To Live and Die in L.A., William Friedkin (1985)

Calipolarnie

To Live and Die in L.A. (Police fédérale, Los Angeles)Année : 1985

Réalisation :

William Friedkin

8/10  IMDb

Eh bien voilà dans quoi je l’aime le vieux Willy, dans les polars balourds et renégats. C’est sale, ça pue le fric, la drogue et le vice, mais c’est ça — aussi — la Californie. Un petit polar sans prétention ça ne se refuse pas. Et Willy ne cherche rien à faire d’autre que de suivre la longue tradition des crime films à l’américaine. Il s’efface derrière son sujet, il met très bien en images et en rythme les quelques séquences d’action, que demander de plus ? On n’a jamais demandé à Willy d’être un génie, juste de faire le job. Et il le fait justement quand il ne se prend par pour autre chose.

To Live and Die in L.A., William Friedkin 1985 | SLM Production Group, New Century Productions, United Artists


Quitting, Zhang Yang (2001)

La vie de famille

Note : 4.5 sur 5.

Quitting

Titre original : Zuotian

Année : 2001

Réalisation : Zhang Yang

Avec : Jia Hongsheng, Jia Fengsen, Chai Xiuling, Wang Tong

TOP FILMS

Brillant.

Joyeux retour aux années 70 pour la forme avec une sorte de mix entre Lenny et Family Life et un personnage principal qui n’a qu’une idole, John Lennon (en plus de se revoir en boucle Taxi Driver). Là où le film détonne en revanche, c’est qu’en plus d’être une de ces « histoires vraies » (donc parfaitement banales) évoquant les troubles psychologiques, addictifs et relationnels d’un acteur chinois prometteur retiré prématurément de la scène, tous les “protagonistes” (à commencer par le principal) jouent leur propre rôle.

Il faut imaginer un réalisateur aller voir Greta Garbo lui demander si elle veut bien réinterpréter les premières années de sa vie d’errance après son retrait du cinéma, et elle, accepter. « Et sinon, pour les autres personnages, vous pensez qu’ils accepteraient de jouer leur propre rôle ? » « Je ne sais pas, je m’en fous, demandez-leur. »

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Quitting, Zhang Yang (2001) | Iman Film Company, Xi’an Film Studio

Le film commence sous la forme d’un documentaire dans lequel le réalisateur dit vouloir mettre en scène la vie de cet acteur durant cette longue parenthèse où il s’est réfugié dans un appartement avec sa sœur et ses parents. Face caméra, Hongsheng, avec un peu de défiance ou d’inconscience, consent à rejouer les quelques années de trouble qu’il vient de vivre. Tout au long du film, on reviendra ainsi parfois avec ses amis ou les membres de sa famille pour donner du recul à ce qu’on vient de voir, commenter ou annoncer ce qui va suivre. Comme dans le théâtre grec ou brechtien, on force la mise à distance pour pousser le spectateur à donner du sens à ce qu’il voit, essayer de comprendre une situation, ses origines, son évolution, la vision que chacun des protagonistes pouvait s’en faire… Des voix off viendront aussi tout simplement se coller aux images, à la manière du style documentaire toujours (qu’on remarque dans Lenny ou dans certains films de Woody Allen) ou comme si un personnage venait à commenter sa vie à travers des bonus. L’idée, à ce stade, est bien de comprendre ce qui a poussé Hongsheng à se retirer du métier, raconter ses années de doute, et percer le secret de son mal-être. Comprendre, éclairer, la démarche de la plupart des documentaires.

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Ses parents, dans ce qui est maintenant une reconstitution du passé, s’interrogent tout comme nous sur les raisons qui ont poussé leur fils à quitter le champ des caméras et des projecteurs, et ils viennent ainsi spécialement de province pour aider leur fils à ne pas sombrer un peu plus. Parce qu’ils ne savent rien alors, ils ne peuvent se fier qu’à ce qu’ils ont appris dans les médias, et on dit que si Hongsheng a arrêté le cinéma, c’est parce qu’il était tombé dans la drogue. Ils craignent alors de le voir basculer et vont jusqu’à le suivre pour s’assurer qu’il ne fait aucune mauvaise rencontre. Mais ils refusent encore de voir que la drogue (ou l’alcool) n’est pas la cause de son refus de travailler et de se couper de tout : lors de ses escapades or du foyer familial reconstitué, il ne fait rien d’autre que se promener, échapper à un monde qui lui est étranger, ne rencontre personne et semble au contraire à la recherche de quelque chose qui ne cesse de le fuir et que personne pas même lui ne saurait identifier. La drogue n’est pas la cause, mais le révélateur d’un malaise plus profond. Hongsheng doute en permanence de lui-même, des autres, ce pour quoi il fréquente si peu de monde ; surtout, on l’apprend peu à peu, il a pris conscience que ses talents d’acteur n’étaient pas à la hauteur de ses ambitions (étrange mise en abîme quand on le revoit rejouer une séquence où il se regarde dans un film « d’époque » et se trouvant tellement à chier qu’il en détruit son téléviseur) ; pire encore, il juge la qualité des productions dans lesquelles il a joué sans intérêt. Tout lui paraît fade et c’est d’abord pour échapper aux illusions d’un monde qui le déçoit qu’il tente en vain une clé (la drogue) capable de l’aider à atteindre son idéal. Son doute est là, principalement. Il y a la haine de ce qu’il fait et du monde dans lequel il a évolué et qui semble avoir tué en lui tout espoir et toute vie. La reconnaissance, on le comprend alors, si elle peut être pour certains le moteur de toute ambition, ne signifiait rien pour lui parce qu’il se jugeait en fonction de valeurs étrangères au statut que pourrait lui offrir celui « d’acteur prometteur ». Hongsheng ne se réfugie pas seulement dans la drogue ou l’alcool : en quête d’un idéal, sans comprendre encore qu’il chasse encore des illusions, il développe une fascination pour John Lennon, au point de désirer, imaginer, être son fils. L’acteur à la retraite nourrit alors une nouvelle ambition et s’entoure de musiciens, avant de se rendre compte très vite, là encore, qu’il ne sera jamais l’égal, ou le fils, de son maître… Le dur apprentissage de la vie passe par la reconnaissance de ses propres imperfections et de ses limites. Pour certains artistes bercés par des images, des idéaux ou des espoirs inatteignables, cela peut être impossible à concevoir.

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Le plus étonnant dans cette affaire, ce n’est pas tant l’histoire, ou la singularité de la forme, l’audace même, car si le pari était déjà hautement improbable au départ, ce qui est sidérant c’est que ça marche. L’exécution tout du long tient du miracle et la maîtrise parfaite. La caméra est virevoltante, mais sans effet superflu, juste ce qu’il faut pour apporter un brin de lyrisme et de distance… C’est de l’incommunicabilité de celle qui fait qu’un personnage ne cesse de se sentir seul et jamais en phase avec le monde dans lequel il vit, et ce malgré la présence de ses proches. Il y a la drogue bien sûr, il en est souvent question mais on ne la voit jamais, et au fond tout tourne autour des relations des personnages et de leur incapacité à vivre ensemble et à se comprendre. Si ça marche, c’est qu’au niveau de la direction d’acteurs rien ne peut laisser penser qu’on a affaire à du cinéma. Rejouer son propre rôle n’est pas l’assurance que ce qu’on produit soit des plus naturel. On peut être dans l’incommunicabilité, il y a toujours une nécessité au théâtre comme au cinéma qui est celle d’écouter ses partenaires. L’incompréhension doit naître du sens de ce qu’on comprend, des intentions qu’on prête à l’autre, de la peur de sentir l’autre cacher quelque chose… L’expérience peut être singulière, le fait que Hongsheng et son père soient des acteurs professionnels, et encore plus parce que tout ce beau monde devait en plus faire rejaillir des conflits probablement toujours pas refermés, c’était bien un pari, et le résultat pourtant est là.

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Et puis, on pouvait se satisfaire jusqu’à la fin de cette maîtrise, mais dans le dernier tiers, une idée fait basculer encore plus le film dans une autre dimension, une de ces idées que Greenaway utilisait déjà génialement dans le Bébé de Mâcon et qui fait perdre la tête au spectateur à ne plus savoir distinguer la réalité de la fiction. On suit cette famille, on sort parfois pour prendre l’air mais le plus souvent on est resserrés comme dans un huis clos entre les trois ou quatre pièces de l’appartement. Pendant les deux premiers tiers, on pourrait se dire que le réal est doué à nous filer à chaque séquence un angle différent, à ne pas se répéter, et cela sans trop en faire…, eh ben, c’est qu’il y avait une raison à tout ça. C’est que les murs sont des murs de théâtre. La caméra pouvait prendre du recul, il suffisait de virer le décor hors champ… Et ça, on nous le montre en prenant tout à coup de la distance… Encore plus de distance. Comme si la mise en abîme d’un acteur jouant à l’écran son propre rôle n’était pas suffisant. Car toute cette réplique d’une tranche de vie bien réelle, ne se reproduit pas seulement pour les besoins du cinéma, devant les caméras, mais au théâtre. On y est, la caméra s’éloigne, les murs disparaissent, mais c’est le même espace, le jeu tout à coup devient aussi plus théâtral, porté vers la salle qu’on commence à deviner au-delà des premières rangées de sièges, les lumières tombent en douche sur les acteurs qui viennent maintenant à réciter leur texte, à produire un ou deux monologues… La forme composite du film se confirme une fois de plus : de la réalité au documentaire, du documentaire à la fiction cinématographique, et du cinéma au théâtre…

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Et là, la classe des petits génies qui ont en plus la politesse de ne pas parader ce qui pour eux est parfaitement normal : l’idée peut-être géniale, audacieuse, l’exécution parfaite de maîtrise, mais on n’insiste pas, et au bout de deux minutes à peine, on passe à une autre séquence en replongeant dans le vif du sujet. On y retournera deux ou trois fois mais avec la même subtilité, sans forcer… Les génies ne donnent jamais l’impression de trop en faire. Forcer ses capacités, c’est crisper le spectateur : là encore, c’est ce qu’on apprend au théâtre. Pendant tout ce temps, Hongsheng était en quête d’un idéal et forçait sa nature jusqu’à se compromettre dans les excès, tous lui faisaient remarquer. Il pensait pouvoir trouver des réponses à ses interrogations dans la drogue ou la musique quand tout était déjà là autour de lui : sa formation au théâtre, son père directeur d’un théâtre provincial, ses errances multiples le ramenant à un théâtre à ciel ouvert… Et peut-être après tout, s’il avait fait confiance au réalisateur, c’est que lui aussi avait cette culture.

Ce qu’on cherche parfois en vain peut se révéler être tout proche…

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L’acteur aura finalement repris le travail, peu de temps avant la sortie de ce film, apparaissant dans Suzhou River, remarqué dans divers festivals et par la critique en 2000. Et puis plus rien. On imagine que ses vieux démons ont dû rejaillir parce qu’il se suicidera dix ans plus tard en 2010, un peu de la manière annoncée dans le film…

Une vraie réussite. Singulière, audacieuse et parfaitement aboutie.



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Sa dernière culotte, Frank Capra (1927)

Pan aux mimes

Note : 4 sur 5.

Sa dernière culotte

Titre original : Long Pants

Année : 1927

Réalisation : Frank Capra

Avec : Harry Langdon, Gladys Brockwell, Alan Roscoe

Je dois avouer que je ne connaissais pas Harry Langdon (vu un seul autre film avec lui avant cela) et la performance de clown, de pitre naïf, d’adulte touché par le syndrome de Peter Pan, m’a assez bluffé. Le jeu de mimiques copiant toute la gestuelle maladroite et innocente d’un gamin de six ans est sidérant de justesse. Un personnage de clown bien rodé comme on n’en voit plus aujourd’hui malheureusement. C’est probablement un des personnages les plus touchants de l’époque de muet avec Charlot. En tout cas dans celui-ci.

L’histoire est parfaitement grotesque. Harry se laisse prendre par les charmes d’une Bonnie et la rejoint pour être son Clyde sans comprendre le moins du monde dans quoi il est embarqué. Pire, on lui promet le bonheur avec une petite fille charmante que pourtant… lui ne peut pas voir — copiant par là tout l’attirail des marmots trouvant toutes les filles insupportables. Pour échapper à sa coquine le jour de son mariage, il décide donc ni plus ni moins de l’assassiner dans les bois… Lunaire.

La plupart des gags réussissent à merveille. Le burlesque à son meilleur, et le plaisir pour moi d’avoir découvert ce clown pour le moins original.


Sa dernière culotte, Frank Capra 1927 Long Pants | Harry Langdon Corporation


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The Younger Generation, Frank Capra (1929)

 Transmutation

The Younger Generation

Année : 1929

Réalisation :

Frank Capra

5/10 IMDb   iCM
Avec :

 

Jean Hersholt
Lina Basquette
Ricardo Cortez

Film sans grand intérêt tant son caractère hybride entre film muet et sonore en fait un objet pour le moins étrange et bâtard…

Ce qu’il y a de pire c’est encore toutes les séquences sonores dans lesquelles les acteurs peinent à trouver le rythme et le ton juste.

La fin échappe encore à tout ce marasme avec déjà une forme de vision optimiste dans la tragédie propre au cinéaste de La vie est belle.

Ce n’est pas une comédie, plutôt un drame bourgeois, un conte moral… L’argent ne fait pas le bonheur. Du Capra, oui, mais très brouillon.


The Younger Generation, Frank Capra 1929 | Columbia Pictures


Les Plaisirs de l’enfer, Mark Robson (1957)

No dolls, no valley

Peyton Place
 Peyton PlaceAnnée : 1957

Réalisation :

Mark Robson

Avec :

Lana Turner
Lee Philips
Lloyd Nolan
Arthur Kennedy
Russ Tamblyn
Terry Moore

8/10 IMDb iCM

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Brillant. On retrouve paradoxalement pas mal d’éléments de La Vallée des poupées (un paradoxe parce que La Vallée est une torture). La fine couche qui sépare parfois ce qui est subversif et ce qui est vulgaire…

C’est osé pour 1957 (viol, inceste, suicide, avortement illégal, éducation sexuelle, désir sexuel des célibataires, etc.), mais c’est toujours traité de manière très juste. C’est bien la notion d’auteur qui explose, parce que tout ça on ne le doit pas à Robson (les risques du classicisme), mais au sujet, à l’intrigue initiale adaptée d’un roman, à l’excellent casting (peut-être vu une des scènes les plus justes jouées par des « jeunes premiers » entre Russ Tamblyn et Diane Varsi), tout ce qui était déjà probablement bien vulgaire dans le roman initial de… La Vallée des poupées

De la flamboyance des années 50 à la vulgarité de la décennie suivante.


Les Plaisirs de l’enfer, Mark Robson 1957 Peyton Place | Twentieth Century-Fox, Jerry Wald Productions


La Soif de la jeunesse (Parrish), Delmer Daves (1961)

La Soif de la jeunesse

Parrish

Année : 1961

Réalisation :

Delmer Daves

6/10 IMDb   iCM

 

Avec :

 

Claudette Colbert
Troy Donahue
Karl Malden
Dean Jagger
Connie Stevens
Diane McBain

Le film a presque vingt ans de retard et vingt minutes de trop.

Typique donc des films hollywoodiens de l’époque (le film a été présenté à la cinémathèque dans le cadre d’une rétrospective sur le Hollywood décadent des années 60 principalement). Des actrices vieillissantes (Claudette Colbert), des jeunes beaux et jolis, du sexe suggéré, des couleurs et de la musique criardes, la vie des petits riches, et… au milieu de toute cette peinture artificielle, Karl Malden, qui avec sa seule présence, sa capacité à jouer des personnes tout en nuances (salauds comme ici, mais pas trop) arrive à rendre parfois le film intéressant.

Autrement le mélange des intrigues romantiques et personnelles (ambition) ne marche pas vraiment, la première partie étant consacrée au premier aspect et la seconde au second.

Ces années 60 à Hollywood sont bien laides.


 

La Soif de la jeunesse (Parrish), Delmer Daves 1961 | Warner Bros.


Sur le globe d’argent, Andrzej Zulawski (1988)

Nostalghia de la luz

Na srebrnym globie

Note : 4 sur 5.

Sur le globe d’argent

Titre original : Na srebrnym globie

Année : 1988

Réalisation : Andrzej Zulawski

Avec : Andrzej Seweryn, Jerzy Trela, Grazyna Dylag

Mitigé au départ, un peu déconcerté par l’impossibilité pour moi d’entrer dans le film faute d’introduction digne de ce nom, de coupes déjà trop conséquentes et altérant fortement la linéarité narrative et dramatique du film, un peu surpris voire exaspéré de voir que très vite Zulawski fait le choix d’un jeu frénétique qui laisse peu de place à une montée naturelle qu’on serait plus en droit d’attendre d’un récit plus classique. Et puis à la longue, effet La Maman et la Putain, on se laisse malgré tout embarquer dans un délire visuel, expressionniste, presque cathartique. Les excès qui apparaissaient de la même manière dans Possession me paraissaient plus légitimes ou plus compréhensibles parce qu’on avait affaire finalement qu’à deux personnages et que la situation était peut-être l’une des plus communes qui soit ; c’est ensuite que le film tombant clairement dans la science-fiction horreur avait fini par me refroidir. L’effet ici est donc inverse. Finalement il faut accepter de ne pas comprendre (tout), de regarder et profiter de tout ce bric-à-brac d’images et de sons, en oubliant le récit sur la durée. Ce qui revient à dire que chaque séquence devient presque un tour de force, un pari, une nouvelle histoire là encore plus ou moins compréhensible, et qu’on s’y laisse prendre ou non en fonction de ce qu’on y trouve, acceptant d’être ballotté entre exaspération et fascination. C’est Nostalghia, qui avait produit le même sentiment composite sur moi.

Pour le meilleur, certaines ambiances rappellent fortement Aguirre, en beaucoup plus expressionniste ou hystérique (décors, outrance dans certains aspects du jeu mais pas tous puisque Aguirre avait cela de fascinant qu’il proposait comme une sorte de dialogue intérieur quand ici tout est gueulé, vomi presque comme au théâtre ; la musique et le son sont tout bonnement exceptionnels). Énormément de séquences rappellent ce qu’on trouve aussi dans Possession, notamment la scène de la grotte avec Marc qu’on pourrait rapprocher à celle du parking avec Adjani. Dès qu’une automobile apparaît, je n’ai pu m’empêcher de penser au Toby Dammit de Fellini, même si justement, le sketch, par sa fulgurance, sa simplicité, sa radicalité allait droit au but, quand Zulawski a un style plus expansif, proposant plus de choses, le pire comme le meilleur.

Le cinéaste aurait pu se garder de présenter le film pour expliquer la raison des séquences manquantes. Le caractère inachevé, on peut l’accepter sans qu’on ait besoin de nous préciser pourquoi certaines séquences devront être « narrées ». Ça crée une distance supplémentaire qui n’était pas forcément utile et qui dessert le film.

Dans la première moitié, Zulawski utilise abondamment les jump cuts comme s’il voulait raccourcir la durée, mais abandonne par la suite ce procédé. Manière très étrange de procéder. Cela avait un petit côté Lars von Trier qui ne me paraissait pas bien nécessaire non plus. Par la suite, le film trouve son rythme en montant très habilement des plans de caméra à l’épaule en vue subjective, et toujours en appliquant à sa caméra la même frénésie demandée aux acteurs. C’est un des aspects réussis du film (identique à ce qu’on retrouve dans Possession, mais aussi, de manière trop systématique dans Il est difficile d’être un dieu, de Aleksey German). L’autre concerne encore l’aspect visuel avec tout ce que le film peut proposer comme décors, costumes, maquillages… Comme dans le Nostalghia de Tarkovski, certaines images sont sidérantes et appellent à ce qu’on s’y noie.

Le Globe d'argent, Andrzej Zulawski 1988 Zespól Filmowy Kadr 4

Le Globe d’argent, Andrzej Zulawski 1988 Na srebrnym globie | Zespól Filmowy Kadr

Quant au fond de la chose, je l’ai déjà évoqué, en plus d’être foutrement baroque pour ne pas dire brouillon ou foutraque, tout ce qui fait référence à la religion ou à la foi me rebute en général. Ce n’était donc pas si mal d’avoir fini par me détacher plus ou moins du propos. C’est une habitude en science-fiction, un peu comme pour illustrer l’idée d’une origine psychologique, sociale, presque pathologique même, des religions, dans les sociétés en construction ; rappeler aussi que le culte a toujours précédé la culture et que les deux ont longtemps évolué l’un à côté de l’autre. Une science-fiction qui en quelque sorte, en regardant vers l’avenir, s’interrogerait sur les principes constitutifs d’une société à bâtir ; et finalement de dire que la science pourrait tout aussi bien apparaître, ou être utilisée, comme de la magie avec des individus non éduqués, primitifs, fragiles. L’idée en soi n’est pas inintéressante (si toutefois je n’en propose pas moi-même une lecture personnelle) mais elle ne m’a jamais parlé au cinéma ou ailleurs. Si la Force dans Star Wars a un petit côté idéaliste en donnant sens à l’univers ou en transmettant certaines valeurs universelles tout en parvenant à échapper au piège des références faisant sens, c’est surtout un gadget ludique et un prétexte pour expliquer ce qui est justement du domaine de la magie (voire de la chevalerie) ; et sa réussite, c’est sa relative simplicité. Dans Dune, de mémoire, la question de la foi, de la spiritualité, de la religion était déjà moins attrayante parce qu’elle semblait recourir à des références plus ou moins lourdes (quand on parle de “prêtres” notamment au lieu de “maîtres”, ou à travers l’usage de divers symboles), et là on peut alors suspecter une certaine volonté de forcer le rapport entre la religion inventée et celles connues… C’est presque aussi subtil que de représenter Richard III en leader nazi. Je n’ai jamais été bien friand de ce genre de rapprochements, surtout quand ils sont évidents ou liés aux religions existantes. Encore une fois ce n’est pas que la question est inintéressante, mais elle me paraît presque trop souvent mal exploitée, et un peu comme les films dénonçant la violence en la montrant (cf. Oliver Stone incapable d’apprécier la tonalité bien particulière de Tarantino pour faire passer la pilule dans Tueurs nés), j’ai toujours un peu la sensation d’y trouver une critique de ou des religions, à travers ce qui devrait en être le plus éloigné, la SF, mais qu’en la faisant la plupart des spectateurs (ou des metteurs en scène) finissait par ne plus prendre la distance nécessaire qu’impose par nature la SF avec ce sujet. On voit par exemple que dans certains milieux de la contre-culture ésotérique ou ufologique que les aberrations d’une théorie comme celle des Anciens astronautes peut gagner un certain crédit en dépit de toute logique ; une théorie qui aurait très bien pu être lancée par un auteur de SF soucieux de présenter une religion alternative, cohérente, mais totalement farfelue. La violence, comme la foi, dès qu’on en fait des sujets pour des films ou des histoires, et c’est toute la problématique d’une dramaturgie basée sur la référence, on peut ne pas y voir la critique du fait exposé, et prendre alors tout au premier degré. On retrouve donc ici tout un sujet qui me rebute un peu à l’habitude, qui m’est, je dois l’avouer, assez étranger, et auquel j’arrive à m’extraire malgré tout grâce à la richesse formelle du film. Là encore, c’était probablement le cas avec Nostalghia ; mais comme je le rappelle souvent : on ne voit finalement que le film qu’on veut voir, jamais celui que l’auteur aurait voulu en faire, et c’est un peu avec ce genre de films suscitant autant de sentiments contraires qu’on peut s’en rendre compte.

Un film, c’est finalement comme se mettre à une table sur laquelle seraient servis divers plats : on ne prend jamais que ce qu’on préfère, ce qu’on juge le meilleur, et on délaisse ce qui nous paraît le moins appétissant. À moins de décider de sortir pour de bon de table, il est toujours enrichissant d’interroger son palais avec de nouvelles saveurs…

 


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Fais de beaux rêves, Marco Bellocchio (2016)

Les poings sur la couture du pantalon

Fai bei sogni Année : 2016

Réalisation :

Marco Bellocchio

5/10  

On s’emmerde royal. Rien à sauver, le cinéma italien est mort. De tels sujets, on pourrait en écrire des dizaines dans chaque famille. La petite différence, peut-être, c’est que tout le monde ne peut pas l’exposer dans un journal et émouvoir ainsi toute l’Italie avec des mots.

C’est assez souvent le problème des récits tournant autour d’une introduction qui nous prend un peu un otage pour le reste du film : « c’est une histoire vraie ». À croire que plus les mauvais films s’enchaînent avec en préambule cette saloperie, plus les cinéastes cherchent à y avoir recours. Vincere, pour être un biopic était déjà un peu sur la même ligne, et Buongiorno, Notte y était totalement mais on était déjà plus dans un fait divers criminel voire politique. Faut être un peu flemmard pour relayer de telles histoires, on cherche à surfer sur un contexte qui précède le film, ce qui autorise alors le cinéaste à faire n’importe quoi. Un peu pénible.

Le seul moment de grâce du film, c’est la scène des devoirs du gosse qui regarde sa mère amoureusement, qui elle le séduit comme si c’était son jules. Là c’est du cinéma, ça dérange, il dépasse la ligne des convenances, et ça reste beau sans être vulgaire, parce qu’on peut le comprendre. Mais dès qu’on entend plus parler de la mère et qu’on navigue d’une époque à une autre, vu qu’on se fout totalement de ces personnages et de leur vie commune, on laisse tomber et on attend que ça se passe.

Les gens normaux n’ont rien d’exceptionnel.


Fais de beaux rêves, Marco Bellocchio 2016 Fai bei sogni | IBC Movie, Kavac Film, Rai Cinema


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Bessie à Broadway, Frank Capra (1928)

Retournements et travestissements

Note : 4 sur 5.

Bessie à Broadway

Titre original : The Matinee Idol

Année : 1928

Réalisation : Frank Capra

Avec : Bessie Love, Johnnie Walker, Ernest Hilliard, Lionel Belmore

La comédie est-elle vraiment un genre ? Parce que si le rire cache derrière l’explosion d’une farce crémeuse s’étalant en pleine poire d’une victime quelconque un petit fond de cruauté que les meilleurs gagmen parviennent aussitôt à saupoudrer de bienveillance salutaire et mielleuse, c’est peut-être un peu que la comédie par essence n’est qu’un drame déguisé. Le théâtre n’est-il pas fait depuis la nuit des temps d’un visage double représentant successivement ou simultanément la comédie et le drame ? Une même histoire, selon la tonalité qu’on voudrait lui donner, ne pourrait-elle pas être à la fois, ou alternativement, une comédie et un drame ? La satire n’est-elle pas la meilleure alliée pour pointer du doigt les travers des hommes ? Le fou du roi n’était-il pas le seul à être autorisé à dire à son maître ce qui avec d’autres leur vaudrait d’avoir la tête tranchée ? La comédie n’est pas un genre, mais un moyen. Pas de comédie sans larmes, sans cruauté, mais aussi sans humanité. Drame et comédie composent une même logique ; dans l’un ou l’autre, il n’y a que la vie que l’on représente à l’écran ou ailleurs dans toute sa complexité. Vouloir faire l’un ou l’autre, c’est déjà se tromper de route. Qu’une fable soit dramatique ou comique, elle repose toujours au début sur un même subterfuge, et à la fin, sur un retournement de « genre ». Voilà bien une certaine forme d’illusion comique pourrait-on dire, et aussi, le grand drame (sans rire) de notre époque où une comédie ne se vautre jamais totalement dans le burlesque pour ne pas avoir à se salir, à froisser quelqu’un. En restant digne, la comédie ne bouscule ni ne réveille jamais rien, pas même les zygomatiques du spectateur indifférent : nos comédies actuelles, en refusant d’être des farces, prétendent proposer des histoires où seul l’humour, le cocasse, pourrait être indifféremment répété sans que le spectateur n’ait à en tirer des leçons. On pouffe, et adieu. L’art de la fable (d’abord), si c’est l’art du retournement final (la morale), alors un spectacle où les tartes à la crème volent toujours dans le même sens, jamais vers ceux qui les envoient, est un spectacle navrant. Car il est bien là le génie incompris de la tarte à crème (ou de la baffe burlesque), dans sa capacité à se retourner contre son initiateur : un arroseur arrosé, c’est une réflexion sur le monde, une révolution de conscience. Il y a que ceux qui voient des cons partout qui retournent jamais leur veste. La comédie cruelle, retournée, dramatique, parfois romantique, c’est un basculement cathartique, un dévoilement, une révélation. En se soumettant à son charme, le spectateur n’y lève pas seulement les lèvres, mais sa personne tout entière. Alors non, la comédie n’est pas un genre, c’est une transgression du drame.

Prout.

(Ça, c’est la version moins prétentieuse pour définir la comédie.)

(Mais c’est plus amusant quand je me prends au sérieux, non ?)

La comédie doit donc toujours être tragique, cruelle, pour être réussie. Elle peut être sentimentale aussi, pas forcément dans le sens péjoratif, mais humaniste, façon amour du prochain, reconnaissance de l’étranger comme un individu égal et respectable, etc.

Là reposait déjà la réussite des comédies de Chaplin. Au burlesque, Chaplin, dans ses meilleurs moments, y ajoutait la romance, et souvent ce qu’il faut d’humanisme. Pas d’humanisme sans cruauté. On parlerait difficilement aujourd’hui de comédies romantiques pour les films de Chaplin, encore moins de comédies dramatiques ou de satires, mais toujours durant le muet, le romantisme (ou l’autre versant, plus cruel, voire sadique, et plus présent sans doute dans les purs slapsticks) s’allie souvent au burlesque : Harold Lloyd en est un autre exemple. Plus tard, au milieu des années 30, c’est la mal nommée screwball comedy que ce même Capra fera accoucher avec New-York Miami, avec le même principe. Pourtant la recette d’un homme et d’une femme (voués à être ensemble ou parfois même déjà en couple) dans une comédie où ils sont sur un pied d’égalité n’est là non plus pas nouvelle : on peut voir par exemple Le Mari à double face de Leo McCarey, et aux premières heures du parlant, ce sont même parfois les femmes qui dirigent les hostilités en mêlant dialogues savoureux et intrigues sentimentales avec les films de Mae West ou de Jean Harlow (déjà avec Frank Capra, déjà avec ce bellâtre de Clark Gable). L’idée a sans doute toujours fait recette. Si la comédie n’est peut-être pas un genre, mais une tonalité censée révéler la nature véritable des choses, elle retourne les préjugés, appuie là où ça fait mal, et libère encore les conflits enfouis pour les mettre en pleine lumière… « Pourquoi les petites Japonaises rient-elles ? » me demande un jour ma voisine de palier. Parce qu’elles sont gênées. Le rire (comme les larmes) est compassionnel, empathique, il réunit, il apaise… quand il a cessé d’être cruel. Mais c’est bien là l’astuce, il faut d’abord que le rire soit un moyen, pas une finalité (le rire gratuit du ton sur ton, et non le rire qui s’additionne à un autre « genre »), ensuite il faut encore que le rire, parfois cruel, se retourne contre celui qui rit. On serait dans un thriller, qu’on dirait que chaque comédie a besoin de son twist (le revirement est de toute façon un procédé commun en dramaturgie, autrement dit « nécessaire », pas du tout une astuce inattendue qui viendrait comme une cerise sur un gâteau qui vaudrait tout aussi bien sans cette petite touche grotesque).

Frank Capra donc, utilisera tout au long de sa carrière ce principe : des romances… burlesques, des drames sur l’ambition et le pouvoir… comiques, des fantaisies existentialistes tendance conservatrices… comiques. L’humour toujours pour faire passer la pilule. Bessie à Broadway (Matinée Idol en version originale) donne le ton.

Mais dans l’idée du retournement cathartique (et donc du mélange de « genres »), il va même un peu plus loin.

Si on peut parler de l’alliance de la comédie avec la romance comme d’un machin transgenre, attention au retournement de cerveau, parce qu’on retrouve là encore la même idée de retournement avec un autre aspect bien particulier du film : le subterfuge du travestissement. Si la comédie est une tonalité visant à retourner nos idées reçues en allant d’abord dans le sens de notre cruauté naturelle (ce qui est entendu, préjugé), puis en la retournant contre nous-même, il y a une forme de comédie un peu dédaignée aujourd’hui (justement sans doute pour manquer trop souvent à son devoir de « retournement ») qui est la comédie du travestissement. Le travestissement est un genre burlesque (un peu grotesque, primaire) dans lequel on inverse les rôles, on combine des éléments censés être opposés, tout cela pour donner une impression d’étrangeté qui, on ne sait parfois trop pourquoi, produit l’hilarité. Le type de travestissement le plus évident, c’est celui du travestissement sexuel, quand un homme (plus rarement une femme) se déguise avec des habits de femmes et adopte des manières efféminées. Billy Wilder ou Ernst Lubitsch avaient joué dans certains de leurs films de ce travestissement sexuel (le premier avait même trouvé une variante dans The Major and the Minor avec le travestissement de l’âge). Or il y a également un autre type de travestissement, commun au XIXᵉ siècle aux États-Unis jusqu’au milieu du XXᵉ et qui n’a peut-être son pendant en France qu’à travers les numéros d’imitateurs, c’est celui des blackface minstrel shows. Aujourd’hui oublié et mal vu car considéré un peu vite comme un numéro raciste mettant en scène un acteur blanc se grimant en personnage noir, le blackface minstrel show n’est pas pour autant un spectacle tourné vers la dépréciation des Noirs, en tout cas pas toujours, et surtout pas ici. Car oui, le personnage principal de cette comédie sentimentale est, un peu comme dans Le Chanteur de Jazz, une vedette de Broadway de ce type de spectacle dans lequel un Blanc se travestit en Noir.

Alors, si une comédie réussie, basée sur un retournement cathartique, doit passer par la cruauté, est-ce à imaginer que Bessie à Broadway à un petit quelque chose de raciste ? Eh bien non, parce que cet aspect est presque anecdotique dans le film : le héros, Don Wilson, est une vedette à Broadway dans cet exercice, mais cela ne sert que de base de départ, car très vite on le voit changer d’environnement et se rendre en province.

Ça me semble toutefois un élément qui mérite de s’y arrêter parce que là encore, l’idée du retournement bienfaiteur, révélateur, y est très subtilement présente, et il questionne presque notre manière de voir la comédie aujourd’hui.

D’abord, que signifie le matinée idol du titre ? Au début du siècle à Broadway une matinée idol, c’est une petite star du dimanche, l’idole des jeunes filles, des ménagères et des grands-mères. J’ai qualifié Clark Gable de « bellâtre » plus haut, c’est un peu ça, et l’équivalent au cinéma à l’époque du film pourrait être Rudolph Valentino. En France, la séduction en moins, un Laurent Gerra pourrait être une telle matinée idol (passant lui par la télévision et non la scène) ou un Christophe Rippert, que les adolescentes à la fin des années 90 devraient encore se rappeler aujourd’hui. Or si Don Wilson se grime en Noir, et puisque c’est lui que le titre du film qualifie ainsi, il n’en est donc pas moins l’idole des femmes. Si de nombreux minstrel shows étaient sans aucun doute clairement tournés vers la farce cruelle (sans volonté ni tentative d’en proposer un retournement) pour se moquer de l’archétype du personnage noir, souvent dans le Sud, ici le show de Don Wilson joue au contraire sur ce jeu de décalage décrit plus haut et qui est à l’origine de l’humour, du rire (la fascination et le recours au travestissement ne datent pas d’hier). Le décalage ici, c’est de présenter un Blanc que l’on devine derrière son maquillage, représenter un personnage noir, mais l’astuce, la sophistication, tient en ce que ce personnage noir se grime (dans l’esprit du petit Blanc du début du XXᵉ siècle) en homme respectable, adoptant lui-même les habits et les manières de gentleman (l’idée du retournement à double détente est bien présente). On s’y tromperait en voulant y voir un personnage antipathique et ce n’est pas inutile à comprendre pour être sensible à l’aspect sentimental du film…

Si le sens du burlesque, c’est de se moquer suffisamment pour procéder à un retournement cathartique et révélateur, capable de faire disparaître les différences et de faire entrer le spectateur en empathie avec celui dont il se moque, le blackface minstrel show, en lui-même, n’est ni offensant ni raciste. Nous ne sommes pas dans un théâtre itinérant dans le sud des États-Unis, mais à Broadway, et une matinée idol ne saurait être un personnage de Noir grossièrement décrit : avant tout, il doit séduire. En dehors de ce maquillage grossier, quels sont les attributs et les particularités de ce comedian ? Quand il chante, le blackface ministrel adopte les pas et les gestuelles de chanteurs de music-hall de l’époque, ce n’est pas une caricature de Noir, c’est un personnage à part entière, comme Arlequin ou Guignol : balais dans le cul, costume trois-pièces, canotier sur la tête…, c’est du Maurice Chevalier ou du Charles Trénet (on pourrait remarquer le jeu de bras, c’est exactement le même, et très caractéristique de l’artiste faisant son tour de chant). Ce blackface-là est un charmeur, à la fois séduisant et amusant, bref, le gendre idéal, et par conséquent, il n’a en lui pas une once de vice et ne se risquerait jamais à paraître aux yeux de ces dames… subversif. De mauvais goût ou pas, l’humour n’est-il pas toujours, et d’abord… raciste, non par idéologie (sinon il serait subversif) mais par facilité, caricature ? L’humour avant de révéler la nature humaniste des hommes doit bien passer par une certaine forme de cruauté, et donc se moquer d’une cible toute désignée. Sinon le retournement ne peut pas se produire. Pour rire, il faut de la cruauté, et de la honte. Et pour cela il faut grossir les différences, aller au plus simple, caricaturer, et donc opérer une certaine forme de racisme naïf. C’est un peu comme une réflexion : les idées ne tombent pas du ciel, il faut bien avant de s’interroger sur elles-mêmes, que l’on se prenne les pieds dans d’étranges sottises. Pourrait-on être bienveillant sans cruauté et sans misère ?

Alors oui, le minstrel, en tout cas le nôtre, celui de Frank Capra et de Johnnie Walker, est une sorte de pitre dont le rire vise un peu sans doute à nous questionner sur la nature de nos différences. Il est même à noter, que déjà à l’époque, certains blackface minstrels étaient joués par des Noirs, et on peut imaginer que le succès de Josephine Baker en France soit lié au même principe de travestissement. Plus tard, et si on extrapole un peu, certains attributs de cette image caricaturale se sont retrouvés dans l’imagerie Motown des années 70, en particulier avec Mickael Jackson adoptant certains accessoires (les gants du gentleman) et toute une gestuelle inspirée des mimes (dans un numéro de danse, on n’est jamais loin des numéros d’acrobatie, surtout à l’âge d’or de Broadway où Ned Wayburn, directeur d’une école de danse et chorégraphe des revues produites par Florentz Ziegfeld, intégrait une section « danse acrobatique » à ses cours). Avec Michael Jackson d’ailleurs, la fascination naît peut-être aussi un peu d’un décalage se jouant sur presque tous les tableaux : racial, sexuel, âge, musical. Bambi, c’est la matinée idol des années 70-80… et c’est un retournement transgenre permanent.

Si au départ, l’idée de travestissement racial peut paraître cruelle, la force du décalage (et du rire) c’est aussi de proposer de plus en plus une image lisse capable d’être acceptée par les demoiselles bien comme il faut. Ou comment, ce qui peut apparaître cruel au départ, aide au contraire à rapprocher les individus, non plus malgré, mais grâce à leurs différences. Si on dit parfois que l’amour et la haine peuvent être proches, il en est de même avec le rire cruel et le rire bienveillant. C’est au fond le même élan, et c’est dans la tête du spectateur qu’une différence se joue. Si le racisme met toujours mal à l’aise, et si le travestissement n’est pas une manière… déguisée de nous montrer autrement que les choses ne peuvent être aussi simples, on pourrait se demander si ce malaise, en tout cas au départ, n’est pas nécessaire pour être combattu. Exactement comme le fou du roi, seul capable de lui transmettre ce qui fâche. Jusque dans les années 90, en France en tout cas, l’humour raciste (ou considéré comme tel aujourd’hui) était encore accepté, et puis avec le politiquement correct, ce n’est plus le personnage caricaturé qu’on pré-juge, mais la légitimité de l’acteur à se moquer. Si on juge l’acteur et l’interdit de se moquer, on l’interdit de nous révéler notre propre bêtise, car quand au fond, l’acteur, le travesti, l’imitateur, le minstrel, le pitre, le fou, prend une cible qui apparaît aux premiers abords comme une victime, il ne fait rien d’autre que nous prendre comme cible nous. Juger de qui a le droit de se moquer, c’est alors nous interdire de porter un regard sur nous-même, et toutes les vertus du rire, de la dénonciation bienfaitrice, du retournement, tout cela s’évapore. Et la société devient tellement intolérante à ce qui est jugé à tort comme des écarts (ceux des fous) que le travestissement ne peut être qu’un art vulgaire et grossier. Depuis vingt ans, on ne rit plus et on a gagné une forme d’intransigeance, de dénonciation accusatrice (qui pointe du doigt les autres plutôt que nous-mêmes) et d’inquisition permanente entre les légitimes à se moquer de, et les non légitimes. Et comment en vient-on à dissocier, ségréguer, les deux sinon en nous rendant victime grossièrement de ce qu’on pense dénoncer ? Ainsi, on jugeait encore Coluche légitime quand il jouait l’abruti populo, mais Michel Lebb ne l’était déjà plus quand il imitait l’accent africain. De la cruauté à la bienveillance, c’est peut-être moins parfois aux acteurs mêmes de faire un effort pour passer de l’un à l’autre, mais bien au public de lutter contre ses propres préjugés. C’est à la société d’accepter et de rendre accessible des spectacles rendant possibles l’art discriminatoire (oui, oui) du travestissement, exactement comme on accepte les vertus de la caricature, car sans travestissement, pas de transgression de l’interdit, pas de mise à l’épreuve des peurs ou des préjugés irrationnels. La farce est au service de la société en nous proposant un « retour de bâton » profitable pour tous : on balance des tartes, on se moque, mais cela n’est pas suffisant, car vient ensuite le clou du spectacle sans lequel la fable hilare demeurerait inachevée… quand la tarte se retourne contre celui qui l’a envoyé. De la cruauté, ou du rire stupide, on en vient parfois à l’humanité, et au rire bienveillant qui nous rapproche, au rire heureux et intelligent, qui fait qu’on ne rit plus de mais avec.

Toutes ces digressions laborieuses sont en fait nécessaire (prout, prout) pour expliquer les deux mouvements du film. Si cet humour bien particulier (obligé de passer par la cruauté pour nous la renvoyer en pleine poire et ainsi réveiller l’humanité en nous) fonctionne en deux temps, l’introduction (le premier mouvement) peut sembler un peu lourde et laborieuse. Non pas qu’il faille une demi-heure pour jouer de la cruauté pour finir avec une autre où on se taperait sur les cuisses et se tiendrait fraternellement par l’épaule…, c’est plutôt qu’il faut du temps comme pour un numéro complexe au cirque pour mettre en place tous les éléments qui nous péteront à la gueule dans le dénouement. En réalité, tout le film tient sur ces deux ou trois séquences qui, en toute fin, permettent de donner du sens à tout le reste.

Dans un premier temps, on peine encore à comprendre les enjeux de notre histoire d’amour entre un minstrel à succès de la scène de Broadway se retrouvant engagé par accident dans une troupe itinérante en province et une jeune première dévouée à son art, un peu naïve et sans grand talent. L’alliance pour l’instant du burlesque et de la romance peine à faire mouche, et l’attention repose sur l’efficacité de quelques gags, autant dire qu’on navigue longtemps entre plusieurs eaux. Et puis dans la seconde moitié du film, tout s’envole, se précise, et gagne comme une sorte d’évidence inattendue. Qui s’invite à la fête pour donner un sens à tout ça ? La cruauté bien sûr, et son double retourné : l’humanité.

Ainsi, quand les amis de notre minstrel star proposent à notre petite troupe de théâtre de venir se produire à New York, ce n’est bien sûr pas pour en apprécier l’étendue des talents dramatiques, mais bien dans l’intention cruelle de se moquer d’eux.

Le travestissement est un subterfuge et on en rit d’autant plus que certains s’y laissent prendre. Et c’est parfois la vérité qui se travestit. Alors, quand c’est toute une troupe d’acteurs de province qui se laissent ainsi abuser, ridiculiser, on est déjà dans une sorte de retournement réjouissant mais la cruauté prendra vite le dessus. On se moque des gens un peu naïfs à qui on joue un mauvais tour. Ce n’est qu’une farce, mais une farce non pas sur scène, mais une vraie, à laquelle on participe malgré soi (jolie mise en abîme). On se pose alors inlassablement les mêmes questions. Ne rit-on pas toujours aux dépens de quelqu’un ? Le véritable rire (celui qui apaise, se fait cathartique) ne doit-il pas toujours se faire cruel avant de devenir tendre et compassionnel ?

Le spectateur (du film) sera finalement très vite placé en face d’une cruauté brutale, et à ce moment Frank Capra, avec son humanité, sa finesse, nous détourne de ceux qui se moquent sans retenue (les spectateurs new-yorkais). Qu’y a-t-il de mieux pour faire ressentir la cruauté des uns à l’égard des autres qu’un fou rire non communicatif ?

Le fou rire, on le gagne quand quelque chose d’abord nous amuse, gentiment, et puis dans une vaine tentative de prendre du recul parce qu’on en mesure déjà un peu la cruauté, on s’interdit de se laisser aller ; la gêne alors s’installe, on réprouve cet élan qui nous frise le regard, et plus on se retient, plus on s’amuse de nous-mêmes ; le basculement ici qui interdira un retour à la normale, c’est la connivence avec son voisin ; elle serait avec la victime de nos rires qu’elle se changerait déjà en empathie, mais elle se fait au contraire avec un autre qui nous offre le prétexte de rire un peu plus, de rire même de nous-mêmes. Si le retournement a lieu pour ces spectateurs, il ne fait que renforcer l’idée de départ et on ne s’éloigne qu’encore plus de celui contre qui on rit. On reste dans la cruauté. Mais si, au contraire, on ne participe pas à l’hilarité générale, au fou rire, c’est un autre basculement qui s’opère, et ce sont les spectateurs moqueurs qui deviennent le sujet de nos yeux scrutateurs. Si cette hilarité n’est pas la nôtre, elle en devient bien plus cruelle. Car avant cela, le subterfuge du travestissement organisé par Don Wilson et ses amis peut sembler un peu cruel, mais on ne s’en émeut encore pas beaucoup. On attend que la bombe explose. Et quand elle explosera enfin, reste deux possibilités pour le cinéaste.

Bessie à Broadway, Frank Capra 1928 The Matinee Idol | Columbia Pictures, Frank R. Capra Production

Dans cette seconde partie, la scène de la représentation (que l’on connaît déjà pour l’avoir vue dans la première partie), sera bien la catastrophe annoncée pour les acteurs qui la jouent. L’étincelle humaniste ici, et qui plonge le film dans une forme de comédie transgenre, vient de la volonté de Capra de nous montrer l’autre face du masque (celui du théâtre double). Don Wilson commence à avoir honte et semble regretter de faire subir ce supplice à ceux qui sont devenus désormais ses partenaires (encore plus pour celle qu’il aime). On a déjà entamé un processus de « reconnaissance ». On s’attarde aussi sur le regard presque d’enfant naïf du directeur de théâtre tout heureux d’assister aux débuts de ses acteurs sur les planches de Broadway et finissant en larmes incrédules devant le public hilare.

Frank Capra ne manque pas son retournement et fait du Capra : le gagman laisse place au clown triste et à son empathie. Il détourne les yeux et pointe son attention ailleurs que sur ces spectateurs indélicats en prenant le parti des victimes.

Action, réaction, champ, contrechamps, cruauté, empathie… La mise en scène est moins une affaire de technique que de proportion, de choix et de distance : dans ce dénouement, c’est bien la capacité de Capra à prendre enfin de la distance, à faire un choix clair, qui nous permet de regarder la situation sous un angle différent. On ne rit plus, on pleure, et le masque s’est retourné.

Le style Capra s’affirme même encore un peu plus, car déjà la fable doit s’achever sur une note positive. Ultime retournement des masques, c’est celui de son blackface minstrel qui vient à couler sous la pluie dans une excellente scène de « reconnaissance » (au sens dramaturgique comme au sens littéral). À l’hilarité stupide de la masse, Capra oppose déjà sa vision optimiste, naïve et plutôt conservatrice du « nous », un « nous » de petit comité, resserré autour du noyau familial (ou de ce qui le deviendra) et d’une « communauté », celles des acteurs de province. Cette séquence de « reconnaissance » sous la pluie deviendra (ou était déjà) un classique, voire un cliché, dans la comédie romantique.

« Comme les larmes dans la pluie », dira, un demi-siècle plus tard, un humanoïde… Les masques coulent, et c’est une autre réalité qui se présente à nous. Du rire, à la cruauté, au burlesque, on passe enfin à la romance, à l’amour de l’autre. Comme dans les contes pour enfant. Happy End. Magie du cinéma.

L’épilogue quant à lui, sonnera presque comme un dernier paragraphe à la fable : « Ils vécurent longtemps et eurent beaucoup de plaisir à s’aimer sur les planches d’un théâtre itinérant. »

Alimentation générale, Chantal Brillet (2005)

De l’émotion

Note : 3.5 sur 5.

Alimentation générale

Année : 2005

Réalisation : Chantal Brillet

L’émotion, ce n’est pas ce que je demande à documentaire, surtout pas même.

Les meilleurs documentaires poussent à la révolte, ou se posent au moins objectivement pour poser un constat et ça reste au spectateur, non par l’émotion mais par les faits, à tirer les conclusions de ce qu’il voit. Celui-là si je n’y voyais que ses “acteurs”, je le trouverais consternant. Consternant parce que justement, on ne peut plus se révolter, on est comme résignés. On voit des pauvres types se serrer les coudes et les pinces alors que le monde leur chie à la gueule et on trouve ça très beau. Je comprends qu’on puisse trouver ça émouvant, moi ça me renvoie à mon impuissance, à la leur, et à celle surtout d’une société qui laisse faire.

À un moment, Ali, je crois, a bien dit que les autorités, ou je ne sais quels responsables, savent ce qu’il faudrait faire et ne le font pas, c’est même plus révoltant, tu te révoltes quand il y a une lueur d’espoir. Et là, j’ai vraiment du mal, parce que je ne vois plus que des gens, des êtres humains, pas des gens bien ou mal, mais qu’on laisse pourrir dans leur misère sociale et dans leur ignorance parce que ça profite à tous les autres qui savent et qui, en partie, pourront regarder le doc et trouver ça bien mignon.

À un autre moment, on note les traces de moisissures et les traces de délabrement général de la boutique. Il y a des assurances, les assurances, c’est leur boulot de constater les dégâts et de faire en sorte qu’il y ait des travaux ; c’est aux propriétaires (ou machin HLM je suppose) de faire en sorte que ce soit fait. Ce n’est pas fait probablement à cause du casse-tête administratif et que quand tu es dans ton droit, c’est à toi de faire en sorte de te défendre, de t’armer de toute la meilleure patience possible, pour faire valeur tes droits. On le voit encore, certains ne savent même pas parler français. Plus difficile pour se défendre.

Je vois un autre type qui claque chaque semaine plus de trois cents balles chez un psy qu’on l’oblige sans doute à aller voir (pour justifier de ses troubles ou autre chose). Faire payer à ce type trois cents balles sans lui dire qu’il aurait sans doute droit à une prise en charge totale, c’est de la saloperie qui se pratique et qui s’organise par les gens bien portants. Et ces fils de pute trouvent encore moyen ensuite d’aller dire qu’il y a trop d’assistés. C’est sur ces fils de pute que j’aurais voulu un documentaire. Parce qu’il ne faut pas croire qu’il y a les bons et les gentils.

Alimentation générale, Chantal Brillet 2005 | Yenta Production

On le voit aussi à un moment, le type qui a volé de l’alcool chez Ali vient lui parler et s’excuse même devant caméra, OK c’est cool, ça fait lien social…, sauf que ça dit aussi beaucoup sur les conflits et la nature des gens. Ali est un brave type oui, y en a des tas comme ça, et il y a aussi des salauds de toute part qui ne le sont pas par vocation mais par nécessité ou par faiblesse. Tout le monde se bouffe, tout le monde ira jouer des apparences, des connexions, à défaut de pouvoir faire valoir ses droits dans un État qui en est de toute façon dépourvu une fois qu’on en a besoin, et cette réalité, je ne la vois pas dans le documentaire. Le type qui se fait agresser et qui sort depuis toujours avec son couteau, ou même Ali qui sera finalement été tué, de toute cette réalité on ne verra rien.

J’apprécie le doc parce qu’il propose une photographie d’une époque et d’une société, certes, mais il est à mon sens trop orienté, trop partisan et trop lâche. Ce n’est pas avec de la pommade que ça donne envie ni de réfléchir ni de sortir de ses certitudes. Sérieusement, on a besoin de rappeler que dans les cités les communautés diverses ne s’entendent pas si mal et qu’on y trouve des gens formidables ? Ce n’est pas un peu une porte ouverte enfoncée ça ?

Je préfère voir un Todd Solondz qui décrira cent fois mieux la nature des hommes, tous sans en sauver aucun, qu’un documentaire qui regarde avec bienveillance des individus dont, au fond, on ne saura rien sinon qu’ils ont tout l’air de petites gens sympathiques et dont les faiseurs pourront ensuite retourner chez eux avec la certitude d’avoir trouvé une bonne histoire à raconter. Une histoire, « tout l’air »… C’est tout ce qu’il faut pour nous endormir.

La réalité est ailleurs, et elle, elle pique. C’est la seule qui peut nous révolter.


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