Hôtel Terminus, Marcel Ophüls (1988)

Action vérité et mensonges

Note : 4 sur 5.

Hôtel Terminus

Année : 1988

Réalisation : Marcel Ophüls

Il y a des films documentaires qui se prêtent plus à une forme subjective assumée qu’à d’autres qui se voudraient faussement objectives. La technique d’Ophüls, si elle suit une chronologie linéaire en dehors de sa conclusion, n’est pas historique, précisément parce que le cinéaste semble s’attacher à décrire (ou à insister sur) des événements parfois discutables : l’histoire connaît les conséquences de certains faits, mais selon les témoignages que l’on choisit, selon la raison des uns et des autres ou selon la manière dont ces conséquences seront portées à notre connaissance, alors notre perception de certains de ces faits au milieu de la grande histoire peut se présenter sous des visages contradictoires. Ce sont ces différentes approches qui interrogent notre capacité à voir se dessiner l’histoire sans en nier ses parts d’inconnus et de flous que met en lumière Ophüls, et qui fascinent à voir ainsi mises en scène.

Car Ophüls met en scène et il ne s’en cache pas. Il met en scène comme d’autres chassent. Lui chasse la vérité, le passé, et on le regarde mettre en scène cette difficulté qu’on a tous à faire la part des choses entre ces deux animaux insaisissables qui se confondent toujours à nos yeux aveugles : la vérité et le mensonge. À sa manière, Ophüls tient du troll : il est acteur de son propre film comme le sera plus tard Michael Moore (avec toutes les limites du procédé que cela comporte). Mais quand une femme qu’il enquiquine lui lance qu’il cherche le sensationnalisme, son honnêteté le pousse à le garder au montage, ce qui signifie qu’il est lui-même critique du film en train de se faire (au moment du montage) et qu’il estime indispensable de nous le montrer. Comme il se montrera aussi critique avec les victimes de Barbie qu’avec ses « défenseurs » (même si à ce sujet, il manque peut-être encore un peu de distance quand il montre des Sud-Américains dire que Barbie était un gentleman ; son montage à ce moment-là est peut-être un peu trop orienté justement vers le sensationnalisme facile plutôt que sur l’absurdité ou le décalage à montrer des personnes qui ne connaissent qu’une facette du personnage).

Malgré cela, la qualité du film d’Ophüls consiste à arriver à susciter une multitude d’interrogations qui font de son film non pas un simple document historique, mais quasiment un document philosophique sur la vérité, le témoignage, la culpabilité, etc. Tous les épisodes de la vie de Barbie soulèvent en fait des questions. Si Ophüls termine son film sur le témoignage de cette femme qui raconte le jour où elle a été arrêtée avec sa famille avant d’être torturée et envoyée à Auschwitz, c’est que c’est la seule chose de concret et d’émouvant (donc de sensationnel, mais on ne peut y résister…) sur quoi le réalisateur peut se reposer. Le reste garde une part d’inconnu et se fonde souvent sur des témoignages et des appréciations personnelles. À ce titre, la première heure du film devient assez fascinante quand elle évoque le traître qui aurait dénoncé Jean Moulin à la Gestapo… Si les Aubrac (ou d’autres) n’ont aucun doute sur sa culpabilité, et si l’homme en question a toute l’apparence du salaud rongé par la culpabilité, Ophüls n’hésite pas à mettre en scène ses propres doutes. Il ne cache pas la difficile question de juger un homme à la fois sans preuve, mais aussi sans occulter les raisons pour lesquelles il aurait pu dénoncer son réseau de résistance (nul ne peut savoir comment il réagira face à la torture, et aucune preuve ne peut évidemment sortir d’une séance de torture). Même principe, avec les deux collabos qu’Ophüls met en scène : s’il se montre volontiers assez sarcastique avec eux et ne les épargne pas dans son montage, si tout dans leur discours les accable, et s’ils ont tout des petits collabos qui s’ignorent, ce ne sont pas de simples témoignages qui pourraient nous en donner la certitude ou la preuve…, et son montage sert surtout alors à illustrer une forme de collaboration passive ou couarde qui devait être commune à l’occupation.

Un peu plus tard, Ophüls soulève une autre question délicate, celle, quand on est les vainqueurs, de travailler avec ceux que l’on sait être des criminels. Dans une société totalitaire où chaque contestation était durement réprimée, quand cette société s’effondre et que le vainqueur doit en remettre sur pied une autre, avec qui peut-il le faire sinon en partie avec ce qui était partie intégrante de cette société ?! Si les criminels de guerre couraient les rues à la fin de la guerre, ils ont la fâcheuse habitude de ne pas se revendiquer comme tels. Difficile alors pour l’occupant d’être assuré de pouvoir faire sans (de là à travailler avec des gens que l’on sait être d’anciens criminels…).

Toute la suite concernant la fuite de Barbie en Amérique du Sud est assez rocambolesque et digne d’un roman d’espionnage. Le plus intéressant à ce moment-là est la manière dont Ophüls insiste pour dire qu’un criminel de guerre (en tout cas celui-ci) peut tout à fait avoir l’allure d’un gentleman (s’il faut se méfier des apparences quand il s’agit d’un criminel offrant l’image d’un gentleman, il faudrait tout autant se méfier d’imbéciles ou d’apparents salauds qui offrent l’image idéale qu’on se fait du collaborateur…).

Les dernières minutes de film sont consacrées à l’extradition et au procès de Barbie, avec là encore des questions soulevées essentielles, notamment sur la question du droit. Le cinéaste les met parfaitement en scène sans jamais occulter la part relativement subjective de son approche, sans faire l’impasse non plus sur l’arrière du décor (ce principe de distanciation et de mise en abyme vous donne la possibilité de souligner le fait qu’on est en train de faire un film documentaire en montant précisément les ficelles, ou les difficultés, vous permettant de le faire…). Ainsi, quand certains intervenants lui font comprendre qu’ils refuseraient que Verges apparaisse dans son film, Ophüls ne manque pas à la fois de le mentionner dans son montage et, explicitement, poursuit avec l’avocat de Barbie (l’art du troll, c’est aussi et peut-être surtout de troller ses propres alliés, aucune complaisance, car la complaisance participe à l’aveuglement et à la simplification de l’histoire). Verges, arrivant après plus de trois heures de spectacles (oui, c’en est un, un cirque même, Ophüls ne s’en cache pas, d’ailleurs Verges sonne comme… Lola Montès), sert un peu le clou du spectacle au film… Si Barbie n’avait alors sans doute plus la force, ou le vice, pour se défendre à ce moment de sa vie (et ce n’était plus son rôle), quoi de mieux que l’avocat du diable pour assurer sa défense… Dans ses outrances, dans ses probables mensonges, dans son insolence, Verges est un génie, et l’on ne peut pas nier que le voir défendre un criminel au lourd passé a quelque chose de fascinant (de « sensationnel »). Il ne serait d’ailleurs pas la seule personnalité du film à poser problème en ne voyant que des certitudes partout : certaines d’entre elles, plus de trente ans après sont encore vivantes et au centre régulièrement de diverses polémiques. On comprend mieux après tout ce bazar pourquoi Ophüls se trouve presque obligé d’en revenir à l’histoire de cette petite fille juive, racontant des années après l’intervention vaine, courageuse et digne de sa voisine tentant de l’extirper des mains de la Gestapo… La beauté (ou le courage furtif) d’un geste raconté par celle à qui il était adressé, c’est peut-être la seule chose qu’on pourrait difficilement remettre en doute. Car ce n’est plus la vérité ou le mensonge de ce qui reste un témoignage qu’on retient ici, mais le souvenir, lui, bien réel (et sa seule évocation émue) d’une tentative de la sauver. Le geste n’aura sans doute pas été vain dans l’esprit de celle qui échappera à la mort, et au milieu de toutes ces suspicions, de cette tentation, de voir des couards et des volets qui se ferment partout, ce souvenir qui tranche avec le reste sonne comme une dernière note d’espoir. Le pire n’est peut-être pas toujours inéluctable.


Hôtel Terminus, Marcel Ophüls 1988 | The Memory Pictures Company


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Calme blanc & Un Américain bien tranquille, Phillip Noyce (1989 – 2002)

Note : 4 sur 5.

Calme blanc

Titre original : Dead Calm

Année : 1989

Réalisation : Phillip Noyce

Avec : Nicole Kidman, Sam Neill, Billy Zane

Note : 4.5 sur 5.

Un Américain bien tranquille

Titre original :  The Quiet American

Année : 2002

Réalisation : Phillip Noyce

Avec : Michael Caine, Brendan Fraser, Thi Hai Yen Do

TOP FILMS

Deux bons films vus coup sur coup de Phillip Noyce réalisés à treize ans d’intervalle : Calme blanc et Un Américain bien tranquille.

Dans le premier, on sent la maîtrise qui mènera le réalisateur australien à Hollywood : en dehors d’un dénouement raté retourné six mois après la fin du tournage imposée par le distributeur hollywoodien, aucune fausse note pour ce thriller. On se situe à cheval entre Plein soleil et Le Couteau dans l’eau. Le thriller en huis clos maritime peut être prodigieusement efficace quand il est sobrement mis en œuvre.

Phillip Noyce affirme que George Miller a tourné une séquence coupée au montage (que personne ne réclamera à Hollywood). On sent à travers cette suppression (même si je n’ai que la version de Noyce), la logique d’un cinéaste qui cherche à faire monter la tension à travers la psychologie, la situation et l’action en limitant les effets grotesques auxquels certains cinéastes peuvent avoir recours parfois. Car Miller voulait inclure dans cette scène… l’attaque d’un requin… Que vient faire un requin dans cette histoire ? Le réalisateur de Mad Max avait sans doute pensé que ce serait un effet qui satisferait le public (on voit ce que ça donne quand on cherche à satisfaire les spectateurs neuneus avec cette fin désastreuse), mais on aurait été complètement à côté de la plaque.

En parlant de requin, d’ailleurs, on pourrait situer le film à la croisée de deux autres films : Les Dents de la mer et Alien. Deux thrillers maritimes là encore. Pour le second, on oublie le film à élimination puisqu’on se rapprocherait plutôt du mythe du bateau fantôme dans lequel l’équipage a déjà succombé à un même mal étrange et inconnu, mais on retrouve le face-à-face burné entre un monstre (ici, un psychopathe interprété par Billy Zane — sa performance explique peut-être dix ans plus tard sa présence au casting d’un film d’un autre amoureux de la mer, James Cameron, pour son Titanic) et une femme pas si sans défense que cela. C’est surprenant pour moi qui ne connaissais pas les débuts d’actrice de Nicole Kidman : son personnage et son interprétation ne sont pas sans rappeler Sigourney Weaver dans le rôle de Ripley. À seulement dix-huit ans, l’actrice impressionne par l’intensité et la justesse de son jeu (deux caractéristiques rares). Plus frêle que Sigourney Weaver et plus jeune (plus traumatisée aussi au début du film), ça laisserait plutôt à penser qu’elle serait incapable d’assurer la comparaison avec un psychopathe. Et pourtant, elle ne manque pas de crédibilité : magistrale d’autorité et de volonté…

On gagnerait sans doute un peu plus à proposer ce genre de personnages habiles et forts psychologiquement à des actrices (elles sont presque invariablement des proies et des victimes dans les thrillers). Je ne sais pas si c’est Hollywood ou c’est Nicole Kidman qui s’est perdue dans ses choix de films, mais on ne retrouvera plus jamais l’actrice dans ce registre. C’est pourtant tout le sel du film : voir cette femme censée être en convalescence, et dans une disposition d’esprit pas tout à fait alerte, être plus à même que son mari (un officier de marine réduit à l’impuissance) pour contre-attaquer le monstre qui les sépare…

Quant à Phillip Noyce, il assure à différents niveaux : emplacement de la caméra (pas facile dans des espaces aussi réduits), découpage technique, construction narrative, le tout en faisant habilement cohabiter montages séquences, musique, pauses, changements brutaux du rythme, etc.

Le réalisateur avoue avoir été influencé par Francis Ford Coppola pour sa mise en scène, et dans ces deux films, comme dans les autres, c’est vrai que c’est assez flagrant, surtout au niveau de l’utilisation de la musique et du montage (la musique sert souvent à installer une atmosphère et à lier les différentes séquences, un procédé récurrent chez Coppola). C’est d’ailleurs ce qui m’a principalement séduit dans Un Américain bien tranquille. Ce récit très lié demeure contemplatif, hors du temps, comme si le montage et le récit écrasaient le temps des faits rapportés sous le poids d’un temps diégétique situé, lui, bien après les événements relatés. Il nous apparaît à travers la voix off (parlant au passé) du personnage principal : plus que dans aucun autre film, on sent donc ici qu’on évoque des faits révolus, regrettés et tragiques, des souvenirs personnels, racontés par l’acteur principal de ces événements. Et cela, alors que la convention au cinéma, au contraire de la littérature, consiste à suivre les péripéties dans un temps présent reconstitué (avant Coppola, c’était un procédé utilisé parfois dans les adaptations comme ici de grands romans, et bien sûr dans les films noirs — sous l’influence directe des écrivains de polar qui en écrivaient souvent les scénarios).

Comme avec Calme blanc, Phillip Noyce adopte la parfaite distance, le ton idéal, face à son sujet (on le remarque encore, c’est une nécessité dans le cinéma hollywoodien, et par conséquent, une prérogative dans le classicisme où le réalisateur doit le plus possible se mettre en retrait de son sujet). L’atmosphère du film, un peu poisseuse et nostalgique, induite à la fois par la musique, par les montages séquences, par la voix off, en plus de Francis Ford Coppola, n’est pas sans rappeler non plus (ce qui explique mon enthousiasme) Blade Runner (même si l’on sait qu’à l’origine Ridley Scott ne souhaitait pas de voix off, le même ton nostalgique et blasé se fait sentir autrement) ou le Yakuza de Sydney Pollack impliqué ici comme producteur.

Notons que dans le récit, tout dans le ton, dans chaque plan et dans chaque séquence, semble ne jamais perdre de vue que ce qui est raconté est avant tout une histoire d’amour qui a mal tourné. Phillip Noyce ne raconte pas une histoire d’espionnage, il ne raconte pas un épisode spécifique avec comme toile de fond un contexte historique connu, il raconte une histoire d’amour, un triangle amoureux, dont l’un des angles se trouve être un espion (une activité rarement choisie pour arrondir ses fins de mois et qui pourrait avoir une manière toute radicale d’arrondir les angles)…

On dit souvent que dès le début d’un film, on doit y retrouver la fin. Il y a de ça ici, puisque la couleur du film ne s’écarte jamais du ton nostalgique initialement donné.

Là encore, le choix de l’actrice par le cinéaste fait la différence : une alliance parfaite des contraires avec une actrice et un personnage qui marie à la fois la douceur ou la docilité, avec la conviction forte d’un personnage intéressé, voire vénal, et pourtant jamais direct dans ses intentions. Jouer en permanence sur les oppositions, ne jamais trop le faire sur une note pour installer l’insécurité dans l’interprétation cette fois du spectateur, voilà qui se révèle toujours payant puisqu’au lieu de prémâcher les situations pour lui et lui souffler à la figure avec l’haleine rance des évidences, le spectateur s’interroge sur la réalité de ce qu’il voit à l’écran (en particulier ce qui concerne les intentions des personnages). Si le personnage de l’espion cache forcément son jeu, c’est plus subtil avec ce personnage féminin principal et son petit air de-ne-pas-y-toucher : il pourrait vite devenir antipathique (comme la sœur) n’en offrant pas assez d’incertitudes au spectateur ou d’espérances aux hommes qui la convoitent. Ainsi, rapidement, dès la première rencontre, on comprend, à travers l’insistance des regards, que l’actrice joue le coup de foudre avec cet espion américain. L’attirance reste assez subtile, assez pour qu’on puisse s’interroger sur sa réalité, réalité d’ailleurs dont on ne saura jamais rien puisque c’est l’espion qui avouera au reporter anglais avoir été séduit par sa « femme ». Le reporter ne semble pas dupe, mais le récit fait au moins l’économie d’exposer clairement les intentions ou les actions de cette femme libre de choisir entre ces deux hommes. Habile, le spectateur qui ne trouve assez d’indices à l’écran pour juger de la situation réelle entre les personnages de ce triangle n’a plus le choix que de travailler son imagination avant que les faits lui donnent raison ou tort : le film que le spectateur se fait dans sa tête est toujours meilleur que le film qu’il voit à l’écran. Une forme de suspense et d’incertitude qui rapproche tant le drame sentimental du thriller psychologique.

Bref, quand on pense à Phillip Noyce, ce sont ses navets tournés à Hollywood qui nous viennent d’abord à l’esprit. Force est de constater que juste avant et juste après cette carrière, à la fois plus connue et plus inintéressante, il existait un Phillip Noyce délicat et maître de ses effets. Étant un fils des années 90, c’est en tout cas comme ça que je l’avais toujours perçu…


 

Calme blanc, Phillip Noyce 1989 | Kennedy Miller Productions, Lynx Location Services

Un Américain bien tranquille, Phillip Noyce 2002 | Miramax, Intermedia Films, Mirage Enterprises


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L’Impossible Isabelle, Dino Risi (1957)

Les ors de Naples

Note : 4 sur 5.

L’Impossible Isabelle

Titre original :  La nonna Sabella

Année : 1957

Réalisation : Dino Risi

Avec : Peppino De Filippo, Sylva Koscina, Renato Salvatori, Tina Pica, Paolo Stoppa 

Difficile de comprendre comment et pourquoi cette comédie merveilleuse des années 50 italiennes et du début de carrière de Dino Risi n’est pas mieux ou plus appréciée. Des bonnes comédies confidentielles, Risi en a réalisé quelques-unes, mais elles semblent toutes avoir été remarquées soit par un public restreint, soit par une certaine critique.

Impression ou pas, je me sens un peu seul à voir dans cet Impossible Isabelle une excellente comédie.

M’est avis que cette différence d’appréciation résulte de mon goût prononcé pour la chose théâtrale… C’est que si le film dispose d’une tête d’affiche supposée en la personne de Renato Salvatori (pas vraiment vu comme une star du même acabit que d’autres acteurs qui apparaîtront chez Risi), le film tient surtout sa réussite dans sa bonne répartition des personnages à l’écran. On se place plutôt du côté de la comédie « des caractères » plus que de celui de la comédie à l’italienne, car s’il y a romance ici, elle n’est pas centrée que sur celle des deux jeunes premiers, et surtout on la voit aussi à travers le regard du personnage omnipotent de la grand-mère.

L’équilibre entre personnages est parfait, mais peut-être est-ce encore trop une spécificité du théâtre, là où le cinéma (et le spectateur qui va avec) réclame, lui, des têtes d’affiche trônant au milieu d’une distribution d’excellents seconds rôles.

Et quels seconds rôles ! Il n’y a pour ainsi dire que ça. Leurs têtes sont connues. Les habitués de la comédie italienne les auront forcément croisées par ailleurs. Au générique cependant, c’est Peppino De Filippo qui précède le reste de la distribution ; signe sans doute que si on le connaît surtout aujourd’hui pour divers seconds rôles, il a été à cette époque une tête d’affiche régulière, notamment dans une série de films avec Toto, et était une figure marquante du théâtre napolitain. Mais ce n’est pas pour autant que son personnage l’emporte sur les autres. L’équilibre est parfait.

Tina Pica tire ainsi son épingle du jeu dans son rôle de grand-mère acariâtre et néanmoins attachante. C’est là qu’est précisément le théâtre : l’art de la bouffonnerie de ces acteurs italiens qui savent rester sympathiques en interprétant des personnages odieux. Dans ce cinéma-là, et dans ce théâtre, tout n’est que fantaisie : c’est un aparté permanent qui est en connivence avec le public qui s’amuse des excès et des clins d’œil des acteurs qui jouent des personnages bien connus, presque de la famille, ou de la ville, et par conséquent, des personnages auxquels on doit malgré tout s’attacher.

Du côté de la famille de l’avocat, Paolo Stoppa fait lui aussi le job ; sa fille, idiote et puérile, est un modèle du genre (jouer les idiots demande autant, sinon plus de précision et de sincérité que les autres, et c’est peut-être un détail, mais l’actrice ne manque pas de crédibilité au piano : la postsynchronisation est de mise, mais elle ne tape pas n’importe comment sur le clavier : exercice d’autant plus difficile qu’il importe, pour la réussite burlesque de la scène, que l’on voit à l’écran ses mains se poser sur les touches de l’instrument).

La tante, dans un jeu très physique, imagé, est elle aussi parfaite. Deux exemples, quand son fiancé lui propose de mettre sa sœur devant le fait accompli de leur mariage, pour jouer le dilemme qui se joue dans sa tête, elle s’assied, frappe furieusement deux ou trois fois du pied, puis se donne autant de claques au visage. Et quand son fiancé la traîne jusque chez elle après leur mariage, l’actrice adopte une posture cambrée, buste en avant, talons en arrière, probablement issue de la commedia dell’arte dans les scènes où les maîtres battent leur valet (et plus précisément encore du théâtre napolitain dont elle est elle aussi originaire comme Peppino de Filippo ou Tina Pica).

Tout le film s’assaisonne ainsi d’innombrable lazzi dont l’objectif consiste à créer un sous-texte visuel permanent (parfois même comme de véritables leitmotivs : cf. les doigts baisés que ne cesse d’appliquer le fiancé sur les lèvres du jeune premier) et qui n’est guère plus utilisé aujourd’hui dans le cinéma comique, sinon sporadiquement et maladroitement par atavisme, et dont l’origine ou l’influence serait plutôt à chercher alors du côté des dessins animés burlesques (Tex Avery).

Je le dis et le dis encore : si le cinéma italien des années 50 et 60 rivalisent si bien avec les autres, c’est certes grâce à l’apport de quelques cinéastes de renom, d’excellents scénaristes ou de producteurs, mais c’est surtout dû aux talents conjugués de tous ces acteurs de génie issus de la scène (en l’occurrence ici, de la scène napolitaine). On peut faire du cinéma sans histoire, sans cinéastes, sans producteurs, mais on peut difficilement faire du cinéma sans acteurs de génie. Je suis le premier à le regretter, mais c’est la triste réalité. Et si en Italie, comme en France à la même époque (années 70, années 90), le cinéma a plongé dans la crise, ce n’était pas seulement le fait de la télévision : les acteurs vieillissants n’étaient plus remplacés par une nouvelle vague d’acteurs de génie.


L’Impossible Isabelle, Dino Risi 1957 La nonna Sabella | Titanus, Compagnia Cinematografica, Franco London Films


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Les Complexés, Dino Risi, Franco Rossi, Luigi Filippo D’Amico (1965)

La peste soit de l’audacie et des audacieux

Note : 4 sur 5.

Les Complexés

Titre original : I complessi

Année : 1965

Réalisation : Dino Risi, Franco Rossi, Luigi Filippo D’Amico

Avec : Nino Manfredi, Ilaria Occhini, Riccardo Garrone, Alberto Sordi, Claudie Lange, Ugo Tognazzi

Le premier volet réalisé par Dino Risi est de loin le meilleur. Une comédie grinçante et tendre à rapprocher d’Une vie difficile où un grand timide tente de dire à la femme qu’il aime ce qu’il éprouve pour elle. Sans doute le rôle le plus accompli vu jusqu’à présent de Nino Manfredi (dans un emploi similaire, il n’était pas vraiment à son avantage dans un autre Risi, Il gaucho, vu récemment).

Aucune pitrerie ici. On rit surtout des maladresses et beaucoup de la lâcheté édifiante (et touchante jusqu’à un certain point) de son personnage. Comme toujours dans ces comédies de l’attachement et de la misère sentimentale, le choix de l’actrice importe plus que le reste. Celui d’Ilaria Occhini se révèle ainsi judicieux. Si l’on peut difficilement croire en leur amour (au moins, il y a intérêt mutuel), si le trait est un peu forcé en exagérant les défauts de l’un pour accentuer les atours de l’autre, c’est bien parce qu’il faut que le spectateur puisse être virtuellement capable de tomber amoureux en une seconde de cette femme et pester contre cet idiot qui ne s’y prend pas comme il faut (nous, nous saurions y faire, et nous saurions d’autant plus y faire qu’il se prend mal avant nous, et qu’un spectateur, masculin, prend toujours ses désirs, même de spectateur, pour la réalité).

Risi ne tombe pas dans le grotesque. Et Ugo Tognazzi a le bon goût de ne pas remplir ce rôle de mariolle excessif (Tognazzi, spécialiste des écarts de mauvais goût au cinéma, apparaît dans la partie, forcément moins réussie, réalisée par Franco Rossi). Manfredi, tout en discrétion, correspond parfaitement au rôle et joue habilement des lunettes (au contraire de son comparse du second volet). Un Alberto Sordi, tout en subtilité, aurait tout aussi bien pu faire l’affaire. L’acteur d’Il boom ou du Veuf l’est beaucoup moins (subtile) dans le dernier sketch, mais l’épisode reste savoureux. Il le doit pour une bonne part à son génie loufoque (comme à son habitude, il est le roi dès qu’il faut proposer, même deux secondes, un regard mort et idiot, de quoi apporter à sa performance d’équilibriste comique, ici, une savante nuance, car son personnage n’a rien de mort ou d’idiot, c’est le moins que l’on puisse dire).

La réussite de cette histoire d’une journée (je reviens au premier sketch), c’est donc de nous montrer assez rapidement que la demoiselle courtisée par le personnage de Nino Manfredi n’est pas insensible au charme timide de son collègue de travail… L’astuce est là, comme souvent dans le cinéma italien, les femmes belles et bien éduquées (représentations de l’idéal féminin du nord de l’Italie, rien à voir avec la grâce plus rebondie des femmes du Sud qu’incarnent Sophia Loren ou Gina Lollobrigida) peuvent s’enticher de ces hommes sérieux, besogneux, un peu sévères et loin du stéréotype du bellâtre ou du macho domestique. Une sorte de variante du mythe de la Girl next door.

L’intérêt réel qu’elle porte pour son collègue ne fait aucun doute pour le spectateur (beaucoup moins pour cet idiot de Nino), et l’on s’amuse donc d’un des plus vieux procédés comiques connus de la péninsule : le quiproquo. On sait, ils ne savent pas. Ugo Tognazzi dirait qu’ils se reniflent. Plus que d’être réellement comique, la situation fait sourire, comme on sourit de l’amour qu’éprouve Lea Massari dans Une vie difficile pour son imbécile de mari : l’indulgence de l’amour, préfigurant bientôt, ou déjà, le renoncement, la résignation, d’un amour contrarié et douloureux.

Ainsi, puisqu’ils s’aiment, le découvrent, et se le disent, tout devrait bien se passer. Seulement…, c’était sans compter sur le complexé Nino Manfredi quand il devra faire face à un collègue, amant lourd et possessif de sa belle, qui lui demande l’impossible : lui assurer que tout est définitivement fini entre elle et lui. Sans quoi, il continuera de la harceler de ses soupirs…

« Assurer », c’est bien le hic pour ce genre de personnages « complexés ». Jamais ils n’assurent. Ainsi, on ne sourit plus amusé, mais jaune, dépité. Car la chance, elle, sourit aux audacieux, aux ingrats et aux machos. Et plus encore, quand cette chance prend les traits d’une femme, elle sourira alors plus volontiers… à des hommes mariés (l’homme marié italien, archétype du goujat entrepreneur dans la comédie italienne). Le sketch sur la télévision avec Alberto Sordi montre que ce n’est pas limité aux histoires sentimentales d’ailleurs : aussi et surtout en affaire, il faut avoir les dents longues.


 

Les Complexés, Dino Risi, Franco Rossi, Luigi Filippo D’Amico 1965 I complessi | Documento Film


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Les Nouveaux Monstres, Scola, Risi et Monicelli (1977)

Perdre la farce

Note : 2.5 sur 5.

Les Nouveaux Monstres

Titre original : I nuovi mostri

Année : 1977

Réalisation : Dino Risi, Mario Monicelli, Ettore Scola

Avec : Vittorio Gassman, Ornella Muti, Alberto Sordi, Ugo Tognazzi

C’est bien de s’y mettre à trois pour acter la mort cérébrale de la comédie italienne…

La première séquence donne le ton : la mort du cinéma italien viendra par la télévision avec ses tours de chant ridicules. La vulgarité est aussi déjà, ou encore, de la partie. Et on y échappera rarement par la suite.

La comédie italienne, ce n’est pas toujours de la grande subtilité, c’est souvent aussi parfois de la farce, du grotesque, voire de la satire lourde tirée par les poils des fesses. Alors, le mieux qu’on puisse tirer de tous ces sketches lourdingues est sans doute à trouver du côté de la satire ; mais comme il est toujours question de mesure dans « l’art de la fable », que ce soit dans le drame, dans la comédie, et plus encore dans la satire qui est une mayonnaise complexe et délicate, la vulgarité de ces Nouveaux Monstres explose les limites supportables de la mesure… Et difficile alors, au milieu de ce brouillard grotesque et vulgaire, de tirer ce qui pourrait appartenir à la satire.

On se contente donc de sauver ce qu’on peut de cette horreur. Des intentions tout au mieux. Satire sur l’église, sur le petit-bourgeois, sur les jet-setteurs, sur les pauvres, sur les artistes (mais pas trop, on est toujours moins durs avec les copains), sur le vieux fils ingrat…

Ça tâche, ça dénonce, ça se moque, avec le plus mauvais goût, alors comme le tableau nous donnerait presque des aigreurs d’estomac, on se rabat sur le seul rayon de soleil du film : et paradoxalement, il faut le trouver sans doute dans le seul sketch destiné à ne pas être comique du film, d’une noirceur rude et brutale, celui où Ornella Muti apparaît pour la seconde fois. Après l’auto-stoppeuse, l’hôtesse de l’air. Du rire jaune un peu moqueur, au rire noir embarrassant. Allez comprendre…

Le cinéma italien s’est sans doute fait d’abord à travers ses acteurs, et un des trois vieux réalisateurs de ce chant du cygne ne s’y est pas trompé en voyant à travers cette actrice la dernière bombe éphémère mal exploitée du cinéma domestique. D’une beauté ravageuse, pleine d’assurance, l’œil joueur et insolent, on devine derrière ce charme fatal et pourtant encore toujours adolescent l’intelligence des grandes actrices, celle qui était familière aux actrices des années cinquante et soixante du cinéma italien et qui n’est plus, bientôt remplacée par la vulgarité, télévisuelle celle-là, des années 80…

Ornella Mutti, un talent évident : un mélange de spontanéité (la justesse sans forcer des grands acteurs) et de maîtrise. Il est rare pour une si jeune actrice d’être capable de jouer autant déjà sur la maîtrise : elle sait jouer de son regard, mais elle sait aussi, comme disait un vieux professeur, « retenir les chevaux », autrement dit, tenir son audience (ou son partenaire) au creux de sa main (les grands acteurs savent jouer principalement sur le sous-texte : il y a ce qu’on dit, et ce que le corps, l’intonation ou l’expression du visage disent, parfois en contradiction avec les mots). Une alliance des contraires qui fascine toujours autant…

Dans le premier sketch, elle était déjà parfaite ; dans le second, elle se contente de parler avec le regard, et Ornella Muti qui regarde, ça pourrait presque faire un film à lui seul — et quelques paragraphes supplémentaires. (Dino Risi en était sans doute aussi convaincu et enchaînera avec l’actrice avec Dernier Amour, à peine plus inspiré.)

Au rayon des vieux acteurs, Alberto Sordi étouffe la concurrence dans deux sketches où il assure à lui seul le show : d’abord en jouant un propriétaire stoïque de Rolls-Royce, puis dans un rôle d’acteur comique faisant l’oraison funèbre de son comparse mort qui lui permet d’étaler toute l’étendue de son talent d’acteurs de music-hall (de ses talents devrait-on dire, puisque l’art de cette scène, aujourd’hui pour beaucoup disparue, est précisément de savoir manier différents talents : comique, chant et danse, au minimum).

Puissent ces laborieuses, et monstrueuses, années 70 italiennes reposer en paix… Rideau.


 

Les Nouveaux Monstres, Scola, Risi et Monicelli 1977 I nuovi mostri | Dean Film


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Pain, amour, ainsi soit-il, Dino Risi (1955)

Fantaisie sans amour

Note : 3.5 sur 5.

Pain, amour, ainsi soit-il

Titre original : Pane, amore e…..

Année : 1955

Réalisation : Dino Risi

Avec : Vittorio De Sica, Sophia Loren, Lea Padovani, Tina Pica

Dino Risi récupère le dernier chapitre de la franchise des Pain, amour et… En cette année 1955, après deux films mineurs tournés pour une petite boîte de production, il commence véritablement sa carrière de metteur en scène avec celui-ci et l’excellent Signe de Vénus. Les deux films sont cette fois produits par l’inévitable firme napolitaine Titanus et réunissent à l’écran Vittorio De Sica et Sophia Loren qui se sont croisés l’année précédente pour les débuts au premier plan de l’actrice dans Dommage que tu sois une canaille. Ces deux-là ne seront probablement jamais aussi bons qu’associés sur un même plateau.

Si la mise en scène de Dino Risi est irréprochable, et si le film reste de bonne facture, il manque sans doute un petit quelque chose dans le rapport de force entre les deux personnages principaux. De mémoire, ce qui était brillant dans le premier film de Luigi Comencini, c’était la tendresse qui découlait de la relation entre Vittorio De Sica et Gina Lollobrigida (ou entre Gina Lollobrigida et son carabinier). Or, Dino Risi, même s’il a pu faire preuve de tendresse dans Il giovedi ou dans Une vie difficile, par exemple, se montrera plus à l’aise tout au long de sa carrière dans l’humour caustique, voire dans la satire. Vittorio Gassman et Alberto Sordi seront des acteurs parfaits pour lui. Dino Risi s’accordera mal avec le charme distrait de Marcello Mastroianni (Le Chemin de l’espérance n’est pas une franche réussite), et déjà ici, dans un registre plus léger, plus élégant, plus sentimental, avec Vittorio De Sica, il ne peut pas encore donner le meilleur de lui-même.

Si le jeu d’acteurs reste à la hauteur, dans son étonnante précision et dans sa variété, c’est peut-être paradoxalement parce que Dino Risi pouvait exprimer là son talent pour la caricature. C’est à la fois la qualité du film et peut-être son défaut majeur : la caricature avec Vittorio De Sica peut rarement déborder vers la franche satire, ni même vers un burlesque trop décoiffant, si bien qu’au lieu de virer vers la farce réjouissante et caustique (ce n’est pas le ton de la franchise), le film oppose des personnages caricaturaux, certes parfaitement mis en scène, mais vainement dessinés à gros traits. Oubliées la tendresse et la bienveillance originelles. Sophia Loren, toute fraîche, belle et colorée (la même année, Vittorio De Sica la fait tourner dans Par-Dessus les moulins, et elle justifie à elle seule le passage à la couleur), impressionnante de maîtrise dans un rôle faisant écho à celui tenu dans L’Or de Naples, opposante rêvée à Vittorio De Sica, n’est ici que duplicité et manipulation. Elle ne cherche à s’attirer les faveurs du « maréchal » que pour éviter son expulsion. Manque bien le coche de la sentimentalité et de la tendresse évoquée plus haut.

Pour renforcer la farce, Dino Risi a ainsi recours à deux autres personnages caricaturaux : la sainte-nitouche qui accueille le « maréchal » en son logis (l’actrice est parfaite, la farce aussi, mais on se demande presque si ce personnage-là n’aurait pas mérité un chapitre de la franchise à lui tout seul ; une sainte-nitouche devrait se réjouir de pouvoir multiplier les petits Pain…) et le bellâtre écervelé, caricature de l’homme du Sud. Ils forment tous deux le gros point faible du film : ce sont en fait deux mauvaises reproductions des personnages secondaires du premier volet plus réussi.

Après ce Pain, Dino Risi ne tournera plus pendant deux ans, le temps sans doute d’écrire sa propre franchise : Pauvres mais beaux. Le film, paradoxalement, ne versera toujours pas encore dans la satire, puisqu’il y réussira avec brio dans la tonalité qui lui échappait précisément ici : la comédie tendre et sentimentale. Comme quoi… Alberto Sordi et Vittorio Gassman attendront encore, et Renato Salvatori sera parfait alors dans le rôle de jeune premier (non pas communiant, mais charmeur maladroit, une sorte de proto-mufle destiné à devenir le Don Juan ma non troppo incarné par la suite par Vittorio Gassman).


Pain, amour, ainsi soit-il, Dino Risi 1955 Pane, amore e… | Titanus


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L’Empreinte du passé, Cecil B. DeMille (1925)

La DeLorean à vapeur

Note : 3 sur 5.

L’Empreinte du passé

Titre original : The Road to Yesterday

Année : 1925

Réalisation : Cecil B. DeMille

Avec : Joseph Schildkraut, Jetta Goudal, William Boyd, Vera Reynolds

Une intrigue abracadabrantesque à la limite du surréalisme, des moyens à la DeMille, une brochette de personnages stéréotypés qui se retrouveront projetés dans le passé dans des positions et des fonctions plus ou moins différentes, bref… rien de bien palpitant dans cette aventure temporelle et dévote.

De mémoire, Retour vers le futur jouait avec ce même principe du miroir qui faisait des parents les clones comportementaux de leurs futurs enfants, ou avec celui de l’identification à un personnage conscient d’être projeté dans un monde qui n’est pas le sien et dans lequel il finit, un peu sidéré, que tout est parfaitement identique au monde qu’il connaît, une fois gratté le vernis du folklore temporel.

Cecil B. DeMille reprend quelques-unes des recettes à la mode en ce milieu des années vingt : l’interconnexion entre différentes époques narratives (Intolérance, Page arrachée au livre de Satan, Les Trois Lumières) qui permet des flashbacks à foison (et même des flashbacks dans le flashback ; ce qu’on peut voir, me semble-t-il, dans Le Président ou dans Homunculus).

Malheureusement, le film mélange tellement de genres différents que l’on en perd notre latin : le film commence comme un mélodrame du mariage impossible et contrarié (voire maudit par le sort ou la magie noire…), là encore typique de l’époque. Vera Reynolds (sosie de Clara Bow) donne de la fantaisie et de l’impertinence à ce drame un peu trop sérieux. C’est à travers elle qu’on suivra la suite des aventures temporelles puisqu’après le déraillement du train qui devait les ramener vers la côte pacifique, tout ce petit groupe se retrouve projeté trois siècles plus tôt. Elle est la seule à avoir conscience de cet étrange saut métempsycose. Les autres sont des personnages réels de leur propre passé, ou d’une vie antérieure, on ne sait trop, qui poursuivent des objectifs ou se rendent coupables d’actions expliquant leur condition future, ou présente… DeMille a dû trop bouffer de Christopher Nolan au petit-déjeuner.

Tout cela est évidemment parfaitement crédible. La proposition narrative sur laquelle s’appuie tout le film nous paraît aujourd’hui presque familière : ce recours à une sorte de concordance des temps entre passé et présent, le spectateur actuel s’y est habitué à force de l’avoir croisé deux mille fois depuis dans le cinéma (notamment hollywoodien).

Le mélodrame a cela de particulier et de populaire pour l’époque, qu’il avait la capacité, certains diraient le mauvais goût, de faire intervenir dans son récit différents genres. La comédie s’insère dans le drame et vice-versa. Il n’y a donc aucun souci à voir le film tout à coup prendre des allures de film à la Douglas Fairbanks.

Mais n’est pas Douglas Fairbanks qui veut. Le baroque ne me fait pas peur, encore faut-il avoir de la suite dans les idées et être capable d’assumer certaines audaces que Cecil B. DeMille ne me semble pas être en mesure de pousser jusqu’à leurs limites. À moins que ce soit l’effet du film choral où aucun des personnages ne s’impose vraiment à nous et entre lesquels aucune alchimie ne parvient pour autant à se créer.

À tout ce fatras baroque, on peut sauver au moins la dernière séquence catastrophe (oui, il faut ajouter à la longue liste des genres celui du film catastrophe) des rescapés cherchant à se sauver des flammes, et pour certains, à se racheter de leur vie passée, après le déraillement du train. Une séquence spectaculaire qui rappellera la fin plus spectaculaire encore des Espions, de Fritz Lang tourné trois ans plus tard.


 

L’Empreinte du passé, Cecil B. DeMille 1925 The Road to Yesterday | DeMille Pictures Corporation


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Le Veuf, Dino Risi (1959)

Una vita di… avidità

Note : 4 sur 5.

Le Veuf

Titre original : Il vedovo

Année : 1959

Réalisation : Dino Risi

Avec : Alberto Sordi, Franca Valeri, Livio Lorenzon

Le film est d’une drôlerie folle pendant les trois quarts du film grâce au talent ineffable d’Alfredo Sordi, à la fois parfait pour jouer la prétention maladroite et bouffonne, la vénalité obsessionnelle doublée (malheureusement pour son personnage) d’incompétence, la bêtise accablée, la forfanterie matamoresque… bref, pour faire du Alfredo Sordi.

Le point culminant du film et qui aurait dû être son dernier acte, c’est quand la chance se retourne d’un coup pour le personnage de Sordi quand on lui annonce la plus mauvaise nouvelle qui soit dans sa situation… Le film se prolonge alors, peut encore convaincre jusqu’à la retraite monastique de Sordi, et doit trouver un dernier rebondissement, une chute finale, et celle-ci, malheureusement, même si elle fait presque littéralement tomber le film dans la franche satire, patine en réalité en peinant à retrouver le rythme, et n’est pas à la hauteur comique de ce qui précède. Le récit abandonne, par exemple, tout d’un coup le personnage de la maîtresse (ainsi que toute sa famille) après avoir justement essayé de la refourguer auprès du riche industriel, et donne ainsi l’étrange impression de regarder un autre film construit sur les chutes du film idéal n’ayant pu se faire ici.

Je crois avoir rarement autant ri, cela dit, avant cette chute ratée, en voyant les bêtises de ce faux-cul d’Alfred Sordi jusqu’à ce que son personnage accède d’une manière inespérée à ces rêves de veuvage précoce et se croie propulsé d’un coup roi du pétrole.

Peut-être également que Franca Valeri n’était peut-être pas l’actrice idéale pour jouer ce rôle d’héritière sans illusions, sans amour, et moins stupide que son mari. Excellente actrice de second rôle, elle me paraît surtout plus efficace en idiote et victime, notamment dans un film pour lequel elle avait participé au scénario : Le Signe de Vénus (tourné par Dino Risi quatre ans plus tôt et où elle était parfaite aux côtés de Sophia Loren). Difficile toutefois de trouver une actrice avec suffisamment de classe aristocratique et de second degré pour s’opposer à ce pitre de Sordi (la même année, Silvana Mangano prouvait qu’elle pouvait être crédible dans une comédie, La Grande Guerre ; et c’est sans doute Lea Massari qui aura été son meilleur pendant féminin dans Une vie difficile). Rendons néanmoins hommage à Franca Valeri qui vient de nous quitter (en août de l’année dernière), une semaine après avoir fêté ses cent ans.

Par toutes ses qualités et ses défauts, ou par les thèmes développés (Alfredo Sordi en homme cupide rejeté par la haute société), Le Veuf rappelle Il boom, de De Sica, tourné quatre ans après. C’est une constante dans la comédie italienne, ce n’est pas le tout de disposer de quelques-uns des meilleurs acteurs de comédie de l’histoire du cinéma, pour faire de grands films, il faut leur trouver des acteurs, plus vraisemblablement des actrices, capables de leur faire face. Les meilleures séquences du film, les plus amusantes, sont celles dans lesquelles Alberto Sordi fait, seul, le show. Cela fait d’excellentes comédies, mais ne fait pas culminer le film à la hauteur des grands chefs-d’œuvre de la comédie italienne. Ceux-ci parviennent presque toujours à proposer une dimension supplémentaire à la comédie. Qu’elle soit dramatique ou satirique.


Le Veuf, Dino Risi 1959 Il vedovo | Cino del Duca, Paneuropa

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Fantôme d’amour, Dino Risi (1981)

L’acteur et ses fantômes

Note : 2 sur 5.

Fantôme d’amour

Année : 1981

Titre original : Fantasma d’amore

Réalisation : Dino Risi

Avec : Romy Schneider, Marcello Mastroianni

Le souci avec les films jouant sur le mystère, c’est que si on a compris la nature de ce mystère dès la première séquence, et si le récit joue, lui, sur le secret non dévoilé au premier degré, spectateur et réalisateur risquent très vite de ne plus être sur la même longueur d’onde. C’est ce qui se passe avec Fantôme d’amour, si la première apparition du personnage de Romy Schneider peut encore laisser ouvertes toutes les possibilités sur la nature, la suite fait peu de doute… Le récit ne s’embarrasse pas de fausses pistes et ne fait que marteler, séquence après séquence, indice après indice, la même évidence. Si dans les films d’horreur, les portes claquent, le pire qui puisse arriver dans un film sur le « mystère », c’est d’enfoncer des portes ouvertes.

Avec un scénario aussi tristement prévisible, il n’y a, pour mettre un peu de piquant à ce qu’il faut bien nommer un thriller psychologique, que la mise en scène pour forcer à travers quelques effets le mystère, le doute, la peur, l’émotion, etc. Or, ça n’aura échappé à personne, Dino Risi est plutôt un cinéaste de comédie, avec un style sec, épuré, son talent étant surtout celui d’un grand directeur d’acteurs. Ce n’est donc pas sur lui qu’il faut compter pour épicer cette histoire de fantôme. Les séquences oniriques avec filtre cotonneux et grands sourires forcés sont par exemple aujourd’hui tristement risibles.

Si le film est un désastre complet, c’est bien chez les acteurs qu’on peut y trouver quelques frêles éléments de satisfaction : si Romy Schneider ne me convainc guère, j’avoue rester estomaqué devant la performance de Marcello Mastroianni… Dans un rôle pourtant assez largement mutique (là où par exemple un Alain Delon se serait contenté d’être impassible et beau), Marcello, tout en laissant supposer qu’il en livre le moins possible, parvient à nous montrer ce qu’il pense ou ressent comme dans un livre ouvert. C’est dans les gestes ou les réactions les plus simples qu’il démontre son génie : un téléphone sonne qu’il s’apprête à décrocher avant d’y renoncer ; une sonnette de porte vers laquelle il tend le bras avant de se rendre compte qu’elle a disparu ; tout ça, c’est peu de chose, mais c’est ce qu’il y a de plus difficile à faire pour un acteur.

Il faut dans cet exercice de la spontanéité sans qu’elle paraisse feinte. Et beaucoup de simplicité : un visage souvent impassible mais sur lequel tout un monde intérieur se dévoile à travers l’expression du regard ; le regard qui se baisse pour réfléchir en réaction à ce qu’il vient d’apprendre, qui remonte aussitôt, un peu perdu, tandis que la voix tente encore de feindre une expression incrédule ; et si la voix ne suffit pas, y ajouter un sourire, et c’est toujours le regard qui, par le discours en contrepoint qu’il offre par rapport au reste du corps ou de la voix, révèle la nature des sentiments et de la pensée du personnage.

Arrivé à ce niveau de précision et de pseudo-authenticité pour un acteur est rare. Marcello y est un grand habitué (il donnera en 1987 avec Les Yeux noirs le même type de prestation). De ce que j’en sais, cette qualité, on ne les trouve que chez les acteurs qui acceptent de se laisser regarder, chez ceux qui disposent d’assez de générosité pour offrir leur imagination toute nue au public, et enfin chez ceux qui ont accumulé suffisamment d’expérience pour ne pas avoir à forcer leur performance, rongés par le doute ou l’angoisse de mal faire.

En d’autres occasions, Mastroianni sait aussi ajouter à sa palette d’acteurs un peu de fantaisie, ici, il n’y est évidemment pas question. On se contentera de sa simplicité, de son authenticité, de son humilité, car tout ça, c’est déjà, et suffisamment, même dans un nanar, un privilège à voir quand on est spectateur. Quel acteur de génie… Tout le reste n’est qu’écran de fumée. Même Romy ne fait pas le poids.

Marcello Mastroianni et Dino Risi n’auront collaboré que quatre fois au cours de leur carrière, et malheureusement, jamais pour un grand film.


 
Fantôme d’amour, Dino Risi 1981 Fantasma d’amore | Dean Film, AMLF, Bayerischer Rundfunk, Cam Production

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À la recherche du temps perdu

Note : 4.5 sur 5.

À la recherche du temps perdu

Année : 1913-1927

Scénario : Marcel Proust

Un amour de Swann

Intelligence vertigineuse d’un mythomane hypermnésique livrant au lecteur toute nue la complexité des raisonnements et réflexions si détestables chez d’autres : le commentaire, l’explication… L’intelligence et la méticulosité sont si prégnantes chez Proust qu’on lui laisse passer ses défauts : son manque de clarté, son intérêt pour ce qui paraît à notre époque si futile, l’irréalisme de certaines situations ou leur faible valeur dramatique (l’épisode où Swann retourne chez Odette en craignant l’y trouver avec un autre homme et voir Proust en faire des tonnes quand vient à Swann le moment de décider ou non de taper au volet de sa belle, le tout pour se rendre compte qu’il s’est trompé de fenêtre… c’est tout de même assez révélateur du style de Proust). À l’image du Miroir de Tarko (ou le contraire), il y a quelque chose dans ce récit qui tient à la fois de l’inceste, de l’impossible et de l’amusement à arriver à se projeter ainsi aussi facilement (ou facticement) dans la vie intime, les pensées même, du père de son premier amour. Le gros du premier volume est ainsi uniquement dédié à l’amour de ce père fantasmé avec une cocotte, et il repart ensuite en reprenant tout son récit à la première personne comme si de rien n’était. Vertigineux toujours, et pour le moins embarrassant, au point qu’on puisse comprendre que s’il y a une bonne part d’expérience personnelle là-dedans, que Proust ait préféré évoquer et inventer un monde parallèle allant même jusqu’à créer des lieux où des personnages historiques qui n’existent pas… Je crains un peu pour la suite, depuis vingt ans, je tourne autour de Proust, mais j’avais bien compris instinctivement que, comme Proust avec sa mère à l’heure du coucher, je ne voudrais jamais quitter Combray. Cette première partie m’avait tellement fascinée il y a vingt ans que je m’étais endormi à la première entrée en scène de Swann…

À l’ombre des jeunes filles en fleurs

J’ai du mal à comprendre comment on peut être aussi précautionneux dans la description de la psychologie des sentiments et en savoir si peu sur les personnages rencontrés. C’était déjà le cas avec Swann, mais avec Gilberte, c’est encore pire : on ne sait rien d’elle, et même sur le jeune narrateur, on ne sait finalement rien à part ces allées et venues incessantes sur la nature de son amour et de sa relation avec Gilberte ; c’est aussi à travers les actions et les décisions qu’on se définit, pas simplement à travers l’étude (réflexions, interrogations, commentaires et comparaisons) qui se veut faussement minutieuse à force de répétitions des sentiments. On ne retrouve en fait rien des artifices géniaux narratifs du premier tome de la Recherche, pire, à certains moments le récit tourne à la description mondaine fatigante. Dans ce premier tome, le décor, l’espace, les objets, donnaient au récit une couleur qui enrichissait le thème de la mémoire : or, c’est beaucoup moins le cas ici, c’est tristement moins visuel, moins sensoriel.

Balbec rehausse l’intérêt de la première partie, on sent peut-être ce lien qu’en fera Visconti avec Mort à Venise (images d’illustration). Celle qui décrit le mieux le style, et donc le caractère de ce petit chou de Proust, c’est encore sa grande mère : « Mais quand même elle se contenterait d’un grattement on reconnaîtrait tout de suite sa petite souris, surtout quand elle est aussi unique et à plaindre que la mienne. Je l’entendais déjà depuis un moment qui hésitait, qui se remuait dans le lit, qui faisait tous ses manèges… »

Du côté de Guermantes

Le triomphe de la mondanité. Proust me perd. Rare moment réellement intéressant et dramatique de ce pavé de bonne famille : la mort de la grand-mère. Si le petit Marcel, devenu grand et con, continue le récit de son ascension dans les salons à la mode, je vais avoir du mal à le suivre jusqu’au Temps retrouvé.

Sodome et Gomorrhe.

Et on y retourne. Comme d’habitude, des mondanités pas très intéressantes, des interrogations, elles, qui le sont déjà plus, sur l’homosexualité (même si Proust se cache derrière son petit doigt et préfère minauder en lui racontant ses pensées intimes), un retour bienvenu mais trop court sur les souvenirs tendres du temps passé à glander à Balbec auprès de sa grand-mère. Parce que c’est ce qu’il y a de plus beau chez Proust… le recours trop rare à mon goût du souvenir nostalgique des êtres qui lui sont chers. Dès que Proust replonge dans un récit chronologique et flou de sa vie pleine de vide (il prend soin de ne jamais rappeler son âge comme s’il s’effaçait le plus possible derrière ses sensations et les sujets mondains de sa “vie”), c’est mortellement ennuyeux ; tout Proust en fait se trouve condensé dans ces passages où il hume le déploiement de ses sens et où il se remémore, et se revoit même en train de se replonger ainsi dans ses impressions passées ou ses souvenirs. Dommage ma petite souris que tu te perdes tant dans les mondanités.

La Prisonnière

C’est devenu une telle habitude, de m’assoupir pendant les longs passages chez les Verdurin, que j’en suis à un point où pour m’endormir, je récite le nom des personnages les plus chiants de la Recherche. Les passages avec Albertine, seuls, sont pourtant de véritables petits chefs-d’œuvre.

… Madame et Monsieur Verdurin, la duchesse de Guermantes, tous les Guermantes, Morel, Cottard, Madame de “Camembert”, Norpois, Saniette, Ski, le Prince von, le premier président, le lift et le chasseur, la princesse de Parme, Albertine (prisonnière), maman… et Marcel !

Proust utilise peu la troisième personne du singulier ou du pluriel. Ici, brièvement, il l’utilise avec le couple Verdurin, mais il l’utilise aussi dans un passage avec Charlus, un peu comme il l’avait fait avec Swann dans le premier roman. Le signe peut-être que Charlus et Swann sont deux identités fantasmées de Proust ou un mélange de souvenirs personnels et de vie fantasmée (beaucoup fantasmée pour Swann, car il y aurait un modèle indiscutable, peut-être dans ce cas le modèle que Proust aurait voulu être).

Proust champion des plantings. Celui de l’épisode de la fille Vinteuil pour suggérer l’homosexualité d’Albertine donne le tournis. Mais globalement, tous les leitmotivs sont des refrains rythmant le récit sur des milliers de pages et qui donnent cette saveur si particulière à la Recherche. J’avoue parfois m’assoupir, et la réapparition de ces thèmes récurrents, ça fait un peu l’effet de notre nom prononcé alors qu’on commence à sombrer… « Hum ? Non, non, je dors pas, je réfléchis. »

Albertine disparue

Donc Albertine meurt et tout ce qui intéresse Marcel pendant 300 pages, c’est de savoir si elle était homosexuelle. Albertine meurt et yolo, je vais enfin pouvoir mener l’enquête. Je t’adore Marcel, pendant que tu t’interroges, au moins, on échappe à toutes les mondanités pour ce coup-ci.

Le Temps retrouvé

Étonnante plongée dans la Première Guerre mondiale. Proust qui, d’habitude, concentre tout son récit sur les commentaires du narrateur avec peu d’évocations contextuelles, ici place précisément ce récit au milieu de la Guerre mondiale avec de réelles mises en situation. Notamment lors de ces séquences avec le baron de Charlus et sa maison de passes ; d’un coup, on se retrouve projeté dans Voyage au bout de la nuit, voire dans Salo et les 120 jours de Sodome, et c’est amusant de voir, et de comparer, à quel point Céline fera presque le voyage inverse de Proust en revenant sur son enfance dans Mort à crédit avec un style toujours, chez lui, basé sur les situations, au contraire de Proust, mais avec une même préciosité dans le style, dans la langue, et qui apparaît ici chez Proust par intermittence avec la même préciosité argotique. (Il arrive que certains extrêmes trouvent un terrain d’entente…)

Waouh ce début du chapitre 3 ! Une sorte de réminiscence ou une redite du début de la Recherche et du chapitre de Combray et de la madeleine, cette fois avec des souvenirs de la place Saint-Marc rappelés dans l’esprit du narrateur par le biais de pavés inégaux. Impressionnant. Si Marcel avait pu soustraire toute mondanité, voire tous les personnages antipathiques de son récit, ne garder que ces réminiscences introspectives, en fait s’il avait pu rester dans sa chambre, ne jamais sortir de chez lui, ne voir personne et imaginer des voyages, des personnages, qui chacun le ramènerait à une portion d’un passé lui-même fantasmé, là oui, ça aurait été encore plus magique. Mais je suis dur, il y a assez dans toute la Recherche d’introspections alambiquées et poétiques (oui, tu es bien un poète, Marcel) pour suffire à mon bonheur.

On dit de certaines personnes qu’elles s’écoutent parler, et ce n’est en général pas un compliment, mais chez Proust, on peut dire qu’il se regarde écrire, et ma foi, c’est assez fascinant : les toutes dernières pages de la Recherche sont en cela assez fantastiques, jouissives. Le narrateur, qui s’est toujours rêvé auteur, double de Proust, qui se dit qu’il serait temps de devenir cet écrivain qu’il a toujours rêvé d’être et qu’il a peur de ne plus être capable de devenir à l’orée de la mort, même accidentelle. Toujours dans une sorte de mise en abîme introspective, il (le narrateur) se sait avoir accumulé d’innombrables idées au cours de sa vie (parfois mondaine), se voit comme une mine dont lui seul serait capable d’exploiter les ressources, et qu’il serait dommage par conséquent de ne pas les exploiter… Touchant et beau. Après mille écarts mondains, la petite souris retourne dans son nid. Le temps retrouvé.