Elle, Paul Verhoeven (2016)

Viols lents, lancinants, silencieux

Note : 3.5 sur 5.

Elle

Année : 2016

Réalisation : Paul Verhoeven

Avec : Isabelle Huppert, Laurent Lafitte, Anne Consigny

La satire est plaisante, ça se regarde comme un bon Chabrol. Même si justement la satire ne va pas assez loin à mon goût. Quand le personnage d’Isabelle Huppert évoque son viol à ses amis, l’actrice et le réalisateur font le choix du réalisme, de la cohérence psychologique. On se trouve alors un peu coi à essayer de comprendre, à scruter la réaction de tous après ces aveux, mais finalement on ne réagit pas. L’étonnement reste timide, attentif, au lieu de créer un malaise (né justement de l’amusement de la satire). Psychologiquement, cette réaction faussement désintéressée peut s’expliquer, et il n’y a aucune raison d’être mal à l’aise, choqué ou scandalisé. Là où ç’aurait été bien plus subversif et aurait questionné notre rapport, nous, spectateurs, au(x) viol(s), ç’aurait été d’insister bien plus sur le décalage, si la scène tournait à la plaisanterie sans qu’on décèle la moindre parcelle de traumatisme. Parce que le fait de savoir change tout. Huppert et Verhoeven se laissent prendre un peu au piège et tiennent à expliquer le refus du personnage à dramatiser en en faisant un traumatisme souterrain, mais malgré tout, on perçoit ce traumatisme. Trop. Or il est avéré que dans de nombreux traumatismes, et donc plus particulièrement dans le viol, beaucoup de victimes agissent réellement ainsi sans laisser rien paraître avant de voir ressurgir bien plus tard le traumatisme dont ils ont été victimes, et les proches s’en étonneraient alors. La satire plus franche au moins ici, la volonté claire de nier la réalité d’un tel traumatisme pour le personnage à travers une absence totale d’émotion (réellement totale), aurait permis paradoxalement de coller à la réalité des situations traumatiques de ce type, en illustrant ce que beaucoup de victimes et proches pourraient décrire mais qu’on aurait du mal à nous représenter. Le voir ç’aurait été le comprendre, nous questionner au moins, être comme les proches, choqués et interrogatifs devant l’absence apparente de réaction. Mieux, on se sentirait coupables de rire, on interrogerait notre interprétation des faits, notre capacité à nous émouvoir. Ce que permet la satire quand elle touche au génie.

La fantaisie, à travers la satire, peut aider à mieux jouer sur des fils d’équilibriste, parce qu’elle force à l’intelligence, à la prudence, après peut-être le malaise. C’est ce que Chabrol réussissait très bien dans Que la bête meure, avec une interprétation de Jeanne Yanne admirable dans un personnage tellement odieux qu’on ne peut y croire, jusqu’à oublier les raisons même de la venue du personnage de Michel Duchaussoy, jusqu’à nous surprendre à apprécier en même temps qu’on les regrette, les envolées misanthropes de l’assassin.

Je prends un exemple. Immédiatement après son premier viol, le personnage d’Isabelle Huppert prend un bain et semble se désintéresser de son sort. Cette scène fait étrangement écho pour moi à la scène de bain que Humbert Humbert s’impose après le décès de sa femme dans Lolita. Pour insister sur la joie intérieure du personnage, et donc le malaise, et jouer sur notre capacité à rire d’abord de la situation avant de nous rendre compte de son horreur, Stanley Kubrick y ajoute une petite musique de ukulélé qui n’a franchement rien d’une marche funèbre. Paul Verhoeven va dans ce sens mais il fait encore preuve de trop de timidité. La satire dans cette situation n’a pas à faire dans la subtilité, car c’est bien le contrepoint, la grossièreté du procédé qui doit faire son petit effet.

Reste que si la satire ne va pas assez loin (des Que la bête meure, ou des Lolita, il n’y en a pas deux par décennie), d’autres aspects du film sont beaucoup moins convaincants ou trouvent moins d’intérêt à mes yeux.

Le thriller est raté par exemple (un genre qui se noie assez mal dans la soupe ou le mélange proposé) et tout l’aspect interprétatif, supposé psychanalytique, me passe par-dessus la tête (c’est peut-être le signe que le film est bon parce que je ne vois personne proposer la même interprétation).

Les acteurs principaux sont très bons et c’est assez surprenant avec une direction étrangère (le casting avant tout) et assez rare dans des productions françaises. Quelques seconds rôles pas à la hauteur ou quelques moments plutôt embarrassants toutefois, qui pour le coup, là, peuvent s’expliquer par la nationalité du réal et le manque de compréhension sur le plateau. Le réal d’ailleurs propose le service minimum en termes de mise en place toujours comme dans un bon Chabrol et c’est une sobriété plutôt bienvenue. Le contraire aurait plongé le film dans une sorte de thriller schumacherien d’un goût suspect. Et même si une austérité (et un humour noir) à la Haneke a sans doute encore rendu l’approche du sujet plus efficace.

La fausse note du film en revanche, franchement chiante, c’est sa musique. À me faire presque regretter l’austérité et la distance de Haneke. Et c’est bien le reproche majeur que je peux faire au film : son caractère composite. Un peu comme si dix films étaient montés en même temps avec l’espoir qu’au moins un contente chaque spectateur. Eh bien oui, j’ai aimé l’humour, la satire timide, et quand il y avait un autre film à l’écran j’attendais indifférent comme pendant une pub.

Mais comme quoi, parfois ça se joue aussi, à peu de choses. Je suis convaincu qu’Isabelle Huppert est une actrice exceptionnelle, pourtant je peine toujours à m’identifier aux personnages qu’elle interprète. Dans Haneke, encore, comme ici, je la trouve froide et presque trop forte. C’est parfois le problème des stars vieillissantes qui survolent presque et dominent trop leurs personnages. On ne peut plus croire à une quelconque fragilité parce qu’on les a déjà vues survivre à tant d’histoires. Plus jeune, Huppert possédait cette fragilité : corps menu, les rousseurs candides de la jeunesse, une timidité encore présence derrière la dureté de façade. Et quelque chose s’est perdu en route. La timidité s’est effacée pour ne plus laisser que la dureté, l’autorité. Difficile de s’émouvoir, de croire aux tracas et à la vulnérabilité d’une demi-déesse. Quand l’autorité s’impose à soi, malgré soi, aucun acteur ne peut lutter contre, et il faut choisir alors des rôles en conséquence.

 

Elle, Paul Verhoeven 2016 | SBS Productions, Twenty Twenty Vision Filmproduktion GmbH, France 2 Cinéma, Entre Chien et Loup


Liens externes :


Loving, Jeff Nichols (2016)

Surgelés à boire

Note : 3 sur 5.

Loving

Année : 2016

Réalisation : Jeff Nichols

Tiède, comme tout ce que j’ai vu de Jeff Nichols. C’est même mon préféré des trois vus, les deux autres n’ayant pas dépassé la moyenne. Il y a tout ce qui me gonfle dans le cinéma américain contemporain indépendant. On prend un sujet qui se veut ouvertement anti-spectacle, du contre-Hollywood quand on n’utilise les mêmes recettes sirupeuses avec juste un peu moins de sucre. Et le sucre chez Nichols qui m’a toujours donné la gerbe. Ce sont ces bons sentiments, ces regards hors-champ ou dans le flou, ces poses pénétrées qui veulent toutes dire la même chose : « On a des emmerdes, qu’est-ce qu’on est courageux, mais respirons en attendant d’exploser ». Et ça n’explose jamais. Ou rarement. Alors on se fait grave suer. On y retrouve les mêmes procédés « lourds » de mise en scène ou de séquences à faire que pour tout film à Oscar qui se respecte. Mais pas des meilleurs, du genre Philadelphia ou Le Choix de Sophie. Ce n’est pas loin d’être du Ron Howard, il n’y a que les proportions dans la musique de merde qui changent. Mais elle est bien présente pour nous dire chaque fois où il faut être ému, donc en gros à chaque scène. Sauf qu’il n’y a rien d’émouvant. Les personnages n’en ont un peu rien à foutre de leur sort, la femme le voudrait peut-être un peu plus que son mari, mais que dalle, aucun moyen de suivre des personnages avec si peu de volonté. Et pour être franc, plus d’un demi-siècle après, alors que je ne vis même pas dans ce patelin paumé de la Virginie et où par conséquent je ne peux même pas mesurer ce qui a changé depuis, leur sort, je m’en tape. C’est même pas de l’histoire parce que tout est raconté de manière scolaire et on échappe sans doute au pire, le gros du film de procès. Nichols innove en quelque sorte, il invente le film de procès sans procès. Un peu comme on montre les changements de costumes des acteurs en coulisses dans une pièce de théâtre. « Vous jouez quoi ? Une pièce importante ? Ah, vous n’allez même pas à la Cour suprême, vous vous en foutez ? D’accord, alors on va juste jeter un coup d’œil et on revient vous voir tripoter le moteur de votre 2 chevaux ».

Hé, il y a un film de Jeff Nichols où ses personnages ne passent pas leur temps sous le capot ?

Il y a quelque chose de Ozu chez Nichols. Il ne se passe jamais rien. Sauf que c’est un peu comme chez Claire Denis qui singe le maître de la béatitude heureuse. Votre quotidien fait de cambouis sur de fausses chemises de pauvres qui ont été achetées par la production la veille et où rien n’est usé… n’a pas un gramme de poésie ou de sincérité, ou de quoi que ce soit. C’est tiède comme un café qui se refroidit sous les ailes des anges et qu’on oublie de boire. Voilà ce que c’est Nichols : l’art du choix invisible, du goût tiède, de la fadeur, du combat évité, de la mollesse qu’on prend pour de la tendresse, du politiquement correct qu’on voudrait faire passer pour de l’audace subversive. Un gars blanc, une fille noire ? Sérieux ? En 2017 ? Il s’adresse à qui le film ? À ceux de chez lui le Nichols ?

Mais attention, il fait des progrès. C’est plus sobre qu’à l’habitude. Encore un peu plus épuré, encore moins d’évitement des conflits, de la confrontation qui clash pour avoir de vrais temps forts, alterner, vivre le chaud et le froid avec des personnages attachants, se questionner sur leur attachement, douteux avec eux, vouloir se battre avec eux… et bientôt quarante, cinquante ans après, Jeff pourra nous reproduire la justesse, la simplicité et la force de Nothing But a Man. Un Blanc, une Noire ? Avec deux Noirs, comme avec deux Blancs ou un Pékinois, c’est pareil Jeff. Ce ne sont pas les ingrédients qui comptent, mais la dose. Le sucre, maintenant, tu évites, merci.


Loving, Jeff Nichols 2016 | Raindog Films, Big Beach Films


Liens externes :


Si vous appréciez le contenu du site, pensez à me soutenir !

Unique
Mensuellement
Annuellement

Réaliser un don ponctuel

Réaliser un don mensuel

Réaliser un don annuel

Choisir un montant :

€1,00
€5,00
€20,00
€1,00
€5,00
€20,00
€1,00
€5,00
€20,00

Ou saisir un montant personnalisé :


Merci.

(Si vous préférez faire un don par carte/PayPal, le formulaire est sur la colonne de gauche.)

Votre contribution est appréciée.

Votre contribution est appréciée.

Faire un donFaire un don mensuelFaire un don annuel

Un jour dans la vie de Billy Lynn, Ang Lee (2016)

Over the Rainbow

Note : 3 sur 5.

Un jour dans la vie de Billy Lynn

Titre original : Billy Lynn’s Long Halftime Walk

Année : 2016

Réalisation : Ang Lee

Avec : Joe Alwyn, Garrett Hedlund, Arturo Castro, Chris Tucker, Steve Martin, Kristen Stewart, Vin Diesel

Ang Lee, c’était sympathique autrefois quand il utilisait son savoir-faire sensible et conciliant au service de petites comédies douces-amères. Ang Lee, oui, le mec sympa, jamais brillant mais toujours poli qui sait se rendre sympathique aux yeux des élèves de la classe, qui dit jamais du mal dans le dos de personne, qui t’écoute parler et qui te renvoie un sourire qui n’est pas que de la bienveillance molle mais de la gentillesse sincère et généreuse. Bref, on sent que le gars est sympa et qu’il a du talent pour faire ressortir ce que les hommes ont de meilleur en eux. C’est pour ça qu’il arrivait à trouver le ton adéquat dans une gentille satire de banlieusards dans Ice Storm ou à adopter la bonne mesure dans ses comédies, sans lourdeur, que ce soit dans Garçon d’honneur ou dans Salé sucré ; c’est pour ça enfin qu’on ressent encore une certaine forme d’évidence et de simplicité dans son approche de parfait délégué de la classe pour Brokeback Mountain, l’empêchant de sombrer dans la caricature d’un « film glauque indépendant avec des garçons qui s’embrassent sur la bouche »… Si l’histoire de l’art se résumait à trouver l’angle idéal, eh bien pour lui, il faudrait se plonger dans ses premiers films pour le trouver, l’Ang. Un Ang conforme sans doute à la sensibilité du cinéaste, en tout cas à celle qu’on peut s’en faire après avoir vu ses premiers films. Parce qu’après ça, même si on attend toujours d’Ang Lee un retour à cette tonalité des premières années comme on espère retrouver le charme simple d’un vieux pote devenu insolent avec la confiance et la réussite des années, force est de constater que la suite, à défaut de la trouver franchement suspecte, peut sérieusement interroger, surtout concernant ses écarts aux pays des sabreurs volants ou du géant vert ; plus récemment encore quand son goût autrefois tourné vers le doux-amer s’est misérablement vautré dans la douceur acidulée d’un Petit Prince (« Dis, dessine-moi un tigre. »). On avance toujours avec prudence avec Ang Lee, mais aussi avec un peu d’espoir. Et là attention, Bambi s’énerve, voilà donc le cinéaste le plus inoffensif de la terre qui se prend à rêver en train de produire un pamphlet sur l’Amérique à la manière d’un Oliver Stone ou d’un Paul Verhoeven… Et à y croiser Vin Diesel, j’ai même eu comme la saveur d’un vieux goût de Lumet me remonter à la gorge, mais d’un Lumet à côté de ses pompes, avec Jugez-moi coupable.

Le résultat était un peu prévisible. Si Stone et Verhoeven sont des faux méchants qui savent mettre en scène de vrais enculés avec l’exploit de nous les rendre sympathiques (et ainsi créer un mélange d’attirance et de répulsion qui pose question), Ang Lee ne peut s’empêcher de chercher le bon côté de ses personnages. Pire peut-être, il se montre assez peu concerné par les options de jeu de ses acteurs. C’est oublier qu’un acteur cherchera toujours à défendre son personnage, à le rendre sympathique en dépit de tout. Il y a un Ang‘ mort là : ne pas mener ses acteurs dans la zone qui devrait être la leur, celle de la satire. Comment ne pas voir que tous ces personnages (hormis le personnage principal — et c’était déjà sans doute une erreur dans le livre dont est tiré le film) sont tous des blaireaux indéfendables, que leur insouciance coupable, leur ignorance et leur vulgarité, c’est ça qui doit nous péter à la gueule et qui doit poser problème. Qu’il y ait un grand écart à mettre en scène entre les fils de la nation qui vont devoir repartir pour l’enfer dès leur petit tour fini au centre de la piste, et ce show vulgaire et plein de bon sentiments hypocrites over the rainbow, d’accord, mais faut oser tordre tout ce petit monde vers le bas, en faire des cons, des abrutis, des ignares. On est dans la caricature, l’excès, et pas sûr que ce soit un domaine dans lequel notre cinéaste gentil excelle. Le grand écart ne suffit pas ; il faut être capable de prendre du recul sans finir par s’attacher à aucun des deux mondes. Il n’y a pas un ici et un là-bas dans la satire, il n’y a qu’un monde grossi sous les traits de la caricature. Il ne faut pas se laisser prendre au piège de ce qu’on décrit : d’un extrême à l’autre, les deux faces d’un même drapeau américain qu’on porte fièrement au revers de la veste. Or, Ang Lee tombe dans le piège et fait ce qu’il a toujours fait : il s’attache à ses personnages et les faits évoluer dans un univers qui paradoxalement devient presque féerique, attendri par le regard complice et bienveillant du cinéaste. L’opposition n’est plus qu’un prétexte à la découverte d’étranges personnages comme quand Dorothy ou Alice se trouvent perdus dans un univers qui n’est pas le leur. On ne fait plus que s’étonner et on doit chanter en chœur avec l’une et l’autre quand on devrait poser un regard critique sur elles. Il y a un peu du Spielberg version Schindler dans ce Ang Lee, à vouloir prendre un sujet sérieux et être incapable de lui apporter la moindre aspérité. On glisse comme sur une planche savonnée à ne plus savoir sur quel pied danser. Tous les personnages s’échinent à répéter combien c’est merveilleux, les soldats, la guerre, la juste cause de l’Amérique au pays des barbus… On devrait être dans la satire, c’est probablement écrit ainsi, seulement il faut le reconnaître, pour Ang Lee, tout est toujours merveilleux… Bambi cinéaste finirait par tomber dans les bras du chasseur qui a tué sa mère. Ce n’est même plus un conte moderne, c’est un comble.

De la satire originale (ou supposée) ne reste pas grand-chose. Il fallait que ça gratte, que ça pique, que ça crie, que ça jure, que ça pue !… Laisse ta bienveillance au vestiaire deux secondes, ta carte de délégué de la classe à la poubelle, et égratigne tout ce petit monde, que chacun en prenne pour son grade, mon Angounet chéri !

La cheerleader ? Une décérébrée, impulsive, volontaire et bavarde, pleine d’assurance et de vanité avec ses certitudes patriotes et religieuses… pas une fille réfléchie capable de tordre le cou à l’image de la jolie fille un peu conne… Dans la satire, on use de caricature, on ne lutte pas contre. Dans cette version anglienne, on dirait Cybill Shepherd : belle comme une déesse, mais au charme un peu timide et s’excusant presque d’être là… La cheerleader texane, mon Angounet chéri ! il faut y aller plein pot ! Tu n’as pas révisé tes Altman, revois-moi M.A.S.H ou Short Cuts, et que ça saute !

Le propriétaire de l’équipe… Steve Martin, sérieusement ? Tu prends un comique un peu tiède, au regard inexpressif et… doux pour la caricature de l’entrepreneur beauf texan ? Ces gens-là parlent toujours sans réfléchir et les mots leur sortent de la gueule comme le pétrole d’un derrick. Ce sont des aboyeurs vaniteux, vulgaires, cherchant à donner le plus souvent en public une image proprette d’eux-mêmes… Trump, sans être Texan, a cette insolence…, mais Steve Martin ? Quant à Chris Tucker en caricature d’agent… Chris Tucker ? Tu comptes égratigner qui avec toute cette guimauve, mon Angoulet chéri ?

C’est dommage, la petite satire douce-amère dans Ice Storm arrivait à prendre forme avec des acteurs à contre-emploi, comme quoi… Peut-être que ça manque d’énergie, de vulgarité, d’insouciance conne. Encore une fois, on cherche Stone, Verhoeven, Altman… Les soldats aussi, à force d’apprécier les différentes tenues de pitres qu’on leur refile au fil des représentations, il aurait presque été plus utile de les rendre moins critiques face à ce qu’on leur fait faire : ils peuvent se féliciter d’avoir rencontré Beyonce, leur interprétation semble toujours trop sage, trop douce, avec un manque de spontanéité qui devrait être le propre des gens de leur âge et des imbéciles qui sont censés être aussi. Dès que l’un d’eux prend du recul et regarde le monde autour de lui pour en mesurer l’absurdité, ça ne fait qu’insister sur ce qu’on voit déjà. Et on n’aime pas, spectateur, que le travail d’introspection soit fait par quelqu’un d’autre, surtout pas un soldat, à moins de le faire en toute fin comme un pied de nez, histoire de nous dire que même ces adolescents incultes et vulgaires peuvent eux finir sur une note de bon sens, mais pas avant. Tout ce qu’on voit au fond, ce que nous montre Ang Lee, ce sont des braves types. Les mêmes braves types au fond dont on loue le courage et la dévotion patriotique aux mi-temps des matchs de sports US. Eh ben non, c’est raté sur toute la ligne, la satire tombe à plat. Je suis loin d’être un fan de Starship Troopers, mais Verhoeven arrivait à trouver un ton plus volontiers distant, donc critique, en jouant pleinement la carte de la caricature. C’est un domaine dans lequel il ne faut pas avoir peur de prendre le risque de trop en faire, même si l’entreprise satirique est ce qu’il y a de plus risqué dans le domaine. Or on se croirait tombés, avec cette petite troupe de soldats, dans l’ambiance feutrée et intime de Brokeback Mountain. Un comble, là encore. Quand ça devrait sans doute être tout le contraire. L’insouciance et la bêtise d’Alice quand elle suit le lapin blanc dans le terrier et y découvre avec naïveté un monde étrange et halluciné. La vulgarité du spectacle Playboy dans Apocalypse Now… La folie chaotique de M.A.S.H. Faudrait que ce soit un feu d’artifice de mauvais goût et avoir le talent d’y placer ses personnages sans chercher à les faire commenter ce qu’ils voient. Quand des premiers de la classe se retrouvent perdus en retenue avec toute une salle qui chamaille, on les trouverait presque à s’appliquer à défendre leurs camarades pour en être acceptés.

La satire n’a rien de sympathique, mon Angounet chéri.

Ah, mais pardon, il semblerait que je sois hors sujet. Je m’échine bêtement à parler du manque de justesse dans la direction d’acteurs, donc de l’incapacité à Ang Lee à faire ressortir le meilleur de son histoire, à trouver un ton qui fasse mouche. Et en fait, non, ce n’est pas ça, je devrais pleurer parce que le film ne m’est pas présenté dans les conditions idéales, celles souhaitées par son maître Pi.

Hé, je n’en ai rien à foutre d’avec quoi Ang Lee tourne ses films. J’ai appris à regarder des films en couleurs avec une télévision noir et blanc. Si Ang Lee est plus préoccupé par l’idée de diriger les pixels de son film que ses acteurs, j’en ai… rien à foutre ; et si au bout du compte les trois quarts de ces pixels se font la malle, et que Ang Lee en est très peiné, j’en ai… rien à foutre. Le talent ne se mesure pas au nombre de pixels. Un cinéaste, il dresse ses acteurs à jouer en fonction de sa volonté. Les pixels, c’est un accessoire. Ce n’est pas le génie de Cameron à proposer une révolution technologique pour Avatar (ou pour chacun de ses films) qui en fera un grand film. Un acteur, qu’il soit en 3D ou en 2D, ça n’y changera rien s’il est mal dirigé ou pas dirigé du tout. Alors je veux bien, si tout l’enjeu d’une histoire, c’est de savoir avec quel calibre un soldat tire sur un autre plutôt que de savoir pourquoi ils se tirent dessus, et s’interroger bêtement sur les conséquences d’une telle absurdité, d’accord, d’accord, la taille du calibre, ça en dit long sur le sens de l’histoire… Mais pardon, j’aurais aussi la meilleure excuse pour ne pas m’intéresser à la vision… unidimensionnelle portée par le cinéaste sur son sujet.

Qui voudrait voir Brokeback Mountain en 3D à part Gaspar Noé peut-être ? Qui veut voir un film avec une résolution telle qu’on serait capable de compter les points noirs sur la tronche de Kristen Stewart ? Où es-tu mon Angounet chéri ? Pourquoi prends-tu autant de temps à soigner la décoration, le papier cadeau, l’artifice, quand l’essentiel est ailleurs ? Oublie la satire, pense à me demander de venir te rejoindre sous la tante dans une montagne de ton choix, et je t’y montrerai mon géant vert. Sérieusement.

Doux-amer. « Oh-oh-oh »


Un jour dans la vie de Billy Lynn, Ang Lee 2016 | Bona Film Group, Dune Films, Film4


Liens externes :


Fais de beaux rêves, Marco Bellocchio (2016)

Les poings sur la couture du pantalon

Fai bei sogni Année : 2016

Réalisation :

Marco Bellocchio

5/10  

On s’emmerde royal. Rien à sauver, le cinéma italien est mort. De tels sujets, on pourrait en écrire des dizaines dans chaque famille. La petite différence, peut-être, c’est que tout le monde ne peut pas l’exposer dans un journal et émouvoir ainsi toute l’Italie avec des mots.

C’est assez souvent le problème des récits tournant autour d’une introduction qui nous prend un peu un otage pour le reste du film : « c’est une histoire vraie ». À croire que plus les mauvais films s’enchaînent avec en préambule cette saloperie, plus les cinéastes cherchent à y avoir recours. Vincere, pour être un biopic était déjà un peu sur la même ligne, et Buongiorno, Notte y était totalement mais on était déjà plus dans un fait divers criminel voire politique. Faut être un peu flemmard pour relayer de telles histoires, on cherche à surfer sur un contexte qui précède le film, ce qui autorise alors le cinéaste à faire n’importe quoi. Un peu pénible.

Le seul moment de grâce du film, c’est la scène des devoirs du gosse qui regarde sa mère amoureusement, qui elle le séduit comme si c’était son jules. Là c’est du cinéma, ça dérange, il dépasse la ligne des convenances, et ça reste beau sans être vulgaire, parce qu’on peut le comprendre. Mais dès qu’on entend plus parler de la mère et qu’on navigue d’une époque à une autre, vu qu’on se fout totalement de ces personnages et de leur vie commune, on laisse tomber et on attend que ça se passe.

Les gens normaux n’ont rien d’exceptionnel.


Fais de beaux rêves, Marco Bellocchio 2016 Fai bei sogni | IBC Movie, Kavac Film, Rai Cinema


Liens externes :


Planetarium, Rebecca Zlotowski (2016)

Boule à neige

Note : 3 sur 5.

Planetarium

Année : 2016

Réalisation : Rebecca Zlotowski

Avec : Nathalie Portman

Film ambitieux avec une idée de départ intéressante (un petit nabab du cinéma français d’entre-deux-guerres se met dans la tête d’innover son « art » par l’intermédiaire de deux sœurs médiums dont il espère en vain pouvoir filmer les visions paranormales), une excellente maîtrise de la structure et du montage (même si ça joue un peu trop parfois des montages-séquences*, des raccords sonores lourdingues, ou d’autres effets à la mode pour provoquer une intensité artificielle, comme on le fait beaucoup à Hollywood, qui donne une impression parfois agaçante de voir une longue bande-annonce). La maîtrise d’ensemble en revanche est assez laborieuse, pour ne pas dire très déficiente. Autrement dit si la forme se met au service du fond.

Or, le récit s’effiloche à mesure qu’on comprend où Rebecca Zlotowski veut en venir (on peut même se demander si elle n’a pas choisi Emmanuel Salinger pour sa ressemblance avec Peter Lorre, qui aurait été certes parfait dans ce rôle d’ogre naïf à qui tout le monde finit par vouloir la peau). Le contexte historique du coup est mal exploité, voire pas exploité du tout, (ce n’est pas le tout de planter son histoire à une époque spécifique, faut-il encore que des événements extérieurs viennent déborder franchement sur le monde intime des personnages, sinon on n’évite pas l’effet boule à neige, et là on y est totalement, aucune séquence ou plan pour mettre sur le devant de la scène l’aspect et la situation historique de l’époque, on reste toujours centré sur les personnages principaux et leurs préoccupations).

Surtout le gros, l’énorme point noir du film, c’est sa direction d’acteurs. Curieusement, c’est la petite Depp qui s’en tire le mieux, sans doute parce qu’elle n’a pas grand-chose à dire ni à faire sinon offrir toujours la même face livide à la Mia Farrow. Louis Garrel, Pierre Salvadori (lui-même, excellent directeur d’acteurs) ou Amira Casar ont leurs moments ; mais justement, on les sent totalement laissés à eux-mêmes et le résultat en termes d’interprétation reste très aléatoire, inégal et brouillon… Un coup c’est bien, un autre, ils le sont moins, et là aucun directeur d’acteurs pour les remettre en vol, les diriger, leur proposer une autre prise… Parfois même ce sont les dialogues qui sont si mauvais qu’aucun acteur ne sera jamais en capacité de les dire avec sincérité et justesse. Il faut parfois une certaine épaisseur, une certaine expérience, pour être crédible dans certaines situations, et Salinger en entrepreneur, on n’y croit pas trop (qu’il s’adresse en public ou à une servante n’y changera pas grand-chose, je me souviens surtout d’un Emmanuel Salinger efficace et convaincant dans un rôle mutique, La Sentinelle).


*article connexe : l’art du montage-séquence


Planetarium, Rebecca Zlotowski 2016 | Les Films Velvet, Les Films du Fleuve, France 3 Cinéma


Liens externes :


Le film de Dolan (2016)

Juste n’importe quoi

Juste la fin du mondejuste-la-fin-du-mondeAnnée : 2016

Vu le : 11 octobre 2016

IMDb  iCM 3/10

 

Réalisation :

 

Xavier Dolan

Avec :

Nathalie Baye
Vincent Cassel
Marion Cotillard

Dolan est un génie de la médiocrité (ce terme me paraît même un peu fade, ça fait bizarre de l’avouer). C’était pas assez d’écrire ses propres films et d’en tirer ce qu’il y a sans doute de pire dans le cinéma actuellement, il a donc le génie de faire pire encore avec une idée, forcément… de génie : adapter une pièce de théâtre.

Il lui reste quoi à faire pour tomber encore plus bas et nous faire marrer d’autant de bêtise et de mauvais goût ? Quelle créativité du pire, c’est un véritable miracle de la culture poubelle ce garçon.

Comble du mauvais goût et preuve si c’était encore nécessaire de prouver que le garçon est un directeur d’acteurs d’opérette, il arrive à rendre Nathalie Baye… nulle, à vomir, écœurante. Et je l’adore Nathalie, elle était, elle, parfaite dans le précédent (ou un autre, me rappelle plus). Ne rien comprendre à la direction d’acteurs et mettre en scène, au cinéma, des dialogues de théâtre (une horreur aussi), faut quand même un culot énorme.

En général, quand on est nul à ce point (et j’en ai vu des gratinés, seulement, ils n’avaient pas une caméra), on se cache, on a honte. Lui en rajoute. C’est peut-être ça d’ailleurs le génie. L’outrance dans la médiocrité. C’est tellement gros que ça ne peut être qu’un malentendu. Il le fait exprès. C’est un génie, un vrai, se faisant passer pour un crétin fini… Mais non, je pense vraiment qu’il ne faut qu’un crétin fini pour pondre ces horreurs. De là à comprendre ce qu’il passe par la tête de ceux qui apprécient ça, je suis tolérant, là j’ai mal à ma tolérance. On travaille toute sa vie pour essayer de sauver ce qui végète dans la médiocrité, on cherche des excuses, on se fait l’avocat du diable, on essaie d’adopter un point de vue différent… Mais face à autant d’horreur, de vulgarité, de mauvais goût, d’absence totale de subtilité, d’excès sans fin, on en vient presque à douter de sa foi. Quelle souffrance. Indescriptible.

Les seules horreurs qui me reviennent en mémoire et qui peuvent rivaliser avec cette vulgarité, c’est d’un côté Loft Story. De l’autre, les films de Poiré. Poiré pensait que pour que ce soit drôle, il fallait interdire le spectateur de réfléchir, ainsi il ne lui laissait aucun répit et ce qu’il pensait être le “rythme” était insupportable car aller à toute berzingue, c’est le contraire du rythme. Parce que le rythme, c’est la nuance, le mesure, l’accélération, le ralentissement, la pause (si nécessaire à la comédie…). Eh ben Dolan possède le même non-savoir-faire : tout son film est sur un climax permanent. Il faut que tout soit “émouvant”, excessif, et quand tout l’est, rien ne peut plus l’être. Quand on est déjà au sommet que reste-t-il à atteindre ? Il y a une notion dans l’art qui doit bien lui être inconnu à ce petit bonhomme de rien du tout : le médium. Ça vaut pour les chanteurs et pour les acteurs, mais ça vaut un peu aussi pour le reste. Le médium permet de ne pas forcer (donc de crisper le spectateur) et surtout permet de descendre ou de monter. Le plaisir naît à la fois du confort, de l’aisance de celui qui « l’ouvre », mais aussi de cet inconnu mélodique : va-t-on descendre ou monter. Dolan ne descend ni ne monte, il adopte une posture, et demande aux autres de lui tourner autour, de le soulever.

Moi je le mets directement à la cave. Ce mec est une poire. Qu’on le foute au fond d’une bouteille et des extraterrestres dans deux siècles y trouveront là certainement de quoi s’émouvoir. Cul sec.


Winter’s Bone, Debra Granik (2010)

Jennifer is Born

Note : 3.5 sur 5.

Winter’s Bone

Année : 2010

Réalisation : Debra Granik

Avec : Jennifer Lawrence, John Hawkes, Garret Dillahunt

Il faut longtemps pour que le polar se mette réellement en place. Bien une heure pour que l’héroïne se fasse méchamment amocher. Avant ça, la quête de la fille devant chercher son père aurait pu aussi bien être la chronique ordinaire d’une quête à vide (le procédé peut être utilisé tant en comédie — Chacun cherche son chat —, que dans le western — La Prisonnière du désert —, que le polar — Hardcore). Et jusque-là, et de mémoire, ça fait un peu penser à Frozen River. À ce moment, le côté naturaliste finit par lasser un peu. Et puis, fini les menaces, on ne tape plus dans le vide : notre amie en prend, enfin, plein la mâchoire. Le polar polaire, ou neo-noir, commence. Ça ne vole jamais bien haut, mais face à ce qu’on a enduré précédemment, le dégel est appréciable.

Le film tient en fait par la seule présence de Jennifer Lawrence (comme un peu tous les films qu’elle fera par la suite, et dans un genre évidemment à mille lieues de ce qu’on voit ici). C’est amusant de voir l’actrice peu de temps après Amour défendu où Barbara Stanwyck éclabousse le film de sa même présence autoritaire et encore juvénile. Chez certains acteurs, il y a comme une évidence. Rares sont ceux capables d’offrir la même sincérité. La justesse est peut-être pour un acteur ce qu’il y a de plus dur à trouver, et le plus souvent cela passe par la simplicité. Il est remarquable de constater que pour chacun de ses partenaires, chaque réplique semble être appuyée, toujours un peu trop, voire pas assez, et on se dit alors qu’il serait impossible d’être juste avec de tels dialogues. Et en revanche, avec Jennifer Lawrence, tout paraît simple. Quand en plus l’actrice a une autorité naturelle qui nous ferait penser qu’elle a déjà tout vécu, pourrait tout supporter, ou aurait toujours réponse à tout, ça impressionne. L’aisance encore, en plus de l’insolence ou de l’ironie. L’aisance, ou la capacité d’apprendre un geste pour un rôle, et donner l’impression qu’on l’a fait toute sa vie, avec détachement, simplicité et assurance. Offrir chez un acteur toutes ces qualités en même temps, c’est donc très rare. Et souvent ça vous éclate à la figure au plus jeune âge. On l’a, ou on ne l’a pas. L’évidence.


Winter’s Bone, Debra Granik 2010 | Anonymous Content, Winter’s Bone Productions


Liens externes :


So-won (Hope), Lee Jun-Ik (2013)

À cœur ouvert

Note : 2 sur 5.

Hope

Titre original : So-won

Année : 2013

Réalisation : Lee Jun-Ik

Le  cinéma sud-coréen brille assez peu pour sa subtilité, avec Hope (en bon français dans le texte…), on frise même des sommets de vulgarité. Rarement on aura vu un film enfiler avec une telle insolence les effets tire-larmes, multiplier les grosses ficelles pour soutirer au naïf spectateur une adhésion certaine et immédiate, enfoncer les portes ouvertes des petites et puantes certitudes, et au final, refuser avec une persistance malhonnête à regarder au-delà des apparences, des préjugés ou des faux-semblants. Un tel film en fait devrait être exposé dans une galerie de monstres afin de dévoiler la nature mystificatrice et superfétatoire de sa démarche. Un monstre qui se complaît sans honte à vautrer son spectateur adoré dans ses petites combines d’être humain reposé sur sa bienveillante mièvrerie, son sentimentalisme béat et sa bêtise flemmarde. Il n’y a pas grand-chose de pire que la vulgarité de ceux qui se refusent aux efforts d’intelligence.

Une gamine, évidemment gentille et belle comme un cœur, rencontre sur son chemin de l’école un vil, sale et stupide bonhomme. Évidemment. On nous évite la séance de viol, mais on ne manquera pas de nous montrer avec force détails l’immonde pornographie des conséquences chirurgicales voire scatologiques de l’agression. Viendra ensuite la complaisance des bons sentiments, les tentatives ridicules et attendues pour réveiller chez la fillette l’appétit de vivre, la réussite bienheureuse de tout ce petit monde vers le chemin du retour sur terre ; et puis, la recherche du grand méchant loup, la dénonciation polie et facile des incompétences de la police, les dénégations du violeur très vite suivies d’une rencontre improbable avec le père de la victime… Excès après excès, comme une bonne sauce de conneries au vermicelle et aux boyaux fumants, on se retrouve face à la justice, qui, on le pense alors va nous la mettre, elle aussi, bien profond. L’agresseur écope d’une douzaine d’années. Scandale : la famille en voulait pour au moins vingt ans. Là, on sent le spectateur étourdi gronder qu’il faudrait réhabiliter la peine de mort pour les violeurs d’enfant, mais celui-là tournera vite sa chemise dans sa bouche. Le twist tiré par les yeux finira en effet par contenter tout le monde : c’est la fillette, dans sa belle magnanimité, princesse au cœur tendre, sage parmi les mages, impératrice de la bonne conscience du monde, qui les rappellera à la réalité de son beau nuage enchanté. La vérité sort de la bouche des enfants, c’est bien connu, alors ne nous privons pas pour le rappeler. « Les enfants sont formidables !… »

J’étais bien ennuyé au sortir de ma séance. Je pensais me retrouver face à un Blind Mountain ou à un Secret Sunshine. Deux films traitant plutôt subtilement, et avec deux angles diamétralement opposés des crimes sordides (le film chinois, le premier, a ses excès, mais il parvient toujours à rester digne). Ces sujets sont difficiles à traiter et la moindre des choses qu’on puisse réclamer aux auteurs, c’est un peu de pudeur, de retenue, de distance, de bon goût et d’un peu de subtilité. Hope, c’est The Host sans les effets spéciaux. On maquille le monde d’une même horreur pour mieux s’en prémunir ou se défendre : les monstres sont toujours ailleurs.

Pour la décence, on repassera, pour la capacité à s’immiscer dans les recoins sales de la conscience et de l’humanité pour, non pas refaire jaillir de nulle part les spectres de l’ombre, désigner toujours les mêmes monstres, mais pousser au contraire à une réflexion, maladroite peut-être, mais la seule et digne nourriture dont nous avons besoin pour nous élever de notre condition de grands sauvages, pour tout cela, on repassera.

On m’a taxé de sans-cœur quand j’ai timidement exprimé mon sentiment à la réception de… cette chose hostile. Face à la mièvrerie, il y a ceux qui se laissent prendre et tombent dans le sentimentalisme ; et il y a ceux que ça fait vomir. Les premiers pleurent peut-être quand on leur apprend qu’une fillette a eu l’anus déchiré et qu’elle devra faire le reste de sa vie avec un anus artificiel, moi ça me fait gerber. Il y a la sensibilité de façade ou de circonstance, et la sensibilité… de cœur, celle-là, elle se tait. Une chose est certaine en tout cas, le type qui a pondu cette horreur, de sensibilité, il en est totalement dépourvu. Une actrice porno aurait plus de tendresse et de subtilité pour faire croire qu’elle y met du sien. Quand on a ni subtilité ni sensibilité, reste le chantage à la sensiblerie. Pour un œil, ou un cœur, non averti, ça fera toujours l’affaire. Les escrocs meurent en paix.

(Je ferai au moins mienne une des leçons du film : brosser toujours le spectateur dans le sens du spoil. Amen.)


Liens externes :


Heli, Amat Escalante (2013)

El Grito

Note : 4 sur 5.

Heli

Année : 2013

Réalisation : Amat Escalante

Avec : Armando Espitia, Andrea Vergara, Linda González

Belle maîtrise pour ce film mexicain.

Escalante a été honoré du prix du meilleur réalisateur pour ce film à Cannes et c’est mérité, quoi que le scénario n’aurait pas été mal non plus… À tous les niveaux, c’est une réussite. La direction d’acteurs est exceptionnelle, l’écriture en ellipse est peut-être un peu systématique mais diablement efficace (comme un puzzle, on ne comprend pas forcément ce qui se trame, et puis tout s’éclaircit, ou pas d’ailleurs : comme la vie, on ne dispose que des bribes éparses).

La seule chose peut-être à reprocher au film (en même temps, il dénonce là sans doute une réalité propre au Mexique), c’est son côté sinistre et brutal. Escalante parvient toutefois à adopter le meilleur point de vue et la distance idéale pour présenter cette violence, et ce n’est pas une mince affaire. Le cinéma n’est jamais aussi efficace que quand il traite les sujets difficiles avec distance. L’héritage d’un Antonioni. Distanciation, incommunicabilité, récit elliptique, tout y est.

Car Escalante n’en fait jamais trop quand certains de ses personnages en font beaucoup. D’ailleurs, le récit se concentre sur les victimes et ne s’attarde pas pour autant sur leur condition de victimes… En évitant la compassion avec une identification automatique et un peu facile, on échappe du même coup au ton sur ton. C’est plutôt bien vu, et ça ne rend le film que plus supportable malgré son sujet et sa violence sous-jacente.

Par exemple, une fois que le petit ami est lâché entre les mains de ses tortionnaires, on ne s’attarde plus sur lui : c’était comme s’il était déjà mort. Cruel, mais inutile de tomber dans le pathos. Escalante préfère la justesse des faits plutôt que l’émotion ou la souffrance de ses personnages. L’art de l’ellipse est là, des choix aussi : faire la croix sur les sévices subis pendant plusieurs jours par la sœur et évoquer brièvement la nécessité de procéder à un avortement. Inutile d’en dire plus, on a compris.

Heli, Amat Escalante 2013 | Mantarraya Producciones, Tres Tunas, No Dream Cinema 


Sur la Saveur des goûts amers

Top des films en langue espagnole

Listes sur IMDb : 

MyMovies: A-C+

Liens externes :


L’Idiot (Durak), Yuriy Bykov (2014)

Histoire d’ivoire une tour tomber

Note : 3.5 sur 5.

L’Idiot

Titre original : Durak

Année : 2014

Réalisation : Yuriy Bykov

Avec : Artyom Bystrov, Natalya Surkova, Yuriy Tsurilo

Le film n’est pas sans rappeler Main basse sur la ville (Rosi 1963). Le même thème du scandale immobilier et le risque d’effondrement d’un immeuble. Les enjeux et les conflits, tout ça est bien mené, façon thriller du réel avec une intrigue resserrée sur quelques heures, et c’est vrai qu’il peut y avoir une certaine fascination à voir qui s’en bat les couilles (les autorités de la ville, les concernés ou les réalistes), et les autres (en l’occurrence, l’autre au singulier, l’idiot du titre est un brin sarcastique, l’idiot, c’est celui qui l’ouvre au milieu d’un monde gangrené par la corruption).

Malheureusement, malgré une certaine maîtrise, c’est encore légèrement démonstratif, nous répétant cent fois les enjeux pour qu’on ait bien compris, et ça tient à développer des personnages de la « petite histoire » quand il aurait été plus avisé, ou intéressant, de s’appliquer à l’aspect politique, seul. Ou au contraire d’aller plus loin vers cette voie et recentrer petit à petit vers les enjeux de la catastrophe comme une réponse symbolique à l’impuissance sociale rencontrée durant tout le film (faire alors du personnage principal un spécialiste paraît moins évident que si c’était un personnage sans connaissance technique et possibilité d’interpeller les autorités de la ville).

Le film se perd ainsi pas mal en digressions superflues qui donnent un aspect naturaliste (documentaire, diraient certains) au film qui alourdit trop son propos (ou son style, le thriller, avec sa nécessité d’urgence). La force, le sujet, c’est le scandale, sans doute sa fin sans détour et cynique. Et le drame, c’est moins l’effondrement d’un immeuble que celui des illusions de cet « idiot » cherchant à sauver 800 personnes. La concision aurait été plus efficace que de traiter ça en cherchant une forme d’authenticité. La recherche du réel est toujours réductrice : on se concentre sur la corruption d’un petit village en Russie quand on aurait pu évoquer la corruptibilité des hommes tout court. La morale finale n’en aurait été que plus forte : rares sont ceux capables de reconnaître les bonnes âmes qui cherchent à les aider. Le drame des apparences, toujours.

La même année, Andrey Zvyagintsev, proposait une même vision de la Russie corrompue et sans illusions dans Leviathan, jouant cette fois (de mémoire) sur un récit plus distendu, le mystère, et une forme de distanciation suggérant plus l’aliénation des individus dans la société qu’une misère sociale conséquence d’une corruption des autorités (même si elle était très présente dans le film, on évitait le ton sur ton en se passant des à-côtés sociaux).


L’Idiot (Durak), Yuriy Bykov 2014 | Rock Films, Russian Ministry of Culture


Liens externes :