La Poupée, Wojciech Has (1968)

Vains travellings

Note : 3.5 sur 5.

La Poupée

Titre original : Lalka

Année : 1968

Réalisation : Wojciech Has

Avec : Mariusz Dmochowski, Beata Tyszkiewicz, Tadeusz Fijewski

Les qualités de Has sont là, sans aucun doute. Mais ses points forts sont aussi souvent ce qui cache l’essentiel. Si dans La Clepsydre, la forme passe pour virtuose, c’est que le fond n’a pas grand intérêt. Point de délires visuels ici, Has reste sage et s’applique à mettre en scène son sujet. Trop sagement peut-être. Une mise en place savante, des travellings virevoltants, des dialogues et des acteurs soignés… D’accord, tout cela est formidablement bien agencé. Pourtant il me faudra attendre deux heures pour être enfin convaincu par la mise en scène…

La virtuosité n’est pas l’à-propos. Un travelling (et c’est le cas aussi de son grand frère, le plan-séquence) doit se mettre au service de son sujet. Si on ne voit plus que ça, c’est déjà perdu. Certes, tous les boutonneux pourront s’émouvoir de la dextérité des machinistes, de l’inventivité (sic) du mouvement de la caméra, mais le problème est bien là. Toutes ces vantardises ne font que détourner le spectateur de l’essentiel. Si on accepte l’idée que la caméra écrit en image le récit, user de longs travellings, c’est un peu se complaire dans les longues phrases dont on peinerait à saisir le sens ; c’est se perdre en descriptions inutiles ; en ponctuation, en petits points… Pour fixer le cadre (si j’ose dire), pour aller à l’essentiel, rien ne vaut qu’un plan fixe, ou qu’une succession de plans fixes. Le travelling d’accompagnement est lui-même, une sorte de plan certes mobile mais fixé sur la présence d’un personnage. On peut donc imaginer une certaine tolérance au procédé. Reste que Has va bien trop souvent au-delà du simple travelling d’accompagnement. Un cinéaste qui persiste à vouloir rester sur le même plan est à l’image du dribbleur au foot qui garde trop la balle : celle-ci circulera toujours mieux, et plus vite, avec une passe. Un peu travelo le Has… Le cut, ç’a la puissance d’un point, ou d’un retour à la ligne. Certains trouvent un certain confort à délayer leur pensée au milieu des virgules et des points-virgules (voire des parenthèses) sans avoir à décider de quand foutre un point ; or un point est un tournant, une décision, un parti pris, un pari. Chaque cut est un choix. On ne juge pas de la beauté de la césure, mais de sa pertinence. Aussi, l’hypercut est un viol. De la pertinence, de la mesure… C’est en un sens là où s’exprime la pensée de son auteur, son autorité, sa force de décision. Et son efficacité. Le point, ou donc le cut, aide à faire ressortir les articulations logiques du récit. C’est le montage qui lui donne sens. Un plan après l’autre. La mise en place à l’intérieur du même plan, c’est certes souvent fort joli comme ici, mais ça a la précision d’un régisseur de théâtre. La mise en place, ce n’est pas de la mise en scène. Alors bien sûr, un travelling (ou un plan-séquence) peut s’organiser pour proposer, sans cut, une succession de plans à l’intérieur du plan. C’est ce que Has fait le plus souvent, et même plutôt bien, mais à la manière des points-virgules, on ne saurait trop en user. Ça l’Has, à la longue… Pourquoi accepter de devoir se farcir sans cesse le même point de vue, travelling après travelling, quand un ou deux plans successifs d’une grosseur différente et proposant un autre angle auraient montré plus de choses en moins de temps ?

Instant de cinéma : regard hors-champ, virgule, contrechamp et vue extérieure subjective

L’autre point fort de Has qui tend à la longue à devenir un défaut, c’est la théâtralité du langage. La Clepsydre, là encore, était très verbeux, mais ça participait au tableau général. Ç’aurait pu causer mandarin, c’était pareil. Les particularités d’un tel procédé, c’est l’uniformisation des tonalités, le manque d’identification, la trop grande densité des dialogues, voire leur inutilité. Quand le muet a cessé d’exister, la crainte, c’était que le cinéma devienne un échange de dialogues et se contente de reproduire ce qu’on voyait sur les scènes de théâtre. Cette crainte était largement justifiée, et de fait, le cinéma est devenu, du moins pour beaucoup de cinéastes, moins visuel, et plus verbeux. La caractéristique des dialogues théâtraux, c’est qu’ils font état des enjeux, du cadre, des sentiments, du passé, du futur… Ils dévoilent tout. Parce que sur scène, pour éveiller l’imagination, donner matière, il faut enfiler ces évocations pour éveiller le spectateur. Un silence, et on voit les anges tomber du ciel. Au théâtre également, la situation s’étire en longueur autour d’un même espace et d’un même temps, parce qu’il faut bien concentrer tout ça à cause des impératifs intrinsèques à la scène. Le cinéma, même aux premiers temps du parlant, n’a jamais cessé alors de chercher à éviter de donner l’impression de s’installer. Le montage permet de s’émanciper de l’espace et du temps, il ne faut pas s’en priver. Il est toujours profitable de montrer ou de suggérer par l’image au lieu de le faire dire par un acteur à travers une ligne de dialogue (une alternance des procédés est sans doute même préférable). C’est le muet qui a rendu cela possible : un gros plan insistant sur un regard en dit souvent davantage que le texte. Et le parlant a alors inventé le plan de réaction quand l’autre déblatère son texte. Richard Brooks le fait à merveille dans Les Frères Karamazov par exemple. Un serveur qui passe déposer un verre, une vendeuse ? Les mains passent, la parole reste, mais notre regard se porte sur l’essentiel : les visages. Une réaction (un plan répondant à un autre), ou les deux personnages compris dans le même plan et jouant une situation commune, un jeu corporel, qui n’apparaît pas dans le texte : un regard qui se détourne, un sourire complice, un soupir, un levé de sourcil… Le langage corporel, le sous-texte infiniment plus significatif que le texte. L’un papote, l’autre fait des personnages nos potes… On ne s’identifie pas à des informations, mais à des comportements, des postures.

Has propose donc un film affreusement verbeux, et statique, malgré les travellings. Les intentions, les doutes, les enjeux, les conflits ou les malentendus, tout est censé passer à travers la parole, et le tout donne une impression d’inexpressivité qui n’est pas sans rappeler les figures de cire qui jalonnent son film. Au lieu d’une poupée, on a plutôt affaire à un manège entier de poupées, toutes aussi inexpressives les unes que les autres.

Vain travelling

On suit donc le parcours de ce personnage dans le monde pour gagner les faveurs de sa demoiselle avec un peu de distance. Comment s’intéresser à un homme qui jamais ne bronche, qui jamais ne doute, qui ne fait que jacasser ou écouter les autres le faire, et qui se trouve finalement très peu souvent confronté à sa « poupée ». L’objet de son attention, de ses rêves, qui devrait être au centre de tout, paraît éloigné, distant, inoffensif, sans intérêt. Si l’enjeu, c’est de séduire la belle, tout le reste est accessoire. Les regards, les silences, doivent ici dire l’essentiel.

Has s’évertue à gesticuler avec sa caméra et ses acteurs, à remplir le cadre de son génie technique, de décors pompeux (moins fascinants que dans la Clepsydre), mais peine trop souvent à faire décoller le film, et quand tout à coup une scène de moins d’une minute pointe le bout de son nez, on est presque surpris. On se met alors à hurler « mais c’est ça le cinéma !  ».

Alors, on peut lire que l’habilité de Has rappelle celle de Visconti ou de Welles. Peut-être dans la mise en place oui. Il se met aussi au niveau de ce que ces deux-là ont de moins glorieux : l’image un peu crade est celle de Senso et les enfilades de dialogues (voire la pesanteur des lieux) rappellent les derniers films de Visconti.

Trois éléments, absents le plus souvent, symbolisent à eux seuls les principaux défauts du film. La musique (quasi absente), les gros plans (quasiment absents, sauf à la fin), et les ralentissements bien sentis pour accentuer un détail, un événement, une expression. Tout fuit au même rythme et à la même échelle. Comme une mécanique de théâtre, comme les rouages d’un automate. Manque donc le cœur, la profondeur, et l’interprétation. Elle est là la science de la mise en scène. Quand la mise en place se focalise sur l’organisation théâtrale des postures et du langage, la mise en scène au cinéma permet l’accentuation par le ralentissement, l’insistance, le choix de l’angle, le silence, le regard. La mise en scène vise à suggérer, quand la mise en place se limite à gérer. Manque au dernier le point de vue, le regard. Rester dans une forme de théâtralité permet de ne jamais avoir à choisir, donc de se tromper. C’est un peu comme jouer un concerto en s’interdisant de jouer de la pédale. C’est pourtant d’elle, aussi beaucoup, que le cœur passe. Accélérer, ralentir, quand il faut, c’est aussi le sens de l’interprétation… On pourrait regarder le film avec un métronome pour noter le rythme à chaque seconde, il serait invariablement le même. Une sorte de rythme d’entre-deux, ni trop rapide ni trop lent, comme le confort toujours de ne pas avoir à choisir. On est un peu comme à la radio où dès qu’un silence passe, c’est le drame. Le bruit, les jacassements des voix sont censés remplir l’image et notre imagination. On a peur que le spectateur s’ennuie, alors on l’ennuie avec un flot continu de dialogues… ou de travellings.

Champ-contrechamp en plan rapproché rare et bienvenu entre les deux personnages principaux

Avant qu’un peu tardivement tout cela prenne son envol (au bout de deux heures tout de même), un détail vient une dernière fois (presque) irriter nos attentes. Nos deux tourtereaux papotent, c’est déjà mieux que d’habitude parce qu’on les voit finalement assez peu réunis, et puis, au moment où une incompréhension jaillit, où on se dit, allez on va gagner un gros plan, un silence évocateur, une interrogation répondant à une pique, eh bien, pas du tout. À peine le temps de rêver à tout ça, et voilà le valet qui vient interrompre le doux concerto qu’ils s’apprêtaient à nous jouer. Et ce n’est pas son entrée seule, c’est le langage… Une présence, on peut l’ignorer, les jacasseries, un peu moins. Surtout à ce rythme. « J’ai un joli nichon…, mais je ne te le dévoilerai pas. » Ça marcherait si on en avait vu un bout. Si on nous le dit, et si on passe à autre chose…, elle peut se les tripoter seule dans son lit, ça nous laissera parfaitement indifférents.

Regardons par exemple l’usage qui est fait du hors-champ (outil de contextualisation comme je le souligne assez souvent, comme dernièrement ici). Si les travellings arrivent assez bien à poser un regard sur le décor, le jeu émotionnel (passant à travers les regards et les gros plans) est peu exploité ; le sous-entendu (s’il existe) ne passe qu’à travers le texte, jamais à travers l’expression faciale ou corporelle ; et les réactions (contrechamp) sont rares. Il faut attendre pratiquement la fin du film pour voir enfin un jeu purement cinématographique entre le chasseur ou sa proie (et l’intérêt ici, c’est bien que les rôles sont un peu inversés), fait de champ-contrechamp. Le procédé est en soi un montage alterné réduit à sa plus simple expression. Si le procédé est souvent surexploité (et passe pour être beaucoup plus créatif ou complexe qu’un travelling savant), il n’y a pourtant rien de plus expressif, de plus suggestif, de plus mystérieux, et de plus beau, qu’un visage (alors un visage qui ment, ou qui pourrait mentir, ou qui, vu à travers l’autre personnage, pourrait mentir…) alors là…, c’est du cinéma. L’intimité apparaît tout à coup à l’écran, on y croit, on voudrait en être.

Étrangement donc, c’est à partir de là que le film décolle. Une gentille scène de lévitation, qui prend son temps, repose l’œil et l’esprit, émerveille. Bientôt suivie d’un plan (travelling…) sur des visages impassibles de femmes. Mais oui, impassibles. Et tout à coup, on n’y voit ni Welles ni Visconti, mais Fellini (il y avait aussi une jolie collection de nibards dans la Clepsydre, et là, si j’ai bien remarqué l’opulente poitrine de la « poupée », il ne saurait être question pourtant de la felliniser).

La scène dans le train par exemple est admirable. Jusqu’à la tentative de suicide et un panoramique final merveilleux (et silencieux) pour achever la séquence… Trop tard. La maîtrise est là ; mais le maître s’est fait un peu trop attendre.


La Poupée, Wojciech Has 1968 Lalka Zespol Filmowy Kamera (11)La Poupée, Wojciech Has 1968 Lalka Zespol Filmowy Kamera (12)

La Poupée, Wojciech Has 1968 Lalka | Zespol Filmowy Kamera 


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Une poule dans le vent, Yasujirô Ozu (1948)

Les chaises qui rient

Note : 4 sur 5.

Une poule dans le vent

Titre original : Kaze no naka no mendori

Année : 1948

Réalisation : Yasujirô Ozu

Avec : Kinuyo Tanaka, Shûji Sano, Chieko Murata

Ozu est à la fin de sa période « sales mioches » (conclue l’année précédente avec Récit d’un propriétaire). Le fils ici est plutôt mutique, passant son temps sur le dos de sa mère, malade ou au lit quand le traditionnel morveux ozuesque n’apparaît qu’une fois à l’écran et se tient bien sagement à table. Plus que le mioche assagi, c’est Ozu qui semble peu à peu dompter son ironie sifflotante. Il troquera bientôt la brise déjà imperceptible de son humour en un filet de vent invisible frisant l’œil de sa caméra impassible.

Il est question ici d’un dilemme amoureux tout ce qu’il y a de plus banal : dire la vérité au marié cocu et partager sa douleur quitte à le faire souffrir, avec le secret espoir de pouvoir gérer la situation ensemble et de sauver le couple, ou le risque de tout détruire ; ou mentir, tromper une seconde fois la personne qu’on aime, trahir la confiance non pas tant de l’autre, mais de celle qu’on place en soi-même. Naruse produira trois ans plus tard le négatif de cette situation en quelque sorte avec Le Repas (le mari volage remplaçant la femme digne et sans le sou, obligée de vendre ses charmes en l’absence de son homme).

Même Chishû Ryû est là dans un rôle accessoire, parfait dans son insignifiance neutre, le sourire déjà niais, un sourire dont on ne sait s’il cache une véritable simplicité ou une sagesse à toute épreuve…

Après la guerre, Ozu et Naruse entament tous les deux leur période shomingeki. En plein dedans au début des années 50, les deux cinéastes s’écarteront l’un de l’autre toujours plus tout au long des années 50. Naruse reviendra petit à petit vers ses premières amours en renouant avec le mélodrame n’hésitant pas à montrer les « scènes à faire » comme un romantisme assumé destiné aux petites-bourgeoises, à l’image de Kinoshita ; et Ozu refusera au contraire de montrer ces scènes de confrontation pour produire un cinéma tout aussi petit bourgeois mais bien plus classique, obéissant à des contraintes là encore assumées mais contraires, suivant une forme de bienséance moderne où on ne présente plus que les conséquences des actions et des décisions, elles-mêmes déjà bien réduites au minimum, au lieu de les multiplier et de construire son récit autour de péripéties et de confrontations éreintantes.

Le récit fournit encore quelques éléments de conflits directs à travers deux scènes dramatiques. Celles de la révélation du mari trompé et de la réconciliation. Autant dire que la trame du mélo se réduit presque à un haïku. Déjà, en se détournant de ses sales gosses, le cinéaste trouve un nouveau dada pour illustrer au mieux son indifférence aux éclats de voix et aux péripéties : les natures mortes, ou espaces vides. Elles sont tellement nombreuses ici qu’Ozu semble faire mumuse avec, n’hésitant pas souvent à les multiplier dans une même scène quand plus tard ces fameux plans serviront avant tout de transition, de ponctuation, comme un enjambement en forme de pied de nez. Le morveux n’est plus devant mais derrière la caméra. Petit taquin.

Faire le point sur un cendrier qui fume dans un coin comme pris sur le fait en train de se laisser aller au vice, sur une chaise immobile mais encore brillante de sueur, sur un balai essoufflé dont la poussière dansante alentour cachera à peine que lui aussi dansait… Des natures mortes ou invisibles. C’est Claude Rains qui passe à l’écran, ou ce sont les objets animés de Disney qui tout à coup se figent. En une famille de plans, Ozu illustre l’idée qu’il recherchera obstinément dans les films suivants. L’agitation ne l’intéresse pas. Comme le samouraï n’ayant jamais levé son sabre sur un ennemi, la voie du cinéaste s’écrit dans l’art de l’évitement. Son cinéma, c’est celui du deuil de l’action. De l’après. La scène pivot du film, sorte d’hamartia non pas situé avant le récit, mais à la fin de l’introduction, où Kinuyo Tanaka, éternelle femme et mère du Japon, se déshonore pour payer les frais d’hôpital de son petit mioche, on ne la verra pas (dix ans plus tard, Naruse l’aurait montrée). Le récit fait l’épure autour de cette seule scène parce qu’il ne sera jamais question d’autre chose, mais elle doit transpirer à l’écran comme la résurgence fantôme d’une vieille poussière dans l’œil dont on pense s’être débarrassée. Il n’y aura donc que deux franches oppositions, dont la seconde manquera presque d’être fatale ; et elles auront totalement disparu par la suite dans le cinéma d’Ozu (en choisissant pour cela des sujets toujours aussi insipides pour se consacrer à l’essentiel, comme l’extravagant foisonnement dramatique que peut offrir un père cherchant à marier sa fille, ou le contraire…). Au lieu de se focaliser sur la chute ou de décomposer l’éclatement des choses en mille fracas et autant de péripéties, Ozu regarde tomber ses deux scènes à faire et ne s’attarde pas à expliquer la chose pendant une heure, et au contraire se fige tout à coup dans l’instant qui suit. Ozu, ce n’est pas un cinéma de chambara, mais un cinéma d’embarras. D’habitude ici tout se barre, s’agite un peu plus pour fuir ou se faire face à nouveau. Au contraire, comme les chaises ou les cendriers, tout s’arrête, et on profite de cette minute de silence pour interroger les esprits frappeurs. Bientôt il n’y aura plus que les trains qui fileront au loin pour illustrer le trot lancinant des pensées étêtées. Ça pourrait être du Satie ou un concerto pour théières et balais dansant. Ozu ne s’applique pas à montrer l’action, mais l’à-côté, le résultat, les conséquences, comme un récit en permanence au passé où on ne faute ou ne pleure plus mais où on « a fauté » et où on « a pleuré ».

Étrangement, ces plans de nature morte, du deuil de l’action, de l’après, c’est la mise en évidence du hors-champ. Ozu mettrait en scène un coup de feu, qu’il s’intéresserait moins à la détonation ou aux excès de haine ou de peur impliqués dans cette action que dans la réaction en dehors des passants, et plus encore sans doute des papiers peints de la pièce voisine ou d’une chaise lâche assise juste là et n’ayant pas bronché. Regarder ces objets rieurs, c’est se rendre tout à coup compte que bien que témoins de nos vies, invariablement fidèles et peu contrariants, ils n’ont strictement rien à faire des tressaillements ridicules parsemant nos vides et fragiles existences.

Au moins, Ozu termine sur une note pleine d’espoir et d’humanité. Restant à l’écart, il se tourne une dernière fois vers son couple rabiboché : le bisou mouillé restera hors-champ et la caméra s’attardera sur des mains étreignant passionnément un dos recouvré. On te tient, on ne te lâche plus.

Les chaises trépignent et les murs se lancent des regards impassibles. Tout rigole et la vie chante. Ozu ne fait que commencer. Il a chauffé sa théière, mais il sifflote déjà en rêvant aux petits train-trains qu’il garde dans un coin de sa tête.


Une poule dans le vent, Yasujirô Ozu 1948 Kaze no naka no mendori | Shochiku 

Pandemonium, Toshio Matsumoto (1971)

Petit-Guignol

Note : 2.5 sur 5.

Pandemonium

Titre original : Shura

Réalisation : Toshio Matsumoto

Année : 1971

Avec : Katsuo Nakamura, Yasuko Sanjo, Juro Kara

Si proposer une œuvre à un spectateur, un lecteur, un auditeur, c’est toujours faire un contrat avec lui, attendre de lui de ne pas venir avec ses préjugés, lui laisser le temps de lui montrer dans quoi il veut l’embarquer, il y a des paris, ou des contrats, plus difficiles à tenir ou à accepter. À table, quand la maîtresse de maison propose aux convives son savoureux plat, encore plus quand il s’agit d’épinards noyés dans la crème fraîche ou d’un bucolique boudin vomi dans les pommes grillées, on risque tout de même gros ; en tout cas, les chances de satisfaire tout son monde sont pour le moins compromises. On sait aussi que pour étonner, se la raconter, il faut une bonne dose d’originalité, de parti pris, d’audace, d’intransigeance créative pour proposer sa vision et pas celle d’un autre… Matsumoto vise donc haut, il sait ce qu’il veut, ses choix sont clairs, et il a au moins le mérite de tenir la casserole jusqu’au bout même si on s’est étalés de tout son long sur son assiette en criant des plaintes dégoûtées en voyant la marchandise arriver.

Moi aussi, j’ai tenu jusqu’au bout. Pourtant, le contrat passé et qu’on doit signer le plus souvent au premier acte, pour dire « OK j’adhère à ce que tu proposes, on va se fendre la poire devant ce boudin bien juteux à défaut de s’envoyer un banal chausson aux pommes grillées » bah moi non, j’avais déjà mal au cœur quand on m’a présenté le menu.

Faut dire que le chef cuistot, je n’ai pas regardé qui c’était. Si je viens souvent avec ma bonne volonté, je viens surtout aussi beaucoup avec mon ignorance, ou ma mémoire défaillante, surtout quand il est question de cinéastes japonais.

Je découvre donc en rentrant chez moi que je n’ai pas plus apprécié Dogura Magura, et que j’avais été pas mal indulgent (grâce à son côté bien barré et dense) avec Les Funérailles des roses. Mais ces trois opus proposent une sorte de même contrat, qui, tout bien calculé, a peu de chance avec moi de marcher plus d’une fois sur trois. Il y a d’abord les prétentions stylistiques, faisant de la forme, à peu près, l’intérêt premier du film, et forcément, ça capte de la place, de l’attention, et on rechigne alors à présenter un récit propre, prêt à digérer, qui ne demande pas trop de travail au spectateur. Je n’attends pas forcément qu’on me donne un plat prémâché ou de la bouillie, mais il y a certains efforts, j’apprécie tout de même de ne pas avoir à les faire à la place du conteur. Matsumoto sait ce qu’il fait, et il connaît certaines méthodes de mise en scène aptes à le faire échapper aux codes du spectacle qu’il réprouve (en tout cas duquel il ne souhaite apparemment pas être lié) pour s’en approprier d’autres. De ces trois films (par ailleurs formellement très différents), on peut donc retenir au moins une même constante, un même objectif, celui d’user de distanciation. C’est là que je commence à grogner. Comme dirait Cocteau, j’aime la distanciation, mais la distanciation n’aime pas tout le monde. C’est comme le sel. Il faut savoir en mettre juste assez. Et si tes habitudes ne sont pas les miennes, il y a peu de chance que je te suive. Trop de distanciation, ça tue le fil logique du récit. À force de dire au spectateur « bon là, on va éviter tout effet d’identification, pour que vous puissiez voir la scène autrement et avoir un regard intelligent et non totalement vampirisé par l’élan émotionnel qu’on rencontre dans n’importe quel spectacle commun », eh ben je finis par sortir de table. Faut pas trop me le faire à moi. Je suis limite myope, et si on m’impose un peu trop de distance, je ne vois plus rien. Et à force de voir trouble, je m’efface, j’ai le souffle qui applause et le cerveau qui commence la vaisselle.

Pandemonium, Toshio Matsumoto 1971 Shura Toho Company, Art Theatre Guild, Matsumoto Production Company (1)Pandemonium, Toshio Matsumoto 1971 Shura Toho Company, Art Theatre Guild, Matsumoto Production Company (4)

Chaque spectateur est unique, et c’est bien un point où j’ai mes intransigeances — ou mes incohérences. Je peux digérer une mise à distance bien rance si on s’applique sur autre chose, sur les décors, la lumière, les jolies filles, les nichons… Seulement, c’était déjà le cas dans Dogura Magura. Préférer le Musée d’Orsay au Quai Branly, à chacun son affaire, et, là non plus, je n’ai rien pour me rincer l’œil. L’histoire n’a aucun intérêt (et je n’ai rien compris, c’est qu’on digère mal quand on ne fait que renifler un coup avant de s’étaler sur la nappe en gémissant des grands « Non ! non, j’en ai pas ! » et qu’une fois qu’on s’est fait gronder, tant pis, mais les épinards et le boudin, ça file droit sous la table). La lumière est pas trop mal, sorte de noir & blanc surexposé dans l’ombre d’un intestin fumant tout juste étripé, ou extirpé, de son gargouillant logis… façon Le Sabre du mal voire le Samouraï d’Okamoto, mais pour moi ça avait trop la saveur de L’Assassinat de Ryoma (encore une note bien conciliante), à savoir, une lumière qui finit par sentir la lèpre, le moisi…

J’en viens à l’aspect qui me pose le plus de problèmes dans le film. L’utilisation des décors, l’absence totale de hors-champ, ou de hors scène devrais-je dire. Parce que c’est bien ça dont il est question, le parti pris de Matsumoto. L’aspect théâtral, je crois l’écrire assez souvent, c’est plutôt une fantaisie (ou une prétention) qui arrive sans mal à me satisfaire. J’ai grandi dans les moisissures des costumes et l’ombre du hors scène, ça rappelle des souvenirs. Mais c’est une moisissure chaleureuse, comme le bon crottin de cheval tout juste démoulé qui sent bon la campagne… Chacun ses vices. Le moisi où on se gèle les miches, où tout est froid et sans densité, sans profondeur, ça me fait plutôt flipper. (Je ne fais qu’essayer de proposer des pistes pour expliquer pourquoi les pommes oui, mais les pommes grillées, non… Vous, vous y glissez quoi sous la table ?… Bref.) Le théâtre oui, mais pas de celui-là. La distanciation, oui, mais comme procédé, non comme une fin, et la plupart du temps, comme rehausseur de saveur pour refaire ressortir l’identification. Si on recule, c’est pour mieux avancer. Il y a les lents, et l’élan. Moi je suis de l’école d’Hitchcock : dès que ça tend, il faut que ça gicle. La distanciation sert alors de pause salvatrice où tout le monde se rince les dents (et les yeux, c’est bien l’utilité des plans de transition) avant de passer au tableau suivant. Revigorés, on peut se lancer à nouveau vers un mouvement en avant que les théoriciens de la théorie nommeront « identification ». C’est ce qui donne le rythme à tout bon récit, une respiration, comme le bon moyen d’arriver à faire sept fois l’amour du coucher à l’aube et de l’aube au goûter.

Ce n’est évidemment pas ce que fait Matsumoto. Et je ne suis même pas sûr qu’il y ait une volonté brechtienne d’utiliser le procédé. C’est juste qu’on se la pète en faisant un machin chiant à mourir debout (chting, au fait, c’est un film de samouraï : katana que le moule…) et qu’on y voit que dalle parce que l’intérêt n’est pas de voir, mais de regarder (il y en a bien qui se pincent le nez en s’enfilant du caviar à la grosse cuillère). « Je te la montre, tu me montreras la tienne ». Heu, non, je ne marche pas. Je veux savoir si elle a vraiment quelque chose à dire… Cherche toujours à y voir quelque chose, c’est bien opaque, bien étudié pour que tu puisses mâter (t’arrêter) sur le décor vide balayé d’une douche de lumière façon jacuzzi (et faut pas croire qu’avec une seule douche de lumière on aurait gagné un yakuza — original ne veut pas toujours dire singulier).

Pour redevenir sérieux, ce qui finit par marcher dans un Dogville par exemple, ne marche jamais pour moi ici. Je n’ai pas bien compris l’intérêt d’en faire du théâtre filmé, en dehors du fait que c’est écrit comme ça (c’est une adaptation). Formellement, ça n’a aucun intérêt, je n’y crois pas une seconde, et ça plombe le film pour y comprendre quelque chose. Bien sûr, on n’est pas dans un huis clos puisqu’on peut profiter de la construction en tableaux, et que les lieux peuvent ainsi changer au gré des séquences. Mais en dehors de ça, Matsumoto s’amuse tout seul en s’interdisant toute contextualisation des scènes à travers les plans habituels d’introduction, plans généraux, présentant le cadre, la rue, pour montrer que le cœur des scènes s’inscrit dans un monde réel. S’il en fait à mon sens beaucoup trop dans cette voie, il est au moins cohérent parce que sa direction d’acteurs suit la même logique. La particularité du théâtre, de par sa contrainte spatiale, c’est que la contextualisation, le dehors, est évoquée à travers les mots, et depuis Stanislavski, grâce à tout un jeu d’acteur (en gros, la psychologie, l’apparence, le comportement). Là, rien de tout ça. On enfonce le clou (ce n’est pas celui du spectacle) pour priver le spectateur de toutes ces petites indications qui fleurent bon l’air frais du dehors. Le jeu est par ailleurs follement théâtral, mais pas dans le bon sens du terme. Là encore on est dans la distance, mais la distance plate, insipide, creuse, moite, pâle, puante et gémissante des acteurs incapables de se parler et de s’écouter. « Je fais genre je te parle mais en fait je me la raconte, et ça, c’est parce que j’ai un texte très écrit qui dépasse ma pensée ». Alors voilà, ça dégobille des mots mais les yeux et les attitudes sont figés. Lors de la première scène où la violence éclate, une femme prend un sabre et menace de s’éventrer avec. Les autres restent de marbre ou ébauchent un clin d’œil, un lavement de sourcil (les yeux qui gargouillent chez les acteurs, c’est fréquent), mais le corps dit non et le regard reste vide. « Sortez-moi de là, je ne sais pas quoi faire ! Alors, je ne fais rien. Pis le metteur en scène m’a dit de me mettre là et de rien faire… » On remarquera au moins l’étrange cohérence d’ensemble parce que pas un (en dehors de celui qui avait quelque chose à dire — j’ai un « texte, là, il est souligné, c’est signe que c’est mon tour et qu’on me regarde dans ma gloire conifère, et alors que j’existe ») ne bouge. Effet, hum, très intéressant de distanciation, pour sûr, puisqu’on n’y croit pas une seule seconde. Y aurait, encore, le choix d’en faire un truc hiératique à la manière du kabuki, pourquoi pas, mais non, là c’est un entre-deux, une pénombre pénible, qui douche mon plaisir… Il n’y aura pas plus de figurants ou de troisième rôle pour épaissir un peu la pâte du réel, non… Distanciation plein pot. Microscope en cul-de-bouteille. Ça prétend regarder le monde quand ça ne regarde que son nombril.

Reste le découpage. Et là Matsumoto fait n’importe quoi. Du théâtre filmé, il n’arrive pas trop mal à s’en extirper avec un montage, au cœur, qui laisse bien voir et donne le rythme, même si parfois un peu trop en pieds, en plan moyen (mais si on n’en profite pas avec des mises en place de théâtre, on n’en profite jamais). Mais Matsumoto tombe encore dans le piège du ton sur ton quand il est question de mettre en scène la violence, les éclats, les giclées sanglantes… Ça boudine et ça flatule du bas et j’ai le haut qui bâille… Chting chting ! on passe d’un découpage plan-plan de télévision (à quoi rappelle le format) à une charpie répétitive qu’un étudiant en seconde année de cinéma n’oserait même plus proposer… Ce sont les années 70, et ça se voit. On découpe, on tranche, et on montre, on montre tout. Parce que c’est la révolution et que ça n’a jamais été fait. C’est gore et j’ai l’alien qui en bave d’ennui. Comme si Roméro s’invitait soudain à la table de Rohmer. Faut dire que c’est un peu le style Matsumoto. La grossièreté. Le mauvais goût. Mais entre le baroque et le n’importe quoi suspect, il y a parfois un poil qui glisse au mauvais endroit.

Bref, grosse déception.


Pandemonium, Toshio Matsumoto 1971 Shura | Toho Company, Art Theatre Guild, Matsumoto Production Company 


Sur La Saveur des goûts amers :

Les Indispensables de 1971

Liens externes :


Samsara, Ron Fricke (2011)

Peeping Tom, ou l’agonie rêveuse d’un somnambule égaré

Note : 2 sur 5.

Samsara

Année : 2001

Réalisation : Ron Fricke

Samsara est une expérience non verbale ? Eh ben, ce commentaire aussi. Façon diarrhée taillée à la serpe, dans l’amour et la contemplation, malaxée entre les mains de Shiva, contrepétrie au fournil par mes soins.

Désolé de ne pas y mettre les formes. I had a dream. À la vue de cet objet filmique, j’ai rêvé que ma cervelle se répandait tout entière dans une pluie de confettis et qu’un mille-pattes en avait enregistré des bribes. Un âne aux abois n’y retrouverait pas son anus.

C’est beau et vulgaire, donc. Je ne voudrais pas dépareiller avec le film.

Samsara, c’est quoi ? D’abord une épouvantable musique de trou de balle. L’impression d’avoir un micro planqué au plus près de la cuvette d’un Crésus constipé. Les images ne sont là que pour faire patienter sa peine comme on comble sa trouille du marron qui ne vient pas avec les images glacées d’un Geo. C’est aussi… la beauté qui soulage et lubrifie les voies basses avant le grand plouf… Ayant déjà dû me farcir toute la collection, entre Koyunuctaboul, Barakaca, Chronus ou Ashes and Snow, j’ai les intestins lavés de près comme si Hercule y avait mis la langue, je ne peux donc juger des vertus laxatives de ce nouveau morceau et fais confiance à ceux qui se le garderaient au cul. En attendant, il me faut bien évaluer cet opus, la tirelire à sec. Mais le mors aux dents.

Mon poilu, le montage au cinéma est toujours discursif, signifiant, narratif. Un plan répond presque toujours, même sans intention de le faire, à celui qui précède. C’est à la fois la force et la faiblesse du cinéma. Parce qu’à la manière des tireurs de tarot, les signes sont là, reste à celui à qui ils sont destinés de les interpréter. Autant lever les yeux au ciel pour y voir des animaux ou des visages connus dans les nuages. Au début du film, ça ne fait même pas semblant, on cherche désespérément le lien (ou plutôt, on a la flemme de chercher), on se laisse bercer par la bêtise ronronnante du montage en espérant que tout ça défèque un jour à quelque chose. Seulement, on l’aura compris, encore plus qu’avec les autres, rouler à vide n’aide pas à se laisser envoûter par le popo du film. Et à défaut de pouvoir laxer… ça lasse.

Samsara, Ron Fricke 2011 Bali Film Center, Bang Singapore, Bullet Productions (1)Samsara, Ron Fricke 2011 Bali Film Center, Bang Singapore, Bullet Productions (3)

Plein de bonnes intentions, faute de mieux, je fais un créneau sur mon trône et cale ma lassitude hâtive au fond des talons. Mais rien n’y fait, quand ça fait tout un cinéma d’un catalogue de posters épars, pourquoi chercher encore à se tapisser les yeux avec de nouvelles images « qui en jettent » quand mes larmes ont déjà fait couler de leur orbite, et en un clin d’œil, toutes les affiches des films précédents ?

Bon, ça vient ?… Je vais lire le Geo de novembre en attendant.

Combien de fois va-t-il falloir se farcir ce même patchwork d’images insignifiantes, belles ou laides, trempées dans un discours lâche comme la diarrhée du petit Marcel ? Du champ, nos yeux ne verront qu’un folklore chloré, qu’un monde sous cloche agité pour en animer des figures mortes. C’est beau comme un étron pâtissier. Ça scintille après glaçage, ça chatoie comme un manteau d’Arlequin ou comme des jumeaux vairons, on fait mumuse à comparer les images, à opposer le laid au beau, à scruter les assemblages dépareillés, mixtes et cocasses. Bref, ça nous pisse dans le fond de l’œil et ça permet de nous laver la tête des merdes qu’on aurait bien pu, nous, animaux vulgairement intelligents, se foutre derrière les yeux.

Le beau tomisé.

La lumière fume la rétine, cristallise les neurones, et la vérité du beau doit jaillir comme une boule de feu intérieure. Mais surtout, hein, sans direction, sans signification (ça tombe sous le sens). Car une fois cramés, on doit rester la gueule bée devant le miracle du monde, s’agenouiller devant le Beau, et lui offrir, l’échine courbée comme le “s” vadérétrochristique de “vénération”, la preuve de notre parfaite docilité : notre émotion.

Nous voilà oints de lumière — reflet de notre âme servile. Repus de desserts lactés, on se tient au garde-à-vous devant la quenelle de Saint Jean. On se rince l’œil, on pleure, et ce n’est que bonheur, car on s’en lave les mains. On se sèche alors les yeux : ne reste rien d’autre que cette lumière imprimée dans le fond de l’œil, comme une ombre persistante et claire — souvenir incandescent des festins éphémères.

Sans consistance aussi : c’est un chaos de couleurs sans verbe, des images pronominales bariolées de fausses idées auxquelles le spectateur finira bien par y déposer son compte.

L’illusion s’épuise dans sa merveillescence. La tache fantôme qui illuminait autrefois le cul de l’œil flétrit dans un pesant silence. La lumière diffuse laisse place à la raison, et on comprend que le folklore samsaresque est un package vulgaire de cultures, un foisonnement d’images foutraques, un « savoir ancyclopédique », un guichet vers le ravin aux fraises, un portillon à trois verges bandées comme le tabouret traversier donnant accès à ces peep shows qui nous laissent entrevoir le meilleur à l’entrée pour mieux nous plumer à la sortie. Des guirlandes de belles images dégobillées sur le tapis. De l’abondance fuchsia, affriolante et gesticulante comme un boudin encore fumant dans ses entrailles. Vas-y mon frère, sers-nous ta bouillie d’images pompières, ton éructation de couleurs tous azimuts, dans l’âtre fourbu de notre foie. Oui, encore, oui, oui… ! Que de beautés vulgaires ! Queue de la guiche trou de balle !

Et tout finit en urine. Couronné comme il se voit au trône de nos envies.

Non, Samsara n’a rien d’un documentaire, c’est tout Rome en somme. Le coup de l’humanité vue de loin par les yeux du grand néant, de la bouteille à la mer retournée à son expéditeur faute d’adresse, ça marche peut-être une fois quand Carl Sagan fait plaquer la carte d’identité de la Terre sur un disque en or avant de lancer Voyager dans le cosmos. Pas besoin d’y revenir cent fois, avec mille images différentes, comme pour nous dire : « Ah merde, en fait, toutes exhaustives qu’on pensait être les versions précédentes, on y aurait bien vu ça aussi, et pis ça, et ça… ». Le message est connu de tous et nous sommes incapables d’en faire quelque chose. Si on veut rester sur cette voie, ça ne sert à rien d’enfoncer le clou des évidences comme s’il y avait encore quelqu’un à convaincre du contraire. Il faut se mettre à proposer des réponses, à voir plus loin. Le constat a cela de parfaitement ennuyeux, et de pratique, qu’il n’est jamais remis en cause. La question n’est plus là. Du « on est tous beaux, et putain, vous savez qu’on va en crever ? alors mettons tout ça en boîte ! », on nous le sert à toutes les sauces. Au menu ce soir avec Samsara : la beauté du monde, sauce curry. Est-ce que tu as autre chose à dire ou est-ce que tu comptes t’émouvoir jusqu’à plus soif ? Parce que là, avec tes images belles et dignes comme un catalogue d’obsèques, tu ne fais que t’égosiller comme un âne qui s’émeut de son sort sans capacité ni volonté véritable de s’émanciper. Ta liberté, c’est de t’émouvoir, et de t’indigner… Et après ? bah tu manges ton foin et t’avances. Tous les ânes sont contents : d’abord tu hennis, ensuite tu cavales. « Mais hé ! j’ai henni avant, hein ! J’avance moins con. »

Le monde est toujours beau dans sa laideur. Un lépreux qui se casse la gueule, c’est beau, parce que ça tombe en morceaux et ça fait de belles images au ralenti dans la poussière. Vois, regarde, émeus-toi, mais surtout, évite de comprendre. Regarde, émeus-toi, hennis, et accepte ton sort en chantant le sutra du démon. Parle à mes mains, demande à la poussière, parle à mon cul, ma tête est malade.

Samsara, Ron Fricke 2011 Bali Film Center, Bang Singapore, Bullet Productions (4)Samsara, Ron Fricke 2011 Bali Film Center, Bang Singapore, Bullet Productions (5)

Avant le disque de Voyager, l’humanité avait envoyé une autre bouteille à la mer : la plaque de Pionneer. Et cette plaque présentait un homme et une femme étrangement statiques dans leur posture. On se disait : « Oh, mais l’homme a le bras levé, les extraterrestres ne vont-ils pas penser que tous les hommes ont la main ainsi levée ? ». Samsara fait la même erreur. Comme d’autres films de ce genre qui sont des best of, des cathédrales vides. L’instantané fige l’homme dans une posture qui préfigure déjà sa mort. La caméra glisse sur le monde, et le monde, lui, n’est déjà plus là. Ce sont les travellings de Nuit et Brouillard dans les camps : on ne filme de la Terre que ses fantômes, et il suffit presque d’en saisir un instantané pour lui donner le coup de grâce. Le « c’est dans la boîte » du chef op’ content de ce qu’il voit, c’est le même que celui du fossoyeur quand il nous dit son dernier adieu. Un cliché et tu meurs. Un clic et tu claques. Ces portraits d’hommes et de femmes sont des natures mortes d’hommes lobotomisés, des zoos d’images du monde où on laisse mourir nos beautés et nos laideurs en espérant les préserver telles quelles afin de pouvoir dire : « Voilà, c’est nous, sans fards ». Ou presque, hein, on n’oublie pas le curry.

On laisse la place aux apparences, au superflu, et on estropie le monde et les hommes de ses meilleurs atours : le langage, l’identité, l’histoire, l’intelligence… Tout cela est vaporisé par le 70 mm. Ces hommes robotomisés sont des zombis perdus à danser dans un nuage d’opium, et ceux qui les regardent sont condamnés à devoir y trouver une source de plaisir continu, infini, parce que capté dans la grosse boîte à images qu’est le cinéma. Écran large, écran total, y a plus rien qui rayonne.

Allez, arrête de tortiller du grêle, fume un joint, tu verras des éléphants roses et ça ira mieux.

Ah, la drogue, t’en prends une fois “pour voir”, en reprendre pour se perdre dans les excès folkloriques des contrées lointaines, c’est oser “le tapis”, faire face à la Mort et, en attendant qu’elle nous cueille, regarder défiler devant ses yeux toutes les beautés du monde… « Oh ! comme c’est beau… ! Ces images du monde ! »

Le petit chat est mort, mais je ne veux pas mourir. Assez d’images tendres qui tirent le catalogue des splendeurs du monde, si c’est pour me dire que tout cela sera bientôt crevé ou l’est peut-être déjà un peu. Parce qu’accepter sa mort prochaine quand elle est inéluctable, d’accord, mais ça devient obscène de vouloir montrer l’agonie en carte postale, comme s’il y avait de la beauté à voir disparaître le monde, à le voir tourner en rond, à le voir si absurde, ou beau, et de se dire : « Oh putain, tout cela est préservé parce qu’on a eu le temps de le mettre en boîte ! ». Les éléphants roses, ça ne vole pas dans le ciel, ça crève, ça agonise mais c’est encore là, et quitte à être convaincu de leur disparition, je préfère au moins en savoir plus sur eux, plutôt que me voir proposé des éléphants roses, ou blancs, traçant le ciel comme des comètes et faire un vœu pour sa sale pomme de merdeux ému.

Beauté de catalogue, encore et toujours. Constats sans issue. L’empaillage du monde sur papier glacé… Saloperie de cortège funèbre devant laquelle non seulement on reste impuissants, mais surtout, devant laquelle on doit encore et toujours s’émouvoir, comme forcés de se mouiller les yeux à la vue du Radeau de la Méduse. Posters, posters, posters-cravatte, et encore des posters. Ça s’encadre, ça donne l’illusion de préserver la nature des choses quand on ne fait que précipiter et accepter sa propre mort. Capturer le monde en 70 mm ne nous préserve pas de notre indifférence. Une fois mis en boîte, on l’ouvre, on renifle, on jouit, on pleure, ça disparaît, et on referme tout ça sagement avec la certitude d’avoir vécu quelque chose.

Rince-toi les yeux, et avec tes larmes, lave-t’en les mains.

Alors oui, en plus d’être vide et désincarné, le film, avec son air de pas y toucher, façon customize your own point, ou pose ton cerveau, ceci est une expérience sensassorielle, ça nous fait un chantage en trompe-l’œil. Parce que c’est beau merde, il faut que tu te laisses attendrir. Et pis c’est tout. Montrer cent fois la même chose, ce n’est plus dénoncer, ce n’est plus ouvrir des boîtes, c’est les multiplier industriellement pour les servir prêtes à la consommation. « Un documentaire ? Sur place ou à emporter ? ».

À partir d’un certain seuil, on ne montre plus sans écœurer, on ne dénonce plus, on ne défonce plus les boîtes ouvertes et on ne tire plus dans le poncif flamboyant façon puzzle. On fait, on propose, on expérimente, on ne se contente plus de montrer. On dé-montre. On adopte un discours. On baisse son froc. On ne se flatte plus sinon que de son opportunisme de pompes funèbres. On fusille le monde pour lui donner le coup de grâce.

Un hymne à l’ignorance.

Les images se succèdent sans qu’on ait la moindre idée de ce qu’on regarde. Tu trouves un trésor dans ton jardin, t’en profites pour toi seul, parce que c’est beau, ça brille, et putain merde, un trésor ! tu te fous de savoir ce qu’il y a derrière, les informations qu’il contient et qui ont plus de valeur que lui. On adopterait au moins l’angle du mystère, on simulerait un semblant d’unité à toute cette pièce multicolore, mais non, même pas, on s’en fout. C’est beau, c’est coupé à la serpe et c’est assez. La Mort en fait des confettis et danse le sirtaki ; et nous, on trouve ça joli. « Regarde et chante. » La mort aux dents, et le sourire aux lèvres.

Et celui qui voudrait dire non, qui chercherait un sens à tout ça, qui voudrait en savoir plus sur ce qui se cache derrière ces images, serait comme THX dans le film éponyme de Lucas. Un paria vomissant la drogue qu’on lui inocule et se tirant vite fait du monde sous cloche qu’on a concocté pour lui. L’absence de discours, le constat béat qui n’appelle plus de solution, qui se résigne à crever dans l’opium, en est en fait un, de discours. Le plus terrible : « Il t’est interdit de penser ; ne cesse jamais de t’émouvoir. » Jouis, jouis, toujours, vermine.

Opposer même la beauté du beau à la beauté du laid procède d’un autre triste constat : la mort de la raison.

Des images qui sont la contemplation d’un champ du cygne sans limite. Regarde-toi crever, Dieu. « Hé, tiens, tu ne voudrais pas partir sans la note, tout de même… Hé, voleur ! Au voleur ! »

Et puisque moi aussi, je chie mes commentaires dans une diarrhée contemplative pulvérisée à la serpe, j’en reviens à la musique. Elle peut, parfois, contribuer à la formation d’un discours, à le suggérer tout du moins. Pour cela, il faut user du contrepoint, des fondus de montagne, de divers procédés qui fassent sens, et proposer une unité d’ensemble à tout un fatras d’images sans rapport. Trop compliqué, ou inutile sans doute, quand le but est ailleurs. Décoratif. Le contrepoint ne viendra jamais, et la musique est au contraire une nouvelle injonction à se prosterner devant la beauté hiératique des images. Uniquement des images. Images sans paroles… Des petits riens de pète-culs qui brassent de l’air comme on agonise dans le désert, la langue sèche et pendante, à regarder un mirage comme une révélation tandis qu’on a le cul qui lâche ses derniers paravents et qu’entre deux ou trois spasmes funestes, les viscères rendent leur dernier souffle. Beau finale, je veux la même musique à mon enterrement. Le même gargouillis suppositoire. Aux regards vides et sinistres succèdent divers masques mortuaires, on s’invite aux funérailles du monde et on devrait trouver ça joli.

« Souris, le petit oiseau va sortir. Et tu vas crever, peeping Tom. »


Samsara, Ron Fricke 2011 Bali Film Center, Bang Singapore, Bullet Productions (2)

Samsara, Ron Fricke 2011 | Bali Film Center, Bang Singapore, Bullet Productions


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Dry Lake (Jeunesse en furie), Masahiro Shinoda (1960)

Tu les trouves jolies mes séquences ? Et mes plans, tu les aimes ?

Note : 4 sur 5.

Jeunesse en furie

Titre original : Kawaita mizuumi

Aka : Dry Lake / Youth in Fury

Année : 1960

Réalisation : Masahiro Shinoda

Avec : Shin’ichirô Mikami, Shima Iwashita, Kayoko Honoo

Curieux de comparer ce film d’une grande modernité technique avec Fleurs de papier tourné un ou deux ans plus tôt. On dirait que quarante ans les séparent.

Masahiro Shinoda réalise un film similaire à ceux de son début de carrière. Des histoires attachées à l’air du temps et pas forcément compréhensibles ou excitantes pour un Occidental aujourd’hui : la jeunesse emprise au monde mouvant du Japon, sa crise identitaire… Sorte de Fureur de vivre à la japonaise.

Cette nouvelle vague japonaise coïncide pas mal avec la française. Pour ses premiers films, Shinoda apparaît légèrement moins formel qu’il le sera par la suite (comme s’il était à l’écoute des nouvelles possibilités narratives et se mettait au défi de pouvoir les utiliser tout en se rapprochant franchement de ce qu’on pourrait identifier comme un cinéma d’auteur : surtout à travers l’éclatement du récit, la distanciation, et en s’écartant des problématiques contemporaines).

Pourtant, sur un mode transparent, sa mise en scène est foisonnante de créativité. Si on n’y prête pas attention, on peut s’y laisser prendre, mais en se désintéressant de l’histoire, paradoxalement, on voit mieux son travail sur la mise en place et le montage. Si sa caméra est le plus souvent transparente, elle n’en est pas moins active. C’est le contraire même du plan-plan attendu, à chaque scène son entrée en matière pensée comme il faut, chaque plan est un parti pris : rester en large ou se rapprocher, mais ne jamais céder à la facilité des face-à-face, utiliser la composition des plans pour illustrer au mieux une situation (et le montage, les mouvements de caméra ou des acteurs ne font pas autre chose). On se tripote souvent sur les travellings parce que c’est ce qu’il y a de plus évident à voir, c’est pourtant ce qu’il y a de plus simple à faire et, forcément, de plus ostensible (donc effet de distanciation : on voit la mise en scène et nous nous écartons de la situation). Or, il y a du génie dans la composition spatiale, à saisir un personnage d’abord en gros plan puis de changer de plan à l’intérieur du plan grâce à l’entrée dans le champ d’un autre personnage et en ajustant le cadre au nouveau “plan” en profitant d’un panoramique d’accompagnement — par exemple. Il fait ça plusieurs fois, et pourtant, ce n’est jamais le même angle ou la même action qui se dessine à l’écran, ce qui laisse une fascinante impression d’inventivité, et surtout de maîtrise, parce qu’on imagine qu’à travers cette créativité et ces choix, Shinoda n’a pu garder que le meilleur ou le plus pertinent. Du montage sans collage tout simplement.

Jeunesse en furie, Masahiro Shinoda 1960 Dry Lake Kawaita mizuumi Shochiku (2)Jeunesse en furie, Masahiro Shinoda 1960 Dry Lake Kawaita mizuumi Shochiku (3)

Autre procédé lié au montage, cette manière si particulière (surtout au début du film) de composer ses raccords autour de “blancs” statiques vite remplis à la fois de mouvement et de couleurs, c’est-à-dire des débuts de plan neutre où vient presque aussitôt entrer dans le champ un objet ou un personnage. Ce sont des sortes de raccords à froid qui permettent toutes les ellipses possibles à l’intérieur même de la séquence : qu’elles soient temporelles, c’est-à-dire des fragments de temporalité diégétique, ou qu’elles soient spatiales, car en l’absence parfois de plan large, on n’a qu’une représentation parcellaire de l’espace supposé dans lequel les personnages évoluent. C’est alors la piste sonore qui sert de « raccord-maître » (ce qui en cas d’ellipse imperceptible sera évité bien sûr). Voilà pourquoi cela donne une impression de transparence, on ne voit rien venir : son montage ne s’applique pas à cadrer des acteurs et à les restituer tels qu’ils sont dans une scène (plan large, plan maître, plans moyens, etc. et on verra au montage ce qu’on garde), mais il découpe et structure des phrases (ou des phases) ne gardant que le nécessaire. On est en plein dans une conception d’écriture cinématographique forte et délibérée, les actions (ou les plans, mais c’est ici la même chose) servant d’unité sémantique comme la phrase peut l’être en littérature. Chaque plan ayant une attaque (l’entrée dans le cadre au bout d’une fraction de seconde ou la mise en mouvement direct, voire par opposition, l’utilisation de plan fixe appelant le spectateur à se focaliser, lui, sur ce qui est montré — ça évite le systématisme des attaques, mais ces plans fixes ne servent ici que de ponctuation, de pause, quand plus tard Shinoda les utilisera véritablement comme procédés de distanciation et de ralentissement), cela ne nous permet pas de nous évader et de regarder ailleurs ou de penser à quoi que ce soit d’autre. C’est Kinji Fukasaku qui utilisera le même procédé, très utile pour donner du rythme dans les films de yakuza, et procéder par étapes en construisant son film autour du montage, du plan, et non, comme traditionnellement, autour des séquences (c’est-à-dire autour d’une scène, d’un plateau, et pour revenir encore plus loin à Méliès, à un tableau).

C’est en ça que Shinoda est bien plus moderne qu’un Guru Dutt. Malgré tout son brio technique, Dutt, construit son film autour de séquences, parfois même courtes, mais l’unité de base reste encore influencée par le langage du cinéma classique qu’il prend sans cesse en référence (même s’il imite ce qu’il y a de plus moderne dans le classicisme : le film noir et Welles — et Welles, même souvent tenté par la théâtralité, l’est déjà plus tout à fait).

S’il y a une chose qu’a rendue possible le tournage en extérieurs et en décors réels par rapport aux studios, il faut le reconnaître, c’est bien ça. S’affranchir totalement de l’influence théâtrale en se rapprochant des possibilités narratives du roman, en quittant « la scène », en s’émancipant de la contrainte de l’unité spatio-temporelle de « l’ici et maintenant » du théâtre, et en digérant toutes les expériences esthétiques passées (surréalisme, cinéma pur, Eisenstein…) qui allaient dans le sens d’une écriture (presque impressionniste) du cinéma, pour en prendre le meilleur et l’adapter à une forme, somme toute, toujours très classique, puisqu’elle s’attache encore à plonger le spectateur dans une histoire et à jouer des procédés d’identification pour favoriser la catharsis chère aux classiques. Mais avec le plan comme base sémantique, tout à coup, arrive l’idée qu’on peut suggérer quelque chose par un jeu de suggestion ou de montage, et non plus en le faisant suggérer par les acteurs ou la musique… Ce qui pour le coup, avec une histoire et des enjeux un peu lointains, est totalement raté : avec tous les efforts possibles de mise en scène, on ne peut rendre attrayante une histoire qui nous laisse plutôt indifférents.


Jeunesse en furie, Masahiro Shinoda 1960 Dry Lake / Youth in Fury/ Kawaita mizuumi | Shochiku


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Fleurs de papier (1959), Guru Dutt

Du strass à la crasse ; du pigeon aux étoiles

Note : 4 sur 5.

Fleurs de papier

Titre original : Kaagaz Ke Phool

Année : 1959

Réalisation : Guru Dutt

Avec : Waheeda Rehman, Guru Dutt, Kumari Naaz

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Qui regarde les pigeons se faire la cour au printemps comprend tout de l’amour : ce qu’il a d’universel, d’abord, puis le systématisme tout newtonien auquel il obéit sans faille chez tous les êtres vivants de la planète. Le mâle parade et voudrait que sa force d’attraction séduise au plus vite sa belle, qui elle, pas fille facile, se devra d’abord de résister, avant pourquoi pas, de consentir à l’union céleste. Celui qui se montrera trop pressant aura peu de chance de voir la belle se donner à lui, et celui qui paradera comme un coq à se voir plus beau que la belle n’arrivera pas plus à ses fins, car un autre viendra lui plumer sa belle dès qu’il aura le dos tourné en exécutant la danse de trop.

Dutt a parfaitement compris les lois de l’attraction et les applique au mélo. Bien sûr, les amours d’un homme et d’une femme se parent d’une sophistication étrangère aux pigeons, mais le principe reste le même. Je te désire, je montre que je te désire ; le désir que tu montres pour moi fait naître en moi un peu de désir, alors je me laisse regarder, je regarde à mon tour, je toise tes attentions, je sais qu’il ou elle toise les miennes, etc. Je te regarde moi non plus. Une véritable cour à l’échalote. Ce qu’il y a de remarquable, en plus, chez les êtres humains, c’est que l’amour baigne dans une soupe de conventions à laquelle les protagonistes ne peuvent bien sûr s’affranchir ; il faut bien jouer, en plus, avec cette force d’inertie cosmique, sans quoi on végète dans le vide stellaire, seuls et misérables. Mais cette force d’opposition fait naître aussi une tension entre les deux entités qui jouent à ce jeu d’attirance et de répulsion : qui dit résistance en amour (vers la résolution attendue, le dénouement, l’accomplissement, la jouissance consommée…) dit aussi suspense et tension fébrile pour le spectateur. Dans un mélo indien, ce suspense a ses codes, ainsi cette soupe d’opposition est dense et interdira jusqu’au bout l’amour de ces êtres, faisant du film une longue parade, souvent tragique, au dénouement impossible. Et c’est la règle, la cour est longue d’au moins deux heures.

Deux heures, c’est long, mais les Indiens semblent avoir une endurance (comme certains pigeons) bien plus importantes que la nôtre. Il est vrai qu’on est désormais habitués aux amours rapidement consommées, multipliées, transversalées en une Ronde sans fin, résultat d’un siècle de culture consumériste où l’individu même est le produit ultime de cette consommation sans fin. Le suspense amoureux au cinéma procède d’une logique simple : le spectateur tient moins longtemps que ses héros tout constipés par cette indicible soupe de conventions et de devoirs, et l’amour qu’on peut offrir à la ou aux vedettes tenant souvent plus du fantasme, on est certes plus prompts à nous jeter dans leurs bras. Un mélo est toujours un prétexte à se mettre à la place du lièvre, sautant d’un fantasme à l’autre, plongeant allégrement dans le brouillard, défiant les embûches avec une svelte fureur que rien n’arrête… et nous n’en finissons pas de vouloir bousculer ces difficiles tortues paradant mille ans sans succomber et qui semblent toujours à la traîne de nos rêves. Une nouvelle force est là, invisible mais aux effets certains, la matière noire de ce système que l’on pensait d’abord double : notre regard, nos attentes, notre impatience, une force d’attraction qui ne stimule en rien la danse de ces deux tortues mais qui, peut-être, en est à l’origine… et qui finit par nous, affreux lièvres sautillants, plonger dans le désespoir. Le mélo, comme le film d’horreur, est une torture masochiste. On y vient pour ne jamais y trouver ce qu’on voudrait voir, entendu que notre plaisir, on le trouve à imaginer ce qu’on ne verra jamais… Roucoulons donc, nous ne verrons jamais ces tristes oiseaux chanter… coït-coït. Guru Dutt le montre bien d’ailleurs en faisant de ses intermèdes chantés de véritables pauses rêveuses, ou des projections d’un monde commun affranchi de toutes ces forces contraires, là où seuls peuvent s’exprimer les élans amoureux des personnages.

Fleurs de papier, Guru Dutt 1959 Ajanta Pictures, Guru Dutt Films Pvt. Ltd (1)Fleurs de papier, Guru Dutt 1959 Ajanta Pictures, Guru Dutt Films Pvt. Ltd (2)Fleurs de papier, Guru Dutt 1959 Ajanta Pictures, Guru Dutt Films Pvt. Ltd (3)

Une pause, tiens, de diversion pour m’émerveiller, seul, du pouvoir d’attraction des saris. Étrange plumage qui corsète la femme indienne comme une seconde peau, une peau qui peut dignement s’offrir au regard mais qui ne fait surtout que souligner les traits gracieux des corps nus. Rien de plus sensuel bien sûr qu’un vêtement qui cache à un endroit pour mieux mettre en évidence le peu qu’on dévoile. L’Occident a vu ses femmes se libérer de ces mêmes carcans sensuels et son corps, tout en se refusant autant aux hommes, s’est lâchement dévoilé pour mieux se cacher. Quand on montre tout, on ne voit plus rien. Le corps nu, libéré du vêtement qui lui donne forme, densité, et retenue, devient un objet, beaucoup moins de désir que de consommation ; un produit comme un autre ayant perdu sa capacité à attirer le regard ; une « fadesse molle » sans maintien et sans envergure. Un trou noir invisible et glouton. Pour espérer passer à la casserole le pigeon farci, en somme, il faut d’abord se laisser séduire par un joli gigot à la ficelle… ou au sari.

Coït-coît donc, revenons à nos moutons. La tension de l’amour naissant qui se cristallise, quand chacun sait ou devine que l’autre se refuse de s’avouer ce que chacun sait et cache, et que l’attention de chacun est tendue vers le moindre geste de l’autre, qui pourrait être le signe, la révélation, l’aveu de son amour… « Toi » « Non, toi ! » Attendre et espérer les preuves de l’attention de l’autre. Chacun se montre et prend soin d’être vu sans se dévoiler totalement, en feignant l’indifférence, mais bien là oui dans son champ de vision. On prend alors prétexte de tout pour tromper les attentes et provoquer l’aveu de l’autre : l’attention feint d’être professionnelle, misanthropique, puis bientôt, à force d’habitude, elle devient celle d’un frère ou d’une sœur. Ah, pouvoir toucher du doigt ce à quoi on se refuse, sentir ce regard tendre, bienveillant, ces mouvements doux et tendus vers nous, même obligés de feindre toujours autre chose que ce qu’on sait être ! Oh ciel ! Puissions-nous nous étreindre enfin ! Mais ce n’est qu’une parade en sourdine, voilée, muette, où le moindre geste devient un signe d’amour et d’attention caché ! Ah… J’attends et je sais que tu sais. Nous sommes pris au piège mais ces gestes, je sais que tu vois que je les fais pour toi… Quel beau système stellaire double plongé dans une danse d’attraction majestueuse, et sans fin… Déjà, le pigeon qui feint mal et montre surtout son impatience à conclure se voit aussitôt rejeté. Les lois de la gravitation universelle, il faut y mettre les formes. La parade ne sert pas à montrer mais bien à cacher ses intentions, et on ne s’attache jamais qu’à ceux qui feignent le mieux.

Ainsi, Guru connaît la musique et nous sert sans fin le même 33 tours : quand c’est fini, ça recommence pour un tour. Boléro sur boléro, indéfiniment, ravelement. Ceux qui se refusent sont les plus désirables et certaines étoiles gravitent ainsi sans fondre en une même nébuleuse. Il en est ainsi dans ce cinéma indien où jamais on ne succombe aux dénouements, aux baisers, aux étreintes faciles, aux « je t’aime ». Quand dans un système hollywoodien, on ellipse, et on passe à l’après pour commencer une autre histoire, dans ce cinéma d’évitement et d’interdit, on se fige comme des statues tragiques gravitant à l’infini dans une parade fascinante puisque chaque fois que l’une d’elles semble succomber à l’autre, une force opposée les y interdit tous deux. Un rêve de jeune fille pour qui le chevalier sur son cheval blanc la séduit sans jamais en venir à bout… Si certains concluent sur un malentendu, d’autres n’ont que ça, le malentendu. L’incertitude de ne s’être jamais rien avoué. Une autre forme de foi.

Bon, assez de mièvres pigeons et de gravitation amoureuse. Si l’histoire est attendue, l’exécution, comme déjà dans Assoiffé, frôle le génie. Guru Dutt semble avoir le don de trouver pour chaque plan le mouvement, la distance, le décor, la composition de lumière et de plan, l’axe idéal pour illustrer toujours au mieux son histoire. Même si en 1959 certains de ces effets semblent un peu datés (on sent l’influence toujours du film noir et des grandes fresques romantiques hollywoodiennes comme A Star is Born) on reconnaît la filiation avec Orson Welles. Le jeu des lumières, le choix des lentilles, les postures, les compositions en contre-plongée, le goût pour le mélange des genres, et même une capacité à mêler réalisme et théâtralité (la théâtralité forcément à travers les parties chantées, le jeu, et le réalisme à travers la psychologie des personnages ou le contexte social car malgré les grands écarts que réserve le destin à son héros, Dutt raconte bien une histoire contemporaine, faite à la fois de strass et de crasse). Du grand art donc.

Et bien sûr… Waheeda Rehman est belle à finir figé dans sa propre béatitude. Pas de parade possible avec une telle déesse. Reste à mourir dignement en évitant d’être cueilli la bouche ouverte. La toile se mue et on se fige : feignons l’indifférence.

Cui-cui-cui.


Fleurs de papier, Guru Dutt 1959 | Ajanta Pictures, Guru Dutt Films Pvt. Ltd 


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Went the Day Well? Alberto Cavalcanti (1942)

Cavale dans un verre de Chianti

Note : 4 sur 5.

Went the Day Well?

Année : 1942

Réalisation : Alberto Cavalcanti

Avec : Leslie Banks, C.V. France, Valerie Taylor

Ça m’amuse toujours autant de voir parler de modernité au cinéma. Cette modernité serait née quelque chose comme dix ans après ce film, et bien sûr, tout est déjà là (et ailleurs). Et ça ne fait aucun doute, regarder ce Went the Day Well en même temps que ce qui se faisait à la même époque aux États-Unis, et on y verrait d’un côté que classicisme et stylisation, et de l’autre un réalisme brutal qu’on prendrait forcément pour moderne. C’est en fait un biais idiot qui nous laisse croire que l’histoire évolue vers plus de « modernité », de « décadence », de « liberté »… Ce qui est valable pour la violence l’est également pour la sexualité par exemple et on ignore aujourd’hui, souvent parce qu’on ne veut pas s’imaginer que nos arrière-grands-parents étaient bien plus libérés sexuellement qu’on ne l’est aujourd’hui… Il n’y a en fait aucune modernité, il n’y a que des modes de représentation et des choix esthétiques.

Étrange parcours que celui d’Alberto Cavalcanti. Brésilien, il prend part au mouvement d’avant-garde du cinéma français dans les années 20 avec un génial Rien que les heures, puis adapte, à la même époque, Maupassant avec Yvette, continue sur la voie documentaire, se perd dans les versions françaises des studios Paramount de Joinville-le-pont, et… finit par rejoindre l’Angleterre au début de la guerre, où, à en croire Bertrand Tavernier, il aurait à lui tout seul propulsé le cinéma britannique dans la… modernité. Il faut reconnaître que déjà, ce film contient tout ce qui fera la marque du cinéma britannique et cela pendant des années, et qu’on les doit donc peut-être aux caractéristiques et aux goûts de Cavalcanti. Le goût d’abord du réalisme, mais aussi un montage qu’on pourrait définir de classique, du meilleur genre, c’est-à-dire resserré, précis et transparent.

La « modernité » supposée qui choque le regard aujourd’hui, c’est surtout cette manière presque documentaire à représenter la violence. Le plus remarquable, c’est que loin seulement de montrer des scènes plutôt brutales (fusillades, assassinat à la hache, meurtre de sang-froid, sadisme, et le pire de tout sans doute, ce maudit accent allemand), Cavalcanti ne montre jamais aucune réaction à cette violence pour suggérer un commentaire, une moralisation, une réflexion sur ce qui vient de se produire. On a parfois la réaction qui suit l’action, ou l’explication, l’excuse… ici, rien de ça. Bang, bang, bang. Ça avance, ça mitraille, ça martèle et on ne se retourne jamais pour juger de ce qu’on vient de voir. Le spectateur pourrait se choquer (moins aujourd’hui où les spectateurs sont beaucoup plus… modernes) d’une telle violence, mais c’est en fait un principe qu’on reconnaît dans à peu près tout ce qui fait une narration. Commenter, c’est s’arrêter, et c’est bouffer le travail du spectateur (et souvent du lecteur). C’est brut, oui, dans tous les sens du terme. Le regard moralisateur, c’est à celui qui regarde le film de le porter, non à celui qui le montre.

Went the Day Well Alberto Cavalcanti 1942 Ealing Studios (1)Went the Day Well Alberto Cavalcanti 1942 Ealing Studios (2)

Au principe donc lié au montage, et qui procède de la même logique narrative, c’est celui « d’un plan, une idée ». C’est ici le propre du cinéma classique hollywoodien, et le procédé est tellement transparent qu’on en oublie souvent de dire que c’est aussi ça le classicisme. (Alors certes, si on dit que la modernité, c’est de proposer des gros plans audacieux ou des ralentis sur quelqu’un qui canarde la foule, d’accord, ce film n’est pas « moderne », et c’est tant mieux.) Avoir été un cinéaste muet, encore plus probablement d’en avoir été un de l’avant-garde, aide sans doute beaucoup dans cette entreprise moins simple qu’elle n’y paraît d’apporter une idée à chaque plan. On est au cœur d’une conception du cinéma comme langage. Ce n’est plus du théâtre où ce sont les acteurs qui déterminent les actions en fonction de leurs mouvements ou de leurs répliques, mais bien le montage qui dessine les contours d’une logique narrative. Dans cette écriture, les champs contrechamps sont rares (qui n’est rien d’autre que le suivi des répliques des acteurs comme on suit un match de tennis entre deux protagonistes : ping, pong, ping-pong…) et tout pratiquement est ellipse. Au lieu de faire évoluer des acteurs dans un plan et d’attendre que se produise l’instant où ils délivreront l’élément essentiel de la scène, là au contraire, on donne cet élément tout de suite, cut, et on passe à autre chose. C’est un flux ininterrompu, qui donne un rythme à la mise en scène, nous interdit de penser (d’où le classicisme et l’absence de distanciation), parce que même si tous ces éléments ne sont pas essentiels pour la trame générale, ils participent à un ensemble logique, comme l’énumération froide et précise dans une description de roman. À la différence notable que dans un roman, les descriptions n’ont pas le même pouvoir de fascination qu’à l’écran. Au cinéma (et les premiers à l’avoir compris étaient les petits « amateurs » de l’école de Brighton — « modernes » avant tout le monde), le pouvoir de sidération naît beaucoup du mouvement, de l’action. Au théâtre, on déclame, au cinéma, on fait. C’est bien pourquoi ce cinéma possède une langue si proche de la littéraire, parce que la meilleure n’est jamais qu’action : tout dans une phrase est déterminé par son verbe. Le cinéma, même celui d’avant-garde, ne peut évoquer les verbes d’état, le sens figuré, alors il ne montre que de l’action. Pourquoi attendre une plombe que l’action attendue se pointe ? Autant la montrer de suite, et passer à autre chose. La seule question du montage alors est de savoir quelles actions doivent être signifiantes et dignes d’être montrées au regard du spectateur. Ce n’est pas le tout de vouloir donner à voir, encore faut-il que cela procède à une cohérence d’ensemble. Par exemple, au début du film, il ne se passe à proprement dit pas grand-chose : des scènes banales de la vie, des gens qui se rencontrent, tout va bien… et pourtant on regarde. On regarde parce que tous ces éléments de description vont dans le même sens, et on sent que très vite viendra dans cette petite routine un élément perturbateur. Le rythme n’est pas seulement soutenu par le découpage, Alberto Cavalcanti dirige ses acteurs au métronome. La nature des actions a beau être réaliste, la manière de l’exécuter n’a rien de naturel : bang, bang, bang, il faut que ça avance, et comme dans une musique, il laisse respirer le rythme brièvement, nous autorise à battre une paupière après l’autre pour nous laver les yeux… et ça repart. Qu’aurait-on besoin d’inventer une modernité après ça ? C’est déjà parfait ! Qu’on y insère des ralentis, des gros plans, des fondus, des zooms, peu importe, le principe sera toujours le même. C’est une manière de raconter économe : au lieu de tourner de longues scènes sous tous les angles et de laisser le monteur se dépatouiller avec tout ça, mélangeant plans de coupe, plans maître et plans de réactions de la duchesse hautement signifiants, eh ben, on filme ce dont on a besoin. Une, deux, cinq, dix secondes, juste le temps que l’action se fasse, et on passe à une autre. Le plus amusant, c’est que cette manière de raconter permet à Alberto Cavalcanti d’avoir le contrôle total sur son produit (il est sûr d’avoir le final cut parce qu’il ne filme pas autre chose que ce dont il a besoin — même si la notion ne veut rien dire dans le contexte d’alors). Surtout il détermine quand et comment accélérer ou ralentir le rythme. Les acteurs ne viennent que se superposer au tempo établi par le montage. Et par le montage, et la décélération du rythme, il peut augmenter la tension (par l’attente) ou au contraire la frénésie (des tantes). On le voit bien ici avec un début pourtant tranquille un rythme haletant, utile à présenter tous les personnages, et la suite, une fois que les Allemands se dévoilent, qui est plus dans la tension contenue jusqu’à l’explosion finale.

Un mot sur les personnages parce que c’est assez remarquable. Je n’ai pas souvenir en tête d’exemple de beaucoup de films chorals antérieurs (Street Scene), mais c’est amusant de remarquer que le principe a été à la fois utilisé dans les films de guerre et les films catastrophe. Il y a une parenté étonnante entre les deux qui m’avait jusque-là échappé. Reste que ce sera surtout un procédé utilisé dans les années 60, en particulier par Robert Aldrich et John Sturges (je ne parle pas de Règlement de comptes à O.K Choral). En Allemagne, il le sera dans Le Pont (qui joue un peu sur le même principe d’un village, cette fois Allemand, voyant tout à coup débarquer la guerre à ses portes), mais c’est aussi un film de guerre. En France, on aura Sous le ciel de Paris, de Duvivier. Bref, beaucoup de personnages, ça permet aussi de comparer le jeu des évolutions et s’amuser à repérer les intentions des scénaristes. À vue de nez, il semblerait qu’ils aient voulu s’appliquer ici à forcer des trajectoires inattendues et à casser des clichés. Une grande partie des personnages présentés dès le début comme des notables ou des personnages importants, se révèlent être des Allemands (là encore, on l’apprend très tôt pour obéir à un principe hitchcockien de suspense et interdire les vaines tentations de surprises et des révélations foireuses)* ; une de ces notables qui n’avait rien de sympathique au début se révèle peu à peu sous un meilleur jour et mourra en sauvant des gosses (au passage : elle crève, et on n’a aucune réaction des gosses, on passe à autre chose ; c’est brutal mais pas de pathos en commentaires, ou de ré-action) ; et les petites gens, les moins que rien, ce seront eux qui aideront le village à se débarrasser des intrus (magnifique scène de la commère des PTT qui, après avoir cuisiné héroïquement son chaperon, appellera en vain de l’aide au village d’à côté, la commère d’en face tardant à lui répondre…).

*et pas de bol pour les habituels poilus qui grognent dès qu’on leur spoile le film : malgré de telles révélations prématurées, le montage néglige d’utiliser des balises “spoilers”.

Voilà probablement ce qu’on peut faire de mieux comme film de propagande. Le film d’un grand globe-trotter qui aura décidé de s’enfermer sur une île dans la guerre, et traitant de l’invasion ennemie, qui était alors une peur réelle chez tous ses spectateurs.

Un « Aldrich avec un nuage de lait »

(Tavernier, toujours, rapporte que pendant le tournage, toute l’équipe avait vidé en quelques jours les stocks rationnés de whisky du pub de la ville).


Went the Day Well?, Alberto Cavalcanti 1942 | Ealing Studios


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The Burglar, Paul Wendkos (1957)

J.M. partagerait studio in location

Note : 2.5 sur 5.

Le Cambrioleur

Titre original : The Burglar

Année : 1957

Réalisation : Paul Wendkos

Avec : Dan Duryea, Jayne Mansfield, Martha Vickers

Il y a quelque chose d’amusant à poser son regard d’historien du cinéma en ayant les yeux rivés à ce qui se passera par la suite et ne plus juger qu’en fonction d’événements postérieurs. Patrick Brion inclut le film dans sa sélection de films noirs dans son ouvrage sobrement intitulé Le Film noir. Pourquoi pas, il est vrai que le film contient déjà pas mal d’éléments hérités du genre et qu’il annonce pas mal de ce qui viendra après.

Et après ? Ça n’en fait pas pour autant un film remarquable ou significatif. Parce qu’au-delà des éléments audacieux de la mise en scène, le savoir-faire de Paul Wendkos demeure très limité. Résultat, ce n’est pas parce que le film contient quelques éléments qui annoncent le passage du noir au thriller psycho-urbain du Nouvel Hollywood, que le film en est pour autant remarquable. Et je serais prêt à parier que bon nombre de séries B de l’époque possèdent ces mêmes caractéristiques. D’ailleurs, la singularité du film tient probablement plus aux moyens de production de la Columbia, pas franchement réputée par ses films noirs (on peut en citer deux avec Rita Hayworth, Gilda et La Dame de Shanghai). Et si on lorgne du côté du naturalisme et de ce choix, trop souvent perçu aujourd’hui comme une audace, de tourner principalement en décors naturels, la même firme avait déjà produit quelques années auparavant Sur les quais, et Le Petit Fugitif a été réalisé depuis un moment (d’ailleurs, le film emprunte dans son final, à la fois à La Dame de Shanghai et au Petit Fugitif).

Le film commence pourtant plutôt bien ; ces vingt premières minutes sont les plus réussies. On s’étonne d’autant de réalisme, de tous ces procédés astucieux qui font penser à Aldrich, Lumet ou Peckinpah (on pense furieusement à Osterman Weekend lors du cambriolage). Et puis, une fois que le casse est fait, le récit se permet une pause le temps d’un ou deux flash-back, d’une voix off, et c’est tellement réussi qu’on peut là encore se croire dans un Lumet ou déjà dans un Coppola. Sauf que Paul Wendkos montre alors ses limites. Et elles sont de taille. Parce qu’il se révèle être un directeur d’acteurs franchement pitoyable. Quand un Lumet peut, avec un scénario très écrit, mettre en place ses acteurs, c’est théâtral, on peut ne pas aimer, mais la maîtrise est là. Wendkos, lui, dirige comme un amateur. Non seulement, il est incapable de placer les acteurs les uns par rapport aux autres (il leur fait prendre des poses ridicules qui pour le coup n’ont rien de réaliste, reproduisant des images probablement vues ailleurs, mais ça correspond rarement à la situation à jouer, comme si les corps avaient une pantomime propre détachée des objectifs et intentions des personnages…), et il est incapable d’adapter le jeu de ses acteurs à son style de mise en scène. Ce n’est pas le tout de jouer de la caméra pour en faire un objet « moderne », « réaliste », encore faut-il que les acteurs n’apparaissent pas comme des nez rouges au milieu des « décors ». Et la première chose à faire pour restituer une impression de réel, c’est de prendre des acteurs qui en soient capables (ça aide quand même pas mal la direction d’acteurs). Or Paul Wendkos n’est pas Kazan, et ça se voit. La seule présence de Jayne Mansfield au générique pouvait laisser craindre le pire. C’est un peu vrai, mais les autres ne valent guère mieux. Grosse déception, Dan Duryea, acteur de second rôle génial notamment chez Fritz Lang, se révèle être un acteur foutrement médiocre quand il est (mal) dirigé dans un premier rôle. Reste une forme de classe impassible, le sadisme de ses personnages habituels en moins, mais toute l’autorité qu’il aurait pu avoir laisse place à une mollesse et un inconfort permanent. Quant au travail de la structure de la pensée sur le texte, il est inexistant, brouillon, digne des pires élèves de première année de conservatoire municipal. On sent là, toujours, la méthode de jeu typique des années 30 précédant la Méthod : les acteurs parlent faux et globalement bien plus fort qu’il ne le faudrait, comme s’ils jouaient dans une petite salle de 50 places (le mauvais acteur a cela de particulier, qu’il est incapable d’adapter son volume à la taille d’une salle, à un micro et/ou à la distance du partenaire). Le scénario n’est alors pas si mauvais, mais tout est affreusement gâché par l’amateurisme de la mise en scène.

Le Cambrioleur, Paul Wendkos 1957 The Burglar Columbia Pictures, Samson Productions (1)

Le film se termine donc sur un mélange qui évoque La Dame de Shanghai et Le Petit Fugitif, et même L’Inspecteur Harry, sauf que les effets de mise en scène ne sont pas du tout maîtrisés et alors qu’on échappait de peu au grotesque, on y tombe complètement sur ce finale.

Il est intéressant, après coup, de chercher des origines, des prémices, des révolutions dans l’histoire, mais les intentions, comme vouloir tourner « in location », appuyer sur le caractère tourmenté des personnages, oser certaines audaces de composition de plan, de style de musique, de montage, ce n’est pas ça qui produit de grands films et influence l’histoire. Dès le début, des réalisateurs qui se pensaient plus malins que les autres ont pensé pouvoir restituer plus fidèlement que n’importe qui d’autre le réel, la vie… Les plus mauvais réalisateurs passent toujours par cette idée reçue, qu’il faut reproduire le réel, adopter des points de vue subjectifs, proposer des angles astucieux, des mouvements de caméra, réussir d’étonnants plans-séquences… Tout ça, c’est du vent, car seuls comptent, d’abord une bonne histoire, et le savoir-faire pour la mettre en valeur. Le reste, c’est du flan, du style, de l’apparat, de la tapisserie. Que le cinéma américain des années 50 ait à la fois connu les plus belles heures avec les couleurs flamboyantes et le cinémascope, mais aussi un terrible déclin face à l’émergence d’un cinéma mondial et en particulier européen, personne n’irait le nier, mais vouloir forcer le trait et justifier une trajectoire que l’on pense inéluctable (vers le nouvel Hollywood et la fin du classicisme) en piochant certains des éléments, que l’on pense être le propre d’une époque, d’une « révolution » ou d’un « renouveau », dans des œuvres antérieures qui auraient en elles donc déjà en germe cette évolution, c’est voir les choses un peu à l’envers et se complaire à penser que « l’histoire » peut avoir une trajectoire, un but, une finalité. Rien n’est inéluctable et écrit. Des réalisateurs médiocres ont sans doute influencé malgré eux de grands réalisateurs, parce que les intentions, les idées, les formes, tout cela se communique, s’échange, se transforme… mais le génie, le savoir-faire, le simple talent, c’est propre à chacun. Et Le Cambrioleur, comme ses acteurs et son réalisateur, peu importe ce qu’on y trouve, parce que quand on a tout ça réuni en face de nos petits yeux, ça ne ressemble plus à grand-chose.


Le Cambrioleur, Paul Wendkos 1957 The Burglar | Columbia Pictures, Samson Productions 


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Les Indispensables du cinéma 1957

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L’Affaire Charles Dexter Ward (1927), H. P. Lovecraft

Les dextérités métalepsiques de H. P. Lovecraft

L_Affaire_Charles_Dexter_Ward

Au cinéma, pour terrifier le spectateur, il y a deux écoles. Ceux qui montrent (les portes qui claquent) et ceux qui suggèrent (les doigts qui claquent). Eh bien, dans la littérature fantastique, c’est pareil. Il y a ceux qui dévoilent tout en jouant sur la peur immédiate, les effets de mise en scène, les petits cris dans les bois ; et il y a ceux qui jouent avec les modes du récit pour déboussoler le lecteur et lui enlever toute possibilité de discerner ce qui est réel et ce qui ne l’est pas. Car évidemment, l’enjeu d’une histoire fantastique est de faire croire l’incroyable. On pourrait se dire, bien sûr, qu’une histoire après tout, c’est un contrat passé dans lequel l’auteur invite le lecteur à rejoindre « un autre monde » et donc où toutes les possibilités dramatiques seraient envisageables. Mais c’est encore mieux si, à l’intérieur de ce contrat, l’auteur arrive à tromper le lecteur en instaurant malgré lui un doute, un malaise, censé augmenter ou provoquer l’effet désiré, autrement dit ici la terreur (ou comme c’est souvent plus le cas, le mystère).

Lovecraft utilise donc un procédé tout à fait fascinant pour ce faire : la métalepse. Il s’agit en fait du basculement, ou de la confusion, entre deux niveaux narratifs : l’intradiégétique et l’extradiégétique. Dans un récit tout à fait classique, le narrateur colle à l’action, à ses personnages, en décrivant des situations, un contexte… ; le narrateur est lui-même absent, invisible, on est à un niveau diégétique. Et Lovecraft utilise très peu ce type de récit. Au contraire, il se placera comme au-dessus des événements en favorisant donc le niveau extradiégétique, et se poser comme chroniqueur recueillant le témoignage de divers personnages ayant pris part à l’action. Le procédé donne alors l’illusion d’une réalité, par la distance prise avec son sujet, en utilisant une forme journalistique, se présentant un peu comme une enquête, or bien sûr, tout est fictif : ce qui est soi-disant extradiégétique est en fait pleinement diégétique. C’est une magnifique arnaque, un subterfuge. Comme un tour de magie où on sait qu’on va se faire avoir.

Lovecraft nous dit en gros « je suis journaliste, je ne vais me préoccuper que des faits, rien que les faits, je citerai mes sources et serai extrêmement rigoureux dans la retranscription des faits ». Les escrocs sont toujours plus efficaces quand ils se vantent d’être honnêtes. Parce que bien sûr, les faits ici, n’ont rien de réel (mais on s’y laisse prendre).

(Le procédé, de mémoire, est également utilisé par Jules Verne, cette fois dans un univers de SF : au lieu de proposer un univers où le surnaturel vient s’immiscer dans le réel [ou un réel], la SF propose un univers où une « sur-science » vient s’immiscer dans le réel, et au fond, c’est la même chose. Jules Verne d’ailleurs utilisait souvent des journalistes ou des scientifiques pour faire passer la pilule de ses extravagances. Et au cinéma, on retrouve par exemple le procédé, avec le même résultat — l’horreur — dans The Baby of Macon quand Greenaway joue avec les différents niveaux de mise en abîme en montrant à la fin de son film un viol collectif… en coulisses.)

Ce qui est troublant donc à la lecture, c’est de voir au cœur du récit apparaître une forme de discours indirect bâtard. Ici, au lieu de mêler différents niveaux de discours (appelé “intersubjectivité” si j’ai tout compris), c’est le récit lui-même qui est rapporté (les récits même, comme dans Rashomon). Le narrateur s’écarte du système classique qui fait intervenir différentes voix, qu’elles soient passives ou actives, à l’intérieur de son récit, pour prendre de la hauteur et coordonner les différents témoignages recueillis au cours de son enquête (fictive). Selon Genette*, le narrateur aurait ici une « fonction testimoniale, ou d’attestation ». Je donne des exemples de termes utilisés par Lovecraft en fin de critique.

Bref, procédé astucieux et efficace. Au lieu de mettre en scène ce qui ressort de son imagination, Lovecraft le fait dire par d’autres, par des témoignages, la rumeur… Ça apparaît comme une sorte de caution : « ce n’est pas moi qui le dis, mais eux. » Et à l’intérieur de ce « récit des discours », Lovecraft recrée une rigueur journalistique (ou scientifique) en s’échinant à ne reproduire des impressions que s’il rappelle qu’elles ne sont que celles exprimées par l’un de ses témoins. C’est ainsi qu’il arrive à décrire le comportement des personnages (comportement souvent étrange des personnages principaux, et donc soumis à l’interprétation de celui qui les retranscrit). Toujours la caution, répétée à longueur de page à travers les mêmes procédés, pour dire « ce n’est pas moi qui le dis, c’est lui ». Comme ici : « il manifestait des connaissances surprenantes ». Le verbe “manifester” suggère l’idée qu’un témoin lui a rapporté un fait ou une impression.

(Ça se rapproche d’un autre procédé amusant : quand un auteur veut laisser croire qu’un de ses personnages est “intelligent”, c’est peine perdue de dire simplement qu’il l’est… bien sûr, c’est toujours mieux de faire la preuve de cette supposée intelligence, mais on arrive généralement bien à le laisser croire quand on le fait dire simplement par un autre personnage. — Un procédé que beaucoup de politiques savent utiliser également à leur avantage…)

Autre astuce notable, Lovecraft laisse croire au lecteur qu’il fait confiance à son intelligence (il ne le laisse pas que croire d’ailleurs). Il lui laisse ainsi la possibilité d’éveiller en lui différentes pistes et interprétations, toujours dans l’idée de soulever le mystère, parce que si le récit énumère les faits et qu’on peut en tirer nous-mêmes des conclusions, qui semblent parfois évidentes, sans preuve qu’il s’agit effectivement de ce que l’on croit, il reste toujours dans notre esprit une part non négligeable d’incertitude qui entretient le mystère et la possibilité d’autre chose… L’enquêteur peut mesurer les conséquences, mais il est bien plus dur de remonter aux causes. Lovecraft retranscrit donc parfaitement cette incertitude et l’utilise pour éveiller l’imagination du lecteur qui pourrait se révéler même plus productive que le récit même. On est bien dans un type de récit journalistique, dans une enquête, où l’auteur, incapable ou désireux de ne pas tirer lui-même des conclusions, offre les éléments « du dossier » devant permettre au lecteur de se faire lui-même une idée (car l’essentiel n’est pas de savoir, mais d’imaginer — souvent le pire). Et aussi, le lecteur qui fait confiance au narrateur pour sa rigueur et son intransigeance dans le traitement des informations rapportées sera plus tenté de le croire quand les faits flirteront plus avec l’invraisemblable et le surnaturel. Au lieu de parler lui-même d’événements surnaturels, il le fera toujours dire là encore par d’autres : « ils comprirent qu’ils se trouvaient sur le théâtre d’événements surnaturels ». Le narrateur-reporter se garde bien de le prétendre lui-même, il ne fait que rapporter « ce qui se dit ou se sait ».

Petit inventaire non exhaustif du vocabulaire lié à l’idée du rapport, du témoignage :

« on s’aperçut » « on rapporta qu’on » « cet incident ne manqua pas de susciter l’attention » « était connu de tout le monde » « comme s’il se fût rendu compte de cette opinion, le vieux marchand » « ils se lancèrent dans les théories les plus extravagantes sur » « se répandit une rumeur singulière » « affirmèrent avoir vu » « en apprenant cette nouvelle » « ils nourrissaient de noirs soupçons à l’égard de » « on entendit sur la rivière et la colline résonner une série de cris affreux » « relate dans son journal » « découvrit quelques renseignements supplémentaires » « affirme avoir entendu les mots suivants » « nul autre que l’enfant ne put témoigner de ce phénomène » « murmurait-on » « on disait que » « on comprit que » « on craignait que » « on considérait que » « on racontait que » « trouva plusieurs documents concernant » « on vit s’opérer en lui » « estimèrent que » « s’accordait à dire que/relataient » « affirmait que » « s’avouaient complètement déconcertés » « était certain que/eût bientôt la certitude que » « son comportement faisait l’objet de beaucoup de » « avait entreprit des recherches »

*cité ici :
https://www.unige.ch/lettres/framo/enseignements/methodes/vnarrative/vninte…

Et aussi :
http://jean-paul.desgoutte.pagesperso-orange.fr/ressources/docu/modes.htm


Broadway Melody of 1938, Roy Del Ruth (1937)

Mille milliards de mille sabots…

Mélodie de Broadway, Le Règne de la joie

Note : 3 sur 5.

Broadway Melody of 1938

Aka : Le Règne de la joie

Année : 1937

Réalisation : Roy Del Ruth

Avec : Eleanor Powell, Robert Taylor, George Murphy, Buddy Ebsen, Judy Garland

Le plus mauvais de la trilogie, et de loin.

Ça sent l’artifice et l’avoine. Le scénario d’abord ne tient pas la route : l’histoire se perd dans une histoire de pari et de canasson tout à fait hors de propos en nous éloignant trop longchamp de la scène. Écart classique du scénariste qui pour prétexter l’introduction d’un élément de son canevas décide de multiplier les pirouettes pour y arriver… Faut aussi savoir se décrotter de ses idées quand elles mènent nulle part. C’est une comédie musicale, bordel ! Rien à foutre des chevaux !… Tout ça, donc, comme prétexte à trouver du fric pour un show… Il fallait faire tout ce foin, alors qu’une fois que son associé (dont le dada c’est précisément les dadas…) se barre, il fait ce qu’il aurait dû faire depuis le début : faire la tournée des popotes, voir les directeurs de théâtre, les producteurs, et tout ça dans un montage (montage-séquence) réalisé par le maître en la matière, Slavko Vorkapich.

La réalisation ensuite… Je veux bien m’enfiler des faux raccords à la pelle quand l’histoire est bonne, le cadrage à peu près correct ou la direction d’acteurs plutôt bonne, et quand ils ont quelque chose d’intéressant à dire !… Mais je me fous de vos canassons de merde !!!… Oui, certes, c’est joli, c’est amusant… un cheval joue, aussi, des claquettes, avec ses gros sabots… Je vous vois venir… et je me planque déjà sous la selle. N’y pensons plus…

Avant-dernier film produit par Irving Thalberg, le génie MGM, mort d’une pneumonie… qu’il s’était chopé sur le tournage de… Un jour aux courses ! Ah, on comprend pourquoik’il y a pas de cheval dans la savane africaine… Le lion MGM les a tous bouffés pour se venger !…

Bref, je dis des conneries pour changer, je me donne du mal pour me mettre à la hauteur de ces grands chevaux… Je disais… Roy Del Ruth s’en était tiré plus qu’honorablement dans le premier opus (9, ma note, pas le cheval gagnant). Mais là rien ne marche. C’est vrai que le scénario n’aide pas, difficile de mettre en scène des répliques stupides et des gags qui sont loin de faire crack boom hue ! (comme cette grossière réplique du spécialiste des ronflements changé ici en spécialiste des éternuements… désolé, ça marche une fois — et ils refont même une autre redite avec le maillot de corps de Buddy Ebsen, sur lequel apparaissait dans le premier un Mickey, et donc ici… un Donald — dis donc, 1937, il n’a pas perdu de temps sur le merchandising le Disney…).

Le ton, le rythme n’y sont pas, c’est une horreur. Quant à la réalisation des numéros dansés, ils sont pathétiques (surtout celui sous la rotonde — sorte de Singin’ in the Rain qui fait plouf, avec la boue et tout…, manquaient que le crottin de cheval et les rires de hyènes enregistrés).

Quant aux acteurs, ils sont tous, en dehors de Robert Taylor (qui a juste besoin d’être beau — ce qui explique remerciements à ses parents lors des remises des prix quand les autres préfèrent louer les qualités évidentes de leur femme — ou de leur poulain) et d’Eleanor Powell (qui a juste besoin d’être là), mal employés. George Murphy (en plus d’être un futur sénateur républicain — ça paye bien de présenter son programme sur des maillots de corps pendant toute sa carrière) est un danseur… de claquettes, et puis, pas grand-chose d’autres. L’acteur ça peut encore aller (beau sourire hypocrite, c’est bien le minimum syndical pour celui qui sera également président de la Screen Actors Guild), mais si on lui demande de valser… sur des escaliers, alors là, ça va plus. On dit que les chevaux regardent où ils marchent… eh ben George aussi !… À chaque marche, un petit coup d’œil (« où sont passées mes lunettes ?!)… et puis un maintien déjà sénatorial… Buddy Ebsen à côté, c’est le prince Charles. Et du coup, voyant que Murphy ne faisait pas l’affaire… ils ont casté Fred Astaire pour le troisième film (la belle ironie c’est que tout le film tournera sur une seule idée : la méprise sur un nom qui fera que Murphy jouera à la place de son pote Fred Astaire pour partager la vedette avec Eleanor Powell).

Broadway Melody of 1938, Roy Del Ruth 1937 Metro-Goldwyn-Mayer (4)

Broadway Melody of 1938, Roy Del Ruth 1937 | Metro-Goldwyn-Mayer

C’est aussi un premier rôle (après un passage éclaire à la 20th) pour Judy Garland, 15 ans. Ah, ça, elle gueule, du coffre, elle en a. La voix, les larmes sur Clark Gable, tout ça, très bien. Les claquettes à la fin aussi, elle se débrouille très bien. Mais Dieu… quelle patate ! Des bras…, ce sont mes cuisses. Un nez comme une autoroute. Des sourcils qui croisent le fer (à cheval). Regard mièvre et hagard… Bah, Thalberg parti, ils vont foutrement la transformer la paysanne… Sauf que là… Elle n’est pas vraiment aidée. Première apparition : couettes et sucrerie à lécher, pis quand elle vient à pousser la chansonnette, les figurants restent à rien foutre derrière sinon à lancer des « boooh booohh booh bahaa ». Hé…, le mélange de son extra et intra-diégétique, les gars ! c’est une comédie musicale… Vous entendez les violons ? Dansez !… « Booh booh booh booh »…

Une chose sauve le film. Une !… Sorte de fer à cheval lancé sur la ligne… : le finale. Les cinq dernières minutes, qui méritent à elles seules que je cadenasse le film dans mes musicals préférés. Tout ce trajet trottin-trottant pour en arriver là. Bien sûr, on est venu pour ça. Dans le rehearsal movie, si on répète, c’est pour monter un spectacle… Alors, certes, de répétitions, on n’en verra pas grand-chose (je rappelle que c’est la fête aux canassons), du finale pas beaucoup plus… Mais cinq minutes d’Eleanor Powell valent bien le détour après tout ce foutoir ! L’effet est immédiat d’ailleurs. La scène est immense, Eleanor est encore entourée de son… chevalier servant, et hop ! Tout le monde s’écarte, place à la pro. D’autres “chevaliers” viendront jouer les haies d’honneur, porter la reine, bref, la mettre en valeur, même si elle se suffit à elle-même. Tout ça pour ça. Pour ces cinq minutes d’anthologie. De la grâce, de la précision, du charme, et du mitraillage en règle façon garçonne de prohibition pour la tap-dancing queen. Elle danse pas, elle mitraille.

Et elle achève bien enfin toutes ces saloperies de chevaux :

Tada, tatatata, tada, tatatata, tada, tatata !!!!… Crevez !

A rehearse ! My Kingdom for a rehearse !

Yo mi lasso jamás !

Et puisque je suis d’humeur partageuse, foin de mots, place aux images :

Si on y voit une similitude avec un certain Jackson (qui lui aussi a fini par se délaisser d’encombrants compères), c’est normal, le Jackson en question était un amateur.

(Désolé de n’avoir commenté que les plus mauvaises partitions de cette série des Broadway Melody : le meilleur est bien ailleurs.)

Broadway Melody of 1938, Roy Del Ruth 1937 Metro-Goldwyn-Mayer (1)


En supplément et en brouillon, quelques notes diverses à propos de la franchise des Broadway Melody pour les nuls :

Avec Prologues, on épatait la galerie avec de jolies chansons et du pompier à tous les étages. Tout de suite après, les vrais danseurs sont arrivés : Fred Astaire d’un côté (associé à Ginger Rogers dans les productions de la RKO) et Eleanor Powell de l’autre (lancée aux claquettes par Broadway Melody). Les deux se retrouveront pour le dernier Broadway Melody avec deux ou trois morceaux d’anthologie.

Parce que la Powell, elle ne chante pas (ou fait semblant) mais elle tambourine des pieds, et c’est elle qui mène la danse (Fred préfère être seul ou avec une partenaire en bon spécialiste de danse de chambre).

C’est compliqué de s’y retrouver dans la franchise. Ce sont les Broadway Melody avec Eleanor Powell qu’il faut voir. Le premier à la sortie du parlant peut être intéressant à regarder, mais c’est très mauvais. Il faut donc voir les trois suivants. Celui de 36, de 38 (il n’y a que le finale de bien), et celui de 40 avec les battles de claquettes entre Fred Astaire et Eleanor Powell.

Le premier du nom (enfin celui de 36 si on snobe celui de 29) a était nominé pour l’Oscar du meilleur film de l’année, ce n’est pas un petit film.

Les franchises ne sont pas nées avec James Bond ou Star Wars. Depuis toujours on cherche à reproduire un succès (même des succès sur scène) à la chaîne. Parfois, seulement avec un simple nom puisqu’ici ce n’est que le nom d’une revue ; d’autre fois c’est le nom du producteur qui attire. C’est un peu le Vivement Dimanche de l’époque. Tu as le titre, tu as Drucker, et tu sais qu’il reçoit des personnalités… Ou le Saturday Night. Donc c’est souvent avec la même équipe, c’est jamais la même histoire, c’est rarement des films qui se suivent, et pour cause, ce ne sont pas les mêmes personnages même si ce sont les mêmes acteurs (comme dans la trilogie des Chercheuses d’or — qui forment plus une unité temporelle, mais au-delà de celui de 1933, on cherche encore les pépites). Dans George White’s Scandals, George White, le producteur-acteur-danseur arrive dans une petite ville et voit qu’on joue un spectacle à son nom sans son accord. Comme quoi, on en riait déjà à l’époque de tout cet embrouillamini).

Du Cagney de Prologue, ici, il y a les prémices de ce qu’on verra dans Broadway Melody, c’est à dire qu’il danse littéralement sur les tables (ou un bar, me rappelle plus très bien) et c’est ce qui constitue un numéro en soi. Berkeley, ce sont les danses typiques des revues c’est à dire avec des chœurs. Manque juste le clou du spectacle, ceux capables d’assurer comme Cagney la tête d’affiche avec une routine de danse. Cagney n’est pas le plus grand danseur du monde, mais il y apporte de la personnalité et dans les revues de l’époque, c’était ce qui comptait parce qu’on n’est pas à l’Opéra de Paris, mais dans une tradition vaudevillesque. Donc pas de style Berkeley dans Broadway Melody, mais du Dave Gould (il a participé, par exemple, au premier film où apparaît Fred Astaire). Mais c’est moins important, parce que le travail chorégraphique des chœurs et de la caméra ou des décors a moins d’importance puisqu’on juge surtout la performance de la vedette au milieu de tout ça. À ma connaissance, pour ce qui est de ses numéros (en dehors des chœurs autour), Eleanor Powell, comme Fred Astaire, a toujours été responsable de ses propres pas de danse. Ce qui est facilement compréhensible parce qu’il y a la notion de routine. On ne dit pas au danseur de faire tel ou tel pas à tel moment, c’est le danseur qui invente des pas qui lui sont propres, sa routine, les enchaînements dont il est capable. Dans l’un, le chorégraphe demande des choses basiques qu’en principe tout danseur de bon niveau peut exécuter, de l’autre le danseur exécute lui-même ses pas parce qu’il connaît lui-même ses limites et travaille sa routine qui fait de lui justement la vedette. C’est notable dans le Broadway Melody de 36 sous-titré « naissance d’une star », il est probable que l’idée de remonter un film (sept ans après le premier) soit directement lié au talent de Powell. C’est son premier film, même Fred Astaire, qui était une des plus grandes stars de Broadway mais dont on croyait qu’il était fini après le retrait de sa sœur avec qui il formait un duo connu, et dont on s’imaginait qu’il n’avait pas d’avenir au cinéma, avait dû commencer par un rôle secondaire dans Carioca. Là, Powell est directement propulsée tête d’affiche, et le film décroche des nominations pour la prestigieuse statuette. On est plus du tout dans le style pompier de Berkeley. Et tout est prétexte à faire un nouvel opus. Fred Astaire, libéré de son contrat par la suite, en profitera donc pour apparaître dans celui de 42 pour se mesurer à la spécialiste des claquettes qu’est Eleanor Powell. Et là, on a deux danseurs avec de la personnalité comme Cagney et les deux danseurs de claquettes à la technique la plus parfaite qu’il soit (avec un mélange de danse de chambre et à deux dont est issu Fred Astaire et de danse de revue pour Powell, mais dans la revue, ça reste Powell le centre d’attraction, pas le chœur, le décor ou la caméra).

Eleanor Powell fait une simple apparition dans George White’s Scandals où elle assure un numéro, très bon d’ailleurs — mais le film est nul, on peut voir sa routine directement sur YouTube pour ne pas s’abîmer les yeux.


Sur La Saveur des goûts amers :

Fabulation : 

Eleanor Powell êtes-elle surcoté ? [article interdit aux – 18]

Article

The Rehearsal Movies

Listes sur IMDb : 

Lim’s favorite musicals

Liens externes :