David Golder (1931) Julien Duvivier

L’argent du vieux

David Golder

Note : 4 sur 5.

Année : 1931

Réalisation : Julien Duvivier

Avec : Harry Baur ⋅ Paule Andral ⋅ Jackie Monnie

Curieuses trajectoires que celles d’Irène Némirovsky, de son personnage, et de l’interprète principale de ce film, Harry Baur. Le film questionne l’histoire et ce que nous en faisons. L’histoire doit être simple pour pouvoir la retenir. Parce que l’histoire, ce sont des grandes lignes. On oublie ce qui est trop complexe, ou ce qui en reste est vulgairement remanié. On se rappellera l’affaire Dreyfus plus que du capitaine Dreyfus, parce que « l’affaire » est un étendard, le symbole d’une époque. Je ne connaissais rien d’Irène Némirovsky avant ce film et son parcours est pour le moins surprenant, et mon ignorance devra pourtant composer à ce que j’ai appris d’elle… dans les grandes lignes piochées sur le Net (il faut bien commencer par quelque chose, et ça commence toujours par une vue grossière dans un ensemble forcément plus complexe).

La complexité d’Irène Némirovsky, donc, semblait résider dans le fait qu’étant d’origine juive, elle n’était pas la dernière à les critiquer. On le voit bien dans le film, on n’échappe pas à ce qu’on jugerait aujourd’hui grossier, nauséabond, voire carrément antisémite (certains dégainent vite à ce sujet). D’ailleurs, l’auteure reniera sa confession, ou ses origines, pour adopter la religion catholique et avancer dans sa « quête d’assimilation ». Une quête qui échouera finalement, se voyant refuser la nationalité française à la veille de la seconde guerre mondiale. Fréquentant les milieux culturels de droite, elle n’aura donc de cesse d’aller à contre-courant de cette image « du juif », n’hésitant pas elle-même à en faire une caricature dans ses écrits pour mieux s’en distinguer. Ce sera peine perdue ; toute la meilleure volonté du monde n’arrivera pas à détordre ce qui est intrinsèquement mauvais, et la folie nazie aura raison de son obstination… Ironie tragique et quête vaine à vouloir devenir ce que l’on souhaiterait être quand, en fait, on ne sera jamais que ce que les autres voudront bien faire de nous.

On peut comprendre qu’un tel parcours soit difficile à concevoir. Alors, on préfère oublier. Ainsi, l’écrivaine Irène Némirovsky semble avoir disparu du paysage culturel après-guerre, et ce n’est seulement que ces dernières années qu’on la redécouvre.

Duvivier en revanche fait partie des cinéastes qui compte, mais il faut bien avouer que ce premier film parlant est un peu oublié. L’avant-guerre au cinéma, ce n’est déjà pas bien brillant, on préfère se rappeler ce qui ne fâche pas : Renoir et Vigo. Dans une France où le sport national est la chasse à l’antisémite, au collabo, voir un film un peu tendancieux, écrit par « une auteure juive mais pas juive enfin j’me comprends », mieux vaut garder ce qui sent bon la France du Front Populaire.

Et puis, Duvivier, c’est bien gentil, mais il faut une tête d’affiche, un Gabin, un Jouvet ou un Michel Simon. Sans ça… Comment Harry Baur ? Eh bien oui, Harry Baur, quoi. Le Raimu du Jura, le Jean Valjean de Raymond Bernard… Évidemment, non, ce n’est pas pareil. Et pourtant. Même destin tragique ou presque. Lui n’était pas juif, mais la rumeur… C’est vrai quoi, avec un nom comme ça. Destin tragique et complexe, que fait l’histoire ? Elle préfère oublier. C’est vrai, avant-guerre, il n’y a eu que le Front Populaire, et pendant, il n’y a eu que des déportés (anonymes, c’est mieux), des résistants et des collabos. C’est curieux comme des destins personnels échappent à l’image qu’on se fait d’une époque, et comme la mémoire et l’histoire ont besoin de lignes et d’images claires pour imprégner nos consciences. Ça se fait toujours au détriment d’une réalité pleine de complexité, de détails contradictoires, de retournements ou d’incertitudes. Pourtant, il faut bien en garder quelque chose.

Honorons donc ce film et ses acteurs parce qu’ils le méritent. La première partie du film est un peu lente à se dessiner, déjà noire. Le film démarre vraiment quand on vient à découvrir les intentions et caractères des personnages de la famille de David Golder. Au premier coup d’œil, Golder n’avait rien d’un personnage sympathique. Mais en comparaison avec sa femme et sa fille, d’incroyables crapules pourries par l’argent, lui est un ange. C’est en tout cas ce qu’il se révèle être au fil de l’histoire. Se faisant de plus en plus victime, sa vie n’en finira plus d’être un désastre, sans cesse, poussé à la limite par les deux femmes de sa vie (on pourrait même supposer que non contente de flirter avec les contradictions et la détestation de soi, Irène Némirovsky poussait le bouchon encore plus loin jusqu’à se faire misogyne…). Le film est donc ainsi comme une longue expiration : Golder voyant sa fin venir décide de ne plus lutter en se rendant compte qu’il est seul au monde. Pour se libérer de ce vide existentiel, la mort lui paraît une issue logique et confortable. Mais, même résolu à cette idée, il lui sera impossible de trouver la paix… Qu’il est difficile d’être un homme.


David Golder 1931 Julien Duvivier | Les Films Marcel Vandal et Charles Delac

Daddy Nostalgie, Bertrand Tavernier (1990)

Daddy Nostalgie

Daddy NostalgieDaddy Nostalgie, Bertrand Tavernier (1990) Année : 1990

5/10   IMDb  iCM

Réalisation :Bertrand Tavernier

Avec :

Dirk Bogarde
Jane Birkin
Odette Laure

La seule chose passablement intéressante dans le film, c’est la voix de Tavernier à la narration. Je vais même finir par me demander si le bonhomme n’est pas cent fois meilleur orateur et raconteur d’histoires que cinéaste. Le reste est ennuyeux. On pourrait imaginer une forme de récit à la Ozu. D’une certaine manière, ça aurait pu être le cas. Reste que le charme, on l’a ou on ne l’a pas. Ozu a le sens du rythme, de l’espace, le génie pour suggérer l’indicible, et inexplicablement, ou pas, tous les personnages sont follement sympathiques. Le personnage de Jane Barkin, c’est Jane Barkin. Charmante, certes, mais pas suffisant pour en faire un personnage de fiction. Manque le petit quelque chose pour la chatouiller. Les gens charmants le sont surtout quand on met à l’épreuve leur caractère, même, et surtout, subrepticement. Bogarde pour un Britannique semble n’avoir aucun sens de l’humour, de second degré (tandis que sa femme est pour le coup profondément antipathique).

Quant à l’histoire, je ne vois pas bien où ça nous mène : Jane Birkin adore ses parents… Et ? Chez Ozu encore, le cinéaste prend toujours un événement comme prétexte à étirer ou à exposer son idée du vide, proposer une forme de tension si particulière. Action, réaction. Ou comme je l’appelais à une époque, action dramatique, puis action d’ambiance. Le goût, qui précède l’arrière-goût. Tavernier plante sa caméra, et on attend toujours que cette action, cet événement, s’enclenche. Et on ne voit jamais rien venir. Un peu comme aller au restaurant en se voyant promettre de fabuleux arrière-goûts sans n’avoir jamais rien à croquer. Ouvrez la bouche, dans l’arrière-pays en septembre, le mistral souffle fort.

Un dernier mot sur l’ami Bogarde qui est plutôt misérable en français. Allié pour l’occasion à une actrice sans doute plus à l’aise en improvisant, ces deux-là étaient comme obligés de ne jamais se rencontrer… La mère et l’infirmière sont bien pires.


Daddy Nostalgie Betrand Tavernier | Cléa Productions, Eurisma, Little Bear


Love Letters, William Dieterle (1945)

Ayn Rand, femme fountain

Le Poids du mensonge

Note : 2.5 sur 5.

Titre original : Love Letters

Année : 1945

Réalisation : William Dieterle

Avec : Jennifer Jones ⋅ Joseph Cotten ⋅ Ann Richards

Ça commençait pourtant gentiment. À défaut de pouvoir accrocher les sommets, je me disais qu’un petit 7 abrasé fera sans doute l’affaire. À classer dans les petits drames romantiques sympas…

Et puis… ça commence à déraper avec le trou de mémoire de la nana. C’est plus une crevasse, c’est un vrai gouffre moite, suffocant, de ceux dont on sait qu’on ne pourra plus jamais s’échapper. On cherche à se cramponner à quelque chose de crédible, mais y a plus un poil de raison aux fesses, et on se laisse glisser dans les profondeurs atterrantes du n’importe quoi. On se résigne, impassible, comme on se résigne face au réchauffement climatique. Le point de non-retour est atteint, et on garde les tétons rétractés d’ennui. Les glaces sirupeuses dégoulinent en torrents jusque dans la vallée perdue. On trempe dans la désolation mièvre, dans la cyprine masturbatoire. Et, on se sent bien démuni en scrutant les hauteurs d’où jaillissent encore ces grands geysers laiteux. Les derricks tendent leurs jarretelles d’acier et crachent leur soupe insatiable tandis qu’on en a plein les bottes. On sera trempés jusqu’aux couilles, et cela dans l’apathie la plus absolue, pendant encore au moins une heure sans rien pouvoir y faire.

Vient le temps du constat. L’assurance d’un beau et gras dégât des eaux. On note :

— Cause du sinistre : faux thriller à l’eau de rose, musique trempée dans le maniérisme, débordement en tous genres, et dénuement final grotesque de type twist and cry.

— Tiers : la miauleuse Jennifer Jones et l’imperméable Joseph Cotton.

— Nature des dommages subis : Le Portrait de Jennie (quelques éclaboussures).

Conclusions au doigt mouillé :

— L’arroseur arrose, mais ne plie pas.

— Ce n’est pas en mouillant qu’on fait couler les larmes.

— J’épands, donc j’essuie.

— Nul besoin de saucer les soupes de la maréchaussée, elles sont saucées, marrée saucée.

— Fountain, ne dis jamais plus Fountain.

— La Ayn ne te Rand pas plus fort.

— Quand Ayn mouille, Ayn Rand les hommes vils et les vits bas.

Bref, Dieterle, ainsi que son chef op’ (Lee Garmes), faisait le job, mais face à un tel scénario, difficile de relever le niveau. Tout ce petit monde se retrouvera, pour le meilleur, dans Le Portrait de Jennie.


Love Letters, William Dieterle 1945 Le Poids du mensonge | Hal Wallis Productions

 


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Le Bal de la famille Anjo (1947), Kôzaburô Yoshimura

Bal au centre

Le Bal de la famille Anjo

Note : 4 sur 5.

Titre original : Anjo-ke no butokai

Année : 1947

Réalisation : Kôzaburô Yoshimura

Scénario : Kaneto Shindô

Avec : Setsuko Hara, Yumeko Aizome, Osamu Takizawa, Masayuki Mori, Taiji Tonoyama

La mise en place laisse parfois un peu à désirer, mais les personnages sont formidables. Kaneto Shindo, pas encore cinéaste, assurait ici le scénario. On pourrait rêver de ce qu’aurait pu en faire l’auteur de L’Île nue et d’Onibaba à la place de Yoshimura…

Atmosphère « fin du monde » très théâtrale (confinement dans un lieu unique et pouvant aussi rappeler parfois Anton Tchekhov). Shindo construit quatre ou cinq fils dramatiques (des rapports conflictuels pour chacun des personnages), puis il croise tout ça pour voir ce que ça peut bien donner… Pas la peine d’attendre un dénouement : tout le film en est un, tout semble déjà s’être déjà joué. Apocalyptique donc. Un monde disparaît, et c’est sa mort lente et muette qu’on nous présente ici.

L’art du huis clos.

Et quel plaisir de retrouver des acteurs comme Masayuki Mori et Setsuko Hara qui participeront activement à l’amorce du nouvel élan que connaît le cinéma japonais après-guerre en compagnie de réalisateurs comme Ozu ou Naruse.

Seule la mise en scène de Yoshimura est parfois un peu faible. Quelques travellings ou des introductions de scènes inutiles, certains effets au goût douteux. Les costumes gâchent également un peu le spectacle (ça sent la restriction : sans patates, on se contente de quelques sacs). D’accord, la famille est censée être ruinée, mais il aurait été mieux de faire tout ça en habits traditionnels plutôt que de se retrouver avec quelques habits européens mal découpés…


Le Bal de la famille Anjo 1947, Kôzaburô Yoshimura, Anjo-ke no butokai | Shochiku Ofuna