Le Trésor des îles chiennes, F.J. Ossang (1990)

On a mangé les champignons de L’Île mystérieuse (Tintin)

Le Trésor des îles chiennesAnnée : 1990

Réalisation :

F.J. Ossang

2/10  

Si Luc Besson a monopolisé 10 % de son cerveau pour écrire, dialoguer et mettre en scène Le Dernier Combat est-ce possible que FJ Ossang en ait utilisé encore moins pour imaginer cette chose ?

Autrement, magnifique photo (voir plus bas), tout le reste est risible, abscons, pathétique. Un peu comme un Raoul Ruiz du pauvre (et j’aime pas Raoul, souvent, mais à y penser à côté, il y a comme un grand écart). Amoureux de la tradition dramaturgique insulaire et montagnarde s’abstenir.

Au-delà du scénario et surtout des dialogues d’une prétention affligeante, il y a ce que j’ai vu de pire (je suis gâté en ce moment) en matière de jeu d’acteurs. La caricature des mauvais acteurs de théâtre déblatérant un texte qu’ils ne comprennent pas (et pour cause, ça ne veut rien dire). Mais que ces acteurs-là réussissent à se faire une place dans le métier et à empoisonner le public qui finit par ne plus voir de sa vie de spectateur un bon acteur, ça restait quand même assez rare de voir ces éclats de voix et ses intonations chantantes au cinéma.

Ce n’est pas si mal parfois de voir de grosses merdes. Là par exemple, ça me permet d’un peu plus apprécier Raoul Ruiz. Parfois, tu flaires quand même ce qui cloche tellement c’est évident ; et d’autres fois tu te demandes : « Mais OK, faudrait faire quoi là ? » Et en fait, tu es tellement démuni face au vide de l’histoire ou de la bêtise des situations qu’il n’y aurait aucun moyen de rendre ça moins stupide. C’est vérolé comme jamais à la base, et ça, en dehors de certains courts-métrages, c’est assez rare dans des longs.

Il y a des tonnes d’histoires libres de droit, j’ai vu l’autre jour un Dickens fantastique réalisé par la télévision britannique (ces acteurs…, ça change), bah, le matériel est tout chaud, il n’y a plus qu’à. Ici, non seulement l’histoire ne veut rien dire et est mal construite, mais en plus la réalisation est consternante : pas de découpage technique ou quand il y en a ça te fait un montage chiant sur des non-actions, un sens du récit et du rythme nul (mais on voit en gros ce qu’il essaie de faire, on a tous plus ou moins essayé avec le même succès avec un caméscope sauf que là c’est Darius Kondji) et donc des acteurs comme on en voit là encore que dans des courts (et les pires).

On rigole au moins. Il faut imaginer Stalker réalisé par Alain Berbérian avec Brun Solo et Clovis Corniac. (Le Corniac y est déjà d’ailleurs.)

(Extrait passé en « privé ») Petit avant-goût avec ce qui ne peut être qu’un hommage subliminal au chef-d’œuvre d’Enki Bilal, Bunker Palace Hotel :

(Ce qui suit vaut aussi le coup d’œil, c’est la version jeanmariestraubienne de la scène du conduit à ordure dans la Guerre des étoiles.)


Images de la vidéo promotionnelle du film :

Le Trésor des îles chiennes, F.J. Ossang 1990 | Filmargem, Gemini Films, Instituto Português de Cinema (IPC)


Sur La Saveur des goûts amers :

Top des films de science-fiction (non inclus)

Liens externes :


Zidane, un portrait du 21e siècle (2006)

Monsieur Jourdain

ZidaneAnnée : 2006

Réalisation :

Douglas Gordon, Philippe Parreno

5/10  IMDb

Art conceptuel, et comme tout l’art conceptuel, derrière le concept, l’écho d’un grand vide.

Notre “Molière”, l’artiste, à défaut de comprendre ce qu’il nous raconte, a au moins la politesse de tirer le rideau à l’heure prévue sans une seconde de prolongation. Parce que si Zidane, il le comprend ici, veut mourir sur scène, il s’offre un an avant sa retraite une répétition grandeur nature de son expulsion magistrale en finale de l’euro 2006. Rien que pour ça, l’anecdote est jolie. Mais le film l’est donc, anecdotique. Un vrai suspense, pendant 89 minutes on ne voit que la boule à Zidane, et on se demande tout du long où c’est qu’il va bien pouvoir se la fracasser.

L’acteur en répétition qui écrit son film sans le savoir. Les Zaméricains ont Jordan, la France a son Jourdain du foot. Zidane, un portrait du 21ᵉ siècle, une autobiographie. « Ze moi qui l’ai fait. Jamais je n’improvise, je prévois chaque zeste. Coups de boule compris. » Joli concept. Mais un retourné acrobatique, c’est toujours un geste attribué à l’acteur. L’auteur, lui, n’est rien.


Champ / contrechamp

Zidane, un portrait du 21e siècle 2006 | Anna Lena Films, Naflastrengir


Clément, Emmanuelle Bercot (2001)

Auto-fiction

Note : 4 sur 5.

Clément

Année : 2001

Réalisation : Emmanuelle Bercot

Avec : Olivier Gueritée, Emmanuelle Bercot, Lou Castel

Emmanuelle Bercot a du talent. Bercot sait jouer bien mieux que la plupart des acteurs qu’elle dirige. Bercot, même avec un caméscope tout pourri sait réaliser et monter son film (sauf peut-être la première séquence et quelques séquences encore au début au mixage approximatif). Bercot sait écrire une histoire et en tirer le nécessaire même sur plus de deux heures de film, et ce n’est pas un mince exploit. Mais Emmanuelle aurait mieux fait d’éviter d’ajouter la petite dédicace personnelle en toute fin de film. Avant cela, c’était notre film ; après, ce n’est plus que le sien (du moins, de ce qu’on peut en comprendre, mais on n’est pas dans les secrets d’Emmanuelle).

Reste un film de qualité pour ce qu’il est, et un véritable cinéma d’auteur qui arrive encore à surprendre, oser, malgré ce qu’on pourrait attendre (et craindre) de lui. L’audace, la fraîcheur, peut-être, du nouveau venu (ou de l’histoire perso qui tient à cœur — et je ne veux rien savoir de tout ça).

Une sorte de cinéma de l’obstination avec une unité d’action stricte plutôt remarquable. Dommage aussi qu’il y ait quelques fausses notes, dans certains dialogues ou situations alors qu’Emmanuelle Bercot prouve par ailleurs tant de fois qu’elle peut viser juste. Refaire, couper… ce qui est médiocre. En surrégime peut-être, je n’ai rien vu d’autre.


Sur La Saveur des goûts amers :

Top Films français

Liens externes :


Crésus, Adolphe Candé (1917)

Les amours de Crésus

CrésusAnnée : 1917

Réalisation :

Adolphe Candé

7/10  

Avec :

Maurice de Féraudy, Jean Lorette, Henry Laverne, Amélie de Pouzols

Du mélo à l’ancienne. Ça vaut toujours mieux qu’un mauvais Léonce Perret. Mais alors… Maurice de Féraudy, quel acteur ! Une intelligence du geste comme j’en ai rarement vu. On sent la culture théâtrale derrière, mais dans le bon sens. Preuve une nouvelle fois qu’il ne sert à rien d’être “naturel” au cinéma, car le principal, c’est de “montrer”, « donner à voir ». Et tant qu’on est juste, qu’on offre le bon geste, le sourire ou le regard qui donne en permanence du sens, autrement dit qui exprime les sentiments du personnage comme dans un livre, il ne faut pas s’en priver, parce qu’un acteur qui donne cinquante choses à voir, qui apporte de la nuance, propose une évolution de l’humeur, des intentions ou des objectifs à son personnage au fur et à mesure que la situation évolue, c’est toujours mieux qu’un âne qui cherche à faire vraie (qui ne le fait d’ailleurs jamais en restant hiératique comme une nature morte). Une saloperie de génie qui arrive à faire passer mille images à la seconde sans la moindre parole, et tout ça avec une justesse, une aisance et un savoir-faire affolant. L’art de donner autant en donnant l’impression de donner si peu. La culture de la scène, à l’époque où il y en avait encore une. Maurice de Féraudy, c’est un mix entre Charles Vanel, Jean Gabin et Bill Murray.

Une des particularités de ce jeu, c’est la capacité chez l’acteur à proposer, certes plusieurs images différentes, mais jamais en même temps. Un mauvais acteur qui gesticule ne donne rien à voir parce qu’il donne trop, avec des gestes à peine dessinés, sans intention et mêlés à d’autres. C’est comme cinquante livres lus dans une même cacophonie, on n’entend et on ne voit rien. Maurice de Féraudy, lui, procède comme à la lecture d’un seul livre, description après description ; un geste, une image à la fois, tout en ayant le geste décidé et souple du danseur, pour que tout ait l’air simple, et pourtant ça va à mille à l’heure. Plus tard des acteurs français ont gardé cette capacité, parfois en ralentissant le rythme (le drame, qui joue plus sur la tension, donnera moins à voir mais restera tout aussi précis). C’est dans le Conformiste, il me semble, que Jean-Louis Trintignant à un moment allume une cigarette. Une simple cigarette : essayez d’allumer une cigarette et remarquez tous les gestes parasites qui l’accompagnent. Les imprécisions, les crispations, les maladresses. Jean-Louis Trintignant, lui… il porte une cigarette à son bec, sort un briquet de sa poche, le lève d’un geste sûr et précis, souple, clic, et c’est fini. On vient de voir Jean-Louis Trintignant allumer une cigarette, et c’est comme de la musique. Rien qui dépasse. Eh ben le Maurice, en 1917, c’était une richesse d’acteur comme Crésus. Où sont ces acteurs aujourd’hui ?



Liens externes :


Elle, Paul Verhoeven (2016)

Viols lents, lancinants, silencieux

Note : 3.5 sur 5.

Elle

Année : 2016

Réalisation : Paul Verhoeven

Avec : Isabelle Huppert, Laurent Lafitte, Anne Consigny

La satire est plaisante, ça se regarde comme un bon Chabrol. Même si justement la satire ne va pas assez loin à mon goût. Quand le personnage d’Isabelle Huppert évoque son viol à ses amis, l’actrice et le réalisateur font le choix du réalisme, de la cohérence psychologique. On se trouve alors un peu coi à essayer de comprendre, à scruter la réaction de tous après ces aveux, mais finalement on ne réagit pas. L’étonnement reste timide, attentif, au lieu de créer un malaise (né justement de l’amusement de la satire). Psychologiquement, cette réaction faussement désintéressée peut s’expliquer, et il n’y a aucune raison d’être mal à l’aise, choqué ou scandalisé. Là où ç’aurait été bien plus subversif et aurait questionné notre rapport, nous, spectateurs, au(x) viol(s), ç’aurait été d’insister bien plus sur le décalage, si la scène tournait à la plaisanterie sans qu’on décèle la moindre parcelle de traumatisme. Parce que le fait de savoir change tout. Huppert et Verhoeven se laissent prendre un peu au piège et tiennent à expliquer le refus du personnage à dramatiser en en faisant un traumatisme souterrain, mais malgré tout, on perçoit ce traumatisme. Trop. Or il est avéré que dans de nombreux traumatismes, et donc plus particulièrement dans le viol, beaucoup de victimes agissent réellement ainsi sans laisser rien paraître avant de voir ressurgir bien plus tard le traumatisme dont ils ont été victimes, et les proches s’en étonneraient alors. La satire plus franche au moins ici, la volonté claire de nier la réalité d’un tel traumatisme pour le personnage à travers une absence totale d’émotion (réellement totale), aurait permis paradoxalement de coller à la réalité des situations traumatiques de ce type, en illustrant ce que beaucoup de victimes et proches pourraient décrire mais qu’on aurait du mal à nous représenter. Le voir ç’aurait été le comprendre, nous questionner au moins, être comme les proches, choqués et interrogatifs devant l’absence apparente de réaction. Mieux, on se sentirait coupables de rire, on interrogerait notre interprétation des faits, notre capacité à nous émouvoir. Ce que permet la satire quand elle touche au génie.

La fantaisie, à travers la satire, peut aider à mieux jouer sur des fils d’équilibriste, parce qu’elle force à l’intelligence, à la prudence, après peut-être le malaise. C’est ce que Chabrol réussissait très bien dans Que la bête meure, avec une interprétation de Jeanne Yanne admirable dans un personnage tellement odieux qu’on ne peut y croire, jusqu’à oublier les raisons même de la venue du personnage de Michel Duchaussoy, jusqu’à nous surprendre à apprécier en même temps qu’on les regrette, les envolées misanthropes de l’assassin.

Je prends un exemple. Immédiatement après son premier viol, le personnage d’Isabelle Huppert prend un bain et semble se désintéresser de son sort. Cette scène fait étrangement écho pour moi à la scène de bain que Humbert Humbert s’impose après le décès de sa femme dans Lolita. Pour insister sur la joie intérieure du personnage, et donc le malaise, et jouer sur notre capacité à rire d’abord de la situation avant de nous rendre compte de son horreur, Stanley Kubrick y ajoute une petite musique de ukulélé qui n’a franchement rien d’une marche funèbre. Paul Verhoeven va dans ce sens mais il fait encore preuve de trop de timidité. La satire dans cette situation n’a pas à faire dans la subtilité, car c’est bien le contrepoint, la grossièreté du procédé qui doit faire son petit effet.

Reste que si la satire ne va pas assez loin (des Que la bête meure, ou des Lolita, il n’y en a pas deux par décennie), d’autres aspects du film sont beaucoup moins convaincants ou trouvent moins d’intérêt à mes yeux.

Le thriller est raté par exemple (un genre qui se noie assez mal dans la soupe ou le mélange proposé) et tout l’aspect interprétatif, supposé psychanalytique, me passe par-dessus la tête (c’est peut-être le signe que le film est bon parce que je ne vois personne proposer la même interprétation).

Les acteurs principaux sont très bons et c’est assez surprenant avec une direction étrangère (le casting avant tout) et assez rare dans des productions françaises. Quelques seconds rôles pas à la hauteur ou quelques moments plutôt embarrassants toutefois, qui pour le coup, là, peuvent s’expliquer par la nationalité du réal et le manque de compréhension sur le plateau. Le réal d’ailleurs propose le service minimum en termes de mise en place toujours comme dans un bon Chabrol et c’est une sobriété plutôt bienvenue. Le contraire aurait plongé le film dans une sorte de thriller schumacherien d’un goût suspect. Et même si une austérité (et un humour noir) à la Haneke a sans doute encore rendu l’approche du sujet plus efficace.

La fausse note du film en revanche, franchement chiante, c’est sa musique. À me faire presque regretter l’austérité et la distance de Haneke. Et c’est bien le reproche majeur que je peux faire au film : son caractère composite. Un peu comme si dix films étaient montés en même temps avec l’espoir qu’au moins un contente chaque spectateur. Eh bien oui, j’ai aimé l’humour, la satire timide, et quand il y avait un autre film à l’écran j’attendais indifférent comme pendant une pub.

Mais comme quoi, parfois ça se joue aussi, à peu de choses. Je suis convaincu qu’Isabelle Huppert est une actrice exceptionnelle, pourtant je peine toujours à m’identifier aux personnages qu’elle interprète. Dans Haneke, encore, comme ici, je la trouve froide et presque trop forte. C’est parfois le problème des stars vieillissantes qui survolent presque et dominent trop leurs personnages. On ne peut plus croire à une quelconque fragilité parce qu’on les a déjà vues survivre à tant d’histoires. Plus jeune, Huppert possédait cette fragilité : corps menu, les rousseurs candides de la jeunesse, une timidité encore présence derrière la dureté de façade. Et quelque chose s’est perdu en route. La timidité s’est effacée pour ne plus laisser que la dureté, l’autorité. Difficile de s’émouvoir, de croire aux tracas et à la vulnérabilité d’une demi-déesse. Quand l’autorité s’impose à soi, malgré soi, aucun acteur ne peut lutter contre, et il faut choisir alors des rôles en conséquence.

 

Elle, Paul Verhoeven 2016 | SBS Productions, Twenty Twenty Vision Filmproduktion GmbH, France 2 Cinéma, Entre Chien et Loup


Liens externes :


Désordre et Génie : Kean, Alexandre Volkoff (1924)

Désordre sans génie

KeanAnnée : 1924

Réalisation :

Alexandre Volkoff

5/10  IMDb

Avec :

Ivan Mozzhukhin, Nathalie Lissenko, Pauline Po

Liste sur IMDb :

Une histoire du cinéma français

Quel ennui… Autant de talent gâché pour une histoire aussi insipide. Me suis même demandé un moment si je n’avais pas mal lu et si ce n’était pas adapté du Dumas fils. C’est follement bien réalisé par Volkoff, il y a de bonnes idées de partout, sauf que c’est affreusement long et sans intérêt. La fin surtout. Interminable supplice. À vingt minutes de la fin, Kean sur son lit de mort (non, il n’est pas tuberculeux) s’écrie : « JE MEURS »… à vingt minutes, vingt… minutes de la fin ! Et là la moitié de la salle qui crie à son tour : « NOUS AUSSI ! » (L’autre moitié s’était déjà barrée)

J’exagère à peine.

J’ai cru reconnaître des petits coins du bois de Vincennes. Sympa les reconstitutions de l’Angleterre retapées par la diaspora russe dans un coin de l’Est parisien… Y en avait du fric à dépenser en 1924 ! Grosse production, gros mélo, gros ennui… (Et avec tout ça, ma mère qui pour rien au monde n’irait voir un film « soviétique muet » et préférait revoir Le Grand Silence pour la énième fois avec des potes… ne m’attends même pas à la sortie et me laisse rentrer en métro !… Quelle calamité… !)

 

Désordre et Génie : Kean, Alexandre Volkoff 1924 | Films Albatros


Innocence, Lucile Hadzihalilovic (2004)

Pique-nique en uniforme

Note : 2.5 sur 5.

Innocence

Année : 2004

Réalisation : Lucile Hadzihalilovic

Avec : Zoé Auclair, Lea Bridarolli, Bérangère Haubruge, Marion Cotillard

Tellement grossier, jouant sur des clichés, ça a vite fini par me gonfler.

C’est adapté d’une nouvelle du type qui semble avoir été très apprécié des tenants de la psychanalyse, avec son Éveil du printemps. Je n’ai cessé de penser à d’autres films pendant la projection qui justement à travers des thèmes mystico-psychologiques pouvaient rester fascinants pour des spectateurs comme moi : Pique-nique à Hanging Rock (un peu sur le même sujet, la découverte ou la transformation du corps féminin, la perte de l’innocence, etc.) et Le Plongeon. Ce dernier propose, de ce que j’ai compris, parfois des interprétations à la fois mythologiques et psychologiques (voire psychanalytiques), mais on peut tout autant le voir comme un film absurde à la En attendant Godot, autrement dit « pourquoi on attend Godot » (l’interprétation, la finalité, le pourquoi), on s’en tape, ce qui compte, c’est la manière, le chemin, ce qu’il y a entre les lignes (donc dans Le Plongeon, si certains s’évertuent à expliquer la symbolique derrière le fait de rentrer chez soi en utilisant une piscine puis une autre et encore une autre), et donc les différentes rencontres que le personnage fait, la cohérence… psychologique non forcée (permettant de ne pas souligner ce que certains iraient bien vite interpréter, donc en ne faisant que suggérer certains états, en restant dans le flou).

C’est tout ce que la réalisatrice est incapable de faire. Mais moi je m’attache principalement à ça parce que ce que j’ai cru comprendre du “discours” derrière, ça m’a semblé grossier, surligné, rempli de trop d’évidences, dans le seul but d’enfoncer toujours des portes ouvertes. Ça se présente un peu comme un thriller (le côté rigide des maisons de jeunes filles, mais ici avec le côté shyamalanesque du Village perdu dans les bois, isolé de tous) et ça en devient franchement énervant de voir tout le film depuis la première séquence et de ne jamais voir une seule séquence s’écarter du chemin attendu. Il y a certes un petit côté circulaire (prévisible donc) assumé, mais l’évidence de la trajectoire tue un peu le plaisir (alors que dans le Plongeon encore une fois, l’intérêt est sans cesse réanimé par des rencontres).

Pour un film jouant sur le mystère, l’absence presque totale de musique paraît un peu étrange… C’est une sorte de conte (sinon ce ne serait pas aussi grossier), mais traité de manière naturaliste. Pourquoi pas, ce n’est pas d’ailleurs le pire dans le film, mais la maîtrise est tellement hasardeuse et le script tellement vilain que ça lasse, et que tout le crédit qu’on avait envie de lui laisser au début du film, pffit, s’effrite très vite.

Amusant, le film fonctionne un peu de la même manière que Jeunes Filles en uniforme, avec une représentation finale… (Quand on s’ennuie, on n’en est réduit parfois à tracer des raccourcis vers nos vieux sentiers préférés.)


Innocence, Lucile Hadzihalilovic 2004 | Ex Nihilo, Ateliers de Baere, Blue Light


Liens externes :


Alimentation générale, Chantal Brillet (2005)

De l’émotion

Note : 3.5 sur 5.

Alimentation générale

Année : 2005

Réalisation : Chantal Brillet

L’émotion, ce n’est pas ce que je demande à documentaire, surtout pas même.

Les meilleurs documentaires poussent à la révolte, ou se posent au moins objectivement pour poser un constat et ça reste au spectateur, non par l’émotion mais par les faits, à tirer les conclusions de ce qu’il voit. Celui-là si je n’y voyais que ses “acteurs”, je le trouverais consternant. Consternant parce que justement, on ne peut plus se révolter, on est comme résignés. On voit des pauvres types se serrer les coudes et les pinces alors que le monde leur chie à la gueule et on trouve ça très beau. Je comprends qu’on puisse trouver ça émouvant, moi ça me renvoie à mon impuissance, à la leur, et à celle surtout d’une société qui laisse faire.

À un moment, Ali, je crois, a bien dit que les autorités, ou je ne sais quels responsables, savent ce qu’il faudrait faire et ne le font pas, c’est même plus révoltant, tu te révoltes quand il y a une lueur d’espoir. Et là, j’ai vraiment du mal, parce que je ne vois plus que des gens, des êtres humains, pas des gens bien ou mal, mais qu’on laisse pourrir dans leur misère sociale et dans leur ignorance parce que ça profite à tous les autres qui savent et qui, en partie, pourront regarder le doc et trouver ça bien mignon.

À un autre moment, on note les traces de moisissures et les traces de délabrement général de la boutique. Il y a des assurances, les assurances, c’est leur boulot de constater les dégâts et de faire en sorte qu’il y ait des travaux ; c’est aux propriétaires (ou machin HLM je suppose) de faire en sorte que ce soit fait. Ce n’est pas fait probablement à cause du casse-tête administratif et que quand tu es dans ton droit, c’est à toi de faire en sorte de te défendre, de t’armer de toute la meilleure patience possible, pour faire valeur tes droits. On le voit encore, certains ne savent même pas parler français. Plus difficile pour se défendre.

Je vois un autre type qui claque chaque semaine plus de trois cents balles chez un psy qu’on l’oblige sans doute à aller voir (pour justifier de ses troubles ou autre chose). Faire payer à ce type trois cents balles sans lui dire qu’il aurait sans doute droit à une prise en charge totale, c’est de la saloperie qui se pratique et qui s’organise par les gens bien portants. Et ces fils de pute trouvent encore moyen ensuite d’aller dire qu’il y a trop d’assistés. C’est sur ces fils de pute que j’aurais voulu un documentaire. Parce qu’il ne faut pas croire qu’il y a les bons et les gentils.

Alimentation générale, Chantal Brillet 2005 | Yenta Production

On le voit aussi à un moment, le type qui a volé de l’alcool chez Ali vient lui parler et s’excuse même devant caméra, OK c’est cool, ça fait lien social…, sauf que ça dit aussi beaucoup sur les conflits et la nature des gens. Ali est un brave type oui, y en a des tas comme ça, et il y a aussi des salauds de toute part qui ne le sont pas par vocation mais par nécessité ou par faiblesse. Tout le monde se bouffe, tout le monde ira jouer des apparences, des connexions, à défaut de pouvoir faire valoir ses droits dans un État qui en est de toute façon dépourvu une fois qu’on en a besoin, et cette réalité, je ne la vois pas dans le documentaire. Le type qui se fait agresser et qui sort depuis toujours avec son couteau, ou même Ali qui sera finalement été tué, de toute cette réalité on ne verra rien.

J’apprécie le doc parce qu’il propose une photographie d’une époque et d’une société, certes, mais il est à mon sens trop orienté, trop partisan et trop lâche. Ce n’est pas avec de la pommade que ça donne envie ni de réfléchir ni de sortir de ses certitudes. Sérieusement, on a besoin de rappeler que dans les cités les communautés diverses ne s’entendent pas si mal et qu’on y trouve des gens formidables ? Ce n’est pas un peu une porte ouverte enfoncée ça ?

Je préfère voir un Todd Solondz qui décrira cent fois mieux la nature des hommes, tous sans en sauver aucun, qu’un documentaire qui regarde avec bienveillance des individus dont, au fond, on ne saura rien sinon qu’ils ont tout l’air de petites gens sympathiques et dont les faiseurs pourront ensuite retourner chez eux avec la certitude d’avoir trouvé une bonne histoire à raconter. Une histoire, « tout l’air »… C’est tout ce qu’il faut pour nous endormir.

La réalité est ailleurs, et elle, elle pique. C’est la seule qui peut nous révolter.


Liens externes :


Le Coupable, André Antoine (1917)

Le Coupable idéal

Note : 4 sur 5.

Le Coupable

Année : 1917

Réalisation : André Antoine

Avec : Romuald Joubé, Sylvie, Jacques Grétillat

Si André Antoine est peut-être l’homme du théâtre le plus important du début du XXᵉ siècle en inventant presque la notion de metteur en scène et s’appliquant à révolutionner la direction d’acteurs pour une technique plus naturelle en même temps que s’opérait la même révolution en Russie, il est relativement méconnu en tant que réalisateur de cinéma. À peine peut-on citer L’Hirondelle et la Mésange, mais sa carrière s’arrêtant très vite après les années 20 (elles sont folles et démesurées alors qu’il est juste et délicat), d’Antoine, on ne retient finalement pas grand-chose (on pourrait dire la même chose de l’auteur, François Coppée, qui fut paraît-il poète, écrivain et dramaturge à succès de l’époque).

Il y a pourtant là bien matière à réflexion, car le bonhomme savait ce qu’il faisait. Et les principes qu’il semblait vouloir appliquer sur les planches, on les retrouve ici dans ses films. Ce sera encore plus net dans L’Hirondelle et la Mésange, avec son côté épuré mais avec sa même veine naturaliste ; mais ici, alors que partout ailleurs on est encore dans l’artifice, Antoine joue à fond sur le réel, l’illusion du réel, le naturel, le naturalisme… Au fond, si on parlera plus tard de néoréalisme, ce serait presque à se demander qui étaient les premiers réalistes… En voilà un en tout cas !

Ce naturalisme cependant ne s’applique encore pas tout à fait au jeu des acteurs, mais c’est le sujet sans doute qui veut ça (dans L’Hirondelle et la Mésange, de mémoire, on y échappera tout à fait). Car il est question ici de l’adaptation d’un roman (populaire, apprend-on, et qui fera plus tard l’objet d’une nouvelle version par Raymond Bernard en 1937), qui adapté en une heure et demie tourne forcément un peu au mélodrame (imaginons Les Misérables ainsi résumés). Non, ce qui impressionne, c’est la méticulosité avec laquelle Antoine reconstitue chaque décor, le plus souvent les extérieurs. La vision de Paris (à une époque où les rues sont désertées par les hommes) reste exceptionnelle par sa diversité et sa richesse : le jardin du Luxembourg, les différents quais de Seine et ses petits bateaux à vapeur (on y voit même un établissement de bains « chauds à 60° » sur une péniche !), les rues délabrées et pavées comme il n’en existe plus aujourd’hui, les abords des monuments ou bâtiments publics. Quant aux intérieurs, c’est à peu près la même minutie, au point que si on a droit sans doute une ou deux fois à un intérieur en studio, on n’y voit que du feu : chambre de bonne, appartements richement meublés avec tapisseries, moulures et bibelots, méandres d’un palais de justice, salle à manger populaire avec sa toile cirée, sa commode et ses présentoirs pour le service en porcelaine du dimanche…

À côté de ça, la technique d’Antoine est parfaite. Il use de la profondeur de champ comme personne sans doute à l’époque (il faudra attendre Renoir peut-être, pour un même souci de réalisme). Sa maîtrise du raccord dans l’axe laisse assez rêveur quand on pense à ce que d’autres étaient capables de faire en matière de montage à cette époque (c’est tellement invisible, que si on loue Antoine — et si on le loue pour quelque chose vu le niveau d’oubli — c’est surtout pour son naturalisme), quelques panoramiques d’accompagnement utiles, mais d’autres en intérieurs pas forcément bien menés, et même quelques jeux de surimpression qui font immédiatement penser au travail d’Abel Gance. D’Abel Gance, on y retrouve aussi certains aspects de J’accuse dans le montage, à savoir une tenue très dense des séquences que l’écriture en flashbacks rend également possible. Les scènes sont ainsi très courtes (on pourrait attendre autre chose d’un cinéaste ayant révolutionné le théâtre), on entre très vite dans le vif du sujet, et quand le retour au temps présent (la plaidoirie du père avocat général pour sauver la vie de son fils, assis sur le banc des accusés… — idée particulièrement tirée par les cheveux qu’on nous présente dès la première minute du film) ne suffit pas, on passe aux intertitres (poursuivant l’idée d’un récit à la première personne).

Autre correspondance étonnante, l’histoire (et le procédé) rappelle assez fortement le premier film de Dreyer tourné en 1919, Le Président, dans lequel un juge se trouvait face à une accusée qui se révélera de la même façon être sa fille illégitime, abandonnée à la misère et au crime durant son enfance. Le film de Dreyer proposait une suite un peu indigeste de flashbacks et manquait de cœur, de rythme (pour être trop dense, trop illisible). Le trop, le pas assez, etc.

Le « coupable » sera finalement sauvé, pas seulement par son père, mais par une femme qui lui rappelle sa mère, élevant seule son enfant. On y retrouve dans ce rôle, Sylvie, qui cinquante ans plus tard jouera le rôle-titre de La Vieille Dame indigne (que je viens de voir…). Il y a de ces parcours…

Et puis…, au moment où a été tourné ce film, naissait quelque part sur la côte est des États-Unis un petit-fils de chiffonnier qui se fera un jour appeler Kirk Douglas. Ce fils de chiffonnier est toujours parmi nous.

Il y a de ces parcours…

Ah, et, je ne résiste pas à un petit poilu pour la route (c’est la période, le poilu) : le coupable en question, c’est… le père. Oui, le père !… Et c’est lui qui le dit.


Planetarium, Rebecca Zlotowski (2016)

Boule à neige

Note : 3 sur 5.

Planetarium

Année : 2016

Réalisation : Rebecca Zlotowski

Avec : Nathalie Portman

Film ambitieux avec une idée de départ intéressante (un petit nabab du cinéma français d’entre-deux-guerres se met dans la tête d’innover son « art » par l’intermédiaire de deux sœurs médiums dont il espère en vain pouvoir filmer les visions paranormales), une excellente maîtrise de la structure et du montage (même si ça joue un peu trop parfois des montages-séquences*, des raccords sonores lourdingues, ou d’autres effets à la mode pour provoquer une intensité artificielle, comme on le fait beaucoup à Hollywood, qui donne une impression parfois agaçante de voir une longue bande-annonce). La maîtrise d’ensemble en revanche est assez laborieuse, pour ne pas dire très déficiente. Autrement dit si la forme se met au service du fond.

Or, le récit s’effiloche à mesure qu’on comprend où Rebecca Zlotowski veut en venir (on peut même se demander si elle n’a pas choisi Emmanuel Salinger pour sa ressemblance avec Peter Lorre, qui aurait été certes parfait dans ce rôle d’ogre naïf à qui tout le monde finit par vouloir la peau). Le contexte historique du coup est mal exploité, voire pas exploité du tout, (ce n’est pas le tout de planter son histoire à une époque spécifique, faut-il encore que des événements extérieurs viennent déborder franchement sur le monde intime des personnages, sinon on n’évite pas l’effet boule à neige, et là on y est totalement, aucune séquence ou plan pour mettre sur le devant de la scène l’aspect et la situation historique de l’époque, on reste toujours centré sur les personnages principaux et leurs préoccupations).

Surtout le gros, l’énorme point noir du film, c’est sa direction d’acteurs. Curieusement, c’est la petite Depp qui s’en tire le mieux, sans doute parce qu’elle n’a pas grand-chose à dire ni à faire sinon offrir toujours la même face livide à la Mia Farrow. Louis Garrel, Pierre Salvadori (lui-même, excellent directeur d’acteurs) ou Amira Casar ont leurs moments ; mais justement, on les sent totalement laissés à eux-mêmes et le résultat en termes d’interprétation reste très aléatoire, inégal et brouillon… Un coup c’est bien, un autre, ils le sont moins, et là aucun directeur d’acteurs pour les remettre en vol, les diriger, leur proposer une autre prise… Parfois même ce sont les dialogues qui sont si mauvais qu’aucun acteur ne sera jamais en capacité de les dire avec sincérité et justesse. Il faut parfois une certaine épaisseur, une certaine expérience, pour être crédible dans certaines situations, et Salinger en entrepreneur, on n’y croit pas trop (qu’il s’adresse en public ou à une servante n’y changera pas grand-chose, je me souviens surtout d’un Emmanuel Salinger efficace et convaincant dans un rôle mutique, La Sentinelle).


*article connexe : l’art du montage-séquence


Planetarium, Rebecca Zlotowski 2016 | Les Films Velvet, Les Films du Fleuve, France 3 Cinéma


Liens externes :