Du côté d’Orouët, Jacques Rozier (1971)

L’anti-Rohmer

Note : 4.5 sur 5.

Du côté d’Orouët

Année : 1969-1971-1973

Réalisation : Jacques Rozier

Avec : Caroline Cartier, Danièle Croisy, Françoise Guégan, Bernard Menez, Patrick Verde

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Y a de ces miracles quand même… On peut rire de l’acteur qu’est devenu Bernard Menez par la suite, avoir une telle personnalité dans un film, si tant est qu’on arrive à le mettre en scène (en situation en l’occurrence ici), c’est de l’or. Comme le dit une des trois gourdes en partant de la “villa” à la fin, sans lui, ces vacances auraient été ratées. Le miracle du film, il tient pour une bonne partie en la présence de cet étrange énergumène apportant le contrepoint parfait à ce triangle féminin retiré loin semble-t-il des considérations coquines de leur âge ou simplement parisiennes. Il faut une bonne dose d’inconscience et de nez pour oser foutre Bernard Menez entre leurs pattes.

De tels acteurs, il n’en fleurit pas tous les jours. Jeunes (Menez l’était encore), ils sont là, à attendre qu’on décèle les capacités hors norme de leur personnalité. Il faut les cueillir très tôt, avant qu’ils renoncent à force de ne jamais coller aux emplois qu’on leur affecte, ou pire… qu’ils deviennent de bons acteurs après avoir lissé tous les défauts charmants qui font le sel de leur personnalité. Ce type d’acteurs n’a pas à espérer s’imposer grâce à son talent, le plus souvent il en est dépourvu, et c’est bien l’emploi qu’on en fait qui vaut de l’or. Non pas que Menez soit mauvais (difficile de l’affirmer dans un film où, essentiellement, il improvise), mais c’est une personnalité tellement enfermée dans sa bulle, s’échinant médiocrement à faire comme les autres pour se rendre sympathique, qu’il en devient à la fois lourd et amusant. Un personnage qu’on ne rencontre jamais dans les romans ou au théâtre, que chacun a pu rencontrer dans sa vie, voire en être à sa manière un soi-même : il faut donc les cueillir quand ils apparaissent et savoir surtout leur laisser autant de liberté nécessaire à faire éclater leur personnalité si singulière… Pour mettre en scène un tel tempérament, il faut trouver la bonne dose d’improvisation dirigée, marcher en permanence sur des œufs. C’est que les menez sont très susceptibles et ne supportent pas de voir qu’on se fout de leur tête (c’est d’ailleurs un peu cette susceptibilité, et cette propension à se plaindre, à se calimeroser, qui les rendent drôles et pathétiques). J’en ai eu un, un jour comme ça dans un cours, une vraie perle qui faisait rire les spectateurs dès la première syllabe, et qui, plus il tendait l’oreille pour essayer de comprendre pourquoi on se marrait, plus il nous faisait rire. Mais à force de suspecter qu’on se foutait plus de sa gueule que du personnage, plus on se rapprochait aussi du moment fatidique où le bonhomme allait comprendre que les spectateurs s’ils riaient, c’était en partie parce que, même avec un personnage comique, il y avait comme une sorte d’évidence dans le caractère qui faisait que le personnage et l’acteur se fondaient l’un dans l’autre, qu’on ne savait plus qui était qui, et on se moquait non plus du personnage, non pas non plus de l’acteur, mais de cette sorte de combinaison qui échappait à la raison, une illusion fascinante autant qu’éphémère, qui provoquait l’hilarité par une sorte de sidération incrédule face à ce qui se jouait devant nous… Bernard Menez, il est fort probable, comme les trois jeunes filles qui tiennent le haut de l’affiche (et qui ne sont probablement pas meilleures comédiennes que lui), peut donc s’en sortir en improvisation dirigée, avec une situation collant à la réalité, avant qu’il lisse son jeu, comprenne les trucs qui fassent rire les spectateurs comme un enfant provocant les mêmes tours en face des adultes pour les amuser, ou avant que sa susceptibilité (et son désir de jouer un type de personnages — souvent des don juan — qu’il n’interprétera jamais) le braque et claque la porte.

Et ça tombe bien, parce que l’improvisation dirigée, c’est très probablement ainsi que Jacques Rozier a mis en scène les acteurs dans Du coté d’Orouët.

Difficile de coller le plus à la réalité quand on se barre au bord de la plage et qu’on donne deux ou trois indications chaque matin, mais qu’on laisse surtout ses acteurs vivre, qu’on les regarde s’épanouir devant la caméra, et qu’on sait pouvoir se débrouiller le plus souvent au montage en piochant dans tous ces instants de vie qui auront échappé aux acteurs (l’usage de deux caméras par exemple, permet à un acteur paradoxalement de mieux oublier la présence de l’équipe technique).

On sent que Rozier intervient très peu dans le déroulement des scènes, sans doute pas beaucoup plus entre les séquences pour décider du “devenir” des personnages, et même probable que ces indécisions deviennent à l’intérieur même des séquences un moteur très efficace pour faire avancer l’action (« qu’est-ce qu’on fait aujourd’hui ? »). Par exemple, quand on se réveille le matin, qu’on a faim, et qu’on ne trouve rien dans le frigo, c’est l’estomac qui parle, et on gueule parce qu’on a réellement faim. Des enfants seraient excellents dans ce type de direction d’acteurs, et c’est d’ailleurs ainsi qu’ils sont le plus souvent (bien) dirigés (parfois la direction est calamiteuse et ça passe encore : de mémoire, dans Mes petites amoureuses d’Eustache, rien n’est improvisé et on évite pourtant la catastrophe grâce à un découpage resserré et une logique d’ensemble).

Ces filles, ainsi que Menez, c’est ainsi que Rozier semble les diriger, comme des enfants dans un Pialat ou un Doillon. Au début, il semble au contraire avoir “dit” à ses actrices quelques fois ce qu’il voulait voir à l’écran, et sans que le texte soit pour autant écrit, ni par conséquent dit par cœur, ces demoiselles sont incapables de produire quelque chose d’aussi naturelle que ce qui viendra par la suite (le problème des introductions, c’est aussi qu’il faut aller vite, et quand il faut partir de Paris et que ce n’est pas le sujet, on ne peut pas y passer des heures, alors on dit à une actrice : « Là, tu donnes rendez-vous à ta copine pour le départ en vacances »).

Le ton est trouvé en fait dès que les filles montent la dune qui les mène à la villa : elles sont folles, elles s’amusent, et elles ne peuvent pas composer (jouer, tricher) une autre situation que celle qui leur est imposée (les valises, il faut bien les monter). Ce qu’on voit à l’écran, c’est ce qu’elles vivent précisément au moment de tourner. Le film installe une méthode de travail, s’ensuit quelques séquences à trois qui les décrivent bien mais qui ne font pas un film, et le coup de génie de Rozier intervient un peu plus tard avec l’arrivée de l’élément perturbateur que représente ce lourdaud de Bernard Menez. À toi les petites anglaises, semble lui dire Rozier. Sa présence au milieu de trois jeunes filles un peu folles, c’est tellement improbable que même au cinéma on ne pourrait y croire. Seulement on n’est pas au cinéma, on est dans la captation d’épisodes improvisés, et Bernard Menez est presque à lui seul l’incarnation de l’improbable à la française. Le lourdaud lover. Alors on y croit. Et parce qu’on a l’esprit mal tourné, on se marre de ce qui pourrait se produire. Lui y pense, elles aussi, et rien ne sera jamais dit (ni fait), et pourtant on voit bien par l’attitude, par des petites gestes de provocation, des insinuations, qu’on est en plein dedans et que tout le monde y pense ou le redoute. L’usine à fantasmes de Jacques Rozier.

Si le « couple » qu’il forme avec les trois actrices fonctionne, c’est qu’on attend une forme d’évolution, ou de conclusion, toute rohmérienne : entre ce freluquet cousin lunaire de Jean-Claude Dusse et trois fofolles retirées dans une villa loin des hommes. Va-t-il finalement se passer quelque chose ? Il y a ceux chez qui on cause et on le fait parfois — Rohmer —, et ceux chez qui… on en parle sans jamais conclure. Comme les bombes chez Hitchcock qu’on attend une heure qu’elles explosent et qui ne le font jamais. Jamais les personnages ne parlent réellement de ce pour quoi on attendrait qu’ils causent : du badinage rohmérien encore, il n’en est pas question ici, on ne fait que déceler l’intérêt qu’ont les uns pour les autres à travers leur comportement, leurs revirements, leurs caprices, et on ne peut faire que des conjectures sur leurs sentiments vu qu’ils ne les expriment jamais. Or, les sentiments qu’ils éprouvent les uns pour les autres, c’est précisément le sujet sous-jacent du film. Une fois que Bernard Menez apparaît (ou l’intrus Patrick), il ne s’agit plus d’un film de filles en vacances, mais de la plus vieille histoire du monde : avec laquelle va-t-il finir ? Par exemple, quand Gérard (Bernard Menez) quitte la villa, Caroline pleure et laisse entendre qu’elle l’aimait bien, elle. On n’en saura pas plus, mais c’est révélateur de sentiments de ces étranges créatures sur lesquels on ne pourra jamais que conjecturer. (Laisser le spectateur essayer de comprendre, imaginer des choses, c’est un peu le propre des grands films ; on n’aime pas qu’on nous mâche le travail).

Avant ça, quand le même Gérard casse une assiette et se plaint de la manière dont il est traité, il ne voit pas toute la sympathie, certes sans doute plus amicale qu’amoureuse, de Karine qui venait de l’appeler “chéri” et qui s’étonne de le voir si ronchon. Mais c’est que Gérard, lui, n’avait d’yeux que pour sa collègue Joëlle, qui…, de son côté, exprimera un peu plus tard expressément (mais une seule fois et sur la fin) qu’il le gonfle pour l’avoir toute l’année sur le dos.

Le film ne tombe jamais dans la comédie pure, et c’est une des grandes réussites du film : Menez ne cherche pas à être drôle, il est Bernard Menez, et les filles, tout comme nous, flirtent entre la franche moquerie, la sympathie bienveillante et l’exaspération face à un personnage pouvant se révéler à la fois encombrant et lunaire. On est en fait dans ce que cherchait à faire Rohmer sans y parvenir, une sorte de rencontre de la comédie et du drame proche de la réalité, révélatrice des petits travers de nos comportements. Rohmer impose des textes à ses acteurs qu’il est par ailleurs incapable de mettre en situation, alors que Rozier laisse faire et écrit probablement son film au montage (ça fait du boulot, il y avait cinq ou six monteurs au générique). Le talent sans doute de Rozier, c’est bien de savoir créer, lui, des situations : les acteurs ne font que passer devant la caméra, parce qu’ils ont toujours quelque chose à faire, un objectif qui dépasse le seul cadre du décor, et on le voit, ils sont toujours en train de bouger, changer de pièce, se préparer, agir, fuir (chez Rohmer, on se plante, et on papote comme chez Hélène et les garçons). Autrement dit, il se passe toujours quelque chose. Et on imagine que quand il ne se passait rien, qu’aucune situation ne se créait ou quand elles n’en valaient pas la peine, eh ben au montage, Rozier s’en débarrassait. Des séquences entières ont probablement fini ainsi à la poubelle. Dans ce type de cinéma, l’intérêt se situe bien plus à l’échelle de la séquence : soit la situation a un intérêt dramatique soit elle n’en a aucun et on en montre une autre. Un peu comme quand on monte nos films de vacances. Ce qui signifie parfois que quand un plan est raté (ou le son), on n’a parfois pas le choix et on garde, car la situation (et ce qu’elle implique) l’emporte sur la technique. C’est sans doute ce qu’il s’est passé quand, à la fin, Menez craque (selon la comédienne qui présentait la séance, son départ n’était pas prévu ainsi), obligeant Rozier à improviser à son tour une fin prématurée pour lui. (Ce qu’il aurait fait en lui demandant d’expliquer ses états d’âme et lui faisant dire qu’il allait partir. Une des rares séquences statiques, bavardes et explicatives du film.) Bien vu dramatiquement, sauf qu’on passe de l’improvisation dirigée à l’échelle de la situation à une improvisation dirigée à l’échelle du plan (quand « l’accident » alimente une situation déjà en place, c’est tout bon, mais quand il fait naître et oblige une autre situation, il pousse à passer à autre chose, et sans transition, parfois, ça peut être brutal). (C’est ce qui arrive également lors des exercices d’improvisation quand de mauvais acteurs cherchent à imposer leurs idées radicales et donnent un détour, parfois plusieurs, à une situation, au lieu de participer à une situation déjà en place). Ainsi, le gros plan de Bernard Menez à cet instant fait peine à voir parce qu’il surjoue et on ne voit plus rien de cette combinaison fascinante « acteur-personnage ». Le plan est complètement raté, mais Jacques Rozier est obligé de le garder au montage parce qu’il impose une évolution incontournable, le départ de Gérard (tout comme on est obligé de garder au montage la séquence expérimentale à l’arrivée dans la villa quand Karine parle face caméra du pot de chambre de sa grand-mère — le pot de chambre apparaissant dans une séquence ultérieure, Rozier est comme obligé de la garder au montage. On n’aura pas compris l’amusement qui suit quand le pot en question sera retrouvé dans un débarras.).

Des petits défauts qui ne portent pas à conséquence face au miracle réjouissant que peut offrir par ailleurs la vision du film. Faut voir Bernard Menez chahuté par son canasson sur la plage, ou parler aux poissons avant de les cuisiner (qu’il parle aux objets, aux animaux ou aux filles, c’est toujours le même Bernard Menez, la même sincérité, la même opacité). On peut être un acteur médiocre mais être un personnage à part entière. Quand on est cinéaste, il faut savoir l’apprécier, et l’exploiter, avant que l’acteur se rende compte de ce pour quoi il est employé. Une fois qu’il comprend pourquoi on le regarde, c’est fini, il se remet à jouer, à composer, et soit la magie s’évapore d’un coup, soit c’est carrément l’acteur qui prend la mouche. Alors oui, l’innocence lourde de Bernard Menez est un miracle dans le film, et c’est ce qui, exposé à une technique de travail idéale, contribue à la réussite de cette étrange entreprise.

Sur le montage encore, puisque Jacques Rozier fait le choix de ne garder que quelques séquences/situations, l’usage de l’ellipse est presque obligatoire et donne le rythme du film. Des 2h30, on ne voit rien passer parce que chaque scène est un nouveau commencement, le prolongement lointain de la scène qui précède. De nombreuses scènes évoquées manquent au montage : peut-être ratées, voire non filmées, mais on les devine entre les ellipses, elles existent au moins dans notre imagination, dans la représentation qu’on se fait de la chronologie des événements.

La deuxième scène de bateau en tête à tête n’est pas montrée par exemple, mais on voit directement ses effets sur le comportement de Karine, mécontente d’être tombée à la mer et que Patrick lui dise que c’était sa faute : aurait-on vraiment eu besoin de voir tout ça quand on avait déjà assisté à une scène de voilier ? La scène de pêche où Gérard cueille son énorme poisson n’apparaît pas plus au montage, mais on assiste, et c’est tant mieux, à la séquence qui en est la conséquence : Gérard aux fourneaux et le repas raté.

C’est Robert Bresson qui explique qu’il faut privilégier les séquences où on dévoile les conséquences, les effets, plutôt que les causes (ou avant) pour provoquer une suggestion et pousser le spectateur à imaginer ce qu’il ne voit pas.

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Du côté d’Orouët, Jacques Rozier 1971 | V.M. Production, Antinea

La Salamandre, Alain Tanner (1971)

Le petit arpenteur

Note : 3 sur 5.

La Salamandre

Année : 1971

Réalisation : Alain Tanner

Avec : Bulle Ogier, Jean-Luc Bideau, Jacques Denis

Un peu de mal à se mettre en place, ou difficile de se faire à un cinéma à la fois très écrit, sans être littéraire, et naturaliste (certains diraient « intimiste »).

Il y a un petit quelque chose d’Eustache, mais l’efficacité du montage en moins ; quelques fois la fantaisie des Arpenteurs (tourné l’année suivante et avec le même Bideau), mais le film convainc surtout dans la seconde moitié en se faisant plus resserré et plus irrévérencieux (voire anar). Fuck la police, fuck les parents, fuck le travail, fuck le loyer, ou… l’inspecteur de la défense civile (!).

Ce n’est pas bien brillant, mais il faut surtout remarquer le travail, pas facile dans ces conditions, des acteurs (texte affreusement difficile à déclamer car plein de longueurs et de “naturalismes” sans prendre le parti du jeu comme chez Bresson, Eustache ou Godard du “faux” — le choix du son direct par exemple).

Bideau mélange le bon, le moyen et l’excellent, mais ce sont surtout les envolées de Bulle Ogier qui selon la formule consacrée tient tout le film sur ses épaules… La spontanéité et la douce vulgarité qu’il faut. Elle a une manière de jouer l’exaspération ou l’étonnement…, ça s’envole dans des hauteurs maîtrisées, l’équilibre parfait, la justesse. Ce n’est pas toujours le cas, vu la partition imposée, mais le talent est évident, et sans elle, le film devient indigeste. (Direction d’acteurs pourtant inexistante, c’est dire la prouesse : les dialogues, comme chez Rohmer, et rien d’autre, aucune situation ou très peu, donc ça bavarde, et on laisse les interprètes se démerder avec ça.)

(À noter le télescopage amusant dans la programmation au lendemain de la diffusion du Petit Soldat de Godard, se passant aussi en Suisse, mais offrant surtout une séquence archétypale identique, celle du photographe/journaliste photographiant une femme dans un appartement. C’est bien plus convaincant chez Godard, à le faire presque passer pour un génie — ah, bah… oui, OK, quand on y songe…)


La Salamandre, Alain Tanner 1971 | Filmograph S.A., Forum Films, Group 5, Svocine


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Le Petit Soldat, Jean-Luc Godard (1963)

Aphorisme des images

Note : 3.5 sur 5.

Le Petit Soldat

Année : 1963

Réalisation : Jean-Luc Godard

Avec : Anna Karina, Michel Subor, Henri-Jacques Huet

Ce qu’est bien (parfois) chez Godard, c’est que quand il pense faire de la politique, il fait de la poésie. Il aime les mots, et il vendrait sa mère pour en dire un beau à travers des aphorismes. On se donne toujours des airs très intelligents quand on use de telles figures de style. À tort… C’est d’ailleurs le danger des “belles” idées. Un film politique raté, ça fait un joli film avec de jolis mots prétentieux ; et dans un film politique, ou qui voudrait l’être (à la question « le cinéma est-il politique ? » je répondrai toujours : « Jamais ! »), on n’y trouve aucune Danoise s’appelant Dreyer. Et là, on n’est plus dans l’aphorisme des images ou des mots, mais dans un autre travers remarquable du cinéaste franco-suisse : les références, les clins d’œil.

Godard est un escroc, c’est pour ça qu’il lui est arrivé de faire de bons films (la capacité à tromper est une des meilleures qualités d’un artiste — et allez, hop, un aphorisme !). Comme tous ceux qui pensent avoir quelque chose à dire, il se contente de faire de la musique. Du vent à destination d’instruments dont il n’est pas toujours maître. C’est ça au fond aussi le cinéma, de la musique 24 images par seconde — mais la vérité, elle, celle indispensable pour parler politique, elle se cache bien profond dans le fion d’une mouche.


Le Petit Soldat, Jean-Luc Godard 1963 | Les Productions Georges de Beauregard, Société Nouvelle de Cinématographie


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Princesse Tam Tam, Edmond T. Gréville (1935)

Note : 2.5 sur 5.

Princesse Tam Tam

Année : 1935

Réalisation : Edmond T. Gréville

Avec : Josephine Baker, Albert Préjean

Une critique du racisme ? du colonialisme ? du sexisme ? Non. Plutôt un film contre les snobs.

C’est plutôt amusant, ça loue naïvement, et de manière un peu faux-cul, comme aujourd’hui les valeurs supposées de la pauvreté exotique (mais pas seulement) en tapant sur le méchant Occidental. Bref, on honore la simplicité de vivre en sortant les moufles pour l’écrire. Le mythe du bon sauvage réinventé. Sauf que ce sauvage, il n’a pas forcément de patrie : les riches et les pauvres, voilà les deux seules races qui restent dans ce monde idéal. Ça n’en reste pas moins un peu con, naïf ou grossier si on est gentil (ou poli). Avec des efforts d’imagination, on se croirait presque chez Preston Sturges (le Capra du “pauvre”).

Pour le reste, c’est écrit comme un épisode de serial (c’est lent, stéréotypé, on s’épargne les longues et nécessaires introductions, les péripéties sont grossières, les enjeux futiles), réalisé comme une grosse production américaine sans en avoir les moyens ou le talent (la séquence censée reproduire les chorégraphies busbyiennes fait peine à voir), et Albert Préjean est insupportable (son personnage l’est peut-être plus encore donc difficile de s’en sortir). Reste Joséphine Baker. Actrice médiocre mais au tempérament sympathique, sans doute déjà un peu vieille pour le rôle, et qui me convaincra surtout plus en tant que chanteuse que comme danseuse (en tout cas dans celui-ci).


Princesse Tam Tam, Edmond T. Gréville 1935 | Productions Arys


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Fanfare d’amour, Richard Pottier (1935)

Note : 4 sur 5.

Fanfare d’amour

Année : 1935

Réalisation : Richard Pottier

Avec : Fernand Gravey, Betty Stockfeld, Julien Carette

Première version d’une jolie histoire de travestissement qui en connaîtra une autre en Allemagne de l’Ouest et encore une autre, adaptée par Billy Wilder, avec Certains l’aiment chaud. On remercie historiens et critiques des années 50 et compagnie d’avoir enterré la « qualité fronçaise », celle des années 30, pour n’avoir d’yeux que pour Ollihoude. Politique des auteurs oblige, ces films passent à la trappe. Merci la Cinémathèque, mais il serait bon aussi de commencer à faire des rétros (ou des monographies, avec l’accent raugerien) d’acteurs par exemple. Présenté ici dans le cadre du cinéma français des années 30, ce n’est déjà pas si mal, d’autant plus que les séances sont… vides, faute d’avoir des réalisateurs renommés en tête d’affiche. Voilà un cinéma perdu, oublié, méprisé, français des années 30.

Et, force est de constater que je vois également celui-ci avec un prisme déformé, celui du Wilder… La politique des auteurs, encore et toujours, c’est une maladie.

Alors certes, le charme britannique de Betty Stockfeld ne vaut pas celui de Marilyn, mais ça permet peut-être un peu plus de mettre les deux zigotos travestis sur le devant de la scène (et ce duo est probablement plus crédible que celui composé de Tony Curtis et de Jack Lemmon).



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Arlette et ses papas, Henry Roussel (1934)

Arlette et ses papas

Arlette et ses papas
Année : 1934

Réalisation :

Henry Roussel

Avec :

Max Dearly
Jules Berry
Renée Saint-Cyr

9/10 iCM IMDb

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Le théâtre de boulevard dans sa splendeur.

Du bonheur à chaque seconde servi par deux acteurs exceptionnels, Max Dearly et Jules Berry, parfois en roues libres, dont un petit moment d’improvisation qui passe inaperçu quand Jules Berry parle de sa “fille” au lieu de sa “femme”, lapsus qui aurait dû alerter à la fois les autres personnages, la script-girl, le réal et le spectateur, mais on n’y voit que du feu : même quand il fait des conneries, ça passe pour du génie.

Du quiproquo à tous les étages et un esprit français aujourd’hui disparu qui valait bien le pré-code (la “fille” cherchant avec un entrain assez peu conforme à la bienséance à se faire dépuceler par… son mari).

Le dénouement est un régal : la pièce est parfaite mais les acteurs qui la servent sont là encore et toujours exceptionnels… Dearly face à Berry, deux sacrés numéros. Ce cinéma français là souffre d’une réputation… ou d’une exposition… Nul n’est prophète…


Arlette et ses papas, Henry Roussel 1934 | Pathé-Natan


La Folie Almeyer, Vittorio Cottafavi (1973)

La Folie Almeyer

La Folie AlmayerLa Folie Almayer (150) Année : 1973

Réalisation :

Vittorio Cottafavi

4/10 IMDb

Téléfilm pour la télévision française sans grand intérêt.

Je ne sais pas à quel point le scénario a dû être adapté par rapport à l’œuvre originale de Joseph Conrad, mais fort possible que celui-ci ait dû être manié de telle sorte à réduire les coûts. C’est que le film est terriblement statique n’offrant pour ainsi dire qu’un seul lieu de tournage. Aventure dans un verre d’eau. Une scène dans une forêt de bambous semble même avoir été tournée aux Jardins des plantes.

C’est également très bavard et ça manque de pas mal de plans de coupes, nécessaires quand on est pauvre en arrière-plans, pour offrir du rythme et de l’alternance ; là encore, Cottafavi a toujours montré qu’il était capable de produire ça, c’est donc probable qu’il ait été contraint à la fois par le budget et par la durée de tournage.


Forfaiture, Marcel L’Herbier (1937)

Forfaiture

Forfaiture

Année : 1937

Réalisation :

Marcel L’Herbier

4/10 IMDb

Avec :

Victor Francen, Lise Delamare, Louis Jouvet, Sessue Hayakawa

Les dialogues sont nuls. Ça tombe bien, Sessue Hayakawa est incapable de se faire comprendre. (Découpage brouillon de L’Herbier, ce n’est pas beau à voir…)

Au niveau de l’histoire, c’est quand même très typé mélo, un genre qui sera un peu passé de mode dans les années 30 où on ne pouvait plus présenter le couple de la même manière.

L’Herbier rend hommage à un réalisateur (Cecil B. DeMille) qui a tourné un film original vingt ans avant et qui encore vingt ans après continuera de réaliser des chefs-d’œuvre. Y a les petits, et y a les grands… L’Herbier est un petit. (Et j’adore L’Argent.)

En dehors de Abel Gance et de René Clair qui avaient probablement une expérience du jeu et de la scène, les autres réalisateurs de l’avant-garde française étaient surtout des formalistes qui trouvaient avec le cinéma muet un parfait moyen de s’exprimer à travers le montage, la composition, les décors… Et avec le parlant, ceux-là se sont trouvés face à un art complètement différent où l’expérimentation devenait presque interdite et où surtout il fallait savoir diriger des acteurs. Il n’y a pas que certains acteurs du muet qui ont eu du mal à passer la barrière du parlant. Les metteurs en scène aussi.


 

Forfaiture, Marcel L’Herbier 1937 | Société du Cinéma du Panthéon


Le Gamin au vélo, les frères Dardenne (2011)

L’échappée inachevée

Note : 3.5 sur 5.

Le Gamin au vélo

Année : 2011

Réalisation : Les Dardenne

Avec : Thomas Doret, Cécile De France, Jérémie Renier

Il y a quelque chose de frustrant chez les Dardenne. On reste toujours plutôt émerveillés par la manière dont ils arrivent à diriger leurs acteurs, mais les histoires ne vont jamais au bout des choses et donnent une étrange impression d’inachevé.

Le procédé est répété à l’infini, film après film (semble-t-il) : un objectif très ancré dans la réalité, on s’y fixe, on montre les à-côtés, puis on ouvre sur autre chose censé être le négatif de ce qui précède (comme une résolution).

C’est habile, sauf que pour illustrer cette simplicité apparente du récit, les Dardenne n’offrent toujours que des séquences bien fichues sur le simple plan formel puisqu’on y est, le savoir-faire naturaliste est indéniable, mais on ne fait jamais que survoler sans prendre le risque de se poser et d’offrir du relief, de la profondeur, du cœur. C’est presque trop clinique, il en faut pour poser des constats, mais si on ne transcende pas son sujet, si on ne le bouscule pas, on reste de bons élèves, on convainc une bonne partie des spectateurs, mais le constat au final sonne creux parce qu’il ne débouche sur rien.

Les grandes limites de l’improvisation dirigée. Parce qu’on ne peut pas demander à un acteur, encore moins un enfant ou un acteur non professionnel, de nous sortir tout d’un coup une bonne réplique, de proposer une interprétation plus nuancée provoquant la fascination chez le spectateur. C’est comme la vraie vie, et c’est bien là le problème. La vie n’apporte pas ce petit plus qu’offrent les excès d’une tragédie ou d’une fable. Les Dardenne semblent réinventer la peinture en utilisant un appareil photo et réclament qu’on s’extasie devant l’authenticité de la reproduction. D’accord, on s’y croirait, mais le propos, le sujet, le fond, ça devient quoi ? On montre une réalité difficile, on est les témoins du monde dans lequel on vit, et après, qu’est-ce que nous, spectateurs, pouvons en faire ? Rien. Il y a des films qui sont lourds à chercher à nous orienter vers une morale, une conclusion, et il y en a d’autres qui par facilité se réfugient dans le refus permanent d’offrir un regard sur ce qui est montré. L’art est toujours question de choix : il y a les choix qu’on nous impose, et ça fait de mauvais films ; les choix qu’on nous présente, ou suggère parfois seulement, et avec lesquels on laisse les spectateurs libres ; et puis il y a l’absence de choix, la facilité du constat timide et bienveillant, et ça, c’est le cinéma des Dardenne.



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Enlevez-moi, Léonce Perret (1932)

Note : 4 sur 5.

Enlevez-moi

Année : 1932

Réalisation : Léonce Perret

Avec : Jacqueline Francell, Roger Tréville, Jean Devalde, Arletty

Que du bonheur ! La joie de vivre à la française et de la screwball pailletée d’opérette dans une boucle certes plus courte que dans le film de Capra mais qui rappelle furieusement la belle escapade de New-York-Miami.

C’est déjà les femmes qui mènent la danse. Avec Jacqueline Francell qui rappelle qu’à une époque certaines femmes parlaient uniquement en voix de tête (merci les oreilles), et avec son exacte opposée (quoi que), en tessiture mais pas seulement, façon titi parisien, la voilà, c’est elle, qui déménage tout sur son passage, un tempérament qui mourra avec son cul international et avec la collaboration pour de bon avec les cow-boys dont on adoptera tous les usages…, c’est elle, Arletty, symbole de toute une France qui s’évapore, et qui ici seulement commençait. Viens là mémère que je t’embrasse !…

« Rahé maié non, coquin ! t’exagères ! Roh… ! puisque t’insistes, alors j’veux bien ! Tiens, céktula pavolé, mon limounet… J’tadore. Allez, encore. Encore j’te dis. Maié tu vas v’nir, andouille !… Là, comme ça. Hein, c’est-y pas merveilleux, c’qu’on est bien tous les deux. »

De la comédie musicale ? Que nenni ! De l’opérette, et de la bonne. Dans la screwball, il y a un peu de vaudevilles à la française, eh bien tout est là. Certes, Léonce Perret ne trouve pas forcément toujours le ton parfait dans le burlesque, il tire parfois un peu sur la corde, et c’est surprenant malgré tout de le voir si à l’aise avec sa caméra ou le sonore, mais que c’est bon. Parce que surtout, c’est bien écrit, et que c’est parfaitement idiot. Tout un art.

Une vraie perle que je ne serais pas allé chercher tout seul. Merci la Cinémathèque…

(On sent aussi beaucoup de cette atmosphère dans les films japonais des années 30 de Hiroshi Shimizu : la joie de vivre, la petite musique, et les passages d’opérette en moins bien sûr.)


 


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