Les Mains sales, Fernand Rivers, Simone Berriau (1951)

Les Mains sales

Les Mains sales

Année : 1951

Vu le : 2 janvier 2020

7,5/10 IMDb

Réalisation :

Fernand Rivers, Simone Berriau


MyMovies: A-C+

Avec :

Pierre Brasseur, Daniel Gélin, Claude Nollier

C’est parfois dans des petits films qu’on y trouve les meilleures performances d’acteurs. Pierre Brasseur en chef communiste de la résistance d’un pays fictif contre l’Allemagne nazie, à la fois humain et machiavélique, est royal (camarade).

Petit film, grands interprètes, je ne vois pas comment il pourrait en être autrement en adaptant cette pièce de Jean-Paul Sartre. Si elle offre d’excellents dialogues et un discours philosophico-politique particulièrement brillant (car attaché à éclairer toutes sortes de zones floues impossibles à rendre cohérentes, politiquement parlant, entre elles), elle n’offre pas en revanche un matériel idéal pour le cinéma. Je ne sais d’ailleurs déjà pas si ça se prête au théâtre.

Ce n’est pas tant que ça manque d’action ou qu’on se sente enfermés dans divers huis clos successifs cachant mal leur origine théâtrale, c’est que Sartre lui-même ne semble pas avoir fait beaucoup d’efforts pour rendre son texte beaucoup moins littéraire, voire théorique. C’est trop brillant pour être crédible. Venant d’un personnage, encore, on peut supposer un génie ou un homme au verbe facile, mais quand les deux personnages principaux se lancent de belles phrases comme dans les livres, c’est déjà moins crédible. Au théâtre, admettons, mais au cinéma, non.

Paradoxalement, pour rendre tout cela plus cinématographique, on gagnerait à jouer sur le minimalisme des décors, des espaces et des situations, à forcer une intensité concentrée autour des trois unités chères au théâtre classique. Les films parvenant à tenir une telle intensité (à monter crescendo vers le dénouement) sur deux heures, en jouant de ces restrictions, existent. Il n’est pas toujours judicieux de chercher à « aérer » des pièces afin de les adapter pour le cinéma, surtout quand elles ne s’y prêtent pas, et qu’on aura du mal à se passer de ce qui en fait la qualité première : l’intelligence du texte.

L’intelligence est rarement la meilleure alliée du cinéma, où c’est l’action, le mouvement qui prime. Et quand ça marche, c’est justement quand on ne dénature pas ainsi un texte sous prétexte qu’il faudrait le rendre plus vivant, plus cinématographique. L’intelligence de certaines répliques deviennent des lourdeurs ; l’écart entre ce qui est littéraire et ce qui tend à ne plus l’être se creusant, on détruit peu à peu la cohérence d’ensemble du film.

À cause du rythme étrange du film, il faut longtemps avant qu’on puisse accéder aux interrogations et aux doutes du personnage joué par Daniel Gélin, chargé d’assassiner un homme qui questionne ses certitudes politiques (il est comme hamletisé le « Raskolnikov », à ne plus savoir quel saint communiste se vouer). Face à la naïveté politique, révolutionnaire, et peut-être idéologique, de Gélin, on retrouve Pierre Brasseur donc, en homme bon dans ses rapports aux autres, plaçant les hommes au-dessus des principes politiques, mais qui pour arriver à son but (l’accès au pouvoir des siens) sait se montrer calculateur et machiavélique avec ses ennemis, ses alliés, et parfois avec les deux en même temps (communiste, tendance « tous les moyens sont bons »).

C’est bien ce qui est intéressant dans la pièce de Sartre. Rien n’est établi, et la politique, même (ou surtout) en temps de guerre, est une partie de jeu d’échec géant dans laquelle les idéaux ne valent pas grand-chose face à la nécessité de prévoir les coups de ses adversaires et les siens à l’avance dans le but unique de gagner la bataille du pouvoir… D’un cynisme (ou d’un réalisme) redoutable. Et bien sûr, pour rendre la question philosophico-politique plus facile à avaler, Sartre avait ajouté de l’eau de rose à son vin. Ce qui est fait habilement, puisqu’une autre interrogation peut alors se faire : maquiller un crime de la jalousie par un assassinat politique n’est-ce pas encore de la politique ?

Le Grand Attentat, Anthony Mann (1951)

The Tall Target

The Tall TargetAnnée : 1951

7/10 IMDb

Vu le : 19 octobre 2019

Réalisation :

Anthony Mann


Avec :

Dick Powell, Paula Raymond, Adolphe Menjou

Un joli polar méconnu de Mann à ranger dans les films à suspense se déroulant dans un train avec un coupable à dénicher parmi les passagers et… une sorte de bombe à désamorcer ou de course contre la montre (déjouer en fait l’assassinat de Lincoln lors de son investiture annoncée à Baltimore).

On est entre Speed et Le Crime de l’Orient-Express avec une touche de The Narrow Margin. C’est parfois un peu naïf dans sa morale (il faut sauver Lincoln parce que c’est vraiment un type bien, du genre à vous tenir la porte, si, si), des rebondissements que même moi je les vois signalés à des kilomètres par le chef de gare.

Le seul hic du film vient du manque de charisme évident de l’ancien benêt des comédies musicales, Dick Powell, tenant ici le rôle principal. Un freluquet pour jouer un dur, rusé et sage. On sent qu’il a appris sa leçon, il copie comme il faut les petits gestes des meilleurs acteurs qui en imposent, mais dès qu’il prend un air sérieux, investi, pénétré, autrement dit tout le temps, on sent qu’il force sa nature et on rêve de voir un vrai acteur qui en impose, naturellement, à sa place.

Un qui n’a pas à forcer sa nature, c’est Adolphe Menjou, qui trouve ici un rôle de salaud conspirateur à la hauteur de sa jolie carrière de fasciste : il est parfait. (Comme quoi, c’est pas toujours les types biens qui ont le plus de talent.) (Sinon Lincoln en aurait été un, d’acteur, et il n’aurait pas été assassiné par un autre… acteur.)

Si l’on mariait papa, Frank Capra (1951)

Here Comes the Groom

Année : 1951

Réalisation :

Frank Capra

9/10 lien imdb 6,4 lien iCM
Listes :

— TOP FILMS

Limguela top films

L’obscurité de Lim

MyMovies: A-C+

Lim’s favorite comedies

Lim’s favorite musicals

 

Avec :

Bing Crosby
Jane Wyman
Alexis Smith
Franchot Tone
James Barton
Vu le : 19 févrie 2017

Plus une screwball comedy qu’une véritable comédie musicale (Robert Riskin — NewYork-Miami, Vous ne l’emporterez pas avec vous — est de la partie). Ç’a peut-être quinze ans de retard (y compris sur l’âge des acteurs), mais ç’a le bon goût de rester en noir et blanc, et quel bonheur… À croire que Gene Kelly a piqué toutes les expressions de Bing Crosby et que Jane Wyman n’a pas eu la carrière (comique) qu’elle méritait, plus abonnée par la suite aux mélodrames sirupeux. Le moindre second rôle est un régal. Pas l’ombre d’un personnage antipathique. Et un bel exploit, trouver un gosse de dix ans parfaitement bilingue et être capable de nous décrocher à chaque fois un sourire… Le sourire d’ailleurs, il ne nous quitte pas tout au long du film.

His Kind of Woman (1951)

L’Opération diabolique

Fini de rireHis Kind of WomanAnnée : 1951

IMDb link 7,1 icheckmovies.com
Noir, noir, noir…

MyMovies: A-C+

Réalisateur :John Farrow, Richard Fleischer (non crédité)

8/10

Vu le : 27 avril 2016

Avec  :
Robert Mitchum,
Charles McGraw,
Jane Russell,
Raymond Burr,
Vincent Price

Film noir plutôt baroque mais agréable. Un joueur professionnel se voit proposer un travail un peu particulier au Mexique, participer en aveugle à une sorte de jeu de télé réalité où les participants sont réunis dans un hôtel sans en connaître encore les règles. Ce que ne sait pas notre joueur, c’est qu’il va être le « dindon de la face » et qu’il sera sauvé de cette horreur par le plus improbable des personnages.

L’idée de départ est formidable. Elle permet de réunir les protagonistes dans un même lieu pour en faire un quasi huis clos pendant un bon moment, et ainsi de les développer, alors que l’intrigue, et le dévoilement des raisons de la présence du personnage principal dans ce petit nid perdu loin de tout, sont divulgués au compte-gouttes. Le récit avance en montage alterné, et surtout à la fin, ça participe à donner au film un rythme soutenu et un contraste plutôt rare dans les films noirs (quand on alterne, on le fait plutôt entre le personnage principal et ses opposants, ici Vincent Price s’en mêle). Quand l’action s’emballe et que la menace prend forme, on sort du film noir pour… quelque chose d’indéfinissable, sans grande unité, mais ce n’est pas si gênant. On casse le huis clos, on fait intervenir le western noir, le crime film brutal à la limite du documentaire (passage sur le yacht) et même… le grotesque, le parodique, on ne sait pas trop, mais on y prend goût.

Si la mise en scène laisse parfois un peu à désirer, le design (avant que Price fasse intervenir son légendaire bon goût et qu’on se perde au large) et surtout les dialogues, sont savoureux. Il y en aurait assez pour écrire un bouquin entier. Et dans tous les styles. De l’habituel répartie “aphorique” (« Je suis joueur professionnel. » « Qui ne l’est pas ? ») au vaudeville sur la soupe (Vincent Price enferme Jane Russell dans son armoire à jouets devant les yeux de sa femme aimante qui lance alors : « Je refuse catégoriquement de partager mon bungalow avec une autre femme ! »).

Tous les acteurs sont formidables. Un film qui dispose à son générique de Raymond Burr et Charles McGraw peut difficilement être mauvais… Sur la fin, Price vole même presque la vedette à Mitchum (du fait donc pas mal aux montages alternés), alors que le voir précédemment rouler des yeux comme à son habitude et tâter le cul d’un poulet déplumé, c’était pas gagné. C’est ce qui rend le film plutôt sympathique d’ailleurs : l’idiot du village qui décroche la timbale. Priceless.

Menaces dans la nuit, John Berry (1951)

La nuit, tous les moutons sont noirs

He Ran All the WayHe Ran All the WayAnnée : 1951

Vu le : 29 avril 2015

8/10 iCM TVK IMDb

 

Réalisation :

John Berry


Avec :

John Garfield, Shelley Winters, Wallace Ford


Listes :

L’obscurité de Lim

MyMovies: A-C+

Noir, noir, noir…

John Berry était l’auteur de l’excellent From This Day Forward (pour lequel Hugo Butler était déjà scénariste) avec Joan Fontaine, et ce Menaces dans la nuit sera son dernier film aux États-Unis avant d’être blacklisté. En effet, l’année précédente, il prend le parti de défendre dans un court documentaire les « dix de Hollywood » et sera forcé de s’exiler en France où il n’aura pas le même succès que Losey ou Dassin. Il fait ici appel d’ailleurs à Dalton Trumbo pour le scénario, non cité au générique. Une bien triste histoire et du talent gâché. C’est également le dernier film de John Garfield qui mourra l’année suivante à seulement trente-neuf ans.

Le film est pourtant une petite merveille. Un film noir qui tourne déjà par son réalisme au thriller psychologique. On y tourne dans les rues de Los Angeles pour les scènes d’extérieurs et la ville y apparaît bien plus inquiétante et impersonnelle, depuis son centre-ville, que dans certaines grandes productions d’alors où on y décrivait plutôt les banlieues huppées. Un film noir qui s’émancipe légèrement des codes de la mythologie « noire » établis dans les années 40 et qui retrouve un peu de la violence brute et malsaine des films de gangsters du précode. Crasseux et crapuleux. Avec une distinction de taille qui change tout et permet de rester encore dans les clous : la dimension psychologique et solitaire du personnage interprété par Garfield. Fini la complaisance envers ces faux héros que sont les gangsters. Non seulement Nick Robey est une petite crapule de rien du tout, mais surtout il représente une face probablement bien plus crédible et conforme à la réalité : il est con comme un citron pressé. Sa mère le dit bien d’ailleurs, il n’a pas d’ami sinon son complice qui décide lui-même des coups à faire et qui le laissera choir après dix minutes de film. Il n’a pas d’autre famille que cette mère qui le laissera elle aussi tomber à la première occasion. Il est rien, il n’a rien. Stupide (son QI frôle les mottes de terre dans un terrain vague de Los Angeles), mais également parano et trouillard. Ce sont bien ces faiblesses psychologiques qui le mènera à chaque fois un peu plus vers le fond. Pour le rattacher à une chance de survie, il faut donc lui trouver une sorte d’équivalent et lui faire miroiter ce dont les pauvres types dans son genre ont cessé d’espérer : l’amour…

L’histoire est d’une grande simplicité, c’est même logique et efficace. Une fois que le truand cherche à fuir et voit des flics partout, c’est là qu’il doit trouver sa muse. Y aura Bonnie and Clyde pour renouer totalement avec l’idéalisation des petites crapules, ici, c’est beau et crédible comme deux cloches carillonnant à l’unisson. Stanley Kubrick se servira d’elle plus tard dans Lolita, et c’est vrai que Shelley Winters joue les gourdes comme personne. Il faut du génie pour jouer les idiots tout en nuance et en sensibilité. Et la première rencontre donne le ton : Peg et Nick se rencontrent, se percutent même, dans la piscine publique. Peg barbote et Nick le futé ne trouve rien de mieux de se servir d’elle comme d’un bouclier et l’aider à échapper à ses ennemis invisibles. Dans un Hitchcock, on a en général affaire à un faux coupable en fuite cherchant par tous les moyens à s’innocenter. Ici, la trajectoire est inverse. Pour les morceaux de bravoure, il faudra repasser. Non seulement Nick est coupable de tout ce qu’on pourrait lui reprocher, mais il a l’art en plus de se rendre encore plus coupable en ne cessant d’aggraver son cas. On le verra là encore plus tard dans les années 70, une bonne prise d’otages, c’est toujours l’occasion de multiplier les grandes scènes où tout le monde a la classe et fait montre d’une répartie et d’un courage sans égal. Nick, lui, non seulement prend en otage cette pauvre idiote quand il aurait mieux fait de quitter la ville (chez Hitchcock, on se demande de la même manière pourquoi les personnages ne vont jamais tout simplement chez les flics), mais en plus il s’entiche d’elle, fait participer toute la famille, et bien sûr, entame une prise d’otages des plus pitoyables qui aurait pu donner quand on y songe des idées à la comédie italienne (il y a une apparentée avec le Alberto Sordi d’Une vie difficile[1]…). Tout ça le rend paradoxalement sympathique, et c’est bien pourquoi, code oblige, il ne pourra pas en réchapper…

La fin autour d’une porte vitrée (sorte de Scarface du pauvre qui aura très certainement inspiré Luc Besson pour sa scène des boules billard dans le Cinquième Élément, oui, oui) et d’une voiture jaune, symbole de la vaine et tardive sagacité de Nick, est tout à fait admirable (manquerait plus que quelques notes de Bernard Hermann au saxo et un travelling arrière tout en souplesse et on s’y croirait).


[1] Une vie difficile

La Belle du Montana, Allan Dwan (1951)

D.D. la gâchette

Belle Le Grand La Belle du Montana, Allan Dwan (1951) Belle Le GrandAnnée : 1951

Vu le : 6 avril 2015

Note : 6/10

Liens :

lien imdb 6,3 lien iCM TVK

 

Réalisation :

Allan Dwan

Avec :

Vera Ralston
John Carroll
William Ching

Comme d’hab’ chez Dwan, la distribution est solide et homogène, mais pour donner du piquant à une histoire sans grand intérêt, il aurait fallu des stars. Vera Ralston a une beauté plutôt quelconque et le scénario ne lui donne pas suffisamment l’opportunité de nous attacher à son personnage. John Carroll imite à merveille toute la gamme d’expressions de Clark Gable, mais pour lui aussi, manque dans l’histoire quelques moments de bravoure qui nous auraient permis de nous identifier un peu plus à lui.

C’est pro, solide, mais sans grand génie. Un peu trop vite expédié à l’image des deux ellipses d’introduction faisant digérer en un clin d’œil une première fois cinq années de pénitencier et une seconde à travers un montage-séquence* autour des tables de jeu grâce auxquelles Belle compte s’enrichir, et où on voit défiler à nouveau une dizaine d’années sans le moindre heurt. Difficile d’accepter autant de facilités et de raccourcis. La concision, c’est bien, mais il ne faut pas s’en servir comme prétexte pour éviter les écueils et les invraisemblances d’une histoire. Avec un peu plus de subtilité, en prenant une ou deux minutes supplémentaires, en nourrissant le montage-séquence de quelques plans pour évoquer les difficultés de Belle à faire son fric à la table du hasard, et surtout en montrant en parallèle l’enjeu pour elle, l’éducation de sa sœur, ça aurait moins semblé être une facilité ou un raccourci bien pratique pour arriver au plus vite au temps de l’action principale.

Sans compter les astuces plutôt lourdes et répétitives pour introduire les personnages. Le coup du télégramme : « Monsieur le rôle principal ! je cherche le rôle principal… Ah, dois-je répéter votre nom pour être sûr que tout le monde a compris ? Oh merci pour les 20 $, monsieur le rôle principal, le public saura que vous êtes généreux ! » Ce qui est immédiatement suivi par l’autre rôle principal (Belle) interrogeant un type pour savoir qui est ce généreux bonhomme : « Tiens, c’est pas commun ça, un homme généreux dans l’Ouest ! je parie que dès que j’en aurais appris un peu plus sur lui j’en tomberai amoureuse ! Gagné ! Je gagne toujours, ça devient lassant ! » Partez pas, c’est pas fini. Belle monte les escaliers, pose son cul sur un fauteuil, là deux bourgeoises la voient arriver, l’une demande à l’autre qui c’est, et elle se fait spoiler tout le film, le plus intéressant, justement celui qu’on n’a pas vu. Et tout ça en moins de temps qu’il en faut pour me lire (1m40 montre en main). Avec tous ces raccourcis, on se demande si à la fin du film on arrivera au moins en 1950. Même pas. Alors si en plus le film n’est pas drôle…

Pour son immense talent de synthèse, D.D. Beauchamp (le scénariste, pas le sélectionneur de l’équipe de France de handball) aurait pu écrire les chroniques nécrologiques dans Variety mais au lieu de ça, il a remis les couverts avec Dwan, toujours autour de la table de jeu, mais cette fois pour un bien meilleur film, Le mariage est pour demain. Il est malheureusement aussi responsable du pâle et tout aussi expéditif L’Homme qui n’a pas d’étoile[1].


[1] L’Homme qui n’a pas d’étoile

*article connexe : l’art du montage-séquence

Aisai monogatari, Kaneto Shindô (1951)

Le Bal de la famille Shindô

7/10

Lien iCM Story of a Beloved Wife (1951) on IMDb 6,8/10 TVK

Vu le 30 octobre 2014

Story of a Beloved Wife

Aisai monogatari Story of a Beloved Wife Shindo

Année : 1951

Réalisateur Kaneto Shindô
Avec Nobuko Otowa, Jûkichi Uno, Ichirô Sugai

 

Après des années compliquées en tant que scénariste pendant la guerre où il travaille peu, Kaneto Shindô rencontre Mizoguchi. Il lui propose un scénario mais le cinéaste lui répond qu’il doute qu’il arrive à quoi que ce soit après l’avoir lu. Kaneto Shindô vit alors avec une femme qui l’a rejoint sans qu’un mariage puisse être envisageable, car son père, compte tenu de sa situation difficile, refuse de leur donner son accord. C’est cette histoire que Kaneto Shindô évoque dans ce premier film qui est un hommage à cette femme ayant tout quitté pour lui et lui ayant donné la force de persévérer dans l’écriture.

Shindô change le nom de Mizoguchi dans le film par Sakaguchi et montre sa femme aller à sa rencontre pour laisser une chance à son mari de faire ses preuves : une année sans salaire, durant lesquelles il étudiera les grands classiques et des scénarios. Kaneto Shindô se met au travail et décrit sa vie compliquée durant ces années de guerre sans un sou en poche, mais toujours avec sa femme à ses côtés pour l’encourager. Au bout d’un an, le scénariste revient vers Mizoguchi, celui-ci y voit du progrès mais reste toujours aussi intransigeant et lui demande sans cesse de retravailler ses scripts. C’est à ce moment que la femme de Kaneto Shindô tombe malade et que ça tourne sérieusement au mélo. Mais le cinéaste l’explique dans une introduction, s’excusant d’abord d’être un scénariste médiocre (on rit quand on connaît la suite ; il ment même en disant qu’il n’a pas encore écrit de grands films alors que quatre ans auparavant il avait écrit The Ball at the Anjo House[1]) mais que ce film est dédié à cette femme dont les paroles raisonnent toujours dans sa tête dès qu’il commence à douter de lui.

Cette histoire n’a rien de bien captivant, mais elle est réelle et honnête. Surtout, elle montre comment un homme persiste à poursuivre dans ses convictions pour l’amour d’une femme aimée et disparue. Ça peut paraître gnangnan à première vue, mais ça reste émouvant et plutôt significatif quand on connaît la réussite (169 scénarios, 45 réalisations) d’un des véritables et rares cinéastes-auteurs.

On y voit surtout dès ce premier film que Shindô fera toujours appel aux mêmes acteurs. Les mêmes ayant travaillé avec Mizoguchi, Naruse ou Kinoshita. Par exemple, celui qui joue son rôle ici est Jûkichi Uno, qui avait commencé sa carrière après-guerre avec Kôzaburô Yoshimura (le réalisateur du Bal de la maison Anjo), et déjà sur un scénario de Shindô. Taiji Tonoyama (le mari dans LÎle nue) joue ici un personnage secondaire comme il l’avait déjà fait chez Ozu, Kurosawa ou Tonoyama. Le plus étonnant, c’est d’y trouver Nobuko Otowa jouant le rôle de sa première femme. Ayant commencé avec Kinoshita, elle enchaîne tout de suite avec Mizoguchi dans un de ses chefs-d’œuvre, Madame Oyû. Elle accepte de tourner ce premier film sans le sou (tout le contraire des fastes mizoguchiens) pour interpréter la première femme Shindô et pour ne plus le quitter jouant pratiquement par la suite dans tous ses films. Après le décès de cette première femme pendant la guerre, Shindô s’était finalement marié en acceptant un mariage arrangé. Et ils seront donc amants plus de vingt ans avant de se marier après le décès de cette seconde femme… Tarkovski inventera plus tard l’actrice jouant à la fois le rôle de la femme et de la mère, Shindô invente ici la future femme jouant le rôle de l’ancienne décédée…