Le Fils de famille, (Bonchi) Kon Ichikawa (1960)

Homme de paille et socquette en velours

Note : 3.5 sur 5.

Le Fils de famille

Titre original : Bonchi

Année : 1960

Réalisation : Kon Ichikawa

Avec : Raizô Ichikawa, Tamao Nakamura, Mitsuko Kusabue, Machiko Kyô, Ayako Wakao, Fubuki Koshiji

Chroniques des amours et des conquêtes “honnêtes” de l’héritier d’une famille de fabricants de tabi (socquettes blanches traditionnelles). L’histoire d’un homme bien donc, assez bon pour s’enticher de plusieurs femmes et de ne jamais chercher à échapper à ses responsabilités, assez bon pour ne jamais s’opposer aux désirs de sa mère et de sa grand-mère qui voudraient perpétuer la “règle” dans la famille, celle de voir les femmes contrôler tout dans la famille. Pour cela, elles rêvent que notre bonhomme leur ponde une héritière dont elles se chargeront alors plus tard de choisir un bon “mari”, à savoir encore et toujours un mari docile qui laisserait « l’héritière » se charger de décider de tout…

Si les enjeux de cette histoire sont assez compliqués à saisir dans un premier temps pour qui ne connaît pas les usages japonais, et s’il faut donc parfois s’accrocher pour comprendre les intentions de chacun, c’est au moins un sujet original, car il prend à revers tous les codes des films de ce genre tournés à l’époque dans lesquels ce sont toujours les hommes qui décident de tout quand les femmes doivent se contenter de subir sans broncher.

La réussite du film, au-delà du sujet, c’est le ton qu’adopte Kon Ichikawa. Pour cela, son homonyme (Raizô, que je traite assez souvent de mollasson) est parfait dans son rôle d’homme certes intéressé par les plaisirs de la chair, mais un “maître” bon, soucieux du devenir de ses maîtresses et de ses enfants, manquant passablement d’autorité. C’est qu’on flirte assez souvent avec la comédie, mais on ne rit pas franchement, c’est une sorte d’humour pince-sans-rire face à des situations cocasses. Il y a une sorte de subtilité et d’originalité, parfois imperceptible et difficile à saisir, qui fait le charme du film, et il faut reconnaître que le jeune Raizô donne parfaitement le ton, sans jamais céder à la facilité qu’aurait été de faire de son personnage un idiot complet. Mais la tonalité étrange du film, c’est peut-être aussi son principal défaut, parce qu’à force de suggérer, surtout pour un esprit occidental qui n’en comprendrait pas les subtilités, on risque de perdre le spectateur.

Une des clés pour mieux saisir les enjeux et les règles exposés dans le film réside sans doute dans son titre. Bonchi serait un peu le fils aîné incapable, le fils à papa, un héritier bon à rien. C’est presque aussi difficile à comprendre que le It girl. Les joies des films concepts… Un peu déroutant tout de même. Mais on peut s’amuser de voir ces rôles inversés, ses femmes se succéder dans la vie de notre héros, voire ses mères le prier de trouver une femme convenable capable de lui offrir une fille, et lui échouer lamentablement mais avec toujours autant d’élégance avec ces femmes. On s’amusera alors franchement à voir suite aux bombardements incendiant la maison familiale et les usines de l’entreprise toutes ces femmes, maîtresses, mère et grand-mère, venir une à une se réfugier auprès de leur “homme” dans l’unique entrepôt encore en état. Embarrassant ? Même pas. Après tant d’années, il est bon de faire connaissance.

Le contre-pied toujours.

La même année la Daiei produisait l’excellent film à sketchs Testaments de femme dans lequel (Kon) Ichikawa et Ayako Wakao avaient travaillé. L’actrice commençant à peine sa carrière de femme adulte. Plus amusant, l’année suivante, on retrouvera Ichikawa (Raizô) et Ayako Wakao, et toujours pour la Daiei, dans le négatif presque de ce film, et sous la direction de Masumura, dans L’homme qui ne vécut que pour aimer. Le titre est assez explicite : on est un peu dans le même cas de figure, la grande différence étant dans le respect que le personnage principal portera pour les femmes qu’il séduira ou tentera de séduire tout au long du récit…

La reconstitution est sympathique (le film court sur toute la première moitié du XXᵉ siècle), mais les couleurs sont cliniques et dignes des pires Sacha Vierny. 1960, le noir et blanc est parfois préférable.


Le Fils de famille, (Bonchi) Kon Ichikawa 1960 | Daiei


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L’Étranger à l’intérieur d’une femme, Mikio Naruse (1966)

L’Étau, le jeu du foulard

L’Étranger à l’intérieur d’une femme

Note : 4 sur 5.

Titre original : Onna no naka ni iru tanin

Aka : The Stranger Within a Woman

Année : 1966

Réalisation : Mikio Naruse

Avec : Keiju Kobayashi ⋅ Michiyo Aratama ⋅ Mitsuko Kusabue

Étrange année 66 pour Naruse. Après avoir dépeint la vengeance d’une mère dont l’enfant avait été tué par un chauffard dans Délit de fuite, voilà qu’il continue à creuser le thème de la culpabilité, avec un même type de faits divers morbide, mais avec l’angle opposé. Non plus celui de la victime mais du “fautif”. Peut-être une volonté du studio pour qui les petits drames de la vie quotidienne ne font plus assez recette.

Quoi qu’il en soit, ce n’est pas si mal que ça. Il faut oublier que c’est un film de Naruse. Quoique. Pendant toute sa carrière, il s’est attaché à montrer des hommes lâches, souvent coupables de leur frivolité, et jamais ou rarement ils n’ont montré une once de culpabilité ou de remords. Y revenir ici pour son avant-dernier film, c’est peut-être une volonté pour lui de clôturer cette thématique…

Par certains aspects, le film rappelle Le Fils du pendu (Frank Borzage, 1948). Un homme qui se rend coupable d’un crime, qui commence à fuir ses responsabilités, avant de se rendre, rongé par la culpabilité. On retrouve les mêmes circonstances atténuantes. Le spectateur aurait un peu de mal à adhérer à un personnage, coupable d’un crime odieux et fuyant ses responsabilités. Naruse montre la différence peu évidente entre l’acte, quoi qu’il arrive d’un assassin, et celui plus incertain d’un homme qui tient dans sa main une bombe qu’il peut décider à tout moment de faire exploser.

L’Étranger à l’intérieur d’une femme, Mikio Naruse 1966 Onna no naka ni iru tanin, The Stranger Within a Woman | Toho Company

L’utilisation du noir et blanc semble évidente, et Naruse l’emploie à merveille. Peut-être aurait-il dû tenter des films noirs, il avait le ton pour ça. La Bête blanche, d’ailleurs, n’en était déjà pas si éloigné. Naruse a un sens du mélo, qui tend non pas vers l’excès, mais au contraire vers la retenue, le respect, la dignité. Pas d’éclats de voix, pas de personnages antipathiques, jamais de colères froides. C’est ce qui est reposant dans son cinéma. On retrouve la même teinte, pesante, dans Flag in the Mist, tourné l’année précédente par Yamada (avec ce même thème de la culpabilité en fil conducteur).

Le jeu de mise en place des acteurs, que d’aucuns jugeraient théâtral, est comme souvent parfait chez Naruse. On oublie de nos jours combien le placement des corps par rapport à un autre, d’une posture, d’un simple mouvement de tête, peut être bien plus expressif que des intonations ou des éclats de voix.

Le film ronronne pourtant un peu. Répétitif. Pas vraiment une question de rythme, parce que les séquences s’enchaînent rapidement malgré la pesanteur des scènes. Plutôt un léger surplace dans le récit. Un problème récurrent dans les drames psychologiques. Ça semble toujours un peu emprunté, explicatif, prévisible… En réalité, ça aurait été insupportable avec une autre atmosphère et d’autres acteurs. Mais Naruse s’y prend bien pour garder le ton adéquat, et les acteurs (des habitués) sont excellents. Comment en vouloir à deux acteurs qui n’ont probablement dans leur carrière jamais joué des personnages antipathiques, souvent utilisés dans des seconds rôles, des personnages “aidants”, que sont Keiju Kobayashi (abonné aux frères) et Michiyo Aratama (abonnée elle aux femmes aimantes et serviables — qui justement dans Flag in the Mist tenait un tout autre rôle, tout en gardant sa dignité, sa retenue, de femme du monde).

Un bon film d’atmosphère. Pas du tout un film “policier” avec un jeu de chat et de souris pour lui échapper comme on pouvait le craindre au début. Plus un drame psychologique, tout en retenue.



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Chronique de mon vagabondage, Mikio Naruse (1962)

Chronique de mon vagabondage

Hôrô-ki Année : 1962

Réalisation :

Mikio Naruse

Avec :

Hideko Takamine ⋅ Akira Takarada ⋅ Daisuke Katô

8/10  IMDb

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Mikio Naruse rend hommage à l’écrivaine à succès Fumiko Hayashi dont une grande partie de ses films d’après-guerre est tirée (Nuages flottants, Le Repas, L’Éclair, Épouse, Chrysanthèmes tardifs).

C’est donc ici à la fois la mise en image de l’autobiographie de Fumiko Hayashi et son adaptation puisqu’étrangement le premier grand succès de l’écrivaine avait été le récit de sa vie jusqu’à cette période, et non des histoires qui seront adaptées au cinéma (toute la fin tragique de sa vie n’apparaît bien sûr pas dans ce premier roman, et c’est donc Naruse qui se charge de la suite, aidé de ses scénaristes habituels).

La boucle est bouclée : Naruse fait un de ses derniers films ici avec son actrice fétiche, Hideko Takamine, en évoquant la vie de celle qui était décédée l’année même où il réalisait Le Repas.


Chronique de mon vagabondage, Mikio Naruse 1962 | Takarazuka Eiga Company Ltd


Tourments, Mikio Naruse (1964) Midareru

Une femme indomptable

Tourments

Une femme dans la tourmante

Note : 4.5 sur 5.

Titre original : Midareru

Année : 1964

Réalisation : Mikio Naruse

Avec : Hideko Takamine, Yûzô Kayama, Mitsuko Kusabue

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Mélo me voilà. D’habitude, le mélo vient chez Naruse surtout vers la fin, après une description de mœurs. Pour une fois ici, dans Tourments (aka Une femme dans la tourmente), l’introduction ne dure que quelques minutes.

Une veuve vit seule avec le jeune frère de son mari mort durant la guerre (et leur mère). Une dizaine d’années d’écart seulement les sépare, lui en a 25. Elle tient le magasin familial, et les choses se gâtent quand les sœurs mariées veulent construire un supermarché à la place de l’épicerie ; ça obligerait la veuve à partir. Elles voudraient donc la pousser à se remarier. Seulement, elle ne veut pas et ne sait pas que les sœurs de son mari veulent la chasser alors qu’elle tient seule le magasin. Quand le jeune frère prend connaissance de tout ça, il avoue son amour à celle qui l’a pratiquement élevé et explique ainsi qu’il reste depuis ce temps auprès d’elle. La veuve, cependant, bien qu’émue de cette révélation, refuse son amour et pense à ce qu’on pourrait dire d’eux. Elle le prie donc de ne rien dire. Le jeune homme, alors peu sérieux, décide de travailler avec elle au magasin. Elle décide de partir retourner dans son village en prétextant qu’elle a trouvé un prétendant et donc qu’ils pourront faire selon leurs projets. Mais le frère a compris qu’il n’y avait pas de prétendant et la retrouve dans le train qui la ramène dans le village de son enfance. Alors que leur complicité et sans doute leur amour ne cessent de grandir, la veuve, sans explication apparente, se met à pleurer en regardant le frère de son mari dormir. Ils descendent du train, prennent une chambre dans une auberge, et alors qu’on croit, tout comme le frère, que la veuve accepte enfin son amour en se moquant des convenances et du qu’en-dira-t-on, elle lui demande de repartir le lendemain pour la ville. Comme après chaque dispute, le frère va se saouler à un bar. Le lendemain, une civière est portée en face de l’auberge, la veuve le reconnaît, lui court après… Elle apprend qu’il est tombé dans un ravin…

Tourments, Mikio Naruse (1964) Midareru | Toho Company

C’est court et simple, et c’est souvent une qualité, mais peut-être manque-t-il, cette fois, ce petit truc en plus qui fait la pâte de Naruse habituellement : une description d’une certaine société japonaise après la guerre. Le contexte est là. Les rapports entre personnages sont moins complexes et assez prévisibles. Le dilemme est connu finalement assez tôt dans le récit, et le nombre de péripéties reste assez maigre (en soi ce n’est pas un défaut mais ça accentue une impression de vide laissée par la faible densité de l’ensemble). Cela permet au moins de développer la mise en scène et de mettre en valeur le jeu d’Hideko Takamine. Mais les bons films d’acteurs ne font pas forcément les bons films pour les spectateurs : c’est l’histoire qui doit être au centre de l’attention, pas les acteurs.

Toutefois, si on prend le film tel quel, sans repenser aux autres films de Naruse, on aurait peut-être une autre impression. Et la simplicité qui se dégage du film serait peut-être la principale qualité du film. Dans la précédente décennie, Naruse faisait surtout des études sociales, certes avec beaucoup de sentiments, mais ils n’étaient jamais réellement les moteurs de l’action, le centre d’intérêt principal et unique du récit ; et puis dans un ou deux films comme Une histoire de femme ou Nuages flottants, il a dévié plus franchement vers le mélo, alors que la force de ses films était justement de mettre des émotions, du cœur, dans des histoires, certes parfois tragiques, mais le plus souvent, sociales, familiales. Là, la famille est bien présente, mais c’est surtout une histoire d’amour tragique et impossible. On a au moins ce resserrement propre aux films précédents, autour des personnages principaux, mais on passe un peu vite au duo principal. Un très beau film toutefois.

Le film est à voir pour le traitement psychologique du personnage principal. On ne sait jamais quels sont les sentiments de cette femme encore dévouée et fidèle à son mari dix-huit ans après sa mort. Elle ne cesse de fuir, de fondre en sanglots quand le frère de son mari lui dit qu’il l’aime. Elle ne veut pas l’entendre, comme si elle avait peur de ce que cette révélation pouvait éveiller en elle (d’ailleurs ça, elle le dira plus tard, mais toujours pudiquement : « Tes mots m’ont rappelé que j’étais aussi une femme »). Jamais, elle, ne dira qu’elle l’aime (ou pas) quand lui n’aura jamais cessé de lui dire, et quand on sent toute la frustration en elle, on voudrait qu’elle parle enfin pour exprimer ce qu’elle ressent — ce qu’elle ne fera jamais.



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