Auto-évaluation des commentaires en fonction du temps de travail, de la longueur, de l’intérêt personnel, des éléments soulevés ou analysés. Ici, les simples notes ou les vieux commentaires.
Petit mélodrame sur la descente en enfer d’une petite femme de campagne partie en ville jouer les nounous domestiques à un couple de bourgeois alors que son mari et ses deux enfants restent aux champs.
Le film vaut surtout pour la présence hypnotique d’Anna Stern (La Jeune Fille au carton à chapeau, ou le moins prestigieux Nana). C’est l’époque où les Soviétiques aiment les gros plans statiques. Et des gros plans des yeux d’Anna, ça vaut de l’or.
Le reste tient la route. Dans un genre éprouvé. Surtout qu’on a la critique un peu facile contre la bourgeoisie, on se demande bien pourquoi. (À noter aussi l’omniprésent Vladimir Fogel, acteur au choix, lunaire ou antipathique, de tous les “grands” films à l’époque, à la physionomie sous-alimentée, et qui disparaîtra un peu tôt des écrans.)
Sacrée direction d’acteurs. Sans rire, on se croirait dans Histoires naturelles, toute la première partie quasiment documentaire sur la vie des animaux dans la forêt est formidable. Un petit côté Bambi. Les clairs-obscurs rappellent par moments les lumières de Rashomon, ainsi que le format 4/3 et la profondeur de champ poussée à l’extrême (dans la composition du plan, on n’est alors pas loin parfois des fameux tableaux de LaNuit du chasseur, mais en plus naturaliste puisque les vues n’ont rien de fabriquées).
Aucun souvenir si le film est fidèle au roman de Jack London, et peu importe finalement. L’histoire est simple comme bonjour, et d’une efficacité redoutable. Peu de dialogues (heureusement, car les sous-titres une fois encore sont en grève à la Cinémathèque), et un jeu de regards surtout entre l’homme et la bête. Pardon, son plus fidèle partenaire, le chien(-loup). Qu’y a-t-il de plus simple et de plus efficace qu’un bon champ contrechamp ?
Les personnages sont toujours aussi antipathiques chez Claire Denis (des types qui draguent à tout-va et des nanas qui baisent les premiers venus la veille de s’installer avec son homme : désolé, je n’aime pas les cons qui ont besoin de baiser pour se prouver qu’ils existent), mais l’exercice de style est parfaitement réussi : poétique, contemplatif. Ça devient moins supportable dès que Vincent Lindon se pointe et que le tout tourne à la vulgarité.
Même Grégoire Colin est formidable : il file un râteau à Valérie Lemercier, et au revoir. Deux heures de présence sur le tournage, cinq secondes à l’écran, et Grégoire fait ses heures pour le chômage des intermittents, meilleur rôle ever (moins on voit Grégoire, meilleur il est).
C’est tout de même mieux quand Claire Denis filme des femmes. Ses personnages masculins sont des verges dures et moisies, c’est difficile à avaler (…, c’est vendredi soir pour tout le monde).
Ah, Henri Jeanson…, tout ce qu’aiment les Cahiers du cinéma.
Du rehearsal movie à la française avec de vieux décors (superbe Porte Saint-Martin et tout le quartier des Grands Boulevards montré comme un petit village), des dialogues merveilleux qui font bien faux et théâtraux, de la postsynchronisation chaotique, des acteurs merveilleux qui jouent comme si la guerre de Troie n’avait jamais eu lieu, une vieille langue argotique et un accent aujourd’hui perdu. Ça s’essouffle vers la fin, sinon c’était un 9/10 assuré.
Tiens, Jeanson avait signé l’adaptation de La Dame de chez Maxim pour Korda diffusée il y a quelques semaines à la Cinémathèque, d’où l’hommage à un moment à la pièce de Feydeau, avec le « Hé allez donc, c’est pas mon père ! » Les Cahiers ont vraiment fait tomber un gros sac de poussière sur tout ce qu’il y avait de théâtral et de merveilleux dans le cinéma d’alors… Salopards. Un peu ironique de voir que c’est désormais la Cinémathèque qui dépoussière tout ça plus d’un demi-siècle après. Mais c’est trop tard, les salles sont vides, et comme un symbole, les films sont diffusés pour les sourds et les malentendants.
No-western sans arme ou presque (ça commence par un coup d’éclat du pasteur pour s’intégrer à la communauté). L’accent est porté sur les relations entre les différents protagonistes et notamment l’opposition entre le jeune médecin athée et le pasteur. Celle-ci tourne très largement à l’avantage du dernier, mais assez curieusement, on échappe aux bondieuseries grossières. Au-delà de son penchant pour la religion, cette histoire parle surtout très bien de morale et de justice.
Aspect noir très appréciable avec utilisation notable d’une voix off et d’un noir et blanc très contrasté. Sublime reconstitution de l’Ouest également, avec un design soigné pour les intérieurs, loin des pétards de cow-boys ou des saloons faisant tomber pas mal de films du genre dans le folklore. L’autre Ouest, le plus intéressant, pas celui des mythes de la gâchette, mais du développement de la civilisation sur de nouvelles terres.
La version western du Journal d’un curé de campagne.
Stars in my Crown, Jacques Tourneur 1950 | Metro-Goldwyn-Mayer
Même veine que Stars in my Crown, le juge itinérant remplaçant celui du pasteur.
L’atmosphère presque bressonnienne, sans musique, sans éclats, au rythme de traînard, fait particulièrement plaisir avant que Tourneur fasse appel aux violons, et sans que cela jure avec ce qui précède d’ailleurs.
La chute, et la mort du père de la témoin, est ratée, faute peut-être de matériel, ou par bienséance (montrer un cheval tomber d’un ravin, ce n’est pas top). Quoi qu’il en soit, même sans montrer la scène en détail, la réaction de la fille est mal amenée, voire absente. Le twist presque littéral du juge à la fin est aussi assez mal mené, avec une sorte de ruse de sioux prépubère pour surprendre ses ennemis… Tout ce qui précède est bien construit. Le film peine toutefois à reproduire l’enthousiasme final de Stars in my Crown.
Le juge Thorne fait sa loi, Jacques Tourneur 1955 Stranger on Horseback | Leonard Goldstein Production
Comme d’habitude, Tourneur fait le job avec le scénario qu’on lui donne. Tout efficace qu’il est, il ne pourra jamais faire un grand film si le scénario est truffé d’invraisemblances, si le design est quelconque et la photo digne d’une production télévisuelle.
Ça sent la fin pour tout le monde, Dana Andrews paraissant un peu vieux pour le rôle, passablement concerné par le sujet, et surtout incapable de rendre crédible les quelques tunnels de texte qu’un mauvais dialoguiste lui aura pondu. C’est l’époque, différents types d’acteurs avec différentes techniques de jeu se côtoient, et le résultat donne quelque chose d’étrange et d’assez déstabilisant (Kelly Thordsen est pas mal du tout en brute épaisse).
Le genre du thriller d’entreprise (avec quelques morceaux politiques ou les classiques rubans romantiques) sera plus à la mode au Japon ou en Italie. Ici la série B n’est jamais bien loin, le film profitant de chaque détour du récit pour s’attarder sur une possible scène sans suivre comme il le faudra une trame prédéfinie et un style unique. On saute sur l’occasion, et on tombe dans tous les pièges et les clichés, chaque élément de l’histoire, chaque détail de la caractérisation des personnages finissant par trouver une utilité dans l’histoire.
Passé la moitié du film et une mise en place longue, mais durant laquelle on reste attentif parce que rien de bien méchant ne se passe encore, cela devient concernant. En fait, dès que le personnage qu’interprète Dana Andrews a la certitude que son ancien partenaire a été assassiné, tout s’enchaîne, et de la plus mauvaise des manières. On en riait dans la salle. Des exclamations incrédules face aux rebondissements grossiers et prévisibles. Embarrassant.
La photo est à tomber par terre. À côté de ça, techniquement, c’est là encore superbement exécuté. Seulement, dramatiquement parlant, ça alterne les passages formidables (c’est une habitude à Hong Kong, le découpage est un bijou) et les autres ratés (et pour des scènes cruciales, comme celle de la révélation, dans laquelle le type parle normalement à son “protégé” alors qu’il vient de se trancher la gorge).
Pas bien convaincu par ailleurs par ce parallèle forcé entre le flic infiltré auprès du boss de la mafia et le même flic qui s’infiltre chez sa voisine camée. Si d’un côté, on échappe assez à la caricature du boss vulgaire, de l’autre, on s’enfile tous les lieux communs insupportables sur les camés (elle, c’est un top model camé, lui, un dangereux dealer hyperhidrosé, et leur bout de chou de quatre ans à la fois tout à fait adorable et capable de jouer comme il faut les infirmières pour maman).
Protégé, Derek Yee 2007 Moon to | Artforce International Ltd
Chef-d’œuvre de mauvais goût, la sobriété d’un Titus Andronicus, et une fin qui remporte la médaille du capillotractage.
On navigue entre nanar et bon polar, comme entre les genres, du petit drame sentimental au premier ou au second degré (les écarts hystériques de la séparation sont bien vus, avec les glissements d’un sujet à un autre, et l’irrémédiable perte de l’autre qui vous crache tout un ressentiment jamais exprimé en une seconde). Le passage vers le polar est assez surprenant et plutôt réussi. La cohabitation entre les genres à ce moment est amusante et rarement vue. Et puis vers la fin ça commence à partir joyeusement en sucette. Le Grand Guignol s’invite à la fête avant que ça finisse sur une séquence qu’il vaudrait mieux prendre au second degré comme certaines scènes du Syndicat du crime. Puis on retourne une dernière fois au drame sentimental et ses invraisemblances rien que pour remplir la section Goofs sur IMDb.
Le scénariste et la script-girl ont dû se séparer au moment du tournage, je ne vois pas d’autres possibilités.
Love Batterfield, Pou-Soi Cheang 2004 Ai zuozhan | Beijing Film Studio, Mei Ah Films Production Co. Ltd., Singing Horse Productions, Xi An Mei Ah Culture Communication Limited
Je ne peux pas saquer Robert Stack (j’ai l’impression de le voir bourré dans chacun de ses films et il m’est prodigieusement antipathique, ça doit être physique, il y a un air faux-cul qui rend mal à l’aise chez lui, l’impression qu’il va te faire une couille par-derrière), Raymond Burr est étrangement mauvais (jamais eu le souvenir qu’il était si mauvais acteur, mais quand on finit à la téloche, il y a peut-être bien une raison — enfin… finir… Raymond Burr, c’est LA télévision — et toute ma jeunesse…).
Le scénario a des aspects intéressants, surtout les passages polygames-bicolores (la blonde, la brune) et l’adoption du morveux habituel. Tout le reste est chiant, je préfère l’amour à l’or, et on n’a malheureusement pas le choix, faut se coltiner les deux. Pis la fin est moisie, au lieu de finir avec l’une ou l’autre (la blonde ou la brune), on se paie un finale avec le prétendant unioniste. « Tu voudrais pas ma gourde ? — Mais j’en ai jamais voulu de ta blonde… — Non, mais je te parle de ma gourde, t’aurais moins soif. — Ah, merci, t’es un mec sympa, et tu me laisses partir en plus ?! — Bah, je suis unioniste, et je croyais être cocu mais comme tu dis que tu ne veux pas de ma gourde… — Je vois qu’on se comprend entre hommes. » La scène d’amour finale la moins bandante depuis des lustres.
L’Or et l’Amour, Jacques Tourneur 1956 Great Day in the Morning | Edmund Grainger Productions