Une femme fantastique, Sebastián Lelio (2017)

Note : 3.5 sur 5.

Une femme fantastique

Titre original : Una mujer fantástica

Année : 2017

Réalisation : Sebastián Lelio

Autre portrait de femme, après celui beaucoup moins bien réussi de Gloria. Lelio reproduit les mêmes facilités techniques pour construire son film (saupoudrage de séquences courtes articulées en ellipses), et même si ce n’est pas forcément toujours bien conçu (on ressent une certaine vacuité à suivre à la longue une situation qui ne se propose guère plus que d’effleurer les choses par crainte de trop en faire), celui-ci élève le niveau, de mon point de vue, grâce à l’interprète principal. Si l’actrice de Gloria me faisait trop souvent penser à Dustin Hoffman dans Tootsie (à croire que Lelio ne fait que des films queers), celle qui joue ici est, non seulement très convaincante (Lelio en rencontrant Daniela Vega a vite compris qu’elle pouvait être un sujet à elle seule de film, et il explique n’avoir cessé de se rapprocher d’elle jusqu’à lui proposer, au final, le rôle principal), mais surtout, elle me paraît moins antipathique que le précédent personnage de Gloria. Cette dernière cherche l’amour et doit gérer un amoureux pour le moins casse-pieds (lui aussi) ; rien de bien passionnant ou d’original là-dedans et, à la longue, suivre des personnages antipathiques, ça fatigue. Marina, elle, passe par des séquences bien plus critiques et de conflictuelles : son bonhomme vient de lui claquer entre les doigts, et elle doit composer avec une belle famille où sa présence n’est pas franchement la bienvenue.

La grande réussite du film se joue justement là. Ce qui est une situation extra-ordinaire pour des personnages ordinaires se change avec la nature même du personnage en une situation extraordinaire pour un personnage extraordinaire. Marina est trans, on le comprend petit à petit, et cela est révélé peu à peu. Le tour de force du film, c’est de nous mettre face à nos propres préjugés trans avec doigté. Rien de plus normal au début, et puis on apprend qu’elle n’est pas bien vue par certains membres de la famille de son homme, on se questionne, et ce qu’on pensait être la normalité se trans-forme en quelque chose de plus perturbant. Sauf que la perturbation vient de ces personnages, même si on comprend, puisqu’on a goûté à la normalité d’une relation trans, on n’y trouve rien à redire. Comme le dit Lelio, son film, c’est un peu de la science-fiction, parce qu’il arrive à nous faire croire ce qui n’existe pas. Mais en nous montrant cette irréalité, on en appréhende la réalité non fictive, les possibilités, les implications, et on l’accepte presque naturellement débarrassés de nos potentiels préjugés.

Au-delà de ce simple aspect, ça reste un cinéma aux ambitions limitées. On croirait parfois se retrouver face à un film Arte allemand. Toujours dans le sens de la vague, et de préférence, rester bien au chaud dans le creux de celle-ci. La peur de l’audace, de la singularité, vues presque comme des monstruosités, des indélicatesses. Tout doit être fade pour ne pas chahuter l’ordre des choses… Eh bien, au moins on n’y échappe un peu ici. Grâce à une interprète.


 

 


 

 

 

 

 

 

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Parasite, Bong Joon-ho (2019)

Note : 4.5 sur 5.

Parasite

Titre original : Gisaengchung

Année : 2019

Réalisation : Bong Joon-ho

Avec : Kang-ho Song, Sun-kyun Lee, Yeo-jeong Jo, Woo-sik Choi, Hye-jin Jang

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Il y a une fable amusante dans Parasite rappelant un peu la fourberie du coucou pondant ses œufs dans le nid d’autres espèces pour que ses petits soient élevés par d’autres. L’ironie ici serait qu’il y aurait double filouterie avec une morale assez noire. Parce que si chez Molière ou dans la commedia dell’arte, les rôles sont inversés et on montre que les valets, s’ils n’ont l’argent, disposent au moins de l’intelligence, ici les pauvres accepteraient presque leur situation de pauvres en adoptant une posture de « parasite » vis-à-vis des riches qui seraient alors intouchables. Et la réelle lutte en fait n’aurait lieu alors qu’entre les pauvres pour s’assurer la meilleure place dans le nid des riches. Il y a toujours plus bas que soi (bien symbolisé dans le film par les deux sous-sols). L’ambition des « pauvres » à ce moment-là n’est pas de prendre la place des riches, mais de correspondre le plus à ce que les riches attendent d’eux (ne jamais « dépasser la ligne ») pour bénéficier d’une place de choix à leurs côtés. Ils éjectent les employés de la maison un à un comme un coucou jette dès sa naissance les œufs de ses hôtes, mais ils ne cherchent pas à prendre réellement la place des maîtres, peut-être parce qu’ils savent intuitivement qu’ils ne feront pas long feu dans leur monde : si le fils s’amuse lors de la beuverie « quand le chat n’est pas là les souris dansent » à noter que sa sœur passerait, elle, incognito dans ce milieu, il s’interroge plus tard sur sa propre capacité à se fondre dans cette société où les riches sont tout à leur aise (d’ailleurs, celle censée être la mieux adaptée à ce monde sera celle de la famille qui ne survivra pas — peut-être un signe que le dieu Wi-Fi veille et châtie ceux qui chahuteraient un peu trop l’ordre établi). Et si au final, le « maître » est agressé, c’est moins pour lui piquer sa place que par un geste non prémédité (le père ne fait jamais de plan comme il le dit) et en réaction à la condescendance un peu forcée de son « maître » à le pousser à associer la classe des individus à leur odeur (un cliché peut-être un peu facile mais tellement représentatif de nos préjugés).

Il y a peut-être d’ailleurs dans cette fable la même incongruité que peut inspirer l’escroquerie du coucou, parce qu’une des grandes réussites du film de Bong Joon-ho, c’est de ne pas avoir fait des « maîtres » des personnages antipathiques. Pas seulement parce que l’opposition réelle viendra une fois nos « coucous » bien installés dans leur nid et se fera avec d’autres « parasites », mais parce que ç’aurait été pousser la farce un peu loin que de faire des pauvres les gentils et des riches les méchants. Je dois avouer qu’on n’a pas toujours connu le cinéma coréen aussi subtil… Aucun doute sur la nature de ces riches : ils sont victimes d’une escroquerie, et pour beaucoup, de leur crédulité. On gagne alors à ne pas avoir de personnages réellement antipathiques, chacun étant parfaitement nuancés (sauf peut-être les deux enfants de la famille riche qui restent toutefois en retrait tout au long du film), et on se rapproche alors bien de la fable du coucou, qui pourra bien devenir trois fois plus gros que ses parents adoptifs, ces derniers seront toujours aussi dévoués et crédules. Tout au plus le « maître » pourra relever l’étrange odeur de l’élément parasite placé insidieusement dans son nid, mais ne s’en offusquera pas plus que ça (jusqu’à ce qu’au contraire, ce dégoût passager irrite tragiquement celui qui est censé en porter la marque…). La fable aurait pu être grossière, au lieu de ça, elle fascine et on tente longtemps après à en démêler les fils, les implications comme les conséquences. À la fois simple à comprendre, mais assez floue pour qu’on s’y arrête avec l’impossibilité d’y trouver une image nette et établie avec le temps. C’est à mon avis cette capacité à dépeindre des espaces flous où l’attention du public s’arrêtera sans être capable d’y trouver la netteté attendue qui fait souvent une grande œuvre. On s’approche de ces espaces, on tente une approche différente dans l’espoir d’y voir enfin un objet clairement défini, mais on n’y trouve jamais qu’une tache floue qui se dérobe à notre entendement. Comme un effet de sfumato.

La fable concerne tous les parasites qui luttent plus ou moins pour gagner les faveurs des maîtres. Ainsi quand la mère prétend que si elle était riche elle serait tout aussi gentille (voire probablement naïve) que sa maîtresse, elle ponctue sa phrase par un geste violent à l’égard d’un des chiens (autres parasites) la ramenant bassement à sa condition de parasite. On rit jaune, parce que si la plaisanterie est amusante car paradoxale, il n’en reste pas moins que la morale en creux qu’on peut lire dans cette situation, c’est qu’on ne s’élève jamais de sa condition (de parasite). Le constat suggéré est noir : l’ascenseur social est un mythe.

Le récit est parsemé de petites incohérences, mais on les accepte comme on accepte de voir les animaux parler dans une fable. Le réalisme n’est pas un souci, même si parfois, on peut être en droit de se demander si l’absence de cohérence de certains éléments ne nuit pas un peu à une certaine forme de bienséance en nous sortant du film quelques secondes (perso j’ai levé un sourcil quand le père est censé rester plusieurs mois dans le sous-sol, se nourrit dans le frigo des Allemands quand ils sont là, mais se contente de boîtes de conserve pendant les mois où il n’y a personne dans la maison, alors qu’on nous a précédemment fait comprendre qu’il n’y avait pas assez pour vivre : sinon pourquoi la gouvernante s’inquiéterait-elle de son mari après son renvoi ?). Par exemple, quand on sait que chacun des membres de la famille finit par se faire employer dans la maison, et cela en quelques semaines, on n’est pas si choqué que ça de les savoir habiter toujours leur sous-sol miteux : parce que ça relève précisément plus de la fable que du réalisme. Il y a un souci de fabulisme comme il y a un souci de réalisme. L’erreur (et peut-être Bong Joon-ho s’y est-il laissé prendre à deux ou trois reprises) aurait été de vouloir rendre chaque recoin de la trame en cohérence les unes avec les autres avec le risque de dénaturer la fable.

S’il n’est pas recommandé de raconter les différents détours d’un film, avouons qu’on échappe pour cette fois à un twist final trop souvent de rigueur dans les thrillers. Au mieux assiste-t-on à deux coups de théâtre : un, une fois que le « plan » s’achève et qui sert à relancer efficacement l’intrigue et lui faire prendre un détour plus violent (la lutte des classes inférieures pour l’accès aux ressources détenues par les « riches ») ; et un autre dans le dénouement. Rien de plus classique. Aucun retournement qui vous oblige à remâcher ce que vous avez vu ou qui subrepticement vous fait avaler votre chewing-gum. Si le film tire à la fin légèrement sur le pathos et sur les fils de la cohérence (faute notamment à l’emploi un peu trop grossier des possibilités du morse), c’est tout de même appréciable de ne pas tomber dans un excès de retournements gratuits malgré la touche ludique, divertissante, du film (c’est le principe de la satire à l’italienne). Arriver à jouer sur les deux tableaux sans que l’un n’empoisonne ou ne finisse par phagocyter l’autre, c’est assez rare. Une forme réussie de symbiose par parasitage.

Autre réussite rare, l’usage narratif des smartphones. Il n’est jamais facile d’intégrer ces nouveaux objets dans une histoire tant la place qu’ils peuvent prendre dans la mise en scène et dans le montage peut vite devenir un problème. Le défi est alors d’apporter du contenu, du sens, à travers l’écran et par le biais de quelques mots. On revient presque un siècle en arrière quand il fallait jauger le nombre d’intertitres dans son film. Et Bong Joon-ho s’en tire très bien en se limitant le plus souvent à un plan, un message, intervenant dans le montage. L’information donnée fait avancer l’action, mais la réaction à cette information sera toujours visuelle : jamais (ou rarement), un texto ne répondra à un autre. Ce serait déjà une répétition. Les Coréens étant des fous de Kakao Talk (l’équivalent de WhatsApp), on remercie Bong Joon-ho de ne pas nous noyer (comme dans la vie) dans un tunnel de plans de messagerie (deux plans d’écran de smartphone qui se suivent, c’est déjà trop : on s’inquiète déjà d’en voir apparaître d’autres).

Il est assez rare de trouver chez un même réalisateur deux talents cohabiter, celui de la direction d’acteurs et celui de la réalisation (le montage technique comme on disait à une époque). Ceux capables de faire les deux comptent parmi les meilleurs. Reste alors plus qu’à savoir raconter une d’histoire, et on peut dire qu’on a affaire à un maître. Tous les acteurs sans exception sont parfaits, et ce n’est pas seulement dû à un choix de casting ou à la chance : la mise en scène de Bong Joon-ho est si précise, qu’aucune raison de penser que certains détails dans l’interprétation des comédiens soient le pur produit du hasard. Diriger un acteur, c’est souvent l’aider à se débarrasser de tout le superflu, c’est-à-dire l’expression, le geste, le regard, qui au moment voulu donnera du sens à la situation, éclairera le récit, les intentions ou l’état d’esprit de son personnage. Un acteur, ç’a toujours tendance à vouloir en faire beaucoup ; le metteur en scène doit donc être là pour le canaliser et l’obliger à respecter une sorte de ligne claire. Voilà pour la direction d’acteurs. Quant à la réalisation, elle se met justement au service du contenu. Les acteurs doivent servir le récit pour le mettre en lumière, la réalisation aide les acteurs (et à travers eux les spectateurs) à éclairer encore plus le sens (quitte à éclairer une zone de floue comme dit plus haut). En ce qui concerne le cinéma coréen actuel, on pourrait être toujours un peu tenté de craindre une réalisation sophistiquée à l’excès, maniérée. Et étonnamment, si Bong Joon-ho se fend de quelques mouvements de caméra, ceux-ci sont toujours justifiés : un travelling latéral d’accompagnement sur un personnage marchant vite, ça aide à suivre, et à coller, à son humeur ; un travelling lent commençant sur le visage d’un personnage révélant en une seconde ce qu’il pense en laissant échapper juste ce qu’il faut pour qu’on comprenne la situation (parce qu’il se pense observé par personne, en tout cas pas par l’autre personnage qui lui fait face mais qui ne le regarde pas à cet instant), puis bougeant lentement vers cet autre personnage, ça aide à comprendre l’opposition des personnages, à les inclure dans un même espace narratif qu’un champ-contrechamp aurait moins bien rendu (dans cet exemple, c’est moins le mouvement de caméra qui importe, mais le temps de latence entre les deux visages) : le mouvement de caméra permet de garder les personnages dans le même plan et d’insister sur leur nature (d’un côté le prédateur, de l’autre, la proie). Tout se tient : le metteur en scène dirige des acteurs pour donner sens à son histoire, il dirige sa caméra pour rendre au mieux les interactions entre les personnages, et au final, le but est de raconter au mieux son histoire… Pas de faire un film spectaculaire, drôle, non, raconter une histoire. La fable avant tout.

Notons encore le rythme assez échevelé du film : ce ne serait pas une qualité si Bong Joon-ho ne savait distiller parfaitement ses effets, ralentir quand il faut la cavalerie. Parce que faire un film haletant de bout en bout, rien de plus simple. Ici, jamais on ne s’ennuie : curieux et amusés au début, on profite à la fin du premier acte, et avec les membres de notre famille d’escrocs d’un repos bien mérité. L’objectif défini au début du film est atteint, on se questionne alors de ce vers quoi pourra alors s’orienter le film. Et ça repart de plus belle. Dans les deux cas (ou les deux actes), deux procédés me semble-t-il ponctuent assez souvent parfaitement le film pour diversifier les rythmes : si la comédie use d’effets lents et laisse toute la place aux acteurs pour nous faire entrer en empathie avec eux, la seconde partie, plus thriller et action, les deux sont parsemés ici ou là à la fois de montages-séquences pour nous montrer les avancées rapides de la trame (notamment dans l’évolution de l’escroquerie, et avec toujours un choix de musique judicieux), mais aussi de montages alternés (trois sections : les trois familles en prise le plus souvent avec un membre d’une des deux autres familles). (On notera à ce propos peut-être un épilogue certes maîtrisé du côté de l’emploi du montage-séquence, avec cette fois la voix du fils servant de lien entre les plans au lieu de la musique. Il fallait certes conclure le récit, et c’était sans doute le moyen le plus pratique pour ce faire, mais Bong Joon-ho en fait à ce moment peut-être trop, trop longtemps sur ce qui n’est plus du ressort de la trame principale.) Je n’avais pas vu une telle réussite en matière de montages-séquences (de mémoire) dans un thriller depuis Gone Girl (avec le même emploi du ralenti pour évoquer l’inéluctable majesté d’un plan se déroulant comme prévu).

Je ne vois guère que certaines comédies italiennes (ou un Molière) pour rivaliser avec la maîtrise de Bong Joon-ho en matière de satire. Je pense particulièrement à Une vie difficile pour l’alliance réussie de la comédie satirique (sociétale) et le drame attachant, et au Pigeon, pour l’aspect choral et branquignolesque. Mais la réussite encore plus palpable chez Bong Joon-ho, c’est en plus sa capacité à y adjoindre encore dans ce pot-pourri déjà bien garni de styles, une pincée de thriller. Et là, en plus d’évoquer cette fois Shakespeare pour son habilité à finir assez souvent ses films dans un joyeux carnage (ce n’est pas si commun de voir autant de personnages principaux disparaître de nos jours à moins de faire un film à élimination), on ne peut s’empêcher de penser à l’archiconnu Servante, œuvrant dans les mêmes sphères domestiques et le même rapport malsain entre maîtres et serviteurs (inversement des rapports entre maîtres et domestiques, appropriation par la plèbe du bon vieux sweet home cher à la classe « moyenne »).


 


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Douleur et Gloire, Pedro Almodóvar (2019)

Note : 3 sur 5.

Douleur et Gloire

Titre original : Dolor y gloria

Année : 2019

Réalisation : Pedro Almodóvar

Avec : Penélope Cruz, Antonio Banderas, Leonardo Sbaraglia

Où sont passées l’hystérie et la fantaisie bienheureuses de Pedro ? Un dessin qui réapparaît 50 ans après (un des seuls éléments du film réellement « almodovarien ») noyé dans un puits d’autofiction…

Le film consiste ainsi en une suite d’évocations nostalgiques, faciles prétextes à faire des allers-retours entre présent et passé. Un passé censé donner les clés à son auteur pour retrouver l’inspiration (et l’envie) perdue, comme dans une spirale sans fin dans laquelle un auteur viendrait se nourrir de ses souvenirs et de ses expériences personnelles pour alimenter ses histoires. La ficelle dont se sert Amodovar pour sortir dans le trou où il cherche lui-même à s’enterrer est un peu grosse. On regarde poliment comme on suivrait, gênés mais avec une réelle empathie, les écarts et les doutes d’un ami, tout en ayant l’espoir bien caché que ça se termine au plus vite ces confessions plus thérapeutiques que cinématographiques.

Il y a une différence entre se nourrir, digérer, chier, donner à ce “produit” une consistance nouvelle au spectateur en lui cuisinant ça avec une sauce qui le fera ressembler à tout autre chose, l’art du recyclage en somme, et convier le spectateur à sa table en lui refourguant des miettes à peine digérées de son analyse introspective. Pedro Almodovar tombe dans ce piège, celui de la facilité et de l’auto-contemplation torturée, qui est aussi l’illusion de penser qu’un spectateur sera toujours étonné et heureux de voir ses croquis de travail, ses cahiers raturés ou son journal intime, à défaut de pouvoir lui proposer autre chose.

Alors oui, bien sûr, c’est émouvant de voir un auteur qu’on a aimé, faire part de ses doutes, se mettre en scène sans complaisance, mais passé la curiosité, l’empathie naturelle, il faut reconnaître que la démarche ne va guère plus loin qu’un appel à la sympathie, qu’un appel à l’aide. Et le spectateur se doit d’être égoïste : c’est l’auteur qui va vers lui pour donner ce dont il a besoin, pas le contraire.

J’imagine toutefois que beaucoup y verront une chronique émouvante d’un artiste dans le doute, d’un homme seul ne vivant plus qu’avec ses douleurs, ses angoisses, ses faux pas assumés… Seulement en réalité, cet Almodovar-là fantasmé, décrit et autofictionné, il n’est pas tant que ça à plaindre : il n’est pas si seul que ça puisqu’on le demande partout dans le monde, des amis veillent sur lui et cherchent à le voir, des rétrospectives (qu’il boude) lui sont consacrées, les médecins sont aux petits soins avec lui… Être Pedro Almodovar n’est pas suffisant pour m’émouvoir de ce côté-là.

Allez, reparle-nous à nouveau de toi, Pedro, mais à travers les autres, et surtout, surtout, à travers les femmes. Des femmes de caractère ou des travelos fiers de l’être. Pas des petites douceurs maquillées en “ploucs”. C’est ce cinéma-là de toi qui me manque. De vraies histoires qui nous parlent de nous, de nos différences, de nos excès, des limites de notre tolérance, et qui est au fond un hymne à la vie. Parce qu’ici, on a un peu l’impression que pour toi, la vie, c’était hier, et qu’aujourd’hui n’est plus qu’un enfer.


 


 

 

 

 

 

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Rester vertical, Alain Guiraudie (2016)

En chien de fusil

Note : 2 sur 5.

Rester vertical

Année : 2016

Réalisation : Alain Guiraudie

Avec : Damien Bonnard, India Hair, Raphaël Thiéry

Quand la savonnette t’échappe au milieu d’une meute de loups…

Dommage que cette histoire de loup solitaire ou de brebis égarée se répande peu à peu dans le trash retenu parce qu’il y a quelque chose d’au moins regardable quand on échappe aux provocations ou aux rebondissements poilants. De regardable, autant que peut l’être un film de la nouvelle qualité française avec ses ellipses, son ton feutré, son rythme rapide. J’avoue que devoir si se farcir une scène de cul entre un homme et une femme dans un film, en général c’est déjà rarement poilant, voir une séquence similaire entre un homme et un vieux plouc, ce n’est pas bien plus passionnant. Ça force un peu la normalité et l’acceptation de l’autre, comme une sorte de sophisme cinématographique qui essaierait de nous convaincre que si c’est possible entre un homme et une femme pourquoi ça ne le serait pas entre un homme et un vieux… Sauf que ce n’est pas “normal”, c’est embarrassant, parce qu’une scène de cul montrée sur la durée, ç’a autant d’intérêt dramatique qu’une scène de cabinet ou une autre dévoilant en longueur un homme en train de couper du bois. C’est moins une question de “genre” que de situation hors sujet. Et je n’aime pas trop qu’on me force la main d’ailleurs, surtout si c’est pour me faire comprendre de telle banalité. « Ah, vous avez vu, c’est normal. »

Le détour le plus ridicule, il est encore ailleurs, celui de concentrer son récit autour d’une même poignée de personnages : si bien que quand un petit ami apparaît à la blonde, ça ne peut être qu’un de ces personnages déjà vus. Ça ne mange pas de pain, on profite d’un effet spectaculaire, mais c’est surtout une coïncidence ridicule et difficile à avaler. Au final, on se retrouve étrangement avec le bon goût d’une série B qui se donne l’apparence d’un film d’auteur.

Pour le positif, il y a une lenteur dumontielle qui attire l’œil, dans un premier temps toutefois (on retrouve un bon principe bressonnien également, qui est de ne jamais expliquer, tuer les rapports de cause à effet, afin d’amener le spectateur à s’interroger). Et les acteurs s’en tirent plutôt bien.

Assez caractéristique, j’insiste, d’une nouvelle qualité française. Pour copier Bresson, Dumont ou les autres, il y a du monde, mais si la forme est entendue, le signe d’un certain savoir-faire naturaliste, pour le contenu, c’est rarement ça. À ce compte, je préfère encore voir un Dardenne ou un Loach, pour qui la forme ne surprendra plus personne, mais le sujet au moins est clair, on est dans un cinéma qui se propose de constater l’air d’une époque. Là, ou dans nombre de ces films de la nouvelle qualité française, rien. La forme qui devrait aider à illustrer un sujet, fait tout le contraire et se noie souvent derrière un dispositif pourtant léger et simple à mettre en œuvre.

(Un film « Cahier », Les Films du losange et « Cannes officiel », ça ne surprendra personne.)


 


 

 

 

 

 

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Rose-France, Marcel L’Herbier (1919)

Rose-France

Rose-France Année : 1919

2/10 IMDb
Réalisation :

Marcel L’Herbier


Une histoire du cinéma français
Roman-photo impressionniste sans grand génie. Plusieurs mois après la fin de la guerre, L’Herbier en est encore à faire un film de propagande en l’honneur de la patrie. La direction d’acteurs est à pleurer : pantomime qui prend la pose, roulement dans les herbes… tout sonne faux. Le choix de l’acteur principal est plutôt idiot : il semble avoir vingt ans de moins que la femme qu’il est censé aimer. Le sujet est navrant : un homme tombe sur des poèmes de sa bien-aimée et pense qu’elle le trompe, alors que ces écrits sont dédiés… à la France. La touche exotique est assurée par un chef indien qui n’a aucune fonction dramatique. Les intertitres sont idiots, trop nombreux, et pour rendre tout ça créatif, L’Herbier s’amuse à trouver à chaque panneau un arrière-plan particulier censé symboliser la situation en cours comme les illustrations dans les beaux livres ; sauf qu’on serait malgré l’époque plus proche d’un exposé PowerPoint avec des collages faussement savants, des illustrations sorties dont ne sait où, et des lettrages bourrés d’excentricités typographiques. Alors certes, on sent poindre les recherches de l’impressionnisme, notamment au niveau des surimpressions, mais la cohérence dramatique de l’ensemble ferait presque plus penser à un film expérimental. Sauf que là encore, les intertitres sont là pour nous rappeler qu’il y a une ligne narrative à suivre, et qu’à tous les niveaux tout sonne piteusement amateur.
 

Rien n’est trop beau, Jean Negulesco (1959)

Rien n’est trop beau

Note : 3.5 sur 5.

Titre original : The Best of Everything

Année : 1959

Réalisation : Jean Negulesco

Avec : Hope Lange, Stephen Boyd, Suzy Parker, Joan Crawford, Louis Jourdan

Assez similaire à La Femme de là-bas d’Hideo Suzuki, vu il y a deux mois. On peut imaginer, vu les similitudes, que le film japonais soit largement inspiré de celui-ci.

On entame une période douloureuse pour Hollywood, celle de la fin du code Hays, de la concurrence avec la télévision, et pour nous cinéphiles, celle des films des diverses nouvelles vagues prenant leur essor à l’orée de la nouvelle décennie. Si certains films de grands cinéastes américains de cette époque donnent le ton, il faut reconnaître qu’on retrouve dans toute la production hollywoodienne ce même penchant pour des excès parfois incontrôlés. On craint donc le pire quand, au générique, tout sent déjà le prémâché, tout scintille et dégouline derrière la partition orchestrée par Alfred Newman. Tout cela alors qu’une simple secrétaire, belle comme une gravure de mode, sort de la foule pour pénétrer dans un grand building où une grande partie de l’action du film se jouera. Ce ne sera probablement là qu’une des seules images tournées en extérieurs du film.

Le sujet semble bien ancré dans la réalité, mais la mise en scène en fait déjà des tonnes, et on imagine mal le sujet imiter l’audace de Baby Face, par exemple, dans lequel Barbara Stanwyck s’imaginait en bas d’un même immeuble gravir un à un les étages jusqu’au sommet grâce aux faveurs qu’elles accorderaient aux hommes. Pourtant, si la suite demeure dans les clous de la bienséance, tout du moins du point de vue du code et des bonnes mœurs, il faut noter la justesse pour ce qui est de la peinture sociale et psychologique d’une époque. Le constat sur les rapports hommes femmes au travail est plus d’un demi-siècle plus tard, après une révolution sexuelle et après des avancées certaines en matière d’égalité, quasiment identique.

Avec la différence sans doute qu’aujourd’hui les sujets de l’inégalité ou des diverses mufleries dont sont capables les hommes de pouvoir, si on en parle beaucoup et si les mentalités ne semblent pas beaucoup changer, eh bien, je doute qu’ils puissent être encore abordés au cinéma avec la même rigueur et approche objectives. Un tel film ne pourrait être autre chose de nos jours que partisan, dénonciateur, voire lourdement inquisiteur. Il enfoncerait les portes ouvertes, prendrait délibérément le parti des victimes, sans nuances possibles, tombant dans la caricature, et finalement n’expliquerait en rien les dilemmes et enjeux posés à une société ainsi gangrenée par le sexisme. De cette génération de mamies, de leurs luttes, il en reste aujourd’hui quelque chose. Même si les hommes n’ont pas tous changé, et même s’ils continuent de profiter, quand ils l’ont, du pouvoir qu’ils ont sur les femmes (qu’elles soient désireuses tout comme eux de tirer profit d’un rapport sexualisé ou qu’elles soient entièrement victimes), les années qui suivront dans cette génération serviront au moins à garantir un certain nombre de progrès en matière d’égalité. Il faut croire que parfois les usages législatifs prennent de l’avance sur les mœurs. À moins que ce soient les nouvelles générations qui aient opéré un recul par rapport à leurs aînées…

Qu’y trouve-t-on donc ici ? Trois personnages principaux féminins. Trois secrétaires. Trois parcours sentimentaux et professionnels.

Rien n'est trop beau, Jean Negulesco 1959 The Best of Everything Jerry Wald Productions, The Company of Artists (1)_Rien n'est trop beau, Jean Negulesco 1959 The Best of Everything Jerry Wald Productions, The Company of Artists (2)_

La première est plutôt ingénue et multipliera malgré elle les situations embarrassantes, les malentendus, et qui sera, presque classiquement, la victime d’un fils de bonne famille lui faisant d’abord miroiter le mariage avant de chercher insidieusement à la faire passer par la case avortement. Celle-ci, on lui pince les fesses, on lui propose de rester plus tard pour travailler, de la raccompagner, et malgré sa grossesse contrariée, c’est un peu the girl next door, la secrétaire classique, gentille et jolie, mais bas de plafond au point de devenir à tout bout de champ une cible facile pour les baratineurs de tout poil.

Vient ensuite la secrétaire de circonstance rêvant de percer sur les planches. Celle-ci, au contraire de la première, est plutôt futée, elle n’a même aucun remords à se faire porter pâle pour auditionner pour un rôle, seulement l’intelligence n’est pas le talent, et si elle fait preuve de caractère pour en dénicher un, elle ne renonce pas à assurer son avenir (ou un simple rôle) en acceptant les avances à peine voilées du metteur en scène : elle sait ce qu’elle fait, elle le fait sans doute par lassitude de ne jamais décrocher aucun rôle, mais les conséquences inattendues de son carriérisme, loin des clichés et des facilités, seront terribles. L’intelligence est une chose, le sentimentalisme une autre ; et aimer pour ce genre de femmes peut se révéler être un poison parce que l’amour semble bien leur ramollir le cerveau et les rendre dangereusement obstinées.

La dernière des trois, c’est aussi notre personnage principal. Elle est belle, qualifiée, éduquée. Elle est ambitieuse et connaît sa valeur. Elle aussi est sentimentale : son prince charmant, amour d’enfance, part pour affaire à Londres, et elle pense encore à la possibilité d’une relation longue distance. On la voit peu à peu gagner en responsabilité dans cette maison d’édition grand public. De secrétaire, elle passe lectrice, et finira éditrice. Si elle est ambitieuse, elle n’est pas prête à tout pour réussir, du moins pour commencer, mais elle n’aura pas à se rabaisser comme son amie actrice, par chance peut-être d’être promue assez rapidement, et est assez habile pour repousser les avances grossières de ses supérieurs. C’est sur ce dernier point que les similitudes avec le film de Suzuki se font le plus sentir. Il y a une certaine dignité dans ce genre de personnages ; certaines féministes diraient une résignation. Elle marche droit dans la tempête, sans s’arrêter ni se rebeller (à la première main au cul). Image de la réussite de la femme dans la société, un modèle de vertu, mais pas une idole combattante pour les féministes des années à venir. Le fruit plutôt d’une société occidentale prônant des valeurs comme l’individualisme et la réussite professionnelle. À côté de ces émois professionnels, assez lisses et sans accrocs, la vision qui nous est rapportée de sa vie sentimentale est au contraire plutôt cynique et juste (contrairement à ses deux amies, son histoire échappe au tragique ; elle est cyniquement banale, on dira). Son jules se marie avec une fille de bonne famille capable de lui assurer un avenir professionnel radieux, et quand il vient lui rendre visite à New York, c’est pour essayer de faire d’elle sa maîtresse. Elle comprend d’abord qu’il veut divorcer, parce qu’il lui assure que c’est elle qu’il aime, et ne pense pas un instant qu’il puisse dans son esprit séparer la raison sentimentale et matrimoniale. Elle comprend sur le tard que pour un homme de ce genre, il y a les sentiments (qui pourraient sans doute cacher plus trivialement chez eux un simple appétit sexuel) d’un côté, et la carrière, de l’autre. Un mariage n’est qu’une façade, un tremplin potentiel, pour avancer sur la voie du succès. Heureusement pour elle, il y a un collègue, un peu porté sur la bouteille, fêtard, qui semble être de prime abord un énième homme à femmes, avec qui elle sympathise tout au long de son histoire et qui paradoxalement pourrait être le bon (la justesse dans l’écriture, c’est de ne pas tomber dans les facilités des stéréotypes ou des accusations). Si tous les hommes semblent être malhonnêtes dans le monde qui est décrit ici, lui ne semble pas déroger à la règle. Une seule chose peut-être le différencie des autres : la lassitude de sa vie menée, le besoin réel de trouver son âme sœur. Les femmes attrapent sans doute les hommes ainsi, à l’usure… Un homme est fait pour être infidèle et menteur, mais arrive un moment où il a besoin de se poser et de cesser de jouer les séducteurs… Le repos du guerrier… (et du mufle). Assez juste, et pas forcément flatteur pour les hommes ; parce qu’une fois casé, reposé, assuré de retrouver sa petite-bourgeoise tous les soirs dans son cocon pour s’occuper de sa progéniture, il repartira de plus belle dans l’espoir de se vider les bourses dans le premier vagin sur pattes venu. Et avec les mêmes mauvais tours affligés aux femmes.

Rien n'est trop beau, Jean Negulesco 1959 The Best of Everything Jerry Wald Productions, The Company of Artists (4)_Rien n'est trop beau, Jean Negulesco 1959 The Best of Everything Jerry Wald Productions, The Company of Artists (5)_

En retrait de ces trois parcours de femmes, celui qu’interprète Joan Crawford n’est pas moins intéressant. Elle représente la femme ayant réussi dans un monde d’homme, mais qui paie son succès d’une solitude voilée : une aridité sentimentale voire amicale, qui la rend d’abord cassante et crainte par les secrétaires travaillant pour elle. En réalité, on comprendra peu à peu sa détresse, on imaginera les sacrifices accomplis pour en arriver au sommet, et on finira par la trouver sympathique (voire un peu pathétique) quand elle remettra sa démission : se voyant vieillir, elle se souviendra de la proposition d’un homme qu’elle avait autrefois refusée. Cela pourrait ressembler à une nouvelle résignation, et à un mauvais signal envoyé aux femmes (la femme à succès type, dont on pourrait dire qu’elle est passée à côté de sa vie familiale, et qui renonce au bout du compte à sa carrière pour mener une bonne petite vie bourgeoise auprès d’un homme qu’elle n’aime pas), sauf qu’elle reviendra peu de temps après (le tablier de bonne mère de famille qu’on se résigne à endosser n’est peut-être pas taillé à notre mesure après toute une vie à se convaincre qu’on est fait pour autre chose). Il ne faudrait donc pas trop se hâter à tirer une morale et des intentions cachées derrière ces différents portraits. Si le film est juste, c’est qu’il se limite comme il faut à établir le constat d’une époque, pas à chercher à en tirer des conclusions.

Les hommes dans tout ça ? Des lâches, des obsédés sexuels, mais aussi des enfants : ce côté joueur, dangereusement puéril que certaines féministes reprochent aujourd’hui à leurs aînées de ne pas s’en offusquer suffisamment. Il est fort à parier que la vision contemporaine du personnage de l’éditeur, séducteur, joueur (à en pincer les fesses de ses secrétaires), ne passe plus comme autrefois. La persistance dans ses agressions passerait aujourd’hui pour du harcèlement. Pourtant, tel qu’il est interprété, il demeure toujours sympathique aux yeux du spectateur, et la mise en scène, le récit même, semble nous dire que tout cela ne prête pas à conséquence (même quand hors-champ une employée finit par lui répondre par des gifles). Un goujat profitant de sa position ne serait encore ici qu’un enfant mal élevé cherchant à jouer (au docteur). On imagine donc bien le hiatus entre deux générations de femmes et de féministes : celles de cette époque ayant lutté durement pour leurs droits, et les autres, jouissant précisément de ces nouveaux droits acquis (l’ignorant parfois), et en guerre, elles, contre les comportements déplacés de leur contemporain masculin, au point de ne pas comprendre que ces aînées (anciennes combattantes parfois des luttes féministes) refusent de se révolter, comme elles, contre ce qu’elles (les aînées) jugent puéril et anecdotique face aux problématiques plus sérieuses pour lesquelles elles luttaient alors.

Dernière chose sur eux, les hommes : qu’ils soient corrects ou mufles, la même constance : si un homme peut s’intéresser (sexuellement et sentimentalement) à une femme sans position, sans richesse, il en sera tout autre pour une femme vis-à-vis d’un homme. Les hommes présentés ici sont certes des salopards dont les femmes peuvent bien se plaindre, il faut noter qu’aucune de ces femmes ne portera jamais les yeux sur un homme sans argent ni position. Elles peuvent dire qu’elles ne cherchent « qu’un homme qui les aime », en réalité, elles ne fréquentent que des hommes, riches et bien placés, qui leur courent après (metteur en scène, fils à papa, cadres). Si on ne veut pas être du gibier, peut-être faudrait-il songer aussi à chasser. Si une femme ne postule jamais à un poste dans la vie professionnelle (et attendra une promotion, acceptera sans discuter du salaire, etc.), il est aussi à remarquer qu’une femme (du moins celles décrites dans ces histoires) ne « postule » pas plus quand il est question de trouver l’homme de sa vie et que leur choix s’arrêterait presque toujours sur un type d’hommes bien particuliers (de ceux qui ne font pas de la figuration). Les hommes sont volontaires, opportunistes, ambitieux, audacieux et à l’occasion trompeur ; les femmes attendent qu’on leur offre des fleurs… Et là, on est bien encore dans les conventions du code : les femmes du pré-code étaient bien plus audacieuses, entreprenantes, chasseuses que celles décrites ici ou que n’importe quelle femme qu’on pourrait voir encore aujourd’hui au cinéma. En un siècle, les droits des femmes ont avancé, mais les libertés prises par elles en matière de séduction ou d’entrepreneuriat au sens large ne semblent pas avoir tant évolué que ça. Et pas sûr que ce soit la faute des hommes cette fois. Dans « entreprendre », il y a « prendre », pas « se laisser saisir pour disposer ensuite ». Au niveau professionnel ou sentimental, il serait temps ainsi que les femmes apprennent à « proposer », c’est-à-dire aller au-devant de leurs désirs plutôt qu’attendre que d’autres (souvent des hommes) viennent à leur imposer les leurs (parfois avec insistance), et voir si elles peuvent alors s’y conformer. Cesser de ne postuler que pour les rôles de secrétaires, de maîtresses et de bonniches en somme. Ça ne devrait pas être si compliqué, les hommes ne sont que des enfants turbulents finalement : ils se font une raison quand on leur fait comprendre qui est le patron.


Rien n’est trop beau, Jean Negulesco 1959 The Best of Everything | Jerry Wald Productions, The Company of Artists


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Sadie McKee, Clarence Brown (1934)

Note : 3.5 sur 5.

Sadie McKee

Année : 1934

Réalisation : Clarence Brown

Avec : Joan Crawford, Gene Raymond, Franchot Tone, Edward Arnold

Le charme des productions hybrides au sortir du muet (on est pourtant en 1934). Clarence Brown, qu’on imagine plutôt adepte du classicisme (comme tout-venant de la MGM en fait), qui se mue ici, du moins dans la première partie du film, en prince du naturalisme. Aucune musique d’accompagnement sinon le Auld Lang Syne final à la Capra (toutes les autres musiques sont diégétiques).

Audace aussi d’un débutant avec pour le coup un procédé loin du naturalisme : le passage d’une pièce à une autre en travelling latéral d’accompagnement en cassant le mur (et forcément réalisé en studio) : une proposition qu’on retrouvera maintes fois par la suite mais un procédé plutôt incongru dans une production MGM.

Cedric Gibbons (directeur artistique de la major) est de la partie, et si toute la première partie naturaliste ne lui ressemble pas, c’est par la suite dans les riches décors intérieurs qu’on reconnaît la marque des productions du studio.

Edward Arnold est exceptionnel en nouveau riche alcoolique sauvé par sa précieuse : c’est son personnage de La vie est belle, en plus positif, bouffé par la bonne humeur (et l’ivresse) de Falstaff.

Joan Crawford & Edward Arnold

On retrouve le rythme hybride, lent, du naturalisme (là encore, loin des exigences de rapidité qui est souvent la règle dans l’univers des studios) : les séquences s’éternisent, ce qui laisse, au contraire des productions qui se font au montage (et autour des raccords, afin de formater les avancées dramatiques en cours), la possibilité aux acteurs de prendre le pouvoir et d’imposer leur rythme (si cette lenteur semble parfois coupable, car illégitime dans les séquences de routines, comme si on attendait un rebondissement important, elle sert au contraire à marquer l’intensité lors des moments importants de l’intrigue).

Étrange objet.


 


 

 

 

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Les Indispensables du cinéma 1934

 

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Green Book, Peter Farrelly (2018)

Green Book

Réalisation : Peter Farrelly

Avec : Viggo Mortensen, Mahershala Ali

| Vu le 9 mai 2019 | 8/10

On le sait, le cinéma est affaire de sensibilité. On voudrait croire qu’un film projeté puisse être vu de la même façon par des millions de spectateurs. En réalité, aucun ne voit le même film. Comprendre pourquoi tel ou tel cinéphile adhère ou non à telle ou telle manière de faire reste un mystère, et quand on s’accorde sur un film, on fait encore semblant de nous accorder sur le fond quand on ne le fait en fait que plus grossièrement (ou binairement) : ceux qui aiment, et ceux qui font la grimace. C’est peut-être au fond un peu comme les paires de voyageurs plantés au hasard dans un train ou dans un bus : il n’y a pas de bons et de mauvaises personnes avec qui faire la paire, il n’y a que des individus avec qui on a le plus de chance de s’accorder, et les autres. Les frères Farrelly par exemple, c’est une paire qui en transport en commun m’a paru toujours, moi, bien accordée. Et le Peter seul s’en tire tout aussi bien, peut-être parce que son film traite d’une autre paire, allez savoir. Cela en devient même le sujet du film : savoir s’ils arriveront à s’accorder ou non.

Rien d’original donc dans cette histoire proposée. Une histoire, ça commence, ou c’est, presque toujours, une rencontre. Parfois aussi, une bonne histoire, c’est une histoire qui fonctionne selon le principe du voyage. Ainsi, les histoires de transport en commun, c’est une bonne manière de faire des rencontres : celles qu’on fait avec les autres, qu’on vous impose, que vous pensez choisir, et puis une autre, plus inattendue, plus existentielle, essentielle, celle qu’on fait avec soi-même. C’est dans les grandes occasions, les grands voyages, qu’on se dévoile, qu’on se découvre. Le road movie, une des plus vieilles histoires du monde. Et ça marche autant avec un couple hétérosexuel qu’avec deux paires de couilles (ou de nichons : Thelma et Louise, autre exemple réussi de film de voyage, même si la paire de copines se connaît déjà au début du périple). Ce n’est d’ailleurs pas la sexualité qui importe, parce qu’un peu comme en amour, dans un voyage, ce qui compte, ou plutôt ce qui gagne à être raconté, c’est le parcours : la séduction, le moyen, bien plus que le but, la fin, la destination (qui est presque toujours la même). C’est vrai ensuite que les péripéties souvent mises en œuvre dans ce genre de films manquent parfois d’originalité, mais si ça marche depuis l’antiquité, pourquoi se priver d’une vieille recette de grand-mère qui fait toujours son effet ? Si on reçoit différemment ces propositions de récit, c’est qu’on est tous programmés, et sensibles, à des détails qui nous échappent, qu’on peut éventuellement décoder, et qui sont toujours probablement affaire de mesure. On pourra donc refaire cent fois le même film, avec ces mêmes recettes, qu’on jugera toujours des petits détails faisant la particularité de chaque redite.

Je ne pourrais dire si je suis particulièrement amateur du genre (le road movie), en tout cas celui-ci, oui, me rappelle d’autres opus qui avaient déjà réussi à me combler : New York-Miami, Rain Man pour les deux références les plus évidentes. Chaque fois, un couple improbable, mal assorti et « que tout oppose » en apparence. L’alliance des contraires, le jeu des apparences, ça fait longtemps que les raconteurs d’histoire nous invitent sur ce terrain-là. Des évidences, des bonnes intentions, des espoirs, il y a un peu de tout ça, et personne ne s’accordera sur la qualité des assortiments. Le tout peut-être étant de respecter certaines règles et de ne pas chercher à faire bien original : un coulant au chocolat, ça reste un coulant au chocolat, on l’aime pour le coulant et pour le chocolat, on apprécierait assez peu y trouver du fromage ou de la langoustine. On soigne les détails donc. Et parmi ces détails, certains passent inaperçus quand ils sautent aux yeux des autres : j’ai cru comprendre que certains commentateurs n’avaient pas apprécié l’approche raciale du film, moralisatrice. Peut-être, mais comme chacun fait son film, ce n’est pas ce que j’ai vu : j’aime les rencontres dans les films, les oppositions, les voyages initiatiques seul ou à deux, la question raciale m’a donc paru accessoire, ç’aurait pu être un homo et un hétéro, un golden-boy et un autiste, un major et une mineure, une princesse et un wookie, Misse Daisy et son chauffeur, un rôdeur et un hobbit, un drogué et un cow-boy… peu importe, vu que c’est précisément l’opposition qui fait la saveur, le sel, le point de départ de tout voyage en commun. Alors un Rital raciste et un Noir BCBG, ma foi pourquoi pas. Parce que si la question raciale, moralisatrice, ne m’a pas personnellement choqué, c’est peut-être bien aussi parce que Farrelly a su pas mal la mettre de côté (à moins que ce soit moi). Bien sûr que c’est le sujet. Un sujet… un peu comme un vernis posé sur une planche : l’ossature, elle, est toujours la même. Et cette couche de vernis, aux colorations certes très classiques, elle ne m’a pas dérangé tant qu’on m’a réussi à ne pas me faire quitter des yeux la poutre qu’on agitait devant moi… Et la poutre, cette fois-ci, c’est le jeu d’opposition constant, appuyé, entre les deux personnages principaux.

Le film n’est pas sans défauts (visibles), et ils sont sans doute inhérents au contexte dans lequel il a été tourné : oui, c’est un film hollywoodien, mais Hollywood, c’est peut-être là aussi où sont le plus souvent le mieux écrits ce genre de concepts. L’Amérique, de par sa géographie, est propice à ce genre d’histoires. Disparités culturelles, ethniques, sociales, et de grands espaces parcellés d’îles homériques ou d’auberges tolkienniques. Alors la musique peut parfois être un peu forte, donner trop clairement le sens du vent émotionnel, elle s’écaille devant mes yeux assez vite pour que je puisse profiter à plein du bois dont je me chauffe, celui, poutrement plaisant, (ré)chauffé par ce fou de Peter, et qui consiste, rien de plus, qu’à chanter un vieux refrain qui me plaît. Comme le disait feu Chewbacca, dans un grognement, en réponse à la princesse qui s’étonnait de la rusticité du transport en commun qui devait les ramener à bon port : « Ce sont les vieilles casseroles qui chantent la meilleure soupe. » Ou quelque chose comme ça.


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Le Pauvre Amour / True Heart Susie, D.W. Griffith (1919)

Note : 4 sur 5.

Le Pauvre Amour

Titre original : True Heart Susie

Année : 1919

Réalisation : D.W. Griffith

Avec : Lillian Gish, Robert Harron, Wilbur Higby

La même année que Le Lys brisé, et probablement le même niveau technique pour Griffith : ici encore un ou deux faux raccords (dont un surprenant parce qu’il me semble qu’il aurait pu y remédier en forçant un peu sur la continuité, à croire que ça ne heurtait pas encore le regard), des étonnants passages de plans moyens à plan rapprochés dans l’axe (produisant là encore un faux raccord pour un œil contemporain : dans une composition classique on doit respecter l’échelle de plan et ici Griffith zappe le plan américain, donc le passage au plan rapproché saute à la figure ; effet sans doute plus violent à l’époque parce que les plans rapprochés y sont tout neufs, mais ça se justifie aussi par la situation), et puis pour le positif, Griffith reste le prince du montage alterné (celui à la fin mêlant le mari cherchant sa femme et cette même femme réfugiée chez Lillian Gish, c’est un vrai bijou, d’une modernité folle).

Le meilleur est encore ailleurs. Il faut reconnaître, et c’est peut-être le mélange étonnant de comédie et de drame propice à une mise en scène (je parle de la direction d’acteurs) riche, mais je ne me souvenais pas d’un Griffith (bien qu’il soit lui-même acteur, comme la plupart des meilleurs metteurs en scène de l’époque) aussi bon à diriger des acteurs. Et pas une direction théâtrale où les acteurs ont toute l’amplitude habituelle de la scène pour étaler dans des plans sans coupe tout leur talent, mais bien un jeu typique du cinéma, frustrant pour les acteurs, qui n’est fait que de petits bouts de scène, d’actions et de réactions (l’accent nécessaire lors des moments importants étant juste souligné par un rythme plus lent et un plan rapproché). Il n’y a que ça ici, et la meilleure dans ce catalogue de mimiques cinématographiques, c’est bien sûr Lillian Gish.

Le jeu des acteurs du muet passe souvent pour être théâtral, pour n’être qu’une simple pantomime, je crois pourtant avoir vu que très rarement une telle performance chez une actrice au cinéma, parlant compris. Gish passe d’un registre à l’autre avec une aisance déconcertante, offrant sans cesse une palette d’expressions collant merveilleusement à la situation et à son personnage, le tout toujours dans une justesse confondante.

Elle commence en adolescente timide et amoureuse, semble imiter, par la démarche cahotante et des petits tics ou rictus (une jambe qui se dresse soudain), Chaplin, puis elle gagne en maturité, cherche à plaire à l’homme qu’elle aime tout en acceptant avec dignité son choix de se marier avec une autre, continue de jouer le rôle de meilleure amie pour l’un et pour l’autre… Il faut la voir surtout pleurer à chaudes larmes, ou plutôt comme insistait toujours un de mes profs de théâtre : « se retenir de pleurer ». Parce que oui, on est bien plus émus par un personnage qui se retient de pleurer, et c’est bien plus dur à reproduire pour un acteur. Non seulement Lillian Gish arrive à pleurer tout en nous donnant l’impression qu’elle cherche à retenir ses larmes, mais elle arrive en plus de tout ça à rester simple, juste, nous laissant là penser que c’est la chose la plus facile au monde… Il faut la voir aussi l’œil en coin (comme elle sait le faire si souvent et pour exprimer tant de choses différentes), exprimer quelque chose entre la méfiance, le dégoût, la jalousie, l’envie de meurtre, quand elle regarde son amie, la femme de celle qu’elle aime, échouée dans son lit après une escapade nocturne limite adultérine. Il y a du génie là-dedans, un génie comme presque toujours, qui passe par la fantaisie.


Le Pauvre Amour, D.W. Griffith 1919 True Heart Susie | D.W. Griffith Productions


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Les Indispensables du cinéma 1919

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Le silence est d’or

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12h08 à l’est de Bucarest, Corneliu Porumboiu (2006)

Note : 4 sur 5.

12h08 à l’est de Bucarest

Titre original : A fost sau n-a fost?

Année : 2006

Réalisation : Corneliu Porumboiu

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Une idée lumineuse, une obsession et une représentation face caméra en guise de Guignol moderne. À la fois poétique et drôle.

L’idée lumineuse, c’est celle que les révolutions (en tout cas celle-ci) font en quelque sorte tache d’huile en se répandant presque comme par capillarité d’une ville à une autre, à l’image des réverbères s’allumant un à un dans le crépuscule des villes. C’est la première image du film, et on ne le comprend alors évidemment pas à cet instant. Que l’allégorie soit pertinente ou non, ça importe peu, elle est jolie et illustrée de la meilleure des manières. D’ailleurs, si tout le film repose sur un seul questionnement (y a-t-il eu ou non une révolution dans cette ville « à l’est de Bucarest » ?), rien sur le contexte réel politique pour le moins confus étant à l’origine (en partie) de cette révolution (la manipulation par certains de rumeurs faisant état de massacres dans la ville de Timișoara, rumeurs propageant le chaos et allant s’amplifiant face à un pouvoir à l’agonie et précipitant sa chute dans un finale spectaculaire digne de la fuite de Varennes). Rien sur la manipulation des faits connus donc, mais une interrogation quasi-identique liée aux agissements des uns et des autres localement. Comme le dit un des protagonistes, chacun sa révolution, mais aussi chacun son rapport vis-à-vis de la manipulation de l’information et des faits.

Le tout prend en tout cas un détour franchement hilarant. L’absurde, ou le cynisme, d’un Puiu par exemple, se transformant ici en une farce lors de l’émission de télévision locale dédiée justement à cette question : y a-t-il eu des contestations réprimées dans la ville avant la chute du pouvoir ou la foule n’est-elle sortie sur la place de la mairie que pour fêter la fin du régime… Le procédé est économe (une grosse partie du film consiste à montrer trois hommes assis face caméra) mais follement efficace. Le comique vient ici beaucoup moins des répliques que des situations embarrassantes auxquelles les trois participants à cette émission devront faire face : révélations par les auditeurs, soutien malheureux et maladroit d’un commerçant chinois, références mythologiques vides de sens…

Une petite merveille.


12h08 à l’est de Bucarest, Corneliu Porumboiu 2006 A fost sau n-a fost ? | 42 Km Film


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