Le Fanfaron, Dino Risi (1962)

Le chêne grave et le roseau qui rit

Le Fanfaron

Note : 5 sur 5.

Titre original : Il sorpasso

Année : 1962

Réalisation : Dino Risi

Avec : Vittorio Gassman, Catherine Spaak, Jean-Louis Trintignant

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On est au croisement des genres : comédie, tragédie, chronique sociale, road movie, buddy movie. L’idée du film est simple : la rencontre improbable entre deux hommes que tout oppose. Le premier est expansif, sans gêne, souriant, charmeur, dragueur, mais aussi envahissant, raciste, homophobe, escroc, lourd on dirait aujourd’hui, et finalement on apprendra que derrière toutes ces futilités, ces manières outrancières, se cachent un homme seul, raté, et attendrissant. Le second est bien plus jeune (le premier le considère plus comme un frère ou un pote qu’un fils, tout comme il est incapable de jouer le rôle de père avec sa grande fille de 17 ans), il étudie le droit, timide, respectueux des autres, casanier… Les deux se retrouvent sur un point : ce sont des hommes seuls.

La première scène est saisissante. C’est le 15 août à Rome, le premier, interprété par Vittorio Gassman, déambule dans les rues désertes de la ville en quête d’un téléphone, et le seul être vivant qu’il trouve dans les parages, c’est donc l’autre, joué par Jean-Louis Trintignant. On se croirait dans le Monde, la Chair et le Diable : les deux survivants du monde qui se retrouvent. Être seuls un 15 août, ça crée des liens. Gassman s’invite chez Trintignant, qui le trouve d’abord bien envahissant, mais il reste poli (la voix off sert de contrepoint), et bientôt Gassmann embarque Trintignant dans sa décapotable pour filer à fière allure sur les routes qui mènent à la plage. La plage, la chair et le diable…

Parcours initiatique, road movie, opposition entre deux personnages complètement différents. C’est du déjà-vu, mais ça atteint ici un degré de perfection inédit. L’insolence et la désinvolture du personnage de Gassman sont vraiment propices à des situations cocasses et à des répliques d’une rare bêtise. Il est né pour se créer des emmerdes, parce que contrairement au personnage de Trintignant, il va de l’avant, il s’incruste, il ose, sans peur de déranger. C’est plus qu’un fanfaron, c’est un ouragan d’insolence et de goujaterie, et alors que Trintignant tente, au début, de l’apprivoiser, il finit par le suivre dans son élan, maladroitement, le prendre comme modèle, et la morale là-dessus est impitoyable : à trop vouloir vivre quand on n’a pas assez vécu, on finit par se tuer…, quand d’autres sont passés maîtres dans les embrouilles tout en s’évitant toujours le pire.

L’intérêt du film est bien dans l’évolution et le rapprochement des deux personnages que tout oppose, un peu comme dans Rain Man. On apprend à découvrir les faiblesses, les blessures de Gassman, et Trintignant prend goût à la vie, du moins, il se décide à la vivre plus pleinement. On est d’abord séduit par ce Gassman enfantin qui drague les mama dans les cuisines d’un restaurant où il n’était pourtant pas invité, par sa langue bien (et mal) pendue ; le personnage de Trintignant joue notre rôle, il est là pour apaiser les élans impétueux et niais de la tornade Gassman. Et puis, on découvre qu’il n’est pas si en réussite que ça, que c’est un petit escroc qui doit de l’argent à droite et à gauche, qu’il est toujours marié à l’unique femme qui peut lui faire baisser les yeux, femme auprès de laquelle il ne peut trouver les mots, et la seule qui ne rit plus de ses bêtises, comme on ne rit plus d’un gamin qui refuse chaque soir de se mettre au lit… Il tente vainement de jouer les papas, mais ce n’est pas un rôle pour lui. On est comme sa femme et sa fille, on lui laisse tout passer à l’abri derrière l’écran (ses caprices, ses mots blessants, ses embrassades un peu trop osées, sa spontanéité déroutante et souvent embarrassante), parce que c’est un ouragan qui de l’extérieur provoque le sourire, c’est un soleil qu’il fait bon voir rayonner mais qu’on ne saurait regarder en face parce que comme pour le personnage de Trintignant cela nous serait fatal. Il est inconscient, mais c’est un enfant ; il s’amuse, il amuse. Que peut-on reprocher à un enfant… tant qu’il n’est pas un homme ? Sa femme ne s’est pas remariée, elle n’a même pas insisté pour le divorce, on sent qu’elle l’aime encore, malgré ces visites en pleine nuit… tous les trois ans. Elle le dit elle-même : « Je l’aime comme un fils qui a mal tourné ». Sa fille aussi continue de l’aimer, et elle, contrairement à sa mère, l’aime tel qu’il est, joue avec lui, plaisante avec lui, s’amuse même à le séduire à son insu. Elle tient de son père : pétillante, insouciante, souriante. Mais elle tire la leçon d’un père absent et toujours sur le fil : elle veut une bonne situation, et pour cela, est prête à se marier avec un homme qu’elle n’aime pas et qui a l’âge de son père… On se prend à rêver que Trintignant et elle fassent un bout de chemin ensemble ; elle le séduit un peu, mais Trintignant n’a d’yeux que pour sa voisine, à qui il a à peine adressé la parole… Les routes servent à s’ouvrir de nouvelles portes, mais le trajet le plus dur, c’est celui qu’on s’interdit de faire d’une fenêtre à l’autre. La promiscuité des interdits. À quoi un petit tour en auto servira bien à s’en divertir… Et si ce n’est pas le mur voisin, ce sera le ravin.

À voir, une fois n’est pas coutume, en VF, Trintignant oblige, la version originale n’existant pas, comme une bonne partie des coproductions franco-italiennes de l’époque. Et comme le doublage sur Gassman est excellent pourquoi se priver de ça et s’envoyer de la mozzarella incompréhensible.

La relation de Gassman avec sa femme et sa fille n’est pas sans rappeler le personnage de Duchovny dans Californication. Tous les deux sont de grands enfants, ingérables ; ils parlent bien et vite (même si l’un rajoute une pincée de culture et d’intelligence que l’autre n’a pas) ; ils ne pensent qu’à la chose (Duchovny est irrésistible, il se fait draguer sans doute plus qu’il ne drague alors que Gassman en devient comique à force d’insister) ; et tous les deux sont des ratés, rejetés par la société, et par leur famille qui pourtant les aime de la même façon. Même désinvolture (cool pour l’un, tonitruante et colorée pour l’autre), même décapotable pourrie…


Le Fanfaron, Dino Risi (1962) | Incei Film, Sancro Film, Fair Film

Le Fanfaron Dino Risi 1962 Il sorpasso Incei Film, L.C.J Editions & Productions, Sancro Film (1)Le Fanfaron Dino Risi 1962 Il sorpasso Incei Film, L.C.J Editions & Productions, Sancro Film (3)Le Fanfaron Dino Risi 1962 Il sorpasso Incei Film, L.C.J Editions & Productions, Sancro Film (4)Le Fanfaron Dino Risi 1962 Il sorpasso Incei Film, L.C.J Editions & Productions, Sancro Film (2)


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Barton Fink, Ethan et Joel Coen (1991)

Barton Fink

Note : 5 sur 5.

Année : 1991

Réalisation : Ethan et Joel Coen

Avec : John Turturro, John Goodman, Judy Davis, Steve Buscemi

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Journal d’un cinéphile prépubère : le 19 mai 1997

Scénario, mise en scène, jeu, photo et décors sont géniaux. L’univers de Barton Fink est hyper travaillé, irréel, voire absurde, allant jusqu’au surréalisme presque, en tout cas, à prendre au second degré.

Les couleurs sont ternes, âpres, moites, à l’image du papier peint qui se décolle. On se sent oppressés, séquestrés dans un huis clos (on a rarement des scènes d’extérieurs, et si c’est le cas, rares sont les plans larges ; c’est un univers de studio où il n’y a pas de liberté, d’espoir, où tous les éléments sont contrôlés comme chez Tarantino).

On évite l’exposition d’objets du quotidien pouvant paraître à l’écran trop réaliste, comme une voiture par exemple, pour éviter cela, le sujet est situé dans les années 30 ou 40, improbable, on flirte avec le merveilleux. On ne voit aucun plan de présentation large, extérieur, comme une façade d’hôtel : on va encore une fois à l’essentiel pour coller aux humeurs de Fink.

Barton Fink, Ethan et Joel Coen (1991) | Circle Films, Working Title Films

La réalisation, très sophistiquée, est épatante, surtout dans l’appartement de Fink avec l’emploi du travelling, du zoom, et de la plongée. Le jeu et la mise en scène sont clairs et retenus, et par conséquent, émouvants (surtout à la scène d’embrassades : une lenteur kubrickienne).

Avec un humour noir sous-jacent, parfois difficile à déceler, qui donner une simplicité au film et le rend sympathique.

À noter aussi la grande qualité des dialogues : les scènes étant des huis clos statiques, l’action se fait verbe. Le script trouve des astuces épatantes pour introduire, et surtout conclure, une scène.

Les dialogues permettent de développer des personnages en les rendant de plus en plus clairs et caricaturaux sans pour autant enlever une certaine ambiguïté. Ce qui permet aussi (le huis clos amenant un récit souvent en temps réel dans une même scène comme au théâtre) de créer des ambiances lourdes par une mise en scène lente et suggestive, d’installer des rapports réels, et au présent entre les personnages.

Les Coen sont les Flaubert du ciné (!).



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Fargo, les frères Coen (1996)

Fargo

Fargo

Année : 1996

8/10 IMDb

Réalisation :

les frères Coen

Avec :

William H. Macy
Frances McDormand
Steve Buscemi

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1er mai 1997

Voilà deux films de la nouvelle génération américaine que je voie aujourd’hui (l’autre étant Pulp Fiction), et c’est comme une claque, moi qui ne vois pas beaucoup de films récents.

Deux points communs entre Fargo et Pulp Fiction : le polar dérision, décalé, avec deux styles différents.

Les Coen s’attachent à montrer des petites gens dans un bled pommé et qui jouent à un jeu de grands, et bien sûr on a de catastrophe en catastrophe. Je ne m’attendais pas à voir ce genre de films satiriques sachant rester sympathiques vis-à-vis des personnages. Les premières minutes sont déroutantes, comme un film noir contemporain et en couleur, et avec une forme de dérision absente dans ces vieux films noirs des années 40-50.

Surpris donc, mais aussi émerveillé par la maîtrise de la mise en scène des frères Coen. Le scénario est limpide avec une évolution parfaite, comme un engrenage qui ne peut plus être enraillé une fois lancé. Et enfin émerveillé par l’identité esthétique du film, de son style plein de fraîcheur. Très européen on pourrait presque dire (même si nous semblons adopter la dérision par défaut).



Pulp Fiction, Quentin Tarantino (1994)

Puzzle Fiction

Pulp Fiction
Année : 1994

Réalisation :

Quentin Tarantino

Avec :

John Travolta, Uma Thurman, Samuel L. Jackson, Tim Roth, Amanda Plummer, Bruce Willis

10/10 IMDb

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Journal d’un cinéphile prépubère (1er mai 1997)

Un film admirable. La construction et la mise en scène sont parfaites. Tarantino se révèle être un grand raconteur d’histoires. Même si sa construction atypique, et non chronologique, est maniérée, le film reste jouissif de bout en bout pour le spectateur, attentif à reconstituer la linéarité des événements, en y décelant ici ou là des éléments dramatiques qu’il lui faut replacer dans le contexte chronologique.

Le récit est déstructuré, on revient sur les choses, on approfondit, on use de mise en abîme comme dans un film à sketchs où on s’attarderait tout à tour sur des personnages différents.

Il y a donc trois parties : la première avec les tueurs et la femme du boss, une seconde avec le boxeur, et la troisième qui fait comme une synthèse des deux premières. Tout cela s’imbrique en composant un canevas complexe où tout se mélange et prend peu à peu une logique d’ensemble. Un peu comme s’il y avait trois unités d’action, trois lignes dramatiques, qui se rencontraient au gré des hasards dans le récit. Et quand Tarantino a besoin de faire rencontrer deux de ces lignes, il les unit à travers une autre unité, l’espace (c’est par hasard que le boxeur tombe sur son boss, dans la rue).

Pulp Fiction, Quentin Tarantino (1994) | Miramax, A Band Apart, Jersey Films

Je suis fasciné par cette manière de raconter des histoires, de les déconstruire pour mieux les construire. Un travail basé sur de fausses coïncidences, avec un agencement de procédé dramatique à la chaîne, privilégiant la forme du récit au fond. On met un peu Tarantino à l’épreuve, et on attend de voir s’il parviendra à construire une cohérence de ce tout ça. Le miracle, c’est bien d’arriver à rester clair et simple dans ces circonstances. Et c’est sa mise en scène, très propre, qui lui permet peut-être de nous donner cette impression de grande maîtrise.

Tarantino trouve le rapport échelle-densité parfait entre les différentes séquences et l’action qui les compose pour qu’il puisse proposer un rythme dramatique idéal. Il ne faudrait pas s’y tromper : Pulp Fiction est un film lent, qui prend son temps pour que le spectateur puisse intégrer les éléments dramatiques et les reconstituer dans sa tête. Rien ne parasite dans cette nécessité de mise en scène l’esprit de celui livré presque exclusivement à cette tâche.

Le juste milieu parfait entre la forme et le fond, le rythme évocateur et l’action entraînante, la nécessité d’identification, de plaisir, face à l’objectif d’éveiller l’imagination à travers des effets de distanciation.

C’est bien pourquoi l’introduction donne si parfaitement le ton. Les dialogues des criminels passent avant l’action. On mettra à exécution plus tard ce qu’on prévoit avant. Ce qui importe, c’est le cheminement vers quoi l’action (brute, une fois qu’elle s’accomplit) se dirige et se compose à travers un jeu de répliques parfois absurdes entre les protagonistes appartenant à un même groupe (c’est une confrontation basée d’abord sur une forme de connivence et que les dialogues doivent, peu à peu, mettre à mal).

L’absurde, l’humour noir, chez Tarantino, c’est ce qui rend le style si « cool » dans ce cinéma. Ce n’est pas seulement l’attitude des personnages qui en font des modèles malgré leurs agissements et leur sens moral plus que suspect, c’est leur intelligence, leur repartie, dignes des comédies américaines des années 30. On se prend à aimer ces crapules parce qu’ils ont toujours les bons mots qui les rendent sympathiques. Et quand l’action les prend par surprise, ils réagissent le plus souvent sans en être surpris. La repartie à la fois dans le verbe, mais aussi dans l’action. Le mot et le geste justes. La lenteur, la maîtrise du rythme, presque unique, aide à offrir à une scène une identité, mais l’espace joue aussi beaucoup, car toutes ces séquences lentes, bavardes, s’appuient sur un espace bien défini, parfois intermédiaire, improbable, entre deux scènes. Toujours cette volonté de prendre une séquence attendue de côté pour en proposer un biais humoristique ou original. (Note 2018 : on peut y voir un curieux précédent avec Johnny Guitar.)

Quant à la précision de la mise en scène, elle est utile donc à clarifier, à travers le style, la complexité de l’histoire. On la remarque, par exemple, dans la première scène du boxeur qu’on ne fait qu’entendre alors qu’on voit l’arrière de la tête de son boss. Une version presque décalée d’une scène similaire mais frontale du Parrain. Les deux scènes servent à illustrer le pouvoir de celui qui le possède face aux personnages soumis.

Jolies références à Welles aussi, avec une séquence tournée en contre-plongée.

Un style nouveau est né. Cool, décalé.

(Le film comporte de curieuses similitudes avec Cible émouvante.)



I vitelloni, Federico Fellini (1953)

I vitelloni

Les Inutiles
Année : 1953

Réalisation :
Federico Fellini
7/10  IMDb

Voilà le genre de films qu’on ne fait plus aujourd’hui.

La densité dramatique est excellente. Cela manque d’unité pour devenir parfait : on ne sait pas tout à fait, durant le développement, de quoi il s’agit précisément (le récit ne se recentre jamais autour de personnages principaux, deux, ou un, comme on pourrait s’y attendre dans un récit plus classique, et on s’y perd un peu). Au lieu de suivre chaque séquence en espérant quelque chose d’autre, c’est comme si chaque séquence avait sa propre histoire, sa propre unité, comme si se créait un intérêt à l’échelle de la séquence et non du drame.

Fellini semble avoir écrit ses séquences étape par étape, sans avoir une ligne directrice, un but : au lieu de monter ou de chuter, ça reste à l’horizontale.

Jeu et mise en scène ludiques, parfois émouvants.

La musique est agréable, parfois merveilleuse, mystérieuse comme au début sur la plage.

On comprend avec ce film ce qui fait parfois la puissance d’une œuvre : sa diversité, sa largeur, la possibilité de passer d’un registre à l’autre (principe d’alternance allant vers l’universalisme), comme chez les grands acteurs tout en gardant une certaine unité, une ligne logique et de bienséance pour le respect du public : on peut passer de la tristesse à la comédie mélancolique (l’unité, c’est avoir un même but général, un thème, même comme ici sans proposer une même ligne dramatique). Un thème surpasse tous les autres, éternel et essentiel : l’amour.

Intéressante et émouvante utilisation de la voix off présentant le drame qui se joue comme un conte moderne.

C’est quand l’homme rencontre une nouvelle maîtresse (sujet attendu de l’amour donc) que notre attention se réveille. La magie s’opère, lorsqu’il n’y a plus d’avenir. Les digressions, sortes d’études de mœurs, sont alors de vastes intermèdes d’une grande qualité.

Il émane de cette œuvre une magie, un intérêt mystérieux dû en grande partie à la qualité de la mise en scène. Elle manque aussi cela dit d’un brin d’identité, ce qui est dû au réalisme sans doute, et rare par la suite chez Fellini qui ne manquera pas par la suite d’ancrer ses histoires dans des univers visuels marqués (art de la démesure, du baroque).


Cible émouvante, Pierre Salvadori (1993)

Peulpe Fiction

Cible émouvante

Note : 4 sur 5.

Année : 1993

Réalisation : Pierre Salvadori

Avec : Jean Rochefort, Marie Trintignant, Guillaume Depardieu

Eh ben, je n’aurais vu aujourd’hui que des polars pleins de dérision. Curieusement aussi, voir ce film le même jour que Pulp Fiction a quelque chose de troublant. L’un semble avoir inspiré l’autre. Le cinéphile qu’est Quentin Tarantino aurait-il vu le film de Pierre Salvadori ?

Les mêmes situations décalées : hasard des circonstances quand on retrouve son ennemi dans un hôtel (Salvadori) ou dans la rue (Tarantino). Antoine qui laisse partir le coup de revolver comme Vincent. La rencontre Victor-René assimilable à celle de Vincent-Madame Mia, tout aussi incongrue. Le début avec un montage de séquences. Le thème du tueur à gages et son boulot qui tourne mal. Le mec qui trahit son patron (ça ne se passe jamais comme on l’attend). Thématique de l’initiation du père spirituel au fils. Tuer à toutes les sauces. Le fait d’entrer dans l’appartement et de trouver un homme soit au cabinet (Pulp Fiction) soit dans le bain (Cible émouvante), et dans les deux cas, deux accessoires sans cesse réutilisés par le même personnage (Vincent ou Antoine), même si chez Tarantino, c’est revendiqué clairement, alors que chez Salvadori c’est moins stylisé, y prêtant moins attention. Victor qui masse les pieds de René dans Cible émouvante alors que dans Pulp Fiction cela fait partie du récit de Vincent dans le début du film dans les couloirs. Enfin, si le film de Salvadori a pu inspirer Tarantino, celui-ci ne s’en serait qu’inspiré, car le scénario et sa mise en scène sont bien meilleurs.

Moins de moyens, un humour et une écriture moins fins. Salvadori ne donne pas assez d’identité, de style à sa mise en scène, d’ailleurs son scénario ne lui permettrait pas, il est trop dense, trop chaotique, avec des éléments prenant trop d’importance, et ne laissant pas de place à la mise en scène. Son style est celui du (stérile) naturalisme, il ne fait que placer une caméra dans un cadre, qui est uniquement consacré à représenter l’action comme au théâtre, sans la filtrer. Tarantino au contraire donne l’impression que chaque élément de décor est le fruit d’un choix délibéré et réfléchi.


Cible émouvante, Pierre Salvadori | Les Films Pelléas, Locofilms, M6 Films


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Le Jardin des plantes, Philippe de Broca, et la Dernière Fête, de Pierre Granier-Deferre

21 décembre 1996

Commentaires croisés concernant deux films de télévision (enfin croisés…, je survole à peine, ça me sert surtout de tremplin vers mes habituels tunnels de tripotage solitaire) : Le Jardin des plantes et La Dernière Fête. Le premier est de De Broca avec Claude Rich, le second avec Charlotte Ramping.

Les deux films sont représentatifs d’une certaine qualité française (pour plagier les Caillés). On peut remarquer, c’est certain, une certaine qualité technique, un savoir-faire, une interprétation correcte… Tout cela est plutôt compréhensible compte tenu de la forte tradition en matière artistique dans notre pays, dans ces deux domaines. À ces deux seuls domaines, je devrais dire, car il apparaît que pour la critique et les cinéastes (qui depuis qui l’on sait est grosso-modo la même chose) seule la beauté (vide, photographique) de l’image et l’excellence du jeu (à quoi pourtant ceux qui commentent ne connaissent rien) comptent. On se demande même comment on peut encore arriver à pondre de tels techniciens et de tels acteurs tant ce qu’on leur invite à faire est rarement ce à quoi ils aspirent (en tout cas au début, le métier a vite fait de corrompre nos fragiles intermittents du bulbe). Ma réponse est toute simple : prenez cent mille acteurs au hasard dans la rue (oui, oui, tout le monde peut être acteur), parmi ces ignorants en matière “comédiesque”, technique, on trouvera toujours un Alain Delon. C’est même devenu une constante dans ce métier, seule la personnalité compte. Soyez donc des blaireaux chers amis acteurs, les gens honnêtes n’auront pas d’histoire. Je me prononcerai moins sur la question technique rattachée aux différentes techniques propres au cinéma, j’y connais rien, mais quelque chose me dit qu’il ne faut pas du génie pour éclairer un cul ou coller une image à une autre (il y aura toujours des exceptions, mais ici je me contente de parler de la règle).

Tout va donc pour le mieux dans ces deux domaines. Reste l’essentiel pour faire du bon cinéma, du moins, pour sortir d’une forme de cinéma exercé par des fonctionnaires, radotant les mêmes habitudes, ne prenant aucun risque donc s’interdisant tout potentiel subversif ou expérimentation, et restant toujours à la surface molle des choses : une histoire qui en vaille la peine (si on ne peut juger d’un scénario parce qu’un scénario en lui-même n’est ni produit, ni jugé, ni finalisé, ni une pièce d’art quoi, on peut juger, au moins, du résultat à l’écran) et la mise en scène (j’entends par là, la capacité du décideur de porter un regard particulier sur cette histoire, offrir un angle, accentuer telle ou telle détail qui paraîtrait insignifiant pour quelqu’un d’autre, etc.). C’est là, il me semble, que le génie, doit s’exprimer. Les techniciens pourront être les meilleurs artisans du monde, ils ne poseront pas un regard sur ce qu’ils produisent et c’est ce regard, seul, qui sera offert à celui du spectateur ; et les acteurs, ma foi, qu’on me présente un acteur de génie, je l’embaucherais immédiatement pour frotter mes lampes (entendez par là, qu’on ne demande pas à un acteur d’être “génial”, on lui demande d’être « aux ordres », de se mettre au service de ; l’acteur, c’est un soldat ; après, qu’on cherche à faire de ces soldats des vedettes et qu’ils soient chargés de la promotion, c’est parfaitement naturel, on préfère inviter à sa table un mec sympa, ou un blaireau sachant toutefois rester sympathique le temps d’une soirée entre amis où il saura parfaitement animer nos convives, plutôt qu’un intello prétentieux qui aurait en plus la vulgarité d’avoir du génie, et qui seul serait finalement capable d’expliquer ce que personne n’aura envie de se voir expliquer).

Alors bien sûr, il est tellement facile de penser que l’un et l’autre (bonne histoire et mise en scène) vont de soi. C’est vrai, après tout, prenez ces mêmes dix mille passants pris au hasard au début, il suffirait d’un seul pour trouver que tel ou tel film sort du lot, pour que finalement, il soit tout à fait légitime de porter du crédit au moindre navet. On ne m’en voudra pas donc de parler pour moi-même et de considérer les qualités qu’une histoire doit posséder, ou de son serviteur, la mise en scène, en fonction de critères hautement personnels. Certains cinéastes donc, donnent l’impression que la seule difficulté de leur travail, la seule utilité, serait de reproduire le réel. Je ne suis pas le seul à le penser, c’est même une idée assez répandue quand il est question de critiquer le cinéma de nos tièdes latitudes, on parle parfois d’ennui d’un certain cinéma attaché au quotidien, à l’insignifiance de son intimité… J’irai même plus loin en parlant d’horreur de l’artificialité. Voilà donc une culture où chacun se doit d’être original, abhorrer le « non-vrai », et où finalement tout le monde tourne en rond à force de répéter les mêmes âneries « sur l’art ». L’authenticité, la sincérité, l’originalité, tout ça, désolé, c’est du vent. L’artifice, c’est du concret. L’artifice se structure, se conceptualise, se fragmenter, se regarde, se fait montrer du doigt, se totemise, sert d’urinoir ou de combustible. Le problème, c’est que si l’artifice est concret, il s’apprend. Les années 60 et 70 sont passées par là. Apprendre, c’est juste bon pour un technicien qui va coller ses deux images ou quelle focale utiliser après la digestion du midi. Le cinéaste (ou le scénariste, mais lui est pratiquement porté disparu) doit donc laisser s’exprimer son moi intime ou je ne sais quelle autre connerie certes fort originale mais qui ne se traduira d’aucune façon à l’écran. Au mieux, on en arrive comme ici à une mise en scène plate, sans relief, sans point de vue, inexistante quoi ; au pire, le cinéaste ira lui-même assurer le service après-vente pour rappeler au spectateur à quel pointe il mérite leur attention, et que seules seraient à juger dans son film, ses intentions, alors même que là encore rien de tout cela ne serait traduit à l’écran. L’époque est même au film d’époque tourné avec les manières d’aujourd’hui. Et on a le culot d’appeler ça “réaliste”, “crédible”, “authentique”. Non, on ne se tient pas aujourd’hui comme hier, on ne parle pas de la même façon, on ne se comporte pas avec autrui de la même manière, une femme de ferme n’agit pas comme une grande bourgeoise, etc., etc. Mais il suffit de dire qu’on joue ou présente les personnages avec toute son authenticité et on aura toujours raison. Certains ont le monopole du cœur, d’autres celui de l’authenticité. Et je rappelle Alain Delain au centre de la scène : lui était dirigé, c’est toute la différence (Visconti en était même arrivé à en faire un acteur de théâtre, c’est dire). Bref, on se retrouve avec des films mous, qui ressemblent à rien (sinon à la vie, et c’est pas un compliment), dans lesquels la forme manque de fond et le fond manque de forme (génération seins nus, c’est plus naturel – ah, sûr ! mais moi je la laisse au sauvage la nature, je suis civilisé et j’aime l’artifice, parce qu’il offre différents sens, différents regards ou forme, à ce sein qui bien que poilu, plat ou tout vergeturé, ne saura se laisser mieux voir que quand il reste invisible).

Prenons un exemple grossier d’artificialité (compréhensible par tous) : le rythme. Un metteur en scène a deux solutions opposées, extrêmes. Soit il choisit de ralentir le rythme, soit de l’accélérer (je passe sur les manières d’y arriver, pour rester simple). Malheureusement, il existe une autre alternative. La pire, celle de ne pas choisir. Les acteurs ont une fascination coupable pour le “vrai” (ils perçoivent qu’il y a là quelque chose de juste et de nécessaire dans leur art mais sans maîtrise de leur art, ils se contenteront de croire que leur art se contente d’être une recherche permanente du “vrai”), et de nombreux metteurs en scène ont également cette obstination, seulement le “vrai”, c’est le vide, c’est l’insipide. Une fois qu’on parvient à un résultat, dans la recherche de l’authenticité, c’est bien, mais après ? L’authenticité n’offre aucun sens. Le travail du metteur en scène, c’est de proposer un regard. Donc de faire des choix. Et tout est prétexte à choisir, parce que le moindre détail peut forcer les apparences pour guider le spectateur vers l’endroit où on veut le mener. Ralentir, accélérer, à tel endroit ? pourquoi, comment ? Après tout, peu importe la direction prise, le choix, on pourra toujours juger de ces partis pris, après. Mais on ne peut pas se soustraire à ces questions de choix. Alors bien sûr, sur cette seule question du rythme, on trouvera toujours des contre-exemples. Mais si par ailleurs, d’autres choix sont faits, toujours pour insister sur des détails, montrer telle ou telle chose selon tel ou tel angle… on peut tout à fait choisir d’adopter un rythme neutre, ronronnant, mais on percevra d’autant mieux ce choix (puisque là c’en serait un) si d’autres choix, clairs, sont pris par ailleurs. Celui qui s’applique à ne jamais rien froisser, à n’avoir d’avis sur rien, à contenter tout le monde, il doit cesser de faire ce métier et se lancer dans la diplomatie (ce à quoi certains milieux tendent à devenir effectivement…). On remarquera exactement les mêmes obsessions creuses et la même peur du choix dans l’écriture du scénario. La règle d’or, c’est l’insignifiance. Et une insignifiance qu’on s’appliquera ensuite à remplir de sens en interview parce qu’on a lu dans le laid caillé et qu’on sait que ce qui compte ce n’est pas le produit mais la publicité qu’on en fait (« qu’importe le contenu pourvu qu’on ait l’ivrogne »). Parce que oui, madame, l’une des vertus de l’artificialité, c’est qu’elle fait la chasse à l’insignifiance. Elle coupe, elle structure, elle ment, elle tord (la réalité), pour s’attacher (là encore c’est une question de choix) à mettre en lumière, un action, en paroles, du sens, du… signifiant.

Alors, voilà, dans ces deux films de télévision, on s’emmerde. Une fois qu’on a perçu « l’authenticité » molle et trompeuse de la chose, il n’y a plus rien à regarder puisqu’on ne daigne pas nous offrir autre chose à manger. C’est comme inviter des convives à sa table et leur offrir de l’eau, de l’eau, de l’eau. Eau du robinet authentique ! Ah oui, certains se nourrissent d’illusions.

No Smoking, Alain Resnais (1993)

No Smoking, No… Smoking

No SmokingNo_Smoking_Alain_Resnais Année : 1993

Réalisation :

Alain Resnais

Avec :

Sabine Azéma

Pierre Arditi

9/10 IMDb iCM

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Décidément, il me plaît bien ce Resnais. Amour de la forme (le plaisir de la structure pour le bonheur de la déconstruire), esthétisme froid, théâtralité… Eh oui, les scènes sont interminables, tout tourne autour de dialogues et de situations qui évoluent autant hors-champ, et après des ellipses, que devant la caméra. En gros, les dialogues doivent apporter une grande part des informations venant « de l’extérieur ». Extraordinaire pouvoir d’évocation comme si les couleurs criardes, façon BD, n’étaient qu’un écran de fumée pour masquer l’essentiel, qu’on imagine derrière le chevalet des apparences, à travers la voix des acteurs. Un peu comme si les couleurs venaient se perdre sur nos papilles pour en exciter les sens les plus immédiats et qu’une saveur plus lente, plus imperceptible et plus persistante, montait peu à peu sur le buvard fragile de l’œil de l’imagination. Les images claquent dans le présent et s’évanouissent presque aussitôt, tandis que les évocations parlent à notre mémoire, à notre sens de la représentation et de la prospective. To smoke or not to smoke, that is the question. Mourir, dormir…, rien de plus. Mourir, dormir… Dormir ? Rêver peut-être… Argh, voilà le hic ! Comment imaginer, voir et rêver en même temps ?…

Et si la réponse était dans Smoking, je me retrouve bien embarrassé.

Belle performance d’Arditi et d’Azema. Resnais n’est pas ce qu’on pourrait appeler un grand directeur d’acteurs, on peut donc penser (imaginer, ou rêver peut-être) qu’ils y ont été pour beaucoup dans le bon déroulement de la chose scénique. Justesse impeccable, rapidité maîtrisée, et exécution implacable. Il est rare d’allier ainsi la vivacité, la spontanéité (qui s’apparente parfois trop à de l’agitation : on regarde plus parce que ça attire le regard que parce qu’on s’intéresse au devenir des personnages) avec le pouvoir évocateur de l’acteur, si utile pour faire travailler l’imagination, là, du spectateur, et qui apparaît le plus souvent dans les respirations. Ce que les « grands » acteurs de la pantomime arrivaient à faire en posant une main sur le front, en fronçant sévèrement les sourcils et en roulant des yeux vagues derrière leurs chaussettes, tout en y adjoignant dans un souffle matamoresque cette merveilleuse ponctuation de la pensée en bulles qui éclatait en « ha ! » vapoteux. « Fumer ? Moi, jamais !… Ha ! »

Bref, ça réclame une attention et une intelligence parfaite de la part de l’acteur. À la fois une leçon inimaginable, une expérience épicée* formidable, et un découragement pour ceux qui essaient de commencer de fumer.

*en français dans le texte (NdT)