaux, dans les champs, en manifestations, peu importe), que je m’en contenterais sans mal. Ensuite, chaque spectateur possède probablement un genre attribuable en fonction de son caractère secret. J’aime les femmes, mais j’ai aussi le côté fleur-bleu d’une autre époque.

En revanche (et voilà le hic), à l’écran, j’ai en horreur les petites filles à papa, les filles dociles et spectatrices des initiatives des autres. Une réplique du film résume à elle seule ma détestation pour ces femmes au cinéma : « Il y a un an, je l’aurais suivi n’importe où. » Vous êtes une femme, vous êtes propulsée au centre d’une histoire (écrite par une femme) et ce qui illustre le mieux votre sentiment nostalgique en regardant en arrière, c’est votre rapport à l’homme que vous avez quitté. On aura connu des femmes plus indépendantes.

Voilà le caractère de Rita. Un personnage typique du bloc de l’Est. Au premier abord, éduquée, émancipée, la jeune femme s’intègre en réalité parfaitement au modèle de la famille traditionnelle et patriarcale. Étonnement, les films proposés par la Nouvelle Vague paraissent peut-être moins féministes parce qu’ils sont surtout réalisés par des hommes (et des goujats), mais il transparaît de ce monde bien plus d’émancipation et d’indépendance que dans des sociétés de l’Est dans lesquelles les femmes restent des bonnes petites bourgeoises assujetties à leur mari… Camarades, il ne suffit pas de montrer des ingénieurs femmes, des ouvrières, des cheffes… si, dans le cadre familial et sentimental, elles redeviennent de petites filles dociles suspendues aux décisions des hommes, ça travestit un peu l’idée d’une émancipation des femmes ! Réveille-toi, camarade ! (La mère du personnage masculin illustre d’ailleurs le même asservissement au mâle de la maison : le père, ancien nazi, tape sur la table, que dit la mère à son fils ? D’être gentil avec lui. Commentaire en bas de la vidéo YouTube d’Étienne de La Boétie : « Je vous l’avais bien dit ! » Cela pourrait être anecdotique si le personnage féminin réagissait face à l’expression de l’ordre bourgeois et patriarcal. Mais elle ne fait rien, comme toujours, résignée, apathique, indifférente.)

Eh oui, ces personnages récurrents dans le cinéma de l’Est (j’avais apprécié Karla en revanche, allez savoir pourquoi ; peut-être parce qu’elle y montrait une force émancipatrice plus affirmée) insupportent. Paradoxalement, devant la caméra d’un autre homme à femmes (et goujat notoire) comme Bergman, ses personnages féminins ne présentent jamais la même docilité. Eux sont perpétuellement en révolte, en souffrance et en lutte contre leurs pairs, les hommes. Elles refusent l’ordre établi et sont assez souvent, comme c’était probablement déjà le cas dans la société suédoise (en tout cas plus que partout ailleurs), les égales des hommes.

Chacun pourra donc confirmer, à tous les âges de la vie, que son cœur a toujours vingt ans. Les spectateurs suivent la même logique : les vieux pervers qui lâchent en coin des regards aux jeunes filles dans la rue (et tous les autres) ont toujours leur cœur de vingt ans. Mais leur genre ne correspond ensuite pas forcément à leur genre naturel (leur sensibilité peut parfois aussi porter sur des sujets ou des mondes qui leur sont exotiques). Je dois donc posséder l’âme d’une lesbienne attirée spécifiquement par les personnages féminins (de vingt ans) : étant moi-même un peu docile et fragile, à peine émancipée, je m’identifie toujours mieux aux personnages féminins volontaires, voire rebelles…, à l’opposé donc de ce que je suis (parce que je suis une spectatrice obéissante, une suiveuse, qui aurait pu « suivre mon personnage féminin préféré jusqu’au bout du monde »). Rita me ressemble. Elle est belle (forcément), elle a vingt ans (oui, c’est moi), et elle suit son homme (lesbienne, je suis ma femme). C’est pour ça qu’elle m’indiffère. Elle me ressemble trop. Qui voudrait flirter avec soi-même au cinéma ? On ne s’identifie qu’avec le personnage que l’on aurait espéré être, pas avec celui que l’on est déjà. « Mademoiselle, vous êtes une suiveuse. » « Oui, bon, ça va… Être une femme libérée, tu sais, c’est pas si facile… »

Voilà, sachez-le. Chacun possède un genre au cinéma et il peut différer de celui que vous avez dans la tête ou sous la ceinture. (Comme si ce n’était pas déjà assez compliqué.) Et que tout le monde se rassure : mon psychologue va bien. Mais j’insiste : ne vous étonnez pas si dans quelques semaines vous voyez poper un nouvel article sur ce blog. « Vous aussi découvrez votre vrai moi de spectateur/spectatrice : faites le test ! Mâle ou femelle ? ».

Bref, la vie de Rita est si peu trépidante que l’on se perd à s’accrocher à quelques détails futiles du film qui illustrent au moins l’air du temps. Le cinéma devrait toujours proposer des histoires de femmes de vingt ans à l’écran… et l’on y évoque ici Brigitte Bardot : les cheminots se repassent une de ses photos. B.B a beau être éternelle et encore de ce monde, on ne la remerciera jamais assez de fermer sa gueule depuis qu’elle a passé l’âge de clouer la nôtre. En voilà une autre femme docile. En dehors du Mépris (dans lequel elle est parfaitement soumise), j’aurais plutôt tendance à penser qu’elle appartient au cinéma de papa dans lesquelles les femmes doivent rester des petites créatures capables de satisfaire à la volonté des hommes (et oui, dans le Vadim, elle n’apporte rien de particulièrement révolutionnaire). Ce n’est donc pas si étonnant que l’on s’y échangeait ses photos dans le bloc de l’Est tant leurs films, parfois, tout en mettant volontiers des rôles féminins à l’écran, reproduisaient les schémas patriarcaux de « filles à papa ». La révolution du bout du rouge à lèvres. Les faux cils et les marteaux. Les femmes peuvent participer à la révolution si cela permet aux usines ou aux ateliers d’augmenter la cadence. À la maison, c’est toujours papa qui commande. Le monde serait une table de poker, ces femmes se contenteraient de dire « je suis ».

Je pense docilement, donc je suis.

Autre détail futile, mais pas moins évocateur d’une époque : les Soviétiques qui envoient le premier homme dans l’espace (Laïka est invisibilisée, forcément). L’information jaillit d’un coup, comme ça, au milieu d’un champ lors d’un test de locomotive. Et ce décalage fugace, presque impressionniste dans un film qui ne nous impressionne guère plus beaucoup au stade où il est lancé, entre cette information et ce qui apparaît à l’écran fait voir soudain cet événement historique sous un nouvel angle. Elle nous apparaît non plus à l’aune d’une compétitivité entre l’Est et l’Ouest, mais à la lumière du bond technologique qu’avait connu l’Union soviétique en moins de vingt ans. (Même les bonds, pour me faire de l’œil, doivent avoir vingt ans.) La Corée du Sud (et à un degré moindre la Chine) connaîtra la même explosion ingénierique : les deux pays sont passés en moins d’une génération à des sociétés paysannes (tracteurs à vapeur, famines récurrentes) à des leaders technologiques mondiaux… En 1941, tu disposes de trois tracteurs quatre étoiles et de deux locomotives au point que les États-Unis te viennent en aide pour botter le cul du Reich, et en 1960, tu lances la conquête spatiale. Au scrabble de l’histoire, le kolkhoze gagne la première manche…

Seul éclair salvateur dans ce Ciel partagé : les mots que répète Manfred à sa muse en guise de leitmotiv amoureux. Sa « nymphe brune », il l’honore deux ou trois fois avec la nostalgie d’un homme qui a déjà perdu celle qu’il aime et qui revient revisiter son amour d’autrefois depuis le futur pour lui rappeler combien elle lui manque. Aucun homme ne parle ainsi, sinon en rêve ou dans les romans à l’eau de rose, à la femme qu’il aime. Et mon petit cœur féminin doit aimer ça, les hommes qui savent parler aux femmes comme dans les livres. Aucun personnage, moi, ne m’a jamais parlé ainsi. Oh ! non, ce n’est pas ça, je suis une mouette.

Allez, rideau de fer, je suis toute nue.


Le Ciel partagé, Konrad Wolf (1964) Der geteilte Himmel | DEFA-Studio für Spielfilme



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Frankenstein, Guillermo del Toro (2025)

Note : 4 sur 5.

Frankenstein

Année : 2025

Réalisation : Guillermo del Toro

Avec : Oscar Isaac, Jacob Elordi, Christoph Waltz, Mia Goth, Charles Dance

Encore un petit effort et le prochain qui se colle à l’adaptation du roman comprendra que le génie de Frankenstein (et celui de Mary Shelley) tient plus de sa composition narrative que de la composition de sa créature.

Dans mon commentaire sur le roman, je m’interrogeais sur la manière dont le cinéma pourrait précisément illustrer le dilemme non seulement narratif mais linguistique de l’œuvre. Parce que Frankenstein est bien plus qu’un simple roman de science-fiction horrifique, c’est un patchwork narratif de génie qui reproduit l’éclatement cosmopolite de l’Europe du XIXᵉ siècle, une allégorie, presque, de la fécondité des relations sociales et internationales de l’époque illustrée par la créature (à travers son adaptabilité, sa sensibilité et son génie propre — Mary Shelley ne cherche pas à rabaisser la créature par l’intermédiaire de la langue, au contraire, elle l’élève à notre niveau pour en faire un alter ego).

Comme on pouvait s’y attendre, Guillermo del Toro évite de faire parler ses personnages français et les transpose vite en Grande-Bretagne. L’aspect continental, dira-t-on (voire polymorphe ou composite du roman), n’apparaît que dans l’évocation de l’enfance du docteur (sans préciser qu’il s’agit de la Suisse, sauf si cela m’a échappé), et l’on y entend quelques mots de français qui ne semble pas être un français de Suisse, ni même un français international de la haute société européenne, mais un français de personne non francophone choisi sur le tard pour le casting… Bref, il s’agit de toute façon d’une adaptation et en dehors de cet aspect étrange et difficile à transposer, c’est en revanche l’aspect narratif qui pour une fois tente un minimum de reproduire à l’écran l’écueil du roman épistolaire.

J’écrivais dans mon commentaire que le roman comptait trois voix, on n’en a plus que deux ici. Le roman est parcouru de peu de péripéties, c’est sans doute pour cette raison qu’il est à la fois si difficile à adapter « à la lettre » (en respectant l’essence polymorphe du roman) et susceptible de laisser une grande marge de créativité (Guillermo ne s’en est pas privé : il s’approprie quantité d’éléments — autobiographiques, expliquait-il à la séance — en recomposant largement les lieux et les péripéties). Le choix a pourtant presque toujours été de se focaliser sur les événements (rarement conformes à Shelley). L’intérêt du roman, comme la plupart des chefs-d’œuvre, se situe autant dans son fond (sujet, thème) que dans sa forme (narrative et symbolique). L’une des surprises à la lecture du roman après en avoir vu diverses adaptations est de voir lire la créature : voir en particulier ce que la lecture et son apprentissage ont fait d’elle (parce que c’est elle qui s’exprime, à l’écrit, dans le roman). Au cinéma, même si l’on peut s’autoriser à y voir adapté d’une manière ou d’une autre l’aspect littéraire et épistolaire du roman, cela passe forcément par la parole. Toutes les adaptations se focalisent sur la créature au moment où celle-ci parle à peine. Guillermo del Toro se contente de la faire brièvement philosopher et d’évoquer ses lectures.

Alors, gageons que la prochaine fois sera la bonne. Un récit enchâssé à la Citizen Kane apporterait quelque chose de plus à Frankenstein. Cette autre voie devrait être possible. À la fois plus fidèle et capable de moderniser le mythe en insistant sur l’aspect polyphonique (et polymorphe) du roman. La créature n’apparaît pas seulement comme un monstre à cause de sa physionomie, mais parce que partout où elle passe, elle est « l’étranger » dont on se méfie : elle « naît » en Allemagne, mais sa langue « maternelle » devient le français, et le tout doit être retranscrit… en anglais. La créature, c’est donc le migrant d’aujourd’hui, l’être cosmopolite, le savant vagabond méprisé dans les sociétés modernes, celui que l’on craint parce qu’il pourrait nous « grand-remplacer » (Guillermo del Toro, plus que Mary Shelley, joue sur la peur de voir les pauvres petites demoiselles du continent succomber au charme « monstrueux » de l’étranger, reprenant ainsi plutôt un motif de Dracula). Le rapport de la créature avec le docteur Frankenstein n’est ainsi pas exclusif. Le sujet du roman, c’est autant l’expérience de l’altérité que la quête de l’espace vital d’une créature modelée par l’homme condamnée à lui survivre. Cette altérité ne se trouve pas seulement évoquée à travers la question de l’apparence de la créature, mais aussi à travers les différentes langues diégétiques du récit, à travers les différentes classes sociales abordées, à travers les différents lieux. Compacter tous ces aspects en une seule langue, un seul lieu, une seule classe, c’est un peu réduire la créature à un vulgaire animal de compagnie, à un simple bout de viande qui se dérobe à notre fourchette.

Le film possède une autre qualité : son design. Je ne suis pas fan des lumières créées par ordinateur, mais costumes et décors valent le détour. Le château des expérimentations évoque à la fois la version de 31 (de ce que je m’en rappelle, surtout pour son entrée, son escalier) et celle de Branagh (la chambre d’expérimentation et sa tour). Quant à la créature, elle évoque plus… le Prométhée de Ridley Scott. Elle est plus proche de l’homme augmenté que de la vision néandertalienne proposée dans les précédentes versions.

Le film est long. Il aurait gagné à prendre encore plus le temps lors des grandes séquences émouvantes « créature/humain ». Les obligations hollywoodiennes… La distribution Netflix ouvrait la voie à une adaptation en deux ou trois volets… Une série, un jour peut-être…


Frankenstein, Guillermo del Toro (2025) | Bluegrass Films, Demilo Films, Double Dare You, Netflix


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Aux frontières de l’aube, Kathryn Bigelow (1987)

Note : 3 sur 5.

Aux frontières de l’aube

Titre original : Near Dark

Année : 1987

Réalisation : Kathryn Bigelow

Avec : Adrian Pasdar, Jenny Wright, Lance Henriksen, Bill Paxton, Jenette Goldstein

Plutôt impressionné par la première heure de film : jolie maîtrise narrative, les séquences s’agencent efficacement en développant une situation attendue, voire archétypale (la transformation d’un « initié » en vampire et sa prise en main par un groupe de noctambules tueurs), et cela en faisant merveilleusement usage de tous les outils du cinéma (ellipses, montage-séquences, musique narrative liant le tout pour donner une impression de course en avant inéluctable, etc.). Et puis, une fois les enjeux posés (conflits éthiques de l’initié qui refuse de s’attaquer à des proies), ça va de mal (v)ampire…

Dans le cinéma de genre, une fois que l’on a su se sortir des pièges de l’introduction à faire, en réussissant à convaincre avec des codes connus de tous, un deuxième écueil vient alors se présenter devant les auteurs : « et maintenant, que vais-je faire ? ». Il faut tirer d’autres fils, faire preuve cette fois d’originalité en revisitant une thématique, tout en gardant une maîtrise dans la structure qui fasse le boulot pour tenir en haleine le spectateur et éviter la série B (à une époque où les séries B tendent à devenir des séries A). Gilbert Bécot interroge alors Kathryn et essaye de l’amadouer en lui chantant « big bisou », et la réalisatrice, comme hypnotisée, répond à la question fatidique de Gilbert par : « Caleb (l’initié) revient dans le groupe après avoir tenté de fuir ». Big mistake. On ne revient jamais en arrière !

À partir de là, plus rien ne marche ou presque. C’est le moment où l’auteur doit surprendre le spectateur avec ce qu’il attend. On attend à ce qu’ils tuent. Ils tuent. On attend à ce que Caleb ait des états d’âme et qu’il parvienne à contre-attaquer… Et tout cela se produit. Pire, le récit commence à multiplier les coïncidences et les trouvailles heureuses (rencontre fortuite, remède commode). Une ellipse grossière casse l’élan du film, et quand il faut relancer les enjeux pour finir l’histoire, le spectacle donne l’impression de passer d’un Terminator vampirique à un épisode pilote de K2000 ou de LAgence tout risque sous adrénochrome.

Dommage donc. La parenté avec Terminator et l’univers cameronien est évidente : Lance Henriksen et un Bill Paxton exceptionnel étaient présents dans Terminator et Aliens, Jenette Goldstein apparaissait également dans Aliens (peut-être pour son rôle le plus marquant de sa carrière), et le directeur de la photographie, Adam Greenberg, est celui de Terminator. La séquence du camion évoque d’ailleurs assez fortement la fin du chef-d’œuvre de Cameron. Les deux films étaient probablement tous les deux aussi fauchés, la production semble assez similaire (voire l’esthétique), mais d’un simple point de vue narratif, le succès du film de Cameron ne trompe guère : le récit ne flanche jamais, de bout en bout, tout se tient, jusqu’à une apothéose comme on en a rarement vu depuis.

J’étais curieux de voir ce film, peut-être le seul qui m’intéressait dans la filmographie de la réalisatrice qui ne botte pas vraiment. Pas loin. Je garderai en mémoire cette introduction et la performance de Paxton qui s’en donne à cœur joie dans un rôle taillé pour lui.


Aux frontières de l’aube, Kathryn Bigelow (1987), Near Dark |, F/M, Near Dark Joint Venture


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Pixote – La Loi du plus faible, Héctor Babenco (1980)

Note : 4 sur 5.

Pixote – La Loi du plus faible

Titre original : Pixote: A Lei do Mais Fraco

Année : 1980

Réalisation : Héctor Babenco

Avec : Fernando Ramos da Silva, Jorge Julião, Gilberto Moura, Marília Pêra

Dans le genre chronique de l’adolescence et de la misère, le film coche pas mal de cases. De Los olvidados à La Petite Marchande de roses, en passant par le tout récent film vu Les Enfants de la crise, le sujet de l’enfance martyrisée laisse rarement indifférent.

Le jeu des acteurs fluctue au gré des séquences : les adultes (en particulier la prostituée) s’en sortent généralement mieux que les enfants (Babenco n’emploie pas, ou peu, l’improvisation, et les enfants jongleront souvent maladroitement avec des mots qui ne sont pas les leurs). Mais l’inconfort généré à l’oreille par un texte appris par cœur disparaît, rapidement gommé par la principale qualité du film : sa densité.

Une séquence vaut une nouvelle situation. L’ellipse permet d’avancer par sauts successifs sans avoir à tout expliquer. Et le tout est vite expédié. On comprend vaguement quelques enjeux liés aux conditions d’incarcération de la bande de jeunes. Les conséquences hors champ, les manipulations, la corruption de l’administration et de la police, tout ça jaillit d’un coup dans la vie de ces délinquants après souvent s’être manifesté dans l’ombre. Le premier d’entre eux (le plus jeune, celui qui donne le titre au film) s’impose au centre du récit plus parce qu’il est témoin et acteur malgré lui d’événements qui lui échappent, et avant de finir comme le dernier survivant d’une succession de tragédies.

Si le récit se fait d’abord purement descriptif et ne s’attarde pas sur les diverses étapes expliquant les conflits, c’est que le plus important est ailleurs : la trajectoire chaotique et criminelle que vont emprunter ces survivants d’une « maison de correction » violente et corrompue va poser les bases d’une morale radicale antiautoritaire. Loin d’être aidés dans ce centre, les jeunes délinquants doivent se serrer les coudes pour survivre ou au contraire se défendre face à des agressions pouvant jaillir à n’importe quel moment et de la part de n’importe qui (surtout les autorités pénitentiaires ou policières).

C’est alors tout naturellement qu’une poignée d’entre eux finit par se faire la malle et par n’avoir d’autre choix, d’autres perspectives, d’autres repères, que le crime pour survivre. Si le titre de film se focalise sur un seul de ces paumés, c’est que le film ne se contente pas d’être un film sur la misère et sur l’adolescence : le film à élimination sert à traduire la brutalité et l’urgence de vivre (jusqu’à l’absurde, ce qui pousse le groupe à adopter des comportements de desperado comme lorsqu’ils s’unissent avec une prostituée pour agresser, chez elle, ses clients) qui est le quotidien de ces jeunes en fuite.

Ni misérabilisme ni sensationnalisme. Le format de la chronique autorise donc une distance capable d’imposer au spectateur une morale largement politique (voire critique envers la société décrite) : comment la société (et un tribunal) jugerait-elle Pixote dans la vraie vie ? Certainement pas comme nous le jugeons. Situation après situation, le spectateur doit admettre qu’au-delà de l’excuse de minorité, le garçon est la victime d’un environnement dans lequel la société toute entière est pointée du doigt (et cela, quels que soient ses crimes).

La mise en situation d’événements tragiques au cinéma, une nouvelle fois, donne des outils à la société pour mieux comprendre les enjeux impliquant toutes ces formes de violence liées à la pauvreté : les individus, avec leur libre arbitre, sont peu de choses face aux forces destructrices qui agitent toute une société, tout un environnement. Ces violences sont directement générées par la misère souvent organisée par la corruption et l’appropriation des richesses d’une partie de la société au détriment d’une autre. Ce sont nos sociétés qui mériteraient d’être mises au banc des accusés, non ces tristes misérables qui en sont souvent à la fois les seuls coupables désignés et les premières victimes. La société qu’ils n’ont pas créée est une jungle dans laquelle ils n’occupent que le bas de la chaîne alimentaire. Ils sont les derniers servis dans le clan.

Le film est une mise en garde contre toute forme d’autoritarisme. Au début des années 80, le Brésil était en pleine dictature, et c’est presque étonnant que le film ait pu s’y faire tant la morale ne souffre d’aucune ambigüité. La leçon s’applique à toutes les époques et à tous les types de sociétés tentées par le mirage des autoritarismes… Les violences de la base sont le fruit de violences institutionnelles. Qui est responsable de ces violences institutionnelles ? Les élites. Celles que l’on ne voit pas dans le film, mais que l’on imagine hors champ.


Pixote – La Loi du plus faible, Héctor Babenco (1980), Pixote: A Lei do Mais Fraco | HB Filmes, Embrafilme


Sur La Saveur des goûts amers :

Top des films brésiliens et portugais

Listes sur IMDb : 

MyMovies : A-C+

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Les Mendiants de la vie, William A. Wellman (1928)

Note : 4 sur 5.

Les Mendiants de la vie

Titre original : Beggars of Life

Année : 1928

Réalisation : William A. Wellman

Avec : Wallace Beery, Richard Arlen, Louise Brooks

Le « calcul » aux échecs consiste ni plus ni moins à envisager et à simuler diverses suites de coups afin de voir laquelle finit gagnante au bout d’échanges, de prises, des parades et d’attaques successives. Quelque chose me dit, pour un réalisateur, qu’imaginer une scène de film (dans le cinéma muet, de surcroît) procède de la même logique de « calcul ».

Un bon réalisateur n’improvisera pas au moment du tournage : il devra prévoir au moment de l’écriture diverses manières de placer ses acteurs ou sa caméra ; imaginer des échanges de regards ; faire intervenir de nouveaux éléments dans le champ ; jouer sur la profondeur ; opter pour un angle lui offrant la meilleure stratégie possible ; forcer un « tempo » ou prendre de l’avance sur un plan, en gagnant du terrain et en se rapprochant des personnages ou en prévoyant un emplacement avant de commencer un champ-contrechamp ; définir à l’avance la grosseur des plans adéquats ; placer ses personnages dans des situations illustrant au mieux les menaces et les conflits auxquels les personnages sont confrontés (user d’un même plan large ou d’un champ-contrechamp) ; imaginer les expressions et les gestes des acteurs ; calculer la longueur des plans et des séquences ; etc.

Le cinéma parlant, le cinéma muet possédait ce petit quelque chose de millimétré comme un roman-photo ou une bande dessinée en mouvement. Certains s’aident d’ailleurs d’un storyboard pour mieux calculer leur(s) coup(s). Si Wellman s’est révélé si efficace dans les deux périodes du cinéma (parlant et muet), c’est peut-être qu’il avait (comme les quelques dizaines de génies qui ont passé la barrière du son) cette capacité de « calcul ». Avant de parler, les plus judicieux tournent leur langue sept fois dans leur bouche, les grands réalisateurs tournent sept fois le film à faire dans leur tête. Ils pensent le film en imaginant la stratégie gagnante qui illustrera de la meilleure des manières le sujet ; ils confrontent différentes approches afin d’en faire ressortir celle qui remportera le plus aisément possible l’adhésion du public ; grâce à leurs simulations imaginatives et à leurs « calculs », ils auront identifié les principaux écueils de l’histoire et de sa réalisation.

Si l’histoire des Mendiants de la vie n’a rien de follement imaginatif ou de passionnant, rien dans sa construction, son découpage, ses placements et ses déplacements d’acteurs, ses expressions ne dépasse. Aucun temps mort, aucune situation développée à la hâte ou mal agencée ; les regards comme il faut qui sont comme des attaques à la découverte (« Je te regarde, je te menace. Comment vas-tu parer ça parce que tu sais que tu es à ma merci si tu bouges le petit doigt ? »), histoire de préparer le plan suivant et de maintenir une menace constante ; des gestes francs et précis qui illustrent en une seconde une prise de décision, une pensée, une réaction, une attention vis-à-vis d’une menace, etc.

Il est vrai, en revanche, que si le sujet ne brille pas pour son originalité, les rapports de force qui s’y trament se prêtent à une telle logique de la confrontation et de la menace rappelant les échecs : Wallace Beery se retrouvera d’ailleurs impliqué dans une adaptation célèbre reprenant ce jeu de menaces et d’alliances à plusieurs coups, L’Île au trésor. « Je te tiens, tu me tiens par la barbichette, le premier des deux joueurs qui fera un faux pas aura une tapette. »

« N’importe quel pion avancé doit monter à la promotion. Et pour ce faire, être protégé. Si ce n’est par une tour, ce sera par un cavalier. Au bout du chemin, le pion deviendra dame. »

Le cinéma muet arrive tout juste à la perfection avec ses codes, quelques audaces formelles sont encore permises si elles servent le récit (ici, Wellman s’autorise un passage en surimpression pour décrire le récit du meurtre qui sert d’hamartia, de faute initiale, obligeant les personnages à la fuite), mais les meilleurs réalisateurs ont de manière générale compris les « trucs qui marchent » : des montages alternés constants entre les divers groupes d’une histoire (les gentils, les méchants, les alliés – même si tous ces archétypes sont ici inversés) ; un rapport continu entre extérieurs et intérieurs (le théâtre, en cinq mille ans d’existence, n’en a jamais été capable, donc on se régale de cette nouvelle opportunité qui donne l’impression de voir des romans mis en images en privilégiant les sujets offrant des décors variés) ; et enfin, une densité dans le découpage technique pour illustrer des histoires rarement plus longues que deux ou trois jours (si l’on marie densité et temps diégétique long, il faudra que le film soit allongé en conséquence, autrement, ça passera pour une facilité, une facilité que l’on commence déjà beaucoup à rapprocher du mélodrame).

Le cinéma parlant s’imposera bientôt, et tout sera à refaire. Ou presque. Car si vous changez quelques règles aux échecs (comme le meilleur d’entre eux s’est amusé récemment à le faire en reprenant une vieille idée de Bobby Fischer), les capacités de « calculs » des réalisateurs qui s’étaient déjà montrés plus habiles que d’autres à se représenter des films avant de les réaliser demeurent. Après, je veux bien croire que certains filmaient sous tous les angles et laissaient ensuite le monteur « calculer » à leur place. Mais ce n’est clairement pas le cas ici. Tout est trop bien découpé, les gestes et les regards participent si bien au montage que ça ne peut être fait après coup.

La seule paresse ou négligence que je peux reprocher à Wellman, c’est le manque de réalisme dans certains espaces intérieurs. De mémoire, dans ses films parlants, il n’aura aucun problème à tourner des séquences censées prendre place en extérieur… en studio. Pour les plans de nuits, les plans rapprochés, ça peut parfois se révéler inévitable, mais Wellman, pour diverses raisons, n’a jamais trop pris au sérieux la parfaite reproduction ou logique dans la représentation de certains espaces qu’ils soient extérieurs ou intérieurs (sans doute justement parce qu’il était issu du muet où les exigences n’étaient pas au même niveau). Ses extérieurs sont ici parfaits, spectaculaires (trains en mouvement, ravins), mais certains intérieurs laissent trop apparaître qu’il s’agit d’un plateau dans un studio avec le recul nécessaire et suffisant pour y placer une caméra. C’est un peu, aux échecs, comme disposer d’un fou attaqué et hésiter à le déplacer de quelques cases ou l’envoyer le plus loin possible… Les calculs sont pas bons, William.

Je te pardonne. Ça se laisse mater sans difficulté.

William composerait une symphonie (un film) avec trois bouts de ficelles (un sujet sans grand intérêt), mais aucun réalisateur ne pourrait jouer à la place de ses acteurs. Louise Brooks rayonne comme il faut en garçonne en fuite ; Richard Arlen convainc sans mal dans un rôle parfaitement crédible (non) de bon samaritain sans le sou ; mais quand Wallace Beery passe quelque part, toute l’assistance se tait et regarde… L’acteur se montre tout aussi précis dans son « découpage » que le réalisateur, et propose en permanence un geste ou une expression qui vous laisse béat d’admiration. S’il y a une forme d’intelligence à tramer à l’avance tout un film dans son découpage et dans les mouvements, les gestes, les expressions des acteurs… que dire des acteurs qui, quel que soit le type de personnage joué, lui offriront toujours cette impression frappante de facilité, de charisme, d’autorité… L’intelligence de l’apparence. L’œil alerte, les mains qui dirigent ou commentent l’action et les autres personnages, l’imagination active qui s’exprime en un instant avant de rebondir pour donner à voir quelque chose de différent… Et cela, sans surcharger les cases de son échiquier : chez Feydeau, il faut laisser le spectateur « recevoir » les répliques afin qu’il ait le temps de rire ; avec les acteurs qui jouent la menace, la logique est la même : « Je joue un coup, à ton tour. Sauras-tu parer cette menace ? (Petit temps.) Pas grave. J’ajoute un attaquant. »

À regarder Beery, il est plus facile de comprendre comment certaines crapules arrivent à tirer à eux des alliés et des victimes. Roublards, voleurs, magouilleurs…, il rend tous ses personnages à la fois… calculateurs et tout à fait inoffensifs. Pire, le sachant même du côté des fripouilles et des escrocs, à cause de son bagout, de son charme, de ce je-ne-sais-quoi, il compte parmi les hommes que l’on pourrait suivre les yeux fermés. Et à la fin, ceux qui en ont été victimes trouveront toujours un moyen pour dire : « Il n’était pas si méchant dans le fond. » Edward G. Robinson ou James Cagney avaient cette même faculté à attirer le regard, à rendre sympathiques des crapules (Harrison Ford avait aussi ce talent, mais il a vite cherché à profiter de son statut de star pour ne plus interpréter que les bons samaritains, sans comprendre justement que quand les mecs roublards et charismatiques apparaissaient à l’écran, les spectateurs ne voyaient plus qu’eux, jusqu’à éclipser le gentil de l’histoire… « La Rebellion s’est ruinée par ce Han Solo, mais au fond, c’est un chic type. »).

Les deux pièces principales du plateau quittent l’écran sans que l’on se préoccupe beaucoup de leur sort ; le roi adverse meurt au dernier plan et recueille tous les suffrages du public en imaginant plusieurs décennies à l’avance le coup de Mais où est passée la septième compagnie : « J’ai glissé, chef ! ». Littéralement, la meilleure chute possible. Roque and roll.

Beau travail, William & Wallace. Back to back W.


Les Mendiants de la vie, William A. Wellman (1928) Beggars of Life | Paramount Pictures


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Les Indispensables du cinéma 1928

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L’obscurité de Lim

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