Space Soap Opera

For All Mankind
Année : 2019
Création : Ronald D. Moore, Ben Nedivi, Matt Wolpert
Première saison pleine de promesses avec une idée de départ qui vaut le détour : revisiter l’histoire de la conquête spatiale si le premier homme sur la Lune avait été soviétique. À partir de là, on imagine que le bloc soviétique ne se serait pas effondré et que la course à la Lune ne se serait pas arrêtée aux premiers pas (curieusement, le fait que les Soviétiques envoient la première femme sur la Lune est l’occasion d’aborder efficacement l’angle de la féminisation dans la série), ce qui aurait boosté la recherche technologique et l’innovation (la série est distribuée par Apple et dans les saisons suivantes, on voit notamment que la firme à la pomme a pu bénéficier de ces innovations, puisque tous les foyers américains possèdent une sorte de Mac perfectionné — Sony qui la produit se montre plus discrète, car on en est encore à la saison 3 aux disques à microsillons alors que son lecteur CD est censé avoir déjà été inventé, allez comprendre… ; on parle aussi de voitures électriques et de fusion, alors que la propulsion nucléaire devient un enjeu dans un monde n’ayant pas connu Tchernobyl…). Si la série était partie pour une dizaine de saisons, on aurait pu tout autant appeler ça Uchroniques martiennes…
Sur le principe, en prenant un peu de hauteur, on peut être amenés à se demander (comme je l’avais évoqué dans cet article) ce qui compte le plus dans la conquête spatiale et ce qui apparaîtra comme réellement important dans des décennies ou des siècles, entre le premier être dans l’espace, celui sur la Lune ou sur Mars… Si aujourd’hui, la Lune fait office de symbole, c’est peut-être aussi parce que l’on n’est pas allés ailleurs et que l’on n’a aucun autre référentiel disponible… Si l’humanité va un jour plus loin dans le système solaire, l’approche historique en sera forcément transformée.
Passé la surprise initiale de la proposition au cœur de la série, les deux premiers épisodes sont parfois un peu pénibles à voir, mais tout change quand il est question de réintégrer un équipage féminin au projet Apollo. Cet angle audacieux est l’occasion de mettre en avant certaines réalités de l’histoire. Car la série fonctionne le plus souvent de la même manière : elle ne crée pas des faits historiques à partir de rien, elle fait tomber la pièce du hasard d’un côté plus que de l’autre. Les femmes du programme Mercury ont par exemple bien existé. On sait également qu’il y avait des femmes ingénieurs à la NASA et qu’elles n’y ont probablement pas trouvé les promotions méritées. La série permute aussi habilement les conséquences des attentats sur Jean-Paul II et sur John Lennon.
La grande réussite de la série, surtout, au-delà de ses fantaisies historiques, ce sont ses acteurs. Les séries ces vingt dernières années ne se sont pas améliorées non seulement dans l’écriture ou dans la réalisation, mais aussi dans la qualité de leur direction d’acteurs. Ce n’est pas forcément toujours homogène, et la série s’attarde un peu trop à mon goût sur les relations familiales, professionnelles et amicales, alors pour éviter le soap, on ne peut faire l’économie d’acteurs à la hauteur…

C’est malheureusement le grand défaut, aussi, de la série dans la saison 2 : au lieu de poursuivre un programme en introduisant de nouveaux personnages et en en mettant d’autres, principaux sur la première saison, éventuellement à des rôles subalternes, ils choisissent de reprendre les mêmes personnages et de pousser jusqu’à l’excès certaines relations. On aurait espéré pour cette nouvelle saison dont l’enjeu consiste à construire une base lunaire et à se disputer un minuscule territoire avec les Soviétiques que la série tourne au space opera. Au lieu de ça, on fonce droit dans le soap opera… (quel intérêt y a-t-il à développer une histoire amoureuse entre la femme d’un astronaute et le fils d’un autre ?) Mettre l’accent sur les acteurs et leurs relations, ça coûte moins cher que des séquences d’action sur la Lune, mais on finit esclave de ses propres personnages, voire de ses acteurs vedettes à qui il faudra sortir le carnet de chèques pour les maintenir au programme… Sans compter que vous pouvez faire vieillir de dix ou vingt ans n’importe quel bon acteur, il ne pourra pas éviter le ridicule une fois affublé d’un maquillage grotesque (ils ont aussi le bon goût de faire mourir probablement les deux meilleurs acteurs de la série).
L’autre grand défaut, et à la fois la qualité de la série, c’est qu’elle coche peut-être un peu trop toutes les cases de l’inclusivité. La féminisation de la société à travers les exploits des femmes envoyées sur la Lune, c’était bien. Intégrer dans la série des personnages de couleur qui ne sont pas réduits à des seconds rôles, c’est bien aussi. Faire d’une astronaute un personnage lesbien obligé de masquer sa nature en s’alliant avec un ingénieur, également homosexuel, c’est bien aussi. Mais tout empilé sur une poignée d’épisodes, on ne voit plus que cet angle, et il manque de la place pour le reste : l’essentiel, la trame principale… Il y a une autre manière de se montrer inclusif : donner des rôles à des personnages importants qui se trouvent être des femmes, des personnages de couleur ou des homosexuels, on n’en fait pas des tonnes, et ça passe pour des évidences auxquelles on finit par ne plus prêter attention (alors qu’ici, ces trois sujets proposent trois axes narratifs différents à la série ; ça limite d’autant le nombre d’axes disponibles pour traiter en d’autres, et l’on évite le plus souvent les grossièretés comme le passage des clandestins à la frontière mexicaine…). Trop de soap opera, pas assez de space opera… J’espère qu’ils auront le bon goût pour les saisons suivantes de ne pas réincarner Spock ou JR Ewing quand ils en viendront à la conquête de Titan…

Un autre défaut de la série, c’est qu’on se demande parfois s’il y a un seul pilote dans l’avion. Quand le scénario semble vouloir parler de zones grises, pour reprendre le titre d’un épisode, au niveau politique et international, paradoxalement on n’échappe pas à certaines séquences patriotiques neuneues. Que les soldats américains fredonnent du Wagner lors de l’attaque d’une mine soviétique, ce n’est pas un problème (c’est pour appuyer le fait que c’est justement eux qui jouent le rôle d’agresseurs). Mais quand la musique d’accompagnement devient entraînante, glorifiante, c’est à se demander si le réalisateur ou la production qui commande le choix de la musique a compris le sens de la séquence… Une autre séquence ridicule au début de la série laisse croire que bien que le premier homme sur la Lune ait été soviétique, l’ensemble de la planète manifeste, oui manifeste, pour exprimer leur amour de l’Amérique… Les Américains ignorent encore que même dans un univers parallèle où ils auraient perdu la course à la Lune, il est assez peu probable que de telles manifestations en leur faveur puissent voir le jour à travers le globe… Les États-Unis ne sont pas les leaders d’un hypothétique monde libre, ça leur semble difficile à intégrer. On remarque aussi que si les séries et les films américains ont arrêté de laisser aux Noirs les rôles de cadavres utiles, cette fonction s’applique désormais aux Européens : le Hollandais « volant » de l’ESA s’écrabouille piteusement sur la Lune, forçant « la première Américaine sur la Lune » à venir le secourir (et se sacrifier). Une fois de retour sur Terre, s’il ne finit pas mort, il choisit de venir bien tranquillement chez lui loin du pays des héros de la Terre, l’Amérique… L’Europe, cinquième roue du carrosse galactique.
La troisième saison semble continuer vers cette voie un peu ridicule du recyclage des personnages des saisons précédentes (de mauvais effets spéciaux en prime), et traite cette fois de la conquête de Mars avec l’entrée dans le game du new space (avec une sorte de mélange réussi entre SpaceX et Google), voire de la Chine (ou de la Corée du Nord ; sans compter que l’Union soviétique n’a pas été disloquée). On suivra ça, ou pas. Le même constat que d’habitude avec la science-fiction : ce n’est pas forcément toujours bien brillant, mais on regarde par curiosité du lendemain ou des possibles…
For All Mankind | Sony Pictures Television, Tall Ship Productions
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