Passe le briquet à ton voisin, Sachka Lelouch (2013)

Hum… pendant tout le film, je me suis demandé si le réal montrait la connerie ambiante de notre époque ou s’il pensait la même chose. C’était pas clair. La fin va plutôt dans le sens de la seconde option. « Passe le message à ton voisin »… Sérieux ? Quel message ? Qu’on est manipulé ? que ce sont les francs-maçons qui dirigent le monde ? que le 11 septembre est une arnaque ? que les dirigeants sont corrompus ? Il s’est trompé de final : c’était Rufus qui aurait dû finir le jeu. C’est encore le plus sensé.

Ensuite, c’est un nouveau film qui me conforte dans l’idée qu’aucun film à thèse, a fortiori politique, est possible. Quand tu veux délivrer un message, tu le délivres clairement. Si c’est le premier but d’une œuvre, tu prends le risque de ne pas être compris. Et pour cause encore ici, je ne suis pas sûr d’avoir compris où le film voulait en venir… Une œuvre, c’est un malentendu. Les personnages ne peuvent pas parler pour toi. C’est donc d’abord une expérience, une histoire racontée, et à l’intérieure de celle-ci, il est nécessaire, voire parfois indispensable, d’apporter une nourriture qui éveille la curiosité, l’intelligence du spectateur. Selon la manière de présenter les choses, on peut orienter le spectateur vers des conclusions similaires aux nôtres. Mais on ne peut pas en être certain. Parce qu’un film n’est pas un discours, encore moins une argumentation visant à convaincre.

L’intérêt d’un film doit donc venir ailleurs. Qu’est-ce qu’il reste à côté du pseudo discours politique ? Une histoire de briquet qui se refile de mains en mains comme la winchester d’Anthony Mann. Pour le reste, ce ne sont que des dialogues creux « pour faire vrai » et donc des commentaires naïfs de pseudo rebelles, grands amateurs pour la plupart de la théorie du complot et du « tous pourris » tout au long du film. Une sorte de brève de comptoir… pas drôle.

Pour ce qui est de l’exécution. La mise en scène a au moins le mérite d’être simple et discrète. Mais pour ce qui est de la direction, c’est assez compliqué. À vue de nez quelques répliques imposées, puis de l’impro dirigée, voire de l’impro tout court. C’est plutôt un bon point, c’est une bonne méthode pour le meilleur rendu possible pour une forme “naturaliste”. Sauf qu’il faut ensuite faire un travail de tri. D’abord avec les comédiens. Quand c’est pas bon, il faut recommencer, les orienter. Parce qu’un acteur en impro, il aura toujours tendance à papoter, et des acteurs qui n’ont aucun vécu ensemble, aucun travail en commun pour construire une familiarité, une aisance, ça prend de méchants tics. Et là encore, on parle pour masquer le vide. Sur le principe, les personnages peuvent se couper, le montage peut ne garder que échanges verbaux, mais en pratique, des acteurs qui improvisent se heurtent souvent à des murs. Et il faut les aider, les orienter, et recommencer cent fois la scène si nécessaire pour arriver au résultat souhaité : aisance, impression de liberté, simplicité, la situation toujours la situation, etc. Même chose quand il y a des répliques imposées. Il faut refaire tant que c’est pas bon. Rufus par exemple est particulièrement mauvais (ça se saurait s’il avait jamais été un bon acteur – en dehors du personnage sympathique qu’il peut proposer très utile pour des seconds rôles). Le tennisman au cigare, c’est pas mieux. Le Noir s’en tire un peu mieux, on sent le potentiel, il propose certaines choses, donne à voir, et arrive à donner une impression d’aisance ; seulement sans direction, il tombe dans les travers comme tout le monde de l’impro dirigée, quant aux répliques imposées, ça sonne faux. Celle qui s’en tire le mieux est encore la gamine qui fête ses 18 ans. Pas vraiment aidée la gamine : un texte horrible à sortir d’une traite, aucune mise en situation contrairement aux autres scènes. Elle fait ce qu’elle peut, et avec les outils qu’on lui donne, ça aurait pu être bien pire. Je vois même bien le réal se plaindre qu’elle joue mal… Bah oui, essaie de jouer des dialogues presque autant mis en situation que ceux de Plus belle la vie, et essaie d’être bon… Ou encore lui demander d’improviser… « Heu ok, mais tu me donnes quoi comme info ? juste… que c’est mon anniversaire et que je suis contente d’être libre ? » Et l’autre : « Bah invente, propose, c’est une impro. » « Non mais c’est ton film, gars. Si tu sais pas ce que tu veux… » « Bon d’accord, je vais te l’écrire le texte. T’auras dix minutes pour l’apprendre. » Certains directeurs d’acteurs on leur donnerait des baffes. N’importe quel acteur médiocre peut être bon quand il est bien dirigé. Soit, c’est pas le cas, soit arriver à proposer des situations crédibles pour croire un peu mieux au sujet, n’était pas une priorité. Là, il est question de convaincre oui… Pas à travers un discours, mais à travers un rendu. On croit ou non à une histoire, une situation. Or ici, il n’y en a pas.