L’Exercice de l’État, Pierre Schoeller (2011)

Note : 1.5 sur 5.

L’Exercice de l’État

Année : 2011

Réalisation : Pierre Schoeller

Avec : Olivier Gourmet, Michel Blanc, Zabou Breitman 

J’aurais dû me rappeler à quel point Télérama est rarement une bonne inspiration quand il s’agit de trouver un bon film pour ses soirées. Au siècle dernier, ils n’étaient déjà pas bien brillants pour juger de la qualité du cinéma français, à moins qu’à force de se manger des merdes à toutes les projections presse, on ne finisse par vouloir forcer une mise à niveau de ses exigences vers le bas.

Malheureusement, la réputation du cinéma français actuel n’est pas usurpée. Cet Exercice de l’État est une véritable catastrophe et un petit catalogue de tout ce que les faiseurs de cinéma d’aujourd’hui dans ce pays sont incapables de maîtriser. Et avec une presse allant dans leur sens, à parier qu’une telle somme d’incompétences ne soit jamais à la base d’une remise en question de toute une profession. Les aides à la création permettent au cinéma domestique de se faire, et voir tous ces amateurs vivre de leur médiocrité, c’est en soi pas une mauvaise chose. Le hic, c’est qu’un tel système, s’il aide les gens talentueux, est très probablement un frein à la création, à la création de qualité s’entend.

L’exigence trouve toujours son public, et on a un excellent public en France, peut-être le meilleur du monde, très connaisseur, très exigeant, et qui connaît les limites de son cinéma domestique. J’aurais tendance à penser que si on favorisait la qualité plutôt qu’offrir des aides surdimensionnées à des piètres créateurs, les meilleurs d’entre eux, même avec des styles peu conventionnels, peu populaires, eh bien, ceux-là trouveraient toujours leur public. Or, avec un tel système, on perd sans doute sur toute la ligne : le public se déplace pour des productions dites populaires, souvent des comédies, et souvent là encore de médiocre qualité, mais retourne chez lui probablement toujours un peu dépité, et ce même public, plus confidentiel, mais bien plus important que partout ailleurs dans le monde, très citadin c’est vrai, mais très branché sur Arte et ses découvertes des grands cinéastes internationaux ou sur ses films du patrimoine mondial, lui ira rarement, ou je me trompe, voir des films promus comme celui-ci par une certaine presse (ironiquement parfois aussi produit par les mêmes réseaux). On trouvera alors des exceptions, les exceptions françaises qu’on voudrait tant « conjuguer » au singulier pour en faire une généralité automatique et non des « coups » rares.

L’Exercice de l’État, Pierre Schoeller 2011 | Archipel 35, Les Films du Fleuve, France 3 cinéma

Je fais brièvement le compte de tout ce qui est rebutant, médiocre, jamais maîtrisé dans le film. D’abord, si le sujet est intéressant, si le développement n’est pas si mal tourné, les dialogues sont affreux. Aucun acteur au monde ne saurait être en capacité de les dire : il n’y a rien de vivant dans leurs tournures, c’est écrit comme des dialogues de roman, c’est sec, on échange des idées, on les exprime dans une langue qui est plus celle de l’écrit que celle de l’orale ; et à ce niveau, la tentative de vouloir coller à la langue des politiques se révèle un ratage complet, la maîtrise de la langue « de bois » n’y est pas du tout, précisément parce que c’est une langue de l’indécision, une langue sans « idée », ou avec des idées et des formules qui se rapprochent plus de la rhétorique que du factuel. Bref, ce n’est certes pas une chose facile, mais quand il faut en plus les dire, pour des acteurs, avec leurs défauts, avec leurs propres approximations, ça devient laborieux. Parce que si on trouve dans le film des acteurs qui pour certains ne sont pas si mauvais, non seulement ils sont rarement dans leur registre : Gourmet, j’aurais tendance à penser que c’est un acteur qui improvise, or rien ne l’est ici ; Blanc n’est jamais aussi bon que quand il joue dans l’excès, or, ici, il est tout en contrôle (et ne contrôle pas grand-chose) ; Zabou à la limite s’en tire mieux dans l’affaire.

Mais s’en tirer le mieux, ça pourrait suffire si à côté de ça, un véritable directeur, avec une connaissance des acteurs, une oreille, un sens du rythme, une capacité à mettre ses acteurs en situation, était capable de faire le job. Et là, je ne sais pas d’où il peut sortir ce Schoeller, mais il donne l’impression de n’avoir jamais dirigé un acteur de sa vie. Je veux bien que pour certains, aider les acteurs à évoluer dans l’espace, définir leur position et posture, ce ne soit pas si naturel, mais l’oreille, l’oreille, ce n’est pas ce qu’il y a de plus difficile : quand un acteur dit mal son texte (et avec un tel texte, c’est assez fréquent), on lui fait redire, on essaie une autre tournure, on lui propose de le dire autrement, de trouver une certaine aisance, ou une liberté, pour que ça sorte mieux et qu’il s’approprie le texte. Parce que sur la composition, il n’y a aucun problème, chacun jouant ce qu’ils sont dans la vie (et en dehors du problème, sur un plateau, de ne pas évoluer dans son meilleur registre) ; le problème, il est bien dans le « dire ». Il n’a pas trois secondes de dialogues qui heurtent les oreilles, comme des fausses notes qui viennent continuellement nous interdire de croire en ce qu’on voit. On voit des acteurs jouer (mal), plutôt que des personnages dans une situation… Pour tout dire, à la limite, celui qui s’en tire mieux que tous les autres, c’est le chauffeur : quelques bricoles à dire, des répliques de taiseux, et ça roule beaucoup plus naturellement que pour tous les autres. Faut savoir adapter ses exigences à ses qualités, Schoeller devrait se lancer dans la suite de La Guerre du feu.

Affligeant donc, comme assez souvent je dois dire. Il m’arrive de succomber, de vouloir y croire, un peu, et d’être intrigué par les appréciations de certains… Et puis, et puis… voilà, c’est tellement mauvais que malgré un sujet qui avait tout pour me séduire, il n’y a plus qu’une chose à faire : fuir.

Seinbol de l’impuissance


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Le Professeur, Valerio Zurlini (1972)

Deux heures moins le quart après la fin du monde

Note : 4 sur 5.

Le Professeur

Titre original : La prima notte di quiete

Année : 1972

Réalisation : Valerio Zurlini

Avec : Alain Delon, Sonia Petrovna, Giancarlo Giannini, Alida Valli, Renato Salvatori

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On pourrait être tenté de croire qu’avec des acteurs tirant de telles tronches de « trente mètres Delon », ou qu’avec un tel concours de cernes, le film soit d’un glauque assez peu ragoûtant. Il faut pourtant avouer que cet état dépressif constant à bien quelque chose… de réjouissant. C’en serait presque mystérieux d’ailleurs, et j’avoue ne pas entièrement en saisir le secret. Il est vrai qu’Alain Delon est de ces individus gâtés par la nature qu’il serait impossible de rendre laids. Mieux, il trouve pour une fois une femme capable de lui tirer la bourre dans ce registre : car Sonia Pretovna a ce je-ne-sais-quoi qui la rend, elle, cent fois plus belle quand on la voit tirer une tronche de mannequin drogué, que quand elle sourit, et sa beauté est renversante, parfaite alter ego dans ce film de Delon. D’ailleurs, ça pourrait être assez simple, ne pourrait-on pas résumer la carrière de Alain Delon à cette simple règle : il n’est jamais aussi bon acteur que quand un autre acteur (souvent une actrice) peut lui rendre la pareille dans un film.

Alors, Delon faisant la gueule et se contenter d’être beau, ce n’est pas une nouveauté, et cela ne peut expliquer l’étrange alchimie qui donne au film cette ambiance fascinante malgré ses franches tendances à vous plonger dans un univers aux consonances postapocalyptiques (cette proposition de l’apocalypse serait à la Renaissance, très présente dans le film, ce qu’aurait été la Réforme à la religion catholique : un désenchantement lucide du monde). Mystère. Peut-être est-ce alors l’humour, le détachement, dont fait souvent preuve le personnage de Delon dans ce film : il est imperméable à tout, ne se sépare que rarement de son imperméable d’ailleurs, comme s’il se foutait du temps qu’il faisait ; il se fout tout autant des directives hiérarchiques qu’on peut lui donner (aucune ambition ou respect pour l’autorité, encore moins la sienne pour ses élèves) ; imperturbable mais jamais méprisant ou agressif à l’égard des autres personnages (au contraire même, et il le dit bien à sa femme, plus déprimée encore que lui au début du film ; on peut même dire que son personnage fait montre d’une certaine douceur, d’une réelle empathie pour tous les cadavres ambulants qui traînent dans ces rues de Rimini) ; et la clope toujours au bec comme pour prendre la température de sa dépression chronique. Ce ne serait alors plus la beauté de Delon qui fascine, mais son charisme eastwoodien, cette capacité qu’il a encore ici au début des années 70 à présenter une image de lui-même préservée de toute autosatisfaction, d’assurance masculine déplacée et ringarde, qui seront sa marque les années suivantes. Mystère, mystère.

Quoi d’autre encore… Pas d’alchimie possible sans doute, sans contrepoint efficace. Si tout était continuellement gris, l’absence de nuances nous ferait inévitablement tomber vers le ton sur ton. Et la nuance, si Alain Delon et Sonia Pretovna sont des amants maudits (et plutôt à ranger dans la case des stéréotypes à maudire pour les scénaristes), c’est dans les personnages qui tournent autour d’eux qu’il faut la trouver (la nuance) : le directeur du lycée est une autre caricature et une représentation de l’autorité qui laisse Delon indifférent (c’est son absence de volonté de réagir aux excès du directeur, son flegme intériorisé, qui donne le ton au film, et qui ferait donc pencher bien plus celui-ci vers la satire nihiliste que le mélodrame sentimental) ; les élèves sont de jeunes adultes turbulents que le personnage de Delon parvient à amadouer un peu en leur laissant les libertés qu’ils demandent ; ses collègues sont tout à la fois joueurs, obsédés sexuels et fêtards, soit l’exact opposé de ce qu’il est (là encore des stéréotypes grinçants, signe toujours de la causticité recherchée du film et de son caractère satirique et désabusé), et à l’exception peut-être du vice pour le jeu que le professeur Delon partage avec eux et qui permet à tous de se retrouver, l’occasion ainsi pour ce personnage de professeur de pratiquer la seule relation sociale qu’il s’autorise (mais qui permet à nous spectateurs de comprendre par cette opposition que si le jeu a peut-être encore la capacité de le divertir, il n’entretient plus vraiment d’espoir ou d’intérêt à entretenir des relations humaines avec ces nouvelles fréquentations) ; puis, les amis que lui présentent ces mêmes collègues de travail, fêtards aussi, riches et/ou prostitués on ne sait trop bien, mais il est encore question de caricatures, et offrant là toujours un contraste marqué avec les humeurs d’éternels désabusés proposés par les personnages de Alain Delon et de Sonia Pretovna…

Leur rencontre à tous les deux, leur relation naissante, n’en est que plus convaincante. Ces deux-là parlent la même langue, semblent avoir un peu trop vécu et porter sur leurs épaules, toujours accablées par le poids du passé et des soucis présents (surtout pour Delon), et paraissent se reconnaître comme deux égarés de la même espèce, ou tels deux morts résignés sur le chemin des enfers quand tous les autres se débattraient encore ignorant se savoir déjà condamnés… D’aucuns y verront les accents d’un cinéma italien des années 70 porté vers le sentimentalisme ou y retrouveront le parfum de scandale d’une époque où les libertés sexuelles recouvrées profitaient en réalité plus à un même type d’hommes, mais j’y verrais plus volontiers les accents, ou les prémices, d’un cinéma désabusé, presque déjà punk, désillusionné qui courra tout au long de ces années 70 et satire d’une société qui connaîtra bientôt la crise.

Car cet amour-là, loin du détournement de mineur, est plus platonique que réellement sentimental ou sexuel (ils mettent longtemps avant de passer à l’acte d’ailleurs, et ils en seront presque immédiatement punis). On peut même se dire qu’il n’y a rien d’amoureux entre ces deux paumés et que s’ils se retrouvent, et se reconnaissent sans même avoir recours à la moindre séduction, c’est bien parce qu’ils sont deux cadavres errants sur le chemin de l’apocalypse. Leur relation est presque aussi sensuelle qu’une paire de chaussettes sales oubliées sur un lit. Les morts n’ont rien de sensuel, et tout étranges, ou paumés, qu’ils sont, c’est peut-être la seule chose qui les unit. Et quand on ne se sent déjà plus vivants, les relations pseudo-sentimentales et charnelles, c’est peut-être la dernière chose qu’on tentera d’expérimenter pour constater la ruine de notre existence…

Leur relation n’en est pas pour autant toute tracée : ce qu’on lit d’abord dans les yeux de Sonia Pretovna quand elle regarde le professeur, c’est de la défiance désabusée, une invitation à la laisser tranquille. Puis, en génie de la mise en scène des regards (Cf. Les jeux de regards dans Été violent), Zurlini n’oublie pas de nous montrer les différentes étapes qui, dans les yeux de Sonia Pretovna, seront le signe évident de l’intérêt de plus en plus certain qu’elle porte pour son professeur. Un intérêt ni intellectuel, ni sentimental donc, ni sexuel, non, juste la conviction d’avoir trouvé chez le personnage de Delon un autre paumé, un autre cadavre ambulant qu’elle. Seuls contre tous.

Je dois aussi avouer que la structure narrative m’a tout de suite emballée. Une exposition à montrer dans les écoles d’écriture. Une exposition de maître. En deux séquences et trois dialogues, Zurlini produit une exposition rarement aussi rapide et efficace : d’abord, pour apprendre que Delon arrive tout juste dans la ville (et quelle ville), on le montre en train de répondre à deux étrangers perdus. (Habile.) Puis, pour connaître la profession et le cursus de Delon, on le fait passer un entretien d’embauche. (Pratique.) Les deux séquences suivantes le montrent respectivement pour l’une face à ses élèves, pour l’autre, faire la rencontre de ses collègues et futurs compagnons nocturnes. En cinquante mots, on sait tout sur Alain de long en large.

La fin toutefois se révélera peu convaincante : les deux amants « consomment » d’abord leur amour, ce qui offre au film sa première fausse note (on tombe presque dans les excès des années 80, et on cesse d’être pleinement dans la satire désabusée pour tomber dans le sentimentalisme sordide et grossier ; et cela, même si en toute logique, il devait passer par là pour achever le travail — quoi que, une autre solution aurait été de rester vague, suggérer l’acte, mais ne pas montrer la séquence qui a, d’un point de vue narratif, ou pour un certain moral, assez peu d’intérêt). Enfin, les deux amants macchabées se retrouvent séparés trop tôt au cours de ce dernier acte, reléguant l’adolescente de personnage central à un autre accessoire en faisant passer leur relation pour une simple intrigue de passage, et remettant le récit sur les rails d’une intrigue rance et bourgeoise (la relation entre Delon et sa femme) ce qui, il faut bien l’avouer, ne correspond plus vraiment au no future des années 80 mais aux nanars vulgaires et sexuels des mêmes années.

Le Professeur, Valerio Zurlini 1972 La prima notte di quiete | Mondial Televisione Film, Adel Productions, Valoria Films

Avant cela, dans le développement narratif plus réussi, on retrouve certaines des errances (beaucoup nocturnes) familières aux films de Fellini ou d’Antonioni. Au lieu de suivre une trame classique censée résoudre un objectif défini et des conflits intérieurs, les personnages suivent une trajectoire sans but, fait de rencontres successives et de divers îlots festifs échouant tous à donner un sens à leur voyage introspectif. Ce cinéma italien de l’âge d’or avait quelque chose de nihiliste et de désabusé, et il avait peut-être raison de l’être, car il mourra bientôt. Et quand ce n’est pas des fêtes qu’on écume comme un intrus secouru par des papillons de nuit, ce sont les villas abandonnées, empreintes d’une lointaine histoire, reflet là encore d’un monde flamboyant disparu qui jamais ne revit le jour, l’histoire d’une Renaissance jadis resplendissante, témoin paradoxale du déclin d’un monde plongé dans sa dernière nuit et qui l’ignore encore.

Zurlini s’est fait aider au scénario de Enrico Medioli, et lui aussi pourrait avoir ce même attrait pour les ruines des villas de la Renaissance : Delon, déjà, s’y amusait avec sa fiancée cardinale dans Le Guépard ; et il avait participé avec bien d’autres au scénario d’Il était une fois en Amérique où on peut reconnaître parfois cette ambiance fin de siècle (avec ces mêmes « passages à l’acte » assez peu finauds, cf. le viol de Deborah dans la voiture), et souvent associé de Visconti. Medioli savait peut-être donner à ses scénarios ces ambiances sinistres propres à certains films du cinéma italien de la fin de l’âge d’or, qui sait. Un cinéma qui se perd dans les ruines et qui ne sait pas encore qu’il est lui-même en train de péricliter. Les films précédents de Zurlini adoptaient cependant déjà souvent cette même tonalité. L’errance est une manière de porter sur son monde un regard décalé, désabusé, de prendre de la distance avec lui. Aux auteurs (et aux spectateurs) de ne pas confondre le regard porté avec les objets ainsi éclairés.

En dehors d’une fin décevante, une franche réussite.



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Les Indispensables du cinéma 1972

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120 Battements par minute, Robin Campillo (2017)

120 Battements par minute

Note : 4 sur 5.

120 Battements par minute

Année : 2017

Réalisation : Robin Campillo

Avec : Nahuel Pérez Biscayart, Arnaud Valois, Adèle Haenel,
Antoine Reinartz

Une entrée assez peu convaincante, résultat de séquences brouillonnes en réunion collective de l’association Act Up, entre mélange d’improvisation et de passages obligés qui ne tire franchement pas le meilleur des acteurs. Les actions de l’association sont par ailleurs assez discutables et n’aident pas non plus à adhérer rapidement à la galerie de personnages proposée.

Tout rentre peu à peu dans l’ordre : les réunions paraissent mieux dirigées, et les trois acteurs principaux arrivent par leur justesse recouvrée à nous faire croire à leur histoire et à nous intéresser à leur lutte.

Paradoxalement, moi qui tourne de l’œil dès qu’une scène de cul pointe le bout de son téton ou dès que des acteurs s’embrassent, peut-être la séquence la plus réussie du film, ou peut-être la première m’ayant réellement convaincu, c’est précisément une scène de cul : l’astuce, c’est qu’on y papote beaucoup, et qu’on n’y raconte pas les banalités habituelles, ce sont des échanges qui précisent bien l’histoire des personnages et leur personnalité.

J’ai même résisté à la tentation de rouler des yeux à chaque intervention d’Adèle Haenel, c’est dire l’exploit. Toujours aussi peu convaincu par l’actrice ; elle trouve ici pourtant un rôle qui lui va comme un gant, plutôt à l’aise dans l’improvisation, mais incapable quand elle apparaît au second plan d’être crédible en actrice faisant semblant de discuter (ou d’écouter). Elle n’est pas la seule d’ailleurs, gérer l’attitude, le jeu, de tout un troupeau de figurants censés faire autre chose que d’avoir le cul posé sur une chaise, voilà qui relève de la gageure. Au moins Haenel est à sa place dans ce film, c’est-à-dire à celle d’une actrice de second plan dans un rôle de personnage antipathique.

Si le film tient par conséquent si bien la route, c’est principalement, et surtout, grâce à ses trois acteurs principaux. Le trio amoureux homosexuel est à peine dessiné, même s’il s’impose sur la longueur au détriment de la lutte associative, le film se présentant presque d’abord comme un film corral venant à se recentrer sur ces trois-là dans le cœur du film, mais sans jouer de tous les ressorts dramatiques sentimentaux (voire les excès hystériques d’un cinéaste sentimentaliste, et épuisant, comme Xavier Nolan). Le côté historique du film, éclaté sur différentes époques (en suivant presque le rythme des réunions hebdomadaires d’Act Up), aide à prendre une distance nécessaire afin d’éviter au film de tomber dans ces excès de sentimentalisme. Un peu comme si le film avait trouvé son rythme, et son équilibre, en s’appuyant tantôt sur son fond associatif et historique, tantôt sur son versant plus personnel et plus dramatique.

On en est presque à une écriture en tableaux, limitant les possibilités d’excès dramatiques d’une séquence à l’autre selon un principe d’escalade vers un climax dramatique ; cette structure suit ainsi plutôt les principes de la distanciation. Ce type de technique dramatique (notamment chez Mizoguchi) a toujours eu ma préférence, en particulier dans les mélodrames justement parce que les procédés de mise à distance permettent de rendre plus digestes les passages ouvertement mélodramatiques. En ce sens, la question mélodramatique (celle de ces excès) du film n’en est plus réellement une, étant entendu que l’argument principal du film est avant tout historique, et donc informatif (selon les bons principes de la distanciation, le procédé a bien une ambition didactique) sans pour autant gommer totalement le versant émotionnel du film, surtout à la fin (c’est ce jeu d’équilibriste entre identification et distanciation qui interdit les trop grands excès).

On en apprend ainsi un peu plus sur le fonctionnement et la politique d’une association active dans les années 90 dont les techniques agitprop sont reprises aujourd’hui par d’autres mouvements associatifs ; et on retrouve la situation épidémique du sida dans ces mêmes années, à une époque où on ne parle plus comme à l’époque de cette épidémie (contrairement à ce qui est avancé par les activistes d’Act Up repris dans le film, on était particulièrement bien informé à l’époque, plus qu’aujourd’hui) et où certains aspects (politiques ceux-là) de l’épidémie en rappellent une autre en 2020. Là encore, c’est un paradoxe, ce qui pourrait se faire froidement sans en venir à s’intéresser aux relations sentimentales de quelques personnages, permet d’y arriver grâce à une alchimie qui m’échappe encore mais qui pourrait donc bien venir tout bonnement du talent de ces trois acteurs. Je vante rarement le talent d’acteurs (notamment français, et notamment masculins), ce n’est donc pas un petit exploit.

Je ne félicite pas en revanche la coiffeuse et la costumière du film, tout cela a bien trop l’apparence des années 2010 (vêtements portés trop près du corps — même pour des homosexuels — et pas assez flashy, coupes de cheveux à la tondeuse électrique à une époque où George Michael donnait encore la tendance, et la tendance était bien plus long que ça) (même s’il faut être honnête, si le film avait déployé tous les efforts possibles pour coller à une réalité historique, je n’aurais pas hésité à dire qu’il s’agissait d’efforts accessoires).

J’ai bien ri quand l’acteur principal a dit « 850 francs », je veux bien que l’acteur soit argentin, mais on sentait bien dans sa bouche que c’était la première fois qu’il utilisait cette expression (je compte encore en francs). Au niveau des dialogues encore, j’ai relevé deux répliques qui m’ont fait sourire pour leur justesse : « On ne s’apprécie pas beaucoup, mais on est quand même ami, non ? » (on sent le haut niveau d’intelligence sociale) et le « Moi, c’est Sophie » d’une Adèle Haenel se présentant à la mère du défunt et espérant en retour une réaction du genre « ah, mais oui, Sophie, la Sophie, la fameuse Sophie… » et qui ne voit rien venir (en une seconde, son personnage comprend qu’elle est personne, joli moment de solitude).


 
120 Battements par minute, Robin Campillo 2017 | Les Films de Pierre, France 3 Cinéma, Page 114

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Mon roi, Maïween (2015)

Mon roi

Note : 2.5 sur 5.

Mon roi

Année : 2015

Réalisation : Maïween

Avec : Emmanuelle Bercot, Vincent Cassel, Louis Garrel

Toujours aussi admiratif des techniques de mise en scène de Maïween. Pas étonnant d’ailleurs d’y retrouver sa sœur Isild Le Besco et Emmanuel Berco, qui sont deux actrices et réalisatrices usant des mêmes techniques basées sur l’improvisation.

Le problème, c’est que si les excès dont est friande la réalisatrice peuvent me convenir quand il est question de montrer les difficultés sociales et psychologiques d’un commissariat de police, ces excès deviennent très vite insupportables quand elle dépeint les gens de son milieu : l’élite culturelle et pseudo-intellectuelle parisienne. Un milieu assez reconnaissable par ses accents hybrides : une teinte générale des milieux riches du XVIIᵉ arrondissement mêlée à la vulgarité des milieux populaires de banlieue. Quand on a dans un film, quelques actrices (et souvent les meilleurs), de l’ancienne génération, et qu’elles font la paire avec d’autres acteurs, parfois provinciaux, parfois passés par le moule du conservatoire et des cours parisiens mais sachant garder encore une part provinciale, voire banlieusarde, ça passe beaucoup mieux. Mais quand ce petit monde se retrouve avec leurs accents communs, avec leurs manières de petits rois à qui tout est dû, leurs excès (à la californienne presque), avec toute leur consanguinité et leur filsdetude, ça en devient franchement insupportable.

Les meilleures séquences d’ailleurs, du moins les moins insupportables, sont celles où Berco se retrouve en convalescence avec des jeunes de milieu modeste. On sent que c’est un peu forcé, justement parce qu’on sait combien les gens de cette société aiment paradoxalement se mêler aux gens de banlieue (il vaut mieux être en bons termes avec ses dealers), mais ça permet de supporter les humeurs et les rires excessifs de la Berco, et surtout de ne plus voir le personnage toxique et insupportable qu’interprète pourtant très bien Vincent Cassel (comme Louis Garrel, un fils de).

Milieu à vomir, une sorte d’aristocratie parisienne qui travaille, vit, s’unit, s’entraide, et dont le reste de la France est condamné à suivre les exploits à travers leurs diverses productions culturelles.

J’avais, à une époque, parlé de nouvelle qualité française, surtout pour la génération qui les précède, une génération Arte et Fémis élevée dans le culte des cinéastes de la nouvelle vague, mais on y est encore, à l’image d’un autre monde, politique celui-là, il y a quelque chose de pourri quand tout est concentré dans un même lieu et que les gens qui bossent, se critiquent, se mettent le pied à l’étriller, quand tous se connaissent, se détestent parfois, mais participent à un même monde, qui transparaît en creux dans le film (propriétaire d’un restaurant comme d’une boîte de production, c’est du pareil au même), et qui n’a pas grand-chose à voir avec la vie des gens de ce pays. Dans cent ans, je ne dis pas, les spectateurs n’ayant plus rien à voir avec le monde décrit y trouveront sans doute leur compte, aujourd’hui ça reste insupportable.


 
Mon roi, Maïween 2015 | Trésor Films, StudioCanal, France 2 Cinéma

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Cold War, Pawel Pawlikowski (2018)

Note : 3 sur 5.

Cold War

Titre original : Zimna wojna

Année : 2018

Réalisation : Pawel Pawlikowski

Avec : Joanna Kulig, Tomasz Kot

Histoire d’amour plutôt banale et tristement académique. Les péripéties s’enchaînent au gré des sauts de puce géographique du couple, des séparations ou des retrouvailles.

Deux défauts majeurs dans cette construction : d’abord l’introduction des personnages est bâclée, voire inexistante (et on pourrait en dire autant de leur amour naissant auquel on ne croira par conséquent jamais) ; ensuite, les péripéties et les personnages secondaires sont totalement délaissés au profit du couple, ce qui ne poserait problème si le récit nous faisait entrer en profondeur dans leur intimité, comme ce n’est pas le cas, tout paraît sec et vain.

Si dramaturgiquement, c’est assez vide, en revanche, techniquement, la qualité est là. Direction d’acteurs parfaite, réalisation et montage idem, jolies reconstitutions et photo. 1h20 pour un tel sujet, ça en dit long sur les manques du film.


Cold War Zimna wojna, Pawel Pawlikowski 2018 Opus Film, Polski Instytut Sztuki Filmowej, MK2 Films

 


 

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La Lune de Jupiter, Kornél Mundruczó (2017)

Note : 3.5 sur 5.

La Lune de Jupiter

Titre original : Jupiter holdja

Année : 2017

Réalisation : Kornél Mundruczó

Avec : Merab Ninidze, Zsombor Jéger

Après Les Fils de l’homme, voilà Le Fils de Dieu. Si on prend le film pour ce qu’il est avant tout, un film d’action efficace, c’est assez réussi et plutôt divertissant. Faut-il encore éviter de porter un peu trop attention aux significations ou indices religieux qui parsèment ici ou là le récit. Autrement, ça deviendrait franchement lourd.

On en serait resté à une allégorie de l’Europe fermée sur elle-même et réfractaire à l’idée d’accueil d’étrangers forcément poseurs de bombes, sans trop non plus tirer sur les ficelles des évidences, ç’aurait été encore mieux. Parce que l’allégorie, là, religieuse ou biblique, ce n’est vraiment pas finaud.

À côté de ça, le mélange entre film de genre(s) et film « intelligent » est surprenamment bien maîtrisé et pas désagréable à regarder.

Bref, pour de la SF dystopique faite avec les moyens du bord (une Europe alternative, très proche de l’actuelle, nécessitant donc peu de moyens sinon narratifs), connaissant l’extrême difficulté du genre à convaincre, il ne faut pas bouder son plaisir, c’est si rare. On peut ainsi tout particulièrement goûter les scènes en plan-séquence caméra à l’épaule entre Cuarón et László Nemes. En revanche, aucune séquence de lévitation n’est réussie, ou crédible.


 

La Lune de Jupiter, Kornel Mundruczo 2017 Jupiter holdja | Proton Cinema, Match Factory Productions, KNM, ZDF/Arte


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The Revenant, Alejandro González Iñárritu (2015)

Root Bear Man

Note : 3.5 sur 5.

The Revenant

Année : 2015

Réalisation : Alejandro González Iñárritu

Avec : Leonardo DiCaprio, Tom Hardy, Will Poulter

C’est encore ce qu’il y a de plus digeste chez Alejandro. J’y retrouve le côté brutal des meilleurs films de Mel Gibson. Pour une fois, la sophistication de la mise en scène d’Iñárritu me paraît plutôt bien servir son sujet, précisément parce que le sujet présenté est d’une simplicité limpide. Une qualité que j’ai toujours appréciée chez Gibson, et qui fait plaisir ici. Toute cette sophistication vise précisément à être immersive sans être pour autant insistante ou l’objet principal du film : le grand-angle, les séquences filmées au plus près de l’action grâce à un steadicam sans coupes apparentes, le tout épicé d’effets spéciaux invisibles mais évidents (comme dans les meilleures séquences d’Alfonso Cuarón, dans Children of Men ou dans Gravity) sans faire pour autant du plan-séquence une obstination, ça paraît être le choix idéal pour un tel film.

Reste que ça ne mène pas bien loin pour autant, la brutalité réaliste ne pouvant à elle seule faire un film. Mon intérêt tout personnel, et bien particulier je dois le reconnaître. Pour les premiers films de Mel Gibson, il était de découvrir à travers cette réalité brute, des univers rarement exposés au cinéma. J’avoue que très vite, je me suis laissé à penser ici le même type de film, celui d’un homme isolé appartenant à un « clan » dans un univers pour nous exotiques, pour lui, froid et hostile, et cherchant à retrouver d’abord les siens après avoir été grièvement blessé par un ours, puis chasser l’assassin de son fils (voilà qui est en somme le résumé d’un film d’un peu moins de trois heures), le tout dans un monde que j’aurais préféré, certes, non pas de trappeurs nord-américains du début du XIXᵉ siècle, mais de chasseurs, sapiens ou néandertaliens, au cœur d’une Europe paléolithique, par exemple. Il m’a toujours semblé dommage qu’un film comme La Guerre du feu n’ait pas déclenché une mode de films préhistoriques, comme Le Pacte des loups pour ce qui est du Moyen Âge provincial. Il suffit de peu parfois pour contenter un spectateur, et des westerns, j’en ai déjà assez vu. Celui-ci a donc au moins le charme de sa singularité. Le film étant, ce qu’on a coutume désormais de dire, un « film immersif », l’objet (le décor) de cette immersion est capital. Et ça l’est d’autant plus quand le sujet réduit à rien peut s’effacer devant cet objet de curiosité et quand le spectateur peut profiter de lui sans être distrait par des artifices grossiers de mise en scène.

La performance de DiCaprio est bien sûr impressionnante, mais tant qu’à être réaliste, je m’étonne de le voir si fringant ne serait-ce qu’après avoir été chatouillé et baladé de droite à gauche par un ours. Au moindre mal de tête, je n’ai déjà plus de force et tous mes mouvements se font au ralenti ; Leonardo, lui, encaisse chaque coup comme si c’était son dernier souffle : je mets au défi n’importe qui, et de bien portant, de gémir comme Leonardo, de ramper sur des bras comme Leonardo, et de ne pas s’écrouler de fatigue au bout de dix minutes. Alors, la même chose, dans un froid polaire, affamé, lacéré de toutes parts et bouffé par la fièvre (plaies infectées oblige), même le plus vaillant des hommes (ou des hommes de Néandertal si on retourne à mes rêves de spectateurs) n’aurait une telle vaillance. Au mieux, l’œil est hagard et les mouvements lourds. C’est moins photogénique, un acteur qui joue l’agonie sans panache. Mais il faut bien ça, sans doute, pour capter notre attention de spectateurs dégourdis par deux décennies de superpouvoirs.

Dernier mot sur la musique : quand reviendra-t-on un jour à de la vraie musique ? Depuis quelques années, et le funeste Hans Zimmer qui a enterré la mélodie sous un gros voile de basses, on n’a plus qu’une suite d’accords mous (des cordes ici) rehaussée au mieux de deux notes toutes les dix secondes pour accentuer la tension. C’est triste de s’interdire ainsi toute portée poétique et de devoir subir, film après film, ces musiques censées nous dicter la moindre émotion.


 

 

The Revenant, Alejandro González Iñárritu 2015 | New Regency Productions, RatPac Entertainment, New Regency Productions


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The House That Jack Built, Lars von Trier (2018)

Où est la maison de mon ami ? (Lars)

Note : 2.5 sur 5.

The House That Jack Built

Année : 2018

Réalisation : Lars von Trier

Avec : Matt Dillon, Bruno Ganz, Uma Thurman

Il faut s’appeler Lars von Trier pour oser produire un film à sketchs sur un tueur en série. Problème inévitable, comme avec beaucoup de films à sketchs, on peine à comprendre le lien logique qui réunit cette suite de meurtres grand-guignolesques. On me répondra que ce n’est pas réellement un film à sketchs, et je dirai que je doute que Lars ait construit son film autour de ce seul fil grotesque, mystique et vaseux qui prend essentiellement sa « logique » dans son épilogue. Parce que, oui, ça ressemble vraiment à un film écrit autour de meurtres sans rapport les uns avec les autres, commis par un même personnage qu’on tend peu à peu à dessiner un profil psychologique forcément dérangé, et sur quoi on a brodé un semblant de fil conducteur pour donner à voir une unité que le film ne gagnera jamais. C’est froid et mal compartimenté comme le frigo de Jack, et probablement comme Lars : seuls la mise en scène et le récit des meurtres intéressent le cinéaste danois déjà mort depuis quelques décennies, ce qui fait que, par manque d’unité, on se moque, de notre côté aussi, des liens que leur meurtrier peut avoir avec ses futures victimes. On peine surtout à comprendre ses motivations (les explications psychologiques se révèlent laborieuses et assez peu crédibles). Les spectateurs qui prennent plaisir à se voir à la place d’un psychopathe sans aucune empathie pour ses victimes doivent être rares. En tout cas, pour moi, le cinéma a pour fonction de montrer comment les gens tissent des liens, se déchirent, se rabibochent, et pourquoi. Suivre une succession de sketchs de Grand-Guignol pour voir comment Matt Dillon va s’y prendre pour tuer ses nouvelles victimes, ça ne met franchement pas en appétit. Quant à connaître les motivations refoulées de ce charmant monsieur, ça me laisse, là encore, totalement indifférent. Le film n’aura d’intérêt que pour les maniaques de tueurs en série venant y assouvir leur curiosité morbide pour les différents modes d’exécution d’un tueur — un peu comme on regarde un film porno des années 70, construit sur le même principe dramaturgique d’une suite de saynètes ou de tableaux reliés grossièrement entre eux (une scène n’étant qu’un prétexte à mettre différents personnages dans diverses situations en train de se faire des mamours).

Un mot sur la distribution parce que je n’irai pas plus loin dans le massacre afin de ne pas réveiller les instincts masochistes de Lars (je sais que tu me lis, mon kiki). Grand plaisir de retrouver Matt Dillon avec une partition pourtant difficile : jouer l’apathie d’un psychopathe apprenant lui-même à jouer l’empathie, voilà qui relève de l’impossible gageure pour un acteur. Si ce n’est pas toujours convaincant (mais s’interroger sur les excès de l’acteur revient à s’interroger sur celles du personnage… feignant, grossièrement, des émotions), ça l’est toujours plus que la jeune actrice interprétant la simplette victime du sadisme du tueur. L’actrice semble assez mal à l’aise à l’idée de jouer une imbécile et paraît bien trop sur la retenue pour être réellement aussi bête que nécessaire. Je vante souvent le mérite des acteurs capables de jouer parfaitement les imbéciles. Il y a chez eux une forme de spontanéité, de fraîcheur et d’innocence enfantine, qui est impossible à retrouver par des acteurs en contrôle, conscient de ce qu’ils font, et donc des acteurs intelligents. L’intelligence est souvent la première ennemie d’un acteur. En voyant ce personnage, je me disais que Lars von Trier avait dû fureter sur les réseaux sociaux et tomber lors de ses recherches sur la vidéo d’un type se moquant de sa petite amie incapable de comprendre un simple jeu de division avec des portions de pizza (la vidéo est ici, et le couple propose tellement de vidéos de ce type que ça sent le fake, ce qui en serait d’autant plus bluffant : en dehors du fait que ça donne une image de la femme assez exécrable, il y aurait du génie à feindre une telle bêtise). Bref, je ne saurais trop rappeler à Lars ce qu’une actrice comme Shelley Winters a été capable de faire tout au long de sa carrière. Les acteurs chez Lars, c’est comme le décor au théâtre, quand on s’ennuie et qu’on ne prête pas beaucoup plus attention à la maison que construit Jack, on ne voit que ça… Reviens au mélodrame, Lars. Le dogme de l’horreur proposé depuis quelques films peine à combler les attentes du vieux butineur que je suis, plus attiré par la lumière que par le lugubre. Bisous.


 

The House That Jack Built, Lars von Trier 2018 | Zentropa Entertainments, Centre National du Cinéma et de l’Image, Copenhagen Film Fund


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Susana la perverse, Luis Buñuel (1951)

Les pervers

Note : 4 sur 5.

Susana la perverse

Titre original : Susana

Année : 1951

Réalisation : Luis Buñuel

Avec : Rosita Quintana, Fernando Soler, Víctor Manuel Mendoza

C’est fou de voir à quel point la période mexicaine de Buñuel est aussi sous-évaluée par rapport à sa période française… Je trouve la française profondément ennuyeuse, parfois un peu trop directe dans les allusions, brouillonne dans son surréalisme, maladroite même en voulant dénoncer la bourgeoisie (il y montre des personnages antipathiques, et en moquant l’Église, il enfonce un peu les portes ouvertes).

Alors, on ne va pas dire qu’avec Susana la perverse, Buñuel ne verse pas déjà dans les allusions directes, clairement sexuelles, parce que c’est franchement le cas. Tout est outrancier, mais c’en est presque drôle. Au lieu de tomber dans le pseudo-intellectualisme ou dans le surréalisme à cause d’un rythme à la con, à cause du bavardage, Buñuel, ici, fait du vrai cinéma populaire, et surtout une satire, certes, une satire outrancière, mais finalement assez juste sur la conception que peuvent avoir les hommes vis-à-vis d’une femme qu’ils convoitent. Sur le seul plan thématique et personnel, la satire générale des hommes (il est peut-être plus question ici de leur perversité plus que de celle de Susana), sujet bien plus général et universel que celui de la bourgeoisie, saura toujours mieux me convaincre.

Bien sûr, on pourrait voir le film au pied de la lettre et penser que toute la faute des petits drames qui se jouent en sa présence repose sur les épaules (et quelles épaules…) de ce personnage féminin clairement pervers, voire quelque peu sadique. Après tout, c’est bien elle qui est l’élément perturbateur d’une petite société bien organisée… En réalité, c’est probablement plus les hommes qui en prennent pour leur grade et qu’il se doit de considérer comme fautifs. Et je ne suis pas loin de penser que, quel que soit le comportement de cette jeune femme, tous les hommes auraient eu des pensées salaces à son égard et auraient, au moins, essayé de surinterpréter le moindre signe qu’elle aurait pu leur donner. Les hommes, de manière générale, surinterprètent d’autant plus facilement ces signes que la taille de l’élue est fine et ses cuisses brillantes. Au fond, dans ses manipulations perverses, elle ne s’y prend pas si mal pour éviter que ces hommes aient l’impression qu’ils se marchent sur les pieds en lui courant après : après tout, tout le monde aspire au bonheur (même sexuel), et l’on se convainc assez vite que le bonheur promis nous est exclusif… et dû. Et l’on devient vite aveugle, et plein d’espoir, quand la fille est jolie… La seule chose qui motive en fait les hommes à qualifier une femme de « salope » (ce qui serait l’attribut actuel de « perverse »), c’est qu’elle se soit refusée à eux ou qu’elle leur est de toute évidence, et après quelque espoir, inaccessible. Or, puisqu’elle donne à chacun des preuves de bonheur futur, même fugace entre les foins, aucune raison pour eux de suspecter, encore, qu’elle en est une (de salope).

Tout le monde est coupable dans le film. C’est en ça qu’il est fascinant. La satire du genre humain (particulièrement masculin) est parfaite. Les hommes, pervers, jaloux, éconduits, pourront bien la désigner, elle, comme une perverse : pour une perverse dévoilée, c’est qu’il en faut des gros pervers qui se seront laissés « innocemment » mener par le bout du…


 
Susana la perverse, Luis Buñuel 1951 | Internacional Cinematográfica 

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L’obscurité de Lim

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Les Animaux fantastiques, David Yates (2016)

Boule de neige

Note : 3.5 sur 5.

Les Animaux fantastiques

Titre original : Fantastic Beasts and Where to Find Them

Année : 2016

Réalisation : David Yates

J’avoue que je serai toujours aussi conciliant avec l’univers de J.K Rowling, même si à force d’en être resté éloigné des années, le sortilège d’oubliette a dû s’exercer sur moi plusieurs fois. Eh oui, je suis un vieux moldu fasciné de longue date par la capacité de l’auteure à user ici, comme il y a vingt ans, des mêmes artifices pour construire ses récits à partir principalement des personnages et de leur histoire personnelle servant à illustrer la plus grande, celle servant de contexte à tout cet univers fantaisiste et recomposé. Ça remonte à la surface dans le récit, ça se télescope avec les révélations qui émergent ici ou là, ça rentre en opposition, ça joue aussi pas mal du twist ou du contre-pied sans en abuser, et surtout ça imagine un certain nombre de personnages dont les premiers traits de caractère apparaissent très rapidement, et qui pour certains démontrent une certaine obstination chez elle à enfoncer certaines évidences ou thématiques qui lui sont chères.

C’est d’ailleurs probablement ce qui explique mon indulgence ; je dois partager un certain nombre des obstinations de J.K Rowling, sauf si, bien sûr, elle a le talent de me faire croire que ce qu’elle y met de supposément personnel correspond à mes attentes. À cet égard, c’est sans doute l’esprit de prof qui s’exprime ici chez elle, mais je lui trouve une certaine bienveillance vis-à-vis des cancres, des élèves en difficulté, tourmentés ou incompris : je ne pense pas me tromper en disant que la grande majorité de ses « méchants » sont de ces élèves que le « système » n’est pas parvenu à récupérer à temps. Beaucoup sont des terroristes d’ailleurs, des personnages marqués par une grande intolérance à l’autre (justement souvent parce qu’ils ont souvent souffert au départ de l’intolérance des autres), et ce sujet trouve réellement un écho à ce qui se passe aujourd’hui dans nos sociétés où des « élèves » de la nation, méprisés, rejetés, par la société pour leur différence, retournent cette difficulté contre les autres et en font une force jusqu’à devenir une menace (terroriste parfois) pour cette société.

Ce film-ci n’est pas sans défaut par ailleurs. L’acteur qui joue Norbert est trop « parfait », trop beau, pour jouer un tel personnage à côté de ses pompes, du coup, il surjoue le mec bizarre et lunaire, et c’est un peu pénible à voir. Guère convaincant. En revanche, l’acteur qui joue le moldu, ainsi que son personnage (sorte de pendant de Ron), est peut-être le véritable héros de cette histoire. L’effet boule de neige présent dans nombre d’histoires se situant dans un monde imaginaire est poussé à la limite (du ridicule) à la fin quand toute la ville est touchée par un sortilège géant d’oubliette, ignorant la possibilité que les nouvelles extravagantes de la ville aient pu être transmises dans le reste du monde (l’univers n’est pas une boule de neige).


 
Les Animaux fantastiques, David Yates 2016 Fantastic Beasts and Where to Find Them | Heyday Films, Warner Bros

Sur La Saveur des goûts amers :

Top des films de science-fiction (non inclus)

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