Superstar: The Karen Carpenter Story, Todd Haynes (1988)

Fraggle Rock

Superstar: The Karen Carpenter Story

Note : 4.5 sur 5.

Année : 1988

Réalisation : Todd Haynes

Avec : « Karen Carpenter »

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Rarement vu un film aussi perturbant. En 40 minutes, Todd Haynes (futur réalisateur de Loin du paradis) choisit de montrer la rapide ascension et la tragique fin de la chanteuse des Carpenters. Haynes va droit au but et commence par la scène où la mère du duo la retrouve inconsciente dans la salle de bains. Vu subjective, papotage guilleret de la mère avec cet affreux accent des bonnes familles californiennes pour qui tout est merveilleux… Jusqu’à la découverte du corps de sa fille.

La première impression est étrange. On se demande si on va pouvoir suivre 40 minutes de films en vue subjective. Et en fait, ce n’est pas du tout ça. Ce n’était qu’un procédé, le meilleur qui soit (assez flippant de choisir l’angle le plus choquant pour entamer une histoire), pour introduire la thématique du film et expliquer les raisons de la mort de cette star éphémère qu’était Karen Carpenter.

Haynes continue son récit avec un interlude explicatif sur ce qu’est l’anorexie. Plusieurs fois tout au long du récit le film s’attardera ainsi comme pourrait le faire un film documentaire ou un film éducatif digne de Badmovie.

C’est que Haynes est prêt à utiliser tous les effets pour faire rentrer le spectateur « au mieux » dans la tête de Karen, du moins comprendre la névrose dont elle était atteinte et dont son entourage n’était pas conscient.

On va suivre très rapidement l’ascension de Karen et de son frère Richard, tout en connaissant la fin. Il n’y a pas une seconde du film qui n’est pas tourné vers cette seule obsession : comment Karen Carpenter a-t-elle pu s’enfermer dans une telle névrose alors que tout lui réussissait ?

Le contraste de cette fin connue, dont on attend avec crainte les premières prémices, avec le ton toujours très enjoué de la famille Carpenter a la saveur de ces thrillers clairs à la Kubrick où la peur en est d’autant plus présente qu’on sait que quelque chose rôde, mais qu’on ne peut la voir. Elle n’est pas dans l’ombre, elle est juste là, sous la lumière, et on ne pourra pas l’identifier.

Superstar: The Karen Carpenter Story, Todd Haynes 1988 | Iced Tea Productions

Autre idée de génie de Haynes, c’est l’utilisation de poupées Barbie pour mettre en scène cette tragédie. Quand on décide de mettre en scène une telle histoire, on doit faire face à plusieurs écueils. Aucun acteur ne sera assez convaincant pour représenter un personnage connu de tous, aux multiplex talents, et surtout sans donner l’impression de faire une hagiographie. L’utilisation des poupées résout d’un seul coup tous ces problèmes. Haynes parvient ainsi à avoir la distanciation nécessaire pour trouver son sujet. Mieux, les poupées apportent ce même contraste qu’on retrouve partout dans le film pour saisir la dangerosité et l’imposture des apparences. Ces personnages qu’on entend, tout mielleux, tout plein de bonnes intentions, sont en effet flippants de bêtise. Et leur donner cet aspect figé des marionnettes ne fait que renforcer cette idée de dichotomie entre ce qu’on voit, et ce dont on peut craindre.

Même chose pour la musique. La musique des Carpenters est mièvre, pleine de bons sentiments, toujours joyeuse. Ça contraste avec la tragédie qu’on connaît. C’est comme sucer un bonbon au cyanure.

D’ailleurs, à cause de cette musique, un effet auquel n’avait pas prévu Haynes va encore s’ajouter pour augmenter encore plus les contrastes et l’impression d’étrangeté du film. Le réalisateur n’ayant pas demandé les droits pour l’utilisation de ces musiques, Richard Carpenter a porté plainte et a eu gain de cause : le film a été interdit. Le film a dû circuler en douce depuis le temps, devenant au passage un film culte, et est désormais disponible sur Youtube.

De fait, la qualité de l’image est assez médiocre, certains lettrages sont difficiles à lire, et l’effet « film étrange sorti de nulle part » n’en est que renforcé. On a l’impression de voir un film perdu et miraculé.

Imaginez que la civilisation humaine disparaisse, qu’il ne reste pratiquement rien de notre passage, et puis, des petits hommes verts viennent sur Terre et trouvent une K7 de n’importe quel film. Pour eux, les hommes peuvent bien être des poupées Barbie, ça ne changera pas grand-chose. Eh bien, c’est un peu l’impression que laisse ce film en jouant avec ces extrêmes.

Aucune idée si Haynes voulait traiter le sujet de l’anorexie en faisant ce film, s’il trouvait cette histoire touchante et tragique, s’il voulait dénoncer les excès de la dictature de l’image. Malgré tout, il reste suffisamment distant pour laisser toutes les interprétations possibles. J’ai même vu des commentaires le trouvant drôle. Pour moi, c’est une tragédie moderne, parfaitement mise en scène.

La mise en scène, justement. J’ai été particulièrement impressionné par la maîtrise d’Hayes dans le montage des plans, des séquences (il arrive même à intégrer un certain nombre d’idées et de plans très “expérimentaux” qui passent malgré tout très bien la rampe parce qu’il n’en abuse pas et qu’on comprend que ça participe à la création d’une atmosphère), des mouvements de caméra, de l’utilisation de la lumière.

Et c’est merveilleusement bien écrit, si toutefois on comprend qu’il y a une sorte de second degré, légitimé par l’entrée en matière du film qui révèle tout net le sujet du film (l’anorexie) vers quoi tout le récit tend. C’est un ton qui n’est pas forcément facile à trouver. Il aurait pu être tenté de forcer le trait en demandant aux acteurs de jouer également avec à l’esprit une forme de second degré. On serait tombé dans la force, le mauvais goût. Or, ici ce qui frappe, c’est le côté thriller, bien flippant. Haynes n’a pas envie de rire. Oui, ces gens sont cons, inconscients, à la recherche de la gloire, mais il ne les juge pas, il ne fait que décrire certains maux de l’Amérique des années 70, et même encore d’aujourd’hui (même si on sent bien l’atmosphère très insouciante de ces années, mais d’une certaine manière, là aussi, on sent la fin des trente glorieuses…). Et s’il le fallait encore, le film enfonce le clou pour expliquer les ravages de cette maladie mentale qui, semble-t-il, avant la mort de Karen Carpenter était peu connue.

40 minutes, ce n’est pas long, et c’est absolument à voir.


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Next Floor, Denis Villeneuve (2008)

Le cri du foie

Next Floor

Note : 2.5 sur 5.

Année : 2008

Réalisation : Denis Villeneuve

Critique poussive de la société de consommation. On engloutit, on vole, on produit, et quand ça pète, on fait comme si de rien était, et on recommence, jusqu’à l’absurde. Dans le même registre qu’Indignez-vous ! Ça joue les donneurs de leçons, ça transforme même le message bête et naïf en allégorie lugubre pour faire mine d’apporter un angle, un regard sur cette idée follement subversive, mais au final, tu fais quoi pour changer le monde, l’artiste ? L’artiste, il produit, c’est sa raison d’être, c’est comme ça qu’il peut lui aussi s’asseoir à la table des consommateurs. À ranger dans le tiroir des belles fausses idées qui vont à l’encontre de ce qu’elles dénoncent. Il est là l’absurde.

En plus de défoncer les plafonds comme les fausses évidences, la mise en scène reste dans le ton grossier et surfait. Image à dix mille dollars, effets de caméra qui donnent la nausée, acteurs qui en font des tonnes dans le registre du « je suis un connard hautain ». Le film commence et se termine d’ailleurs sur le regard péteux et machiavélique du majordome qui lui donne des airs de diablotin ou de manipulateur. En plus d’être grossière, la dénonciation est donc ridicule ou malhabile, car elle identifie le responsable de ce carnage à celui qui sert, « qui donne à manger », qui entretient la mascarade, et place donc ces gros porcs de consommateurs dans la situation de victimes qui s’ignorent. Mon Dieu, c’est horrible, nous, braves consommateurs, sommes victimes du pouvoir en place, de la crapuleuse oligarchie, du capitalisme sournois et aveugle. « C’est une machination ! Réveille-toi citoyen ! — Oui mais comment ? — En produisant des films sur la consommation et en criant au complot !… Réveille-toi citoyen ! et indigne-toi en regardant mon film ! (bon et si tu pouvais faire passer le message sur Facebook ce serait cool, on a déjà plus de 10 000 000 vues sur Youtube ! yohou ! “Abats” le complot capitaliste ! »

Ah oui, manifestement, l’absurdité du monde est une évidence, mais la situation est encore trop simple et absurde alors on préfère y voir une logique et une cohérence dans la marche du monde… Discours habituel du crétin complotiste qui se croit intelligent à déchiffrer les pseudos secrets du monde. Être parfaitement dans ce qu’on dénonce… Comme le type qui à travers la phrase « Arrêtez de regarder TF1, vous êtes des moutons ! » ne cherche qu’à se prouver à lui-même qu’il peut y arriver, lui… à ne pas regarder autant cette chaîne. Pourquoi TF1 ?… On arrête de la regarder et tout à coup on commencerait à voir les vérités cachées du monde ? Whooh. Je ne vais pas m’arrêter de regarder ce que je ne regarde déjà pas, mais toi, arrête de fumer !…

Ce n’est pas de la dénonciation ou de l’indignation, c’est la consommation goulue, fanatique, autosatisfaite d’une posture de révolte. Autrefois, on allait à la messe et on jetait des pièces pour les pauvres pour se donner bonne conscience. Aujourd’hui, on s’insurge contre la marche bancale du monde, on s’indigne, on se révolte et…, on rentre chez soi pour consommer. Imaginons qu’il y ait dans le monde une grave pénurie de peinture. C’est absurde, tout le monde s’indigne, et personne ne fait rien. Alors, pour dénoncer cette incapacité à faire quoi que ce soit, l’artiste, le peintre, décide de faire une peinture qui en mettra plein la vue et qui aura pour ambition de dénoncer cette pénurie de peinture. « Non mais quand même ! il fallait que ce soit dit ! » Heu, oui, merci d’enfoncer les portes ouvertes. Sinon ça va, tu as eu besoin de pas trop de peinture pour y arriver ?…

Next Floor, Denis Villeneuve 2008 Phi (1)_

Next Floor, Denis Villeneuve 2008 | Phi

Je crois que c’est Douglas Sirk qui disait dans le documentaire de Scorsese, qu’un film qui ne laissait pas assez la part belle à l’imagination, qui ne laissait pas assez la possibilité au spectateur de se faire son propre film, qui montrait trop clairement la voie, était un mauvais film. Un film peut avoir un message, du moins, c’est toujours mieux de sentir une intention et une cohérence derrière des événements, des enjeux ; mais si le message ne laisse aucune possibilité au spectateur de se faire sa propre idée, si on lui impose une conclusion, une vision, il y a de fortes chances qu’on tombe dans l’excès, la grossièreté et la suffisance (c’est fabuleux comme j’ai toujours raison quand je me parle à moi-même). Les artistes ne sont pas là pour gouverner le monde et dire vers quelle direction il faut aller ; ça ne saurait être autre chose que de la démagogie ou de l’ignorance. Ils sont là pour poser les problèmes, suggérer des issues, et alors, laisser le spectateur tirer lui-même les conclusions qui s’imposent. Et c’est justement parce que la direction d’acteurs est si mauvaise, ne laissant planer aucun doute, en insistant sur les sentiments des uns ou des autres (gloutonnerie et gourmandises des uns face au machiavélisme du majordome), que le film dévoile trop clairement ses “vérités”. Les neuneus qui “savent” déjà que les responsables ce sont toujours les autres y trouveront sans doute leur compte ; les autres auront le droit de hausser les épaules devant le ridicule des moyens employés et la naïveté béate, voire terroriste du propos :

« T’as pas aimé ? mais t’es qu’un gros porc de collabo capitaliste ! T’as conscience que tu exploites la planète et que tu es coupable de ton inaction ? »

Ah, oui, et toi, tu fais quoi pour le monde ? Tu veux comparer nos bilans carbone respectifs, monsieur l’indigné ?

 

Next Floor, Denis Villeneuve 2008 Phi (2)_Next Floor, Denis Villeneuve 2008 Phi (3)_


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Cremaster 1, Matthew Barney (1996)

Sorbet de merde acidulée

Cremaster 1

cremaster-1-matthew-barney-1996Année : 1996

Réalisation :

Matthew Barney

1/10 IMDb  iCM
 

Probablement le niveau zéro de la création par un artiste ayant atteint le niveau maximum de la prétention.

Dans un certain milieu branché, on parle de performance ou d’avant-garde, et les questions de savoir-faire, d’efficacité, d’artisanat, sont mises de côté parce que cela demande de la maîtrise et du talent. Or, quand notre seul talent réside dans la prétention de vouloir faire de « l’art », dans son carnet d’adresses, et de surtout pas se comparer à d’autres arguant que ces “performances” valent par elles seules, le détour, et qu’elles sont toutes en quelque sorte des pièces d’art endémiques issues d’on ne sait quelle génération spontanée, eh ben, ça donne ça. On ne juge ainsi plus une œuvre à travers sa maîtrise, mais en fonction de ce qu’elle ira représenter sur notre propre image si on dit l’apprécier. C’est le grand désastre d’une certaine frange de l’art contemporain, et si le cinéma expérimental n’en est pas vraiment touché, en général, il fallait bien que certains petits cons passés par la mode viennent y foutre les pieds.

Voici donc Matthew Barney nous proposant les délires creux et sans maîtrise de son imagination. Jeu de symboles grossiers, défilés de mannequins dans des tenues acidulées se mouvant avec la grâce de cônes de glace, pub assumée à travers laquelle on sent la référence très « pop art » warghrolienne… Tout cet univers creux aurait un intérêt si on avait en réalité affaire à un metteur en scène de talent, à un véritable chorégraphe de ballet, à un vrai monteur, bref, à une quelconque personnalité ayant un minimum de savoir-faire. Seulement pour certains grands prétentieux arrivés dans le gotha par accident ou par relations, le savoir-faire, ça les emmerde, parce qu’ils n’en ont pas, et n’ont même pas idée de ce que ça pourrait être. Aucune notion de mise en scène, aucun sens du rythme, aucun sens du cadrage, choix de musique exécrable, blondasses hideuses, costumes dignes d’une cérémonie d’ouverture de Jeux olympiques… Bref, on a bien compris, qu’il y aura toujours des snobs pour aller vanter les qualités des hartistes qu’ils fréquentent dans leur milieu, mais quand je pense au fric dépensé pour cette orgie de médiocrité et de grandes prétentions creuses, ça me fait un peu gerber. Certes, les grands de ce monde ont bien droit à quelques caprices ; et ça me donnera bien le droit aussi d’entartrer si j’en avais l’occasion ces parasites de la société, cette élite nourrie de vacuités, d’apparences, et de prétentions. Oui, c’est de l’art, et ça permet au moins de poser les bases de la grande médiocrité, mettre le doigt (pas de trop près) sur ce qu’est de la merde bien puante.

 


Les mains négatives, Marguerite Duras (1979)

Ainsi fondent les mains

Les mains négatives

Note : 1.5 sur 5.

Année : 1979

Réalisation : Marguerite Duras

Marguerite. Je t’aime. Un peu, beaucoup, passionnément. Passionnément. Pas du tout. Tu es la femme. La cabine. Téléphonique la cabine. La cabine téléphonique sur l’océan de mon amour. Marguerite, je t’aime. Pas du tout. J’aime pas du tout tous ceux qui t’aiment. À la folie.

1000 ans. Mille ans que tu racontes. La même chose, si tu le sais bien. Un peu, beaucoup. Pas du tout. Regarde tes mains. Elles sont noires. Ou bleues. Beaucoup. Beaucoup trop. Tu écris. Marguerite écrit. Marguerite écrit n’importe quoi. Marguerite, trois mille ans de mains. Dans la gueule. Trois mille ans de mains dans la gueule. Et tu continues d’écrire. Un peu. Beaucoup. Beaucoup trop. Et puis, plus du tout.

Des vagues. Des vagues de voiture qui luttent contre le vent dans Paris. Des tombeaux. Nos tombeaux. Des mains dans ta gueule. Des mots. Marguerite. Des mots en lambeaux. La mémoire perdue. Des mots. Des mots en bleu et en noir. J’en ai encore plein les doigts. Cinq. Quatre, trois. Deux, un. Zéro. Marguerite. Je t’aime, je te tripote. Pas du tout. Oh, une cabine. Téléphonique. Une cabine téléphonique. Paris. Une benne à ordure. Une benne. Marguerite. Une ordure. En noir. Ou en bleu. Le Lido. Caverne où se tripotent les tribus qui s’effeuillent. Marguerite et son pull. Roulé. Comme une cigarette. Fumée. Un peu. Pas du tout. La vache, Marguerite. Personne dans les rues. Paris, quelle caverne. J’aime toutes les cavernes face à l’océan. Et la pluie. La pluie remplit le verre. De marguerites. Boire le champagne à la paille. Marguerite. Plus de bulles encore. Pas du tout de vin. Dix mille ans. Vingt mille ans. Trois millions d’années d’ivresse. Un peu, beaucoup. J’aime ceux qui boivent au volant. Le volant de ceux qui boivent. Marguerite. Qui boivent trop.

Une benne. Une benne à ordure. Bleu, noir. Rouge. Bleu. Mes marguerites. Mes marguerites dans la benne à ordure. Passionnément. Les pétales étalés. Des pétales étalés sur le trottoir. C’est trop tard. Beaucoup trop tard. Mille ans. La cabine téléphonique. Mille ans que je t’attends et que je t’aime. Pas du tout. Marguerite. En négative. Marguerite en négative. Paris s’éveille. Je m’étais endormi. Dring dring. Quand trente mille ans duras quinze secondes. Beaucoup d’ennui. Beaucoup. Ainsi font. Fond. Ainsi fondent les mains négatives. De Marguerite.

Les mains négatives, Marguerite Duras 1979 Les Films du Losange (1)

Les Mains négatives, Marguerite Duras 1979 | Les Films du Losange (1)

Les mains négatives, Marguerite Duras 1979 Les Films du Losange (2)


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Passe le briquet à ton voisin, Sachka Lelouch (2013)

Hum… pendant tout le film, je me suis demandé si le réal montrait la connerie ambiante de notre époque ou s’il pensait la même chose. Ce n’était pas clair. La fin va plutôt dans le sens de la seconde option. « Passe le message à ton voisin »… Sérieux ? Quel message ? Qu’on est manipulés ? Que ce sont les francs-maçons qui dirigent le monde ? Que le 11 septembre est une arnaque ? Que les dirigeants sont corrompus ? Il s’est trompé de finale : c’était Rufus qui aurait dû finir le jeu. C’est encore le plus sensé.

Ensuite, c’est un nouveau film qui me conforte dans l’idée qu’aucun film à thèse, a fortiori politique, est possible. Quand tu veux délivrer un message, tu le délivres clairement. Si c’est le premier but d’une œuvre, tu prends le risque de ne pas être compris. Et pour cause encore ici, je ne suis pas sûr d’avoir compris où le film voulait en venir… Une œuvre, c’est un malentendu. Les personnages ne peuvent pas parler pour toi. C’est donc d’abord une expérience, une histoire racontée, et à l’intérieure de celle-ci, il est nécessaire, voire parfois indispensable, d’apporter une nourriture qui éveille la curiosité, l’intelligence du spectateur. Selon la manière de présenter les choses, on peut orienter le spectateur vers des conclusions similaires aux nôtres. Mais on ne peut pas en être certain. Parce qu’un film n’est pas un discours, encore moins une argumentation visant à convaincre.

L’intérêt d’un film doit donc venir ailleurs. Qu’est-ce qu’il reste à côté du pseudo-discours politique ? Une histoire de briquet qui se refile de mains en mains comme la winchester d’Anthony Mann. Pour le reste, ce ne sont que des dialogues creux « pour faire vrai » et donc des commentaires naïfs de pseudo-rebelles, grands amateurs pour la plupart de la théorie du complot et du « tous pourris » tout au long du film. Une sorte de brève de comptoir… pas drôle.

Pour ce qui est de l’exécution. La mise en scène a au moins le mérite d’être simple et discrète. Mais pour ce qui est de la direction, c’est assez compliqué. À vue de nez quelques répliques imposées, puis de l’impro dirigée, voire de l’impro tout court. C’est plutôt un bon point, c’est une bonne méthode pour le meilleur rendu possible pour une forme “naturaliste”. Sauf qu’il faut ensuite faire un travail de tri. D’abord avec les comédiens. Quand ce n’est pas bon, il faut recommencer, les orienter. Parce qu’un acteur en impro, il aura toujours tendance à papoter, et des acteurs qui n’ont aucun vécu ensemble, aucun travail en commun pour construire une familiarité, une aisance, ça prend de méchants tics. Et là encore, on parle pour masquer le vide. Sur le principe, les personnages peuvent se couper, le montage peut ne garder que les échanges verbaux, mais en pratique, des acteurs qui improvisent se heurtent souvent à des murs. Et il faut les aider, les orienter, et recommencer cent fois la scène si nécessaire pour arriver au résultat souhaité : aisance, impression de liberté, simplicité, la situation toujours la situation, etc. Même chose quand il y a des répliques imposées. Il faut refaire tant que ce n’est pas bon. Rufus par exemple est particulièrement mauvais (ça se saurait s’il avait jamais été un bon acteur — en dehors du personnage sympathique qu’il peut proposer très utile pour des seconds rôles). Le tennisman au cigare, ce n’est pas mieux. Le Noir s’en tire un peu mieux, on sent le potentiel, il propose certaines choses, donne à voir, et arrive à donner une impression d’aisance ; seulement sans direction, il tombe dans les travers comme tout le monde de l’impro dirigée, quant aux répliques imposées, ça sonne faux. Celle qui s’en tire le mieux est encore la gamine qui fête ses 18 ans. Pas vraiment aidée la gamine : un texte horrible à sortir d’une traite, aucune mise en situation contrairement aux autres scènes. Elle fait ce qu’elle peut, et avec les outils qu’on lui donne, ça aurait pu être bien pire. Je vois même bien le réal se plaindre qu’elle joue mal… Bah oui, essaie de jouer des dialogues presque autant mis en situation que ceux de Plus belle la vie, et essaie d’être bon… Ou encore, lui demander d’improviser… « Heu, OK, mais tu me donnes quoi comme info ? Juste… que c’est mon anniversaire et que je suis contente d’être libre ? » Et l’autre : « Bah, invente, propose, c’est une impro. » « Non, mais c’est ton film, gars. Si tu ne sais pas ce que tu veux… » « Bon d’accord, je vais te l’écrire le texte. T’auras dix minutes pour l’apprendre. » Certains directeurs d’acteurs, on leur donnerait des baffes. N’importe quel acteur médiocre peut être bon quand il est bien dirigé. Soit, ce n’est pas le cas, soit arriver à proposer des situations crédibles pour croire un peu mieux au sujet, n’était pas une priorité. Là, il est question de convaincre oui… Pas à travers un discours, mais à travers un rendu. On croit ou non à une histoire, une situation. Or ici, il n’y en a pas.


Franz Kafka’s A Country Doctor, Koji Yamamura (2007)

A Country Doctor : Par deux fois, la mouche a volé

Kafuka: Inaka isha

Kafuka: Inaka ishaAnnée : 2007

Réalisation :

Koji Yamamura

7/10 IMDb iCM

 

 

 

Vu le : 23 septembre 2013

Il faut reconnaître la grande maniabilité du propos derrière la dextérité froide du dessin. Yamamura nous propose ici un voyage dans le cercle rouge des volutes intemporelles de l’esprit circadien d’un garde-malade-champêtre.

La distillation des couleurs à travers l’éclosion de bulles synergiques, faites d’ocres et de fusains, montre une habileté évidente dans l’art circonflexe et n’a rien à envier aux aînés surréalistes dont le cinéaste se reflète sans abandon et sans mal.

Il faudrait toutefois noter la pataude interprétation de l’enfant malade dont les blessures trop fuyantes et gauches ne pourraient convaincre un interprète averti qui en vaut deux. Chacun appréciera par sa foi et percevra l’étrange dignité du canasson à la fenêtre oblongue qui s’était déjà fait remarquer dans un Guernica, et qui se faisait depuis bien trop rare à mon goût. Yamamura aura au moins eu le mérite de lui mettre le nez à la fenêtre et de l’y faire monter parfois à cul-tête.

Les décors naturels sont à pâlir. La mise en terre est focalisée sur la niche du chien, et c’est pas plus mal. La musique est chienne. Comme une chose qui vous renifle le visage après le reste. Et le récit à l’équerre par deux benshi ventriloques donnerait la migraine à un mulet.

Gare aux gaffes cas et kojite dans ta face.


The Land Beyond the Sunset, Harold M. Shaw (1912)

Le champ des possibles

The Land Beyond the Sunsetthe-land-beyond-the-sunset-harold-m-shaw-1912Année : 1912

Réalisation :

Harold M. Shaw

9/10  IMDb

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Le silence est d’or

Les films muets de la première époque souffrent pour beaucoup de l’utilisation des décors clos façonnés sans quatrième mur. On est au théâtre, et c’est un peu l’effet « Tournez manège » : toujours de face, c’est toujours le même angle qui est proposé. On en a d’ailleurs ici un exemple dans une scène unique. Pour le reste, et en dehors du début assez moyen avec un vendeur de journaux se faisant battre par sa mère, le film prend tout à coup son envol dans cette longue séquence de pique-nique. Profondeur de champ maximale, composition des plans, une discrète surimpression, et un finale grandiose.

the-land-beyond-the-sunsetle-champ-des-possibles

Au fond, tout est dans le titre. Certains films sentent la poussière des studios, et même quand il y a des extérieurs, on y voit le plus souvent la ville grouillante de vie, sans relief. Ce qui frappe ici, c’est l’emploi de la profondeur de champ. Il ne suffit pas alors de dire qu’on va aller en extérieur, d’y voir un objet à deux mètres jusqu’à l’horizon, il faut comprendre les possibilités esthétiques et poétiques du procédé, et on compose alors son image, son espace, comme le ferait un peintre. Si parfois le muet peinait à fermer ce satané quatrième mur en nous présentant systématiquement des carrés de décor à trois faces, l’autre solution pour gagner en réalisme, en magie, c’était d’effondrer carrément un autre mur, celui de face, et puis les autres, pendant qu’on y est, histoire de prendre bien l’air et de montrer les possibilités qu’offre un champ infini…

Une ouverture qui n’a rien de nouveau à l’époque, mais qui reste magique.