Le Mystère Koumiko, Chris Marker (1965)

Le Mystère Koumiko

Le Mystère Koumiko Année : 1965

7/10 IMDb

Réalisation :

Chris Marker

Avec :

Koumiko Muraoka

Faire un film avec rien. Faire un film et en faire un autre. Faire un film d’une rencontre. Journal de Marker : « 1964, c’était Koumiko. »

Simple dans son sujet, voire absence de sujet puisque Marker écrit son film suivant le principe du journal. Beaucoup de ses films sont montés — plus que réalisés — comme des tranches de journal intime ou comme des ébauches d’essais filmés (ébauches parce qu’il est sans doute trop humble et moins prétentieux que d’autres et s’amuse souvent à nous perdre entre son désir d’être didactique et un autre d’être ludique et ironique). Pourtant dans sa conception, au niveau du montage, c’est comme toujours très sophistiqué.

Ce qui est fabuleux souvent chez Marker, et en particulier ici, c’est la langue. Comme toujours des commentaires comme on en voit nulle part, ceux d’un véritable écrivain, qu’il mêle ici à ceux de Koumiko. Il faut avoir un nez assez fabuleux pour non repérer un visage comme le sien au milieu de milliers d’autres, mais surtout une langue et une intelligence singulières qui se démarquent au milieu d’une telle foule (Marker semblait être parti au Japon tourner tout autre chose — à nouveau les JO semble-t-il — et le film serait né de cette rencontre improbable).

Le Mystère Koumiko, Chris Marker |  A.P.E.C., Joudioux,, ORTF


La Loi de la jungle, Antonin Peretjatko (2016)

La loi du marché

Note : 3 sur 5.

La Loi de la jungle

Année : 2016

Réalisation : Antonin Peretjatko

Avec : Vincent Macaigne, Vimala Pons

Triste cinéma où les films burlesques en viennent à être mis en scène non pas par des acteurs mais par des élèves d’école de cinéma…

On est d’ailleurs en plein dans l’absurde administratif français décrit dans le film. On en vient à donner les clés d’une comédie à un type qui n’a aucune expérience de la scène. On accepte de monter un financement de comédie burlesque… sur scénario. Savoir-faire néant, pas étonnant. Pas étonnant non plus qu’à travers certaines ententes douteuses une comédie douteuse et mal conçue finisse par être louée par une engeance critique sortie des mêmes écoles. Encore heureux que certains acteurs, sans aucune homogénéité, s’en sortent par leur talent, au milieu de cette jungle d’incompétence. Qu’est-ce que cette population de fils à papa apprend donc à l’école puisque leurs scénarios sont presque tous invariablement médiocres ? Parce que ce n’est pas le tout d’être incapable de mettre en scène des acteurs dans un exercice qui réclame de l’expérience comme le burlesque, même un film comique, ça se conçoit, même entièrement tourné vers des lignes de dialogues. Que retient-on ici ? Rien.

On est au comble de l’absurde quand ces cinéastes (comme il faut bien les appeler, puisqu’ils sont plus auteurs que directeurs de troupe) truffent leurs films de références (enfin c’est ce qu’ils disent) ou disent être inspirés des vieux films burlesques, slapsticks et compagnies, mais que jamais ne leur serait venu à l’idée pour les copier d’aller soit tâter de la scène, soit au moins aller à la rencontre de ces acteurs de la scène pour comprendre comment ils fonctionnent. Savent-ils au moins que tous ces cinéastes du burlesque qu’ils apprécient n’ont pas commencé… élèves de cinéma, ni même techniciens, mais presque toujours acteurs ? Non, il n’y a pas une logique là-dedans ? On n’apprend pas le burlesque en gagnant une maîtrise de cinéma, en montant un film ou en apprenant à interpréter les motifs sexuels dans les films de Buñuel. Pas plus qu’on apprend la comédie en regardant des films. Bien trop de cinéastes qui ne sont en fait que des cinéphiles. Des enfants jouant à être réalisateurs. Des beaux parleurs rêvant de se frotter aux grands, mais qui n’arrivent pas à la cheville des aînés qu’ils vénèrent.

Merci l’ENA. L’École Nationale de l’Art. Dans laquelle on apprend dans des bureaux à faire rire. Absurde en effet. Mais pas pour tout le monde.

La rue est pleine de clowns bien rodés à qui personne ne songerait à filer une caméra. Il est vrai que, malheureusement, ces deux mondes ne se rencontrent jamais. Si ces « cinéastes » ne connaissent rien à l’art de la scène, acteurs et clowns de spectacles vivants sont rarement cinéphiles. Et pour cause, cela fait bien longtemps qu’on leur a fermé les portes du cinéma. Les indésirables. Énorme schisme entre ceux qui savent faire et ceux qui savent dire. Le problème, c’est qu’au cinéma, si le service après-vente auprès des médias ou consanguins critiques est important, l’essentiel reste avant tout ce qui se fait à l’écran. L’origine de ce désastre n’est d’ailleurs pas seulement liée à toute une culture du « faire » appris (ou plutôt non appris) dans les écoles de cinéma et très inspirées par le dogme de la politique des auteurs (qui les a tués, les auteurs, au profit des « interprètes », au sens « commentateurs »), mais aussi à chercher du côté de la culture télévisuelle (par « culture » ici il faudrait presque plus parler de « réseau »).


 

La Loi de la jungle, Antonin Peretjatko 2016 | Scope Pictures, IMAV Editions, Chaya Films, Aldabra films


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Portrait d’une jeune fille de la fin des années 60 à Bruxelles, Chantal Akerman (1994)

Note : 3 sur 5.

Portrait d’une jeune fille de la fin des années 60 à Bruxelles

Année : 1994

Réalisation : Chantal Akerman

Bien écrit, bien réalisé, mais comme à son habitude, Chantal Akerman dirige mal ses acteurs. Manque la fantaisie de J’ai faim, j’ai froid tourné dix ans plus tôt.

À noter deux séquences que Chantal Akerman montera dans son autoportrait tourné pour la télévision, les deux meilleures du film : le tout début montrant l’errance du personnage féminin décidant de faire l’école buissonnière ; et un plan-séquence tout en légèreté d’une danse à la boom, la caméra s’attardant le plus souvent sur Michelle, mais captant également les autres personnages, puis finissant sur elle en un long gros plan où elle regarde son amie partie avec un autre… La première séquence marche parfaitement parce qu’elle est improvisée, et démontre là encore une certaine fantaisie, un humour bien particulier (qui bien qu’improvisé est la marque du meilleur des Akerman) ; la seconde est sans dialogues, visuelle et très cinématographique.

Toujours les mêmes qualités et les mêmes défauts. Quand il y a des dialogues, quand on n’a pas une actrice formidable pour lui apporter un style et du rythme, ça ne marche pas. Ce n’est pourtant pas si mal écrit, comme toujours, mais Akerman vient du cinéma expérimental, et ça se voit. L’emploi de la caméra pourtant, a minima et durant tout le film, est formidable : quelques travellings latéraux (l’une des marques de fabrique de la réalisatrice), mais surtout une caméra mobile alternant les sujets, gros plans, plans à deux, permettant des champs contrechamps souvent dans le même plan.

À force d’expérimentation, en tout cas en fiction, au lieu de la recherche de l’expérience au sens « maturité », « expertise », Akerman donne l’impression de se chercher sans jamais trouver l’approche adéquate. Elle montre plus de certitude et de régularité dans ses documentaires.


Le film, tourné pour la télévision, fait partie de la collection d’Arte, Tous les garçons et les filles de leur âge, un des symboles de la nouvelle production française naissante dans les années 90, dont on trouve notamment Travolta et moi, US. GO Home ou la version TV des Roseaux sauvages.


Portrait d’une jeune fille de la fin des années 60 à Bruxelles, Chantal Akerman 1994 | La Sept-Arte, IMA Productions


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J’ai faim, j’ai froid, Chantal Akerman (1984)

Douce Fiction

Note : 4 sur 5.

J’ai faim, j’ai froid

Année : 1984

Réalisation : Chantal Akerman

Avec : Maria de Medeiros, Pascale Salkin

La fantaisie d’Akerman… Pourquoi ne pas avoir poursuivi dans cette voie…

L’étrange dans l’histoire, c’est que les dialogues sont tellement écrits et récités rapidement, à l’italienne, qu’on reste malgré tout toujours un peu dans une certaine forme de distanciation. Et la Chantal, la distance, elle adore. Seulement ici, contrairement à ses autres films, qu’ils soient de fiction ou documentaire, ça va à cent à l’heure : ça joue comme chez Blier ou dans un Rohmer en accéléré, et au second degré (ce ton parfois si singulier chez Akerman mais qu’on peine justement trop à déceler).

Le ton est si particulier avec une désinvolture telle, un mécanisme dans les situations si étrange, qu’on imagine un peu que Tarantino ait pu avoir vu le film et adopté dix ans après Maria de Medeiros pour Pulp Fiction. À moins que ce soit l’actrice qui parvienne à apporter d’elle-même cette note de fantaisie…

Je persiste à penser que la véritable vocation de Chantal Akerman, c’était la comédie. On le voit même dans un documentaire, Dis-moi, où elle apparaît interviewant une grand-mère juive, l’accueillant chez elle, lui racontant son histoire et tenant à ce que Chantal mange le gâteau qu’elle a préparé pour elle. Le cocasse s’invite dans un documentaire sérieux, et peu à peu Akerman délaisse son sujet : la grand-mère l’invite à dîner chez elle, elle accepte, mais ça tourne au cauchemar, car la vieille dame regarde la télévision en mangeant et décroche quelques regards vers son invitée. Akerman fait alors mine de s’endormir, offense quelque peu son hôte… Un personnage étrange cette Akerman, à la fois attachant et provocateur, une audace troublante, qui peu être certes la marque d’un certain génie, mais paradoxalement aussi d’une certaine maladresse ou d’un inaccomplissement coupable parce que de ce génie à peine esquissé, on en verra trop peu tout au long de sa carrière, finalement. C’est ce qui apparaît dans ce court de 18 minutes, avec une actrice faite pour elle, et dont on peut regretter qu’elles ne se soient pas croisées par la suite : Maria de Medeiros.


J’ai faim, j’ai froid, Chantal Akerman 1984

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Les Années 80, Chantal Akerman (1983)

Les Années 80

Les Années 80Année : 1983

6/10 IMDb

Réalisation :

Chantal Akerman

 

L’une des qualités principale de Chantal Akerman, c’est l’audace. Elle est capable de faire n’importe quoi avec un film, ou un film de n’importe quoi. Du casting pour un film à venir (déjà un certain pari puisqu’il s’agit d’une comédie musicale, et qui deviendra Golden Eighties), elle en fait un autre film. Dans cinéma expérimental (et Akerman en vient), il y a expérience… C’est plutôt réussi d’ailleurs, mais c’est surtout un film pour acteurs, un film instructif, pas vraiment une forme d’art, ou même un réel document, au sens film documentaire.

On voit ainsi comment Chantal Akerman dirige ses acteurs, et on comprend les raisons pour lesquelles elle ne s’y est jamais bien prise : elle les mène comme si c’était des chevaux, sans leur laisser la moindre liberté, cherchant à les guider à chaque instant pour les diriger, questionnant chaque intonation, interdisant aux acteurs de se libérer du texte et de rentrer dans une situation et laisser leur propre imagination se dévoiler sous ses yeux à elle. Autrement dit elle dirige comme un directeur d’acteurs amateur, en pensant qu’on dirige un acteur (un être humain avec sa propre imagination) comme on peaufine un texte à la virgule près. C’est ne pas comprendre que jouer, c’est un élan, une respiration, et qu’on peut difficilement rendre cette liberté en étant à ce point derrière un acteur.

Le résultat fait peine à voir, même Aurore Clément est ridicule (tout en restant classe, toutefois, et talentueuse, parce qu’elle arrive à transformer les approximations de sa réalisatrice en fantaisie, signe peut-être qu’elle la connaissait bien).


 

Les Années 80, Chantal Akerman 1983 | Abilène Productions, Paradise Films


Les Rendez-Vous d’Anna, Chantal Akerman (1978)

Les Rendez-Vous d’Anna

Les Rendez-Vous d’Anna
Année : 1978

Réalisation :

Chantal Akerman

Avec :

Aurore Clément
Helmut Griem
Magali Noël
Lea Massari
Jean-Pierre Cassel

8/10 IMDb

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L’obscurité de Lim

MyMovies: A-C+

Films français préférés

Jeanne peut se rhabiller. On le sent bien poindre ici l’humour de Chantal avant de se rétracter comme un téton excité qui s’excuse. Délicieusement sinistre, dépressif et drôle. Mon Akerman préféré jusque-là. Parfaitement réussi, et enfin Akerman qui convainc en fiction, mêlant comme il faut le pesant et le léger.

Suffisait de trouver une actrice pour elle (bien que Delphine Seyrig soit aussi parfaite dans Jeanne, mais j’ai le droit de m’y être emmerdé). Parce que la différence avec Jeanne, au-delà de l’humour qu’on devine, c’est qu’on prend l’air. Le huis clos, le côté Akerman qui aime filmer les chambres, c’est pas mon truc. Alors que son côté voyageuse, road movie, donc à l’opposé, tout de suite ça prend une ampleur différente, on s’évade, on fuit presque même, mais l’enfermement est le même. Il y a moins de ton sur ton, et la légèreté est là. Une légèreté d’ailleurs que parvient à apporter Jean-Pierre Cassel autant qu’Aurore Clément. De quoi être au rendez-vous, il suffit d’un rien, merci.


Les Rendez-Vous d’Anna, Chantal Akerman 1978 | Hélène Films, Paradise Films, Unité Trois, ZDF


Je, tu, il, elle, Chantal Akerman (1974)

Je, Tu, Il, Elle

Je, Tu, Il, Elle Année : 1974

3/10 IMDb

Réalisation :

Chantal Akerman

Avec :

Chantal Akerman, Niels Arestrup, Claire Wauthion

Une histoire du cinéma français

J’en viendrais presque à apprécier plus l’actrice Akerman que la réalisatrice. Une réelle fantaisie dans le regard qui ne se décèle pas toujours dans son cinéma, et le charme fou, l’imprévisibilité des grands timides.

La forme toutefois me laisse complètement froid. La première partie est une expérimentation naïve et maladroite (on pense à Un homme qui dort, sorti la même année). La seconde est toute dédiée au talent de Niels Arestrup, qui se défend pas mal en improvisation, mais Akerman gère mal la chose en demandant à son acteur de faire semblant de conduire un camion par exemple. Quant à la troisième partie, elle est sans intérêt, bêtement provocante et mal interprétée (Akerman d’ailleurs reprend son actrice de L’Enfant aimé, et on sent que tout ça formera la soupe de Jeanne, on l’y voyait déjà préparer pendant une heure un plat de riz à sa fille).


Je, tu, il, elle, Chantal Akerman (1974) | Paradise Films


La Promesse de l’aube, Eric Barbier (2017)

La Promesse de l’aube

La Promesse de l’aube Année : 2017

6/10 IMDb

Réalisation :

Eric Barbier

Avec :

Pierre Niney, Charlotte Gainsbourg

Je n’ai rien contre les adaptations historiques si elles savent transgresser leur sujet pour proposer autre chose qu’une simple illustration d’événements pliés sous quelle que forme que ce soit : purement historique, ou comme ici, adaptée d’un récit de Romain Gary. Eric Barbier fait le job en ce qui concerne l’adaptation, mais l’invention cinématographique est pauvre. C’est certes un écueil rarement dépassé, parce qu’il faut savoir et oser s’approprier un sujet, le charcuter, le violer presque. Mais on ne fait pas de bons films en respectant (trop) une matière qui n’est pas encore ou pas du tout du cinéma : une œuvre préexistante, comme un scénario, ce n’est déjà plus une œuvre, et ce n’est de toute façon déjà pas du cinéma. On retourne, et c’est malheureux, aux critiques que les tenants de la politique des auteurs pouvaient faire dans les années 50 à propos du cinéma d’adaptation…

Le meilleur acteur, c’est à souligner, il n’a qu’une scène : c’est l’usurier qui refuse le samovar à la mère de Romain, et qui lui propose de travailler pour elle.


 

La Promesse de l’aube, Eric Barbier (2017) | Jerico, Pathé, Nexus Factory


La Chasse au lion à l’arc, Jean Rouch (1966)

La Chasse au lion à l’arc

La Chasse au lion à l’arc
Année : 1966

Réalisation :

Jean Rouch

8/10 IMDb

Les Indispensables du cinéma 1966

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Eh bien, en voilà un exemple de Rouch documentariste. Pas de fiction, sinon le récit d’une chasse bien réelle qu’il s’attache à rendre fidèlement avec force détails. Rouch est ethnologue comme Painlevé était scientifique, et c’est son regard, ses précisions, notamment sur les préparatifs, l’utilité de chaque objet, la signification de tel ou tel geste ou comportement, qui valent de l’or. Quand on regarde ses films, on n’attend pas seulement qu’il nous raconte une histoire (et la voix de Rouch, omniprésente ici, prouve également que c’est un excellent conteur) mais qu’il nous donne des informations sur ce que lui, en tant que sage africain et ethnologue, peut partager avec nous.

Apprendre et s’amuser, le ludique et le didactique… le Graal pour tout auteur depuis Aristote.


La Chasse au lion à l’arc, Jean Rouch 1966 | Comité du film ethnographique, Les Films de la Pléiade


La Punition, Jean Rouch (1962) (+ fragment Les Veuves de 15 ans)

Chroniques rouchiennes

Note : 4 sur 5.

La Punition / Les Veuves de 15 ans

Année : 1962

Réalisation : Jean Rouch

Avec : Nadine Ballot, Jean-Claude Darnal, Modeste Landry, Jean-Marc Simon

Segment Les Veuves de 15 ans : Le meilleur versant de Rouch, et je ne parle pas de géographie. Comme il l’avait déjà démontré dans Chronique d’un été, il peut très bien se muer en ethnologue en plein Paris. Et ce n’est pas le moins intéressant. Un demi-siècle après, quand on y voit nos parents jouer à la poupée, s’interroger sur leur sexualité et finir par une partouze qu’on qualifierait plus aujourd’hui de viol collectif, ça vaut tout de même le détour. Face à la réception plus que mitigée de La Punition, Pierre Braundberger aurait décidé de ne pas exploiter ce segment de Rouch dans le film. À noter l’excellente interprétation de Maurice Pialat dans un rôle de photographe, professionnel, très professionnel.

La Punition, long métrage, est tout aussi dérangeant. Sorte de variation adolescente de Cléo de 5 à 7 dans laquelle on suit Nadine, virée pour la journée de son cours de philosophie, qui s’en va donc déambuler dans la capitale avec son cartable de quinze tonnes en quête d’on ne sait quoi, d’aventure, de fuite… Faudrait pas la prendre pour une gourde la Nadine, parce que si elle est de ces personnages un peu perdus du cinéma, formidablement photogéniques à regarder toujours au loin malgré leur regard flou, quand elle rencontre « ses hommes », elle a du répondant. On pourrait presque voir le film comme une autre version — si ce n’est du Varda ce sera du Rouch même — de La Chasse au lion à l’arc (qui est en fait une chasse aux lionnes) centrée cette fois sur la proie : autrement dit Nadine. La proie des dragueurs, cette espèce sauvage autrefois tolérée mais aujourd’hui chassée. Tout au long de sa journée de pérégrination parisienne, Nadine ne va cesser de se faire aborder par des inconnus.

Rouch, contrairement à ce qu’il fera dans son court métrage, choisit l’improvisation et l’actrice s’en sort très bien. Mais jetés dans une telle situation et priés d’improviser, elle et son prétendant malheureux (ou lourd), ce n’est finalement à ce stade pas beaucoup plus différent que de se rencontrer, d’essayer d’appréhender, séduire ou se débarrasser de l’autre dans la vraie vie. On sent très bien chez Nadine (et donc son actrice), le jeu permanent, ou la confusion, entre ce qu’elle dit, ce qu’elle voudrait, entre la tentation de se laisser convaincre et le désir de ne pas se trouver importunée. Tout évidemment tourne autour d’une seule chose : le sexe. On utilise parfois le terme « d’aventure » et on peut jouer alors sur les différentes définitions du mot, car Nadine dit vouloir qu’on l’embarque loin sans avoir à rendre de comptes à personne. Mais n’est-ce pas finalement la même chose. La grande aventure, qu’elle soit amoureuse ou un départ pour ailleurs, pour Nadine, c’est la même chose : elle recherche quelque chose qui puisse la transporter dans un lieu idéal qui serait tout sauf ici, sans attaches, sans contraintes de la vie présente ou d’argent… Elle rêve d’amour pourtant, bien plus que de grand voyage, mais c’est sa manière de l’exprimer. Parce que quand on se sent oppressé dans une situation de vie, tout ce qui pourrait nous en échapper semblerait prendre l’apparence d’un grand voyage. Or, quand elle met à l’épreuve ses amoureux potentiels, elle voit bien que ce qui les anime avant tout, c’est l’aventure passagère, celle du sexe, attirés par sa beauté et sa jeunesse. Y a-t-il seulement des dragueurs qui pensent à autre chose ?

L’amour, Nadine l’a bien compris, ce n’est pas être la proie d’un autre, c’est se perdre ensemble dans un ailleurs qui ne leur appartient qu’à eux. L’incommunicabilité des couples. Sans doute que pour ces hommes, la drague reste un moyen comme un autre pour découvrir l’âme sœur, au détour d’une aventure qui avait l’ambition d’être tout autre chose, mais derrière chaque discussion, c’est le sexe qui réapparaît toujours. Ces hommes pourraient passer pour des goujats, mais s’ils le sont sans doute un peu par leurs intentions toutes tournées vers le sexe, ils sont surtout des hommes tout autant perdus qu’elle. La différence étant bien que pour un homme (en tout cas ceux-là), les sentiments viendraient après. Pardon du cliché. C’est ce qui ressort du film : une femme a besoin de se représenter dans les bras d’un homme, en train de l’aimer, avant de lui faire l’amour, qui serait alors l’aboutissement, la confirmation d’un amour, celui-là, sentimentale ; alors qu’un homme voit d’abord une femme comme un objet à même de satisfaire ses pulsions sexuelles avant de le saisir ailleurs, par les sentiments, car au fond, il a besoin de goûter avant d’acheter…

Nadine se lasse de plus en plus de ses conversations semblant mener nulle part sinon au plumard, pourtant elle garde l’espoir qu’on vienne la cueillir pour l’emporter… Il serait plus simple de rentrer chez elle, mais elle insiste. Et tout en insistant, sa patience et sa tolérance ne font que diminuer au fil de la journée. Si certaines femmes peuvent se faire draguer plusieurs fois dans la même journée et si pour certains hommes cela peut paraître invraisemblable ou incompréhensible, le film montre au moins ça parfaitement. L’agacement quand arrive le soir de se voir importunée encore et encore. La fatigue de n’être perçu que comme un bout de viande tout juste bon à procurer un plaisir passager, une barque pour passer la rive du petit plaisir capiteux vite oublié, avant que tout reprenne son cours normal. Alors que c’est à cette routine que Nadine voudrait qu’on l’arrache. Quand son prétendant de Bretâghne lui parle de bateau, elle voudrait y voir un paquebot pour partir sur les océans ; lui ne parlait que de voile… Un petit tour en mer et pis c’est tout.

Pauvre Nadine. À l’image de sa grande sœur Cléo, elle finira la journée sur les rotules. Et on ignorera comment se sera passée sa nuit.


La Punition, Jean Rouch 1962 | CNC Les Films de la Pléiade

Les Veuves de quinze ans (Marie-France et Véronique), Jean Rouch 1965 | Les Films de la Pléiade


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