2001, L’Odyssée de l’espace (1968)

Parodie, le film vu par un fan de Nolan

Note : 5 sur 5.

2001, L’Odyssée de l’espace

Année : 1968

Réalisation : Stanley Kubrick

Il aurait eu les Boulle, Pierre, en découvrant ce que Hollywood avait fait de son histoire, en particulier dans la scène finale, magnifique raccourci résumant en une image toute la tragédie de cette histoire. Eh bien, C. Clarke, Arthur, aurait eu dans l’os quand il le vit se transformer en vaisseau spatial.

Ce sont encore les vieux singes qui font les meilleures histoires.

Un monolithe. C’est quoi un monolithe ? Une grosse porte sortie de ses gonds et qui n’ouvre rien sinon de nouvelles possibilités à ceux qui s’y cassent les dents. Le monolithe reste de marbre, et c’est le monde qui est censé tourner autour pour s’entrouvrir vers un ailleurs, une nouvelle étape.

Un monolithe est une clef. Une borne, un étalon.

2001 ne résout rien. Il suppose. Si le monolithe est une clef, c’est surtout un grand point d’interrogation. Quand la majorité des hommes sont dans la prétention, la résolution ou l’idéologie, Kubrick prend de la hauteur et donne une forme à toutes nos interrogations. Si Alice peut entrer dans un terrier et y découvrir le monde intérieur de ses désirs refoulés, l’Humanité se trouve prise au piège en face d’un grand totem que nul ne peut prétendre connaître la signification ou le dieu qu’il est censé représenter. L’odyssée, elle est là. Putain, c’est quoi ce monolithe ?! Celui qui pourra prétendre avoir les clefs de cette énigme, qu’il jette la première Pierre à Clarke.

Arthur fait table ronde et Stanley l’érige en totem. Si le Rubik’s cube est un hexaèdre parfait composé d’une matrice engoncée superposant à la vue de celui qui le regarde tous les mystères, et les clefs, qu’il contient, le Kubrick’s object est un hexaèdre interrogateur qui se dresse vers son énigme sans jamais la résoudre. Autrefois, c’était l’Homme qui se dressait sur ses pattes pour libérer ses mains et s’emparer des outils. À présent, ce sont les outils qui se dressent pour libérer l’Homme de sa pesanteur.

Un autre se jouera bientôt des symboles pour illustrer le devenir incertain de l’humanité, c’est Spielberg dans Rencontres du 3e type. L’outil se façonne d’abord entre les mains d’un seul homme répondant à une vision, pour se manifester bientôt concrètement devant ses yeux sous la forme d’une colline, un cylindre elliptique trop parfait pour être vrai. Spielberg, de l’allemand, « colline ludique ».

Où est passé 2001 ? Il s’est perdu. L’odyssée continue, sans son auteur, sans résolution. On ne finit plus de l’avoir dans l’os, Pierre. Mais l’Humanité continue de rouller, elle.

Alors roulle, mémère. Jusqu’à la prochaine borne. Et au-delà.


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Inception (2010)

Parodie, le film vu par un fan de Nolan

Note : 5 sur 5.

Inception

Année : 2010

Réalisation : Christopher Nolan

Inspection des univers latéraux : Christopher Nolan nous tend la matière graphique de son subconscient aviné.

La somme de la lumière et du chaos. Insomnia, c’était l’étrangeté d’un monde prétendument réglé comme un papier à musique, qui pris sur le bord, devenait opaque, incertain, et dangereux. Inception produit la même impression, à la différence près que ce monde en équerre, c’est celui qu’on se construit à l’intérieur. Et le chaos qu’on y trouve a cela d’opaque, d’incertain et de dangereux, que le vent qui y souffle y est produit par une voix extérieure.

Christopher Nolan n’a plus qu’à nous servir son Rubik’s cube sur un plateau d’argent, tourner la tête, souffler, et regarder dans quel sens sa matière se réagence.

Ce qui titube chez Nolan, c’est ce qui devrait être libre et droit. Ce qui s’érige en certitude ne peut être que le frisson du mensonge.

Erratique chaos. Hiératique représentation d’un univers qui se compose en même temps qu’il se décompose.

Hérétique, celui qui renonce à voir ce qui ne peut être vu. Nolan suggère l’insondable en lui retroussant les guêtres, parce qu’il n’y a qu’en le prenant aux maux qu’on asservit le chaos.

D’Insomnia à Interstellar. Bientôt, Nolan prendra de la hauteur. Et le Rubik’s cube s’érigera tel le totem de Kubrick.

Monolithe mouvant.

C’est ça le cinéma de Nolan. L’imposture protéiforme de la posture. Nolan, insaisissable. Unsubversif. Inceptionnel.



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Commentaire (sérieux) sur Inception


Memento (2000)

Parodie, le film vu par un fan de Nolan

Note : 5 sur 5.

Memento

Année : 2000

Réalisation : Christopher Nolan

Puzzle de l’oubli

Opus Zéro.

50ko, NOLAN.

Christopher, réveille-toi.

Nom : ma parole, mes mots.

Adresse : où je suis, aléatoirement.

Christopher ? Réveille-toi maintenant…

Je suis las. Je vais commencer par recomposer ma mémoire.

Impossible.

Système. Trouver la solution.

Christopher ?

C’est bon, je l’ai. The Pillow Book. Split screen en guise de gommage intégral.

Chapitre 1. Commence par la fin.
Je suis le maître du temps. L’insomnie me guette. Les concepteurs publicitaires, les vendeurs à la sauvette, les vendeurs de bagnole, les assureurs véreux : tous veulent ma peau. Alors je la colore des maux qu’ils voudraient me tendre.

Chapitre 2. Bientôt le renouveau.
Injections diverses. Aronofsky le passage. Greenaway l’étendard. Noir film. Fatale femme. Ton dernier film sera le premier réussi. Applique-toi. Articule. Compose. Indispose. Saccharose.

Chapitre 3. La vie bucolique.
Qu’il est beau le monde quand chacun vient vous porter main forte. Je n’aurais bientôt plus besoin d’écrire. Les autres me porteront. Je n’aurais plus qu’à jouir, et à ne plus penser à demain. Ou à hier.

Bug.

C’est toujours plus tentant de jouer au Rubik’s cube en commençant par la fin.

De l’ordre naîtra le chaos.

De Memento naîtra tout le reste. Abracadabra : tournez !


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Interstellar (2014)

Parodie critique, le film vu par un fan de Nolan

Note : 5 sur 5.

Interstellar

Année : 2014

Réalisation : Christopher Nolan

Avec : Matthew McConaughey, Anne Hathaway, Jessica Chastain, Matt Damon, Michael Caine, Casey Affleck

entre les murs du temps

Succombez aux étoiles, maudits prophètes de l’apocalypse, car je serai votre bourreau,
Laissez-vous engloutir, princes de l’obscurantisme, car Christopher sera votre Voyager.
Maudissez le héraut qui vous sourit, c’est entre ses dents que vous goûterez au labyrinthe
Putride du temps. Du bouseux viendra la lumière. Le corn-flake est son étendard. Sa fille, son fourreau.

Là-haut, entre les montagnes stellaires, la plaine est un éther sans fin et Christopher fait gicler
En filament lacté son génie de part l’univers. Les naufragés écument l’espace et le temps,
Ébouriffent les étoiles, pour y tringler la matière, la chair, et y ensemencer l’ultime espoir
Des hommes.

Oh oui, de par les étoiles, Christopher nous envoie sceller le sort de l’humanité.
De sa moissonneuse, il avale les années et dans son trou opaque et ferme s’insère
L’abondance féconde de sa logique stellaire. Il est le Voyager, l’épitomé, de l’Homme
À destination de l’Autre. Sa seule issue. Son achèvement.

Kubrick menait au surhomme, et ce surhomme, c’était lui :
Christopher. Le Nouveau Voyager.

Matthew, épître de La Nouvelle Genèse.



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Le Gamin au vélo, les frères Dardenne (2011)

L’échappée inachevée

Note : 3.5 sur 5.

Le Gamin au vélo

Année : 2011

Réalisation : Les Dardenne

Avec : Thomas Doret, Cécile De France, Jérémie Renier

Il y a quelque chose de frustrant chez les Dardenne. On reste toujours plutôt émerveillés par la manière dont ils arrivent à diriger leurs acteurs, mais les histoires ne vont jamais au bout des choses et donnent une étrange impression d’inachevé.

Le procédé est répété à l’infini, film après film (semble-t-il) : un objectif très ancré dans la réalité, on s’y fixe, on montre les à-côtés, puis on ouvre sur autre chose censé être le négatif de ce qui précède (comme une résolution).

C’est habile, sauf que pour illustrer cette simplicité apparente du récit, les Dardenne n’offrent toujours que des séquences bien fichues sur le simple plan formel puisqu’on y est, le savoir-faire naturaliste est indéniable, mais on ne fait jamais que survoler sans prendre le risque de se poser et d’offrir du relief, de la profondeur, du cœur. C’est presque trop clinique, il en faut pour poser des constats, mais si on ne transcende pas son sujet, si on ne le bouscule pas, on reste de bons élèves, on convainc une bonne partie des spectateurs, mais le constat au final sonne creux parce qu’il ne débouche sur rien.

Les grandes limites de l’improvisation dirigée. Parce qu’on ne peut pas demander à un acteur, encore moins un enfant ou un acteur non professionnel, de nous sortir tout d’un coup une bonne réplique, de proposer une interprétation plus nuancée provoquant la fascination chez le spectateur. C’est comme la vraie vie, et c’est bien là le problème. La vie n’apporte pas ce petit plus qu’offrent les excès d’une tragédie ou d’une fable. Les Dardenne semblent réinventer la peinture en utilisant un appareil photo et réclament qu’on s’extasie devant l’authenticité de la reproduction. D’accord, on s’y croirait, mais le propos, le sujet, le fond, ça devient quoi ? On montre une réalité difficile, on est les témoins du monde dans lequel on vit, et après, qu’est-ce que nous, spectateurs, pouvons en faire ? Rien. Il y a des films qui sont lourds à chercher à nous orienter vers une morale, une conclusion, et il y en a d’autres qui par facilité se réfugient dans le refus permanent d’offrir un regard sur ce qui est montré. L’art est toujours question de choix : il y a les choix qu’on nous impose, et ça fait de mauvais films ; les choix qu’on nous présente, ou suggère parfois seulement, et avec lesquels on laisse les spectateurs libres ; et puis il y a l’absence de choix, la facilité du constat timide et bienveillant, et ça, c’est le cinéma des Dardenne.



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Enlevez-moi, Léonce Perret (1932)

Note : 4 sur 5.

Enlevez-moi

Année : 1932

Réalisation : Léonce Perret

Avec : Jacqueline Francell, Roger Tréville, Jean Devalde, Arletty

Que du bonheur ! La joie de vivre à la française et de la screwball pailletée d’opérette dans une boucle certes plus courte que dans le film de Capra mais qui rappelle furieusement la belle escapade de New-York-Miami.

C’est déjà les femmes qui mènent la danse. Avec Jacqueline Francell qui rappelle qu’à une époque certaines femmes parlaient uniquement en voix de tête (merci les oreilles), et avec son exacte opposée (quoi que), en tessiture mais pas seulement, façon titi parisien, la voilà, c’est elle, qui déménage tout sur son passage, un tempérament qui mourra avec son cul international et avec la collaboration pour de bon avec les cow-boys dont on adoptera tous les usages…, c’est elle, Arletty, symbole de toute une France qui s’évapore, et qui ici seulement commençait. Viens là mémère que je t’embrasse !…

« Rahé maié non, coquin ! t’exagères ! Roh… ! puisque t’insistes, alors j’veux bien ! Tiens, céktula pavolé, mon limounet… J’tadore. Allez, encore. Encore j’te dis. Maié tu vas v’nir, andouille !… Là, comme ça. Hein, c’est-y pas merveilleux, c’qu’on est bien tous les deux. »

De la comédie musicale ? Que nenni ! De l’opérette, et de la bonne. Dans la screwball, il y a un peu de vaudevilles à la française, eh bien tout est là. Certes, Léonce Perret ne trouve pas forcément toujours le ton parfait dans le burlesque, il tire parfois un peu sur la corde, et c’est surprenant malgré tout de le voir si à l’aise avec sa caméra ou le sonore, mais que c’est bon. Parce que surtout, c’est bien écrit, et que c’est parfaitement idiot. Tout un art.

Une vraie perle que je ne serais pas allé chercher tout seul. Merci la Cinémathèque…

(On sent aussi beaucoup de cette atmosphère dans les films japonais des années 30 de Hiroshi Shimizu : la joie de vivre, la petite musique, et les passages d’opérette en moins bien sûr.)


 


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La Moustache, Emmanuel Carrère (2005)

La Moustache

La Moustache

Année : 2005

Réalisation :

Emmanuel Carrère

7/10 IMDb

Ça finit très vite par tourner en rond, mais Carrère comprend au moins très bien qu’à la question posée, il ne faudra jamais y répondre. Une histoire typique cependant pour un court métrage, pas autre chose. Le détour vers Hong-Kong est superflu.

Difficile cependant de dézinguer un tel film, parce que s’il n’y a aucun génie, il va dans le bon sens. Et tout de même, si Emmanuel Carrère ne connaît rien aux acteurs et les laisse évoluer à leur guise, il y en a peu, mais il a su choisir la crème parmi ceux en France capables de jouer en permanence dans le registre de la justesse. Quand on caste Hippolyte Girardot en second rôle, on comprend presque que ça ne peut être un hasard : peut-être pas un grand acteur de composition, mais toujours la diction juste (si, si), l’honnêteté de la voix (c’est la sienne, et parler avec sa voix, sa musique, c’est peut-être ce qu’il y a de plus difficile pour un acteur, parce que mine de rien, c’est se mettre à poil). Quant aux deux premiers rôles, des fulgurances de génie, et dommage alors que la direction ne puisse pas les aider à refaire des prises mêlant l’excellent et le juste bien, parce qu’avec des acteurs comme ça, on sent que ça peut aller bien haut…


 

La Moustache, Emmanuel Carrère 2005 | Les Films des Tournelles, Pathé Renn Productions, France 3 Cinéma


La Cage aux rossignols, Jean Dréville (1945)

L’autorité du chœur

Note : 4 sur 5.

La Cage aux rossignols

Année : 1945

Réalisation : Jean Dréville

Avec : Noël-Noël, Micheline Francey, René Génin

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Marrant de voir qu’avec le succès du remake (Les Choristes), certains se sont mis à rêver à un retour des blouses et de l’autorité des maîtres. Parce que le film en fait illustre la nécessité du contraire. La réplique qui dit tout ici, c’est : « Tiens, prends un gâteau avant ». C’est celle du nouveau directeur à l’attention d’un môme qu’il s’apprêtait à punir. Pour avoir le respect d’un enfant, ça marche comme avec les adultes, il faut d’abord lui donner des signes de son propre respect. Les mômes imitent, c’est curieux n’est-ce pas ?… On les punit, on ne les aime pas ; et en retour, ils punissent leurs bourreaux et ne les aiment pas. Alors le mythe du retour à l’autorité du maître et du retour à l’ordre à travers la brutalité…

Dans Les Choristes, il y a ce mauvais goût à reproduire une France qui n’existe plus et qui ne peut alors ne plus être que la nostalgie d’une France idéalisée… et blanche. La nostalgie, c’est le Photoshop des mémoires. On retouche les taches sombres par des enluminures et tout paraît merveilleux. Ces petits sauvageons à la française n’existent plus, ou sont pour l’éducation nationale, les cadets de ses soucis. À l’époque, il pouvait y avoir un sens à caricaturer (on flirte encore sur une logique narrative héritée de Jeunes Filles en uniforme) « ceux-là » (les sauvageons), alors que montrer les mêmes aujourd’hui ne pourrait être perçu que comme de la nostalgie envers une France plus rigide et uniforme. Dans une adaptation, il aurait fallu respecter cette très légère mais réelle dénonciation d’une éducation maltraitante et inefficace ; et donc l’adapter aux problèmes actuels. Et les problèmes actuels, on ne les trouve pas parmi les petits chanteurs à la croix de bois (ils ont poussé le vice de la ressemblance jusqu’à prendre un sosie de la “vedette” de ce film de 1945) ; mais parmi les “autres”, ceux qui aujourd’hui sont caricaturés comme les sauvageons d’autre fois. Les petits gars des cités, ou même ceux envoyés dans les « centres de réinsertion », dans les « centres d’éducation fermés » ou les « centres de déradicalisation ». Le mépris pour les petits sauvageons en 1945 devient une jolie enluminure en 2015 envers des personnages qui n’existent plus et qui nous rendent nostalgiques. Et la même jeunesse rejetée, méprisée, qui ne renvoie que ce qu’on lui apprend (mépris et brutalité), elle, n’apparaît pas dans les films, encore moins pour suivre le même message énoncé ici, qu’il faut les aimer, les inciter à vivre, les respecter, leur faire confiance.

Des gâteaux pour les sauvageons de toutes époques, merci. Car elle est là la leçon du film. Qu’il est triste que ce qui dénonçait gentiment à l’époque les pratiques inefficaces et brutales de certaines autorités, reflète la nostalgie du petit raciste d’aujourd’hui pour une France uniforme. Traduire, c’est trahir ; adapter, c’est se vautrer.

En attendant, mieux vaut l’original à la copie. Son message, très clair, reste, lui, intemporel.


La Cage aux rossignols, Jean Dréville 1945 | Société Nouvelle des Établissements Gaumont


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Et la femme créa Hollywood, Clara et Julia Kuperberg (2016)

Et Dieu se tint les côtes de rire

Note : 2.5 sur 5.

Et la femme créa Hollywood

Année : 2016

Réalisation : Clara et Julia Kuperberg

Leçon n° 1 pour le développement des idées reçues : combattre les stéréotypes par les stéréotypes, le sexisme par le sexisme, la bêtise par la bêtise.

Il y a peut-être pire que l’inégalité des sexes, ce sont les initiatives bien maladroites, voire malhonnêtes, dédiées à lutter en faveur d’une cause tout en se foutant pas mal du résultat. On se donne bonne conscience, on se met dans le sens du courant parce qu’on est une (ou deux, voire toutes qu’on voit dans ce machin débile) femme et qu’une femme respectable, et engagée, politisée, concernée par le monde dans lequel elle vit, c’est forcément une féministe. Ou plutôt une fausse féministe, une femme qui s’affiche comme telle, mais qui se fiche pas mal, au fond, de la manière de réduire les inégalités. Pour la posture, qu’importe si l’étendard raconte que de la merde, l’essentiel pour être vue, c’est bien de le brandir et d’attendre les applaudissements venant de toutes les autres petites voix sans cervelle qui disent œuvrer pour la même cause. Avec au final, une efficacité nulle, tout simplement parce qu’on simplifie une question complexe, on dénature la réalité pour la faire coller à ce qu’on voudrait, on grossit le trait, on use de sophismes pour justifier une vision simplificatrice du sujet, bref, on est dans la posture et l’amateurisme. L’intention de départ pourrait être bonne (quoi que, avec un titre aussi ridicule), l’éclairage historique, lui, est faussé, voire franchement malhonnête. Quant au plus important, aider à faire changer les consciences, les a priori, et les inégalités, c’est raté. On ne lutte pas contre des stéréotypes avec d’autres stéréotypes.

Demander à des femmes de « l’industrie du cinéma », manifestement très en pointe sur les questions “féministes” dans le domaine, pour parler d’une question socio-historique, c’est déjà digne d’un reportage basé sur la bonne foi des témoignages. La réalité historique, ici, on s’en tamponne le coquillage, il faut faire dans le grossier, il faut de l’émotion, il faut de belles histoires, avec des gentilles petites victimes et des méchants “moguls”. C’est un peu comme faire du documentaire sur les OGM en n’invitant que des tenants de produits bios. Ce genre de démarches, basé sur la sacralisation de la parole de la victime, avait d’ailleurs fait un chef-d’œuvre de mauvaise foi et de nullité artistique : Dear Zachary : A Letter to a Son About His Father. C’est ce qui arrive quand on refuse de poser les questions, soulever des problèmes, illustrer des dilemmes ou des contradictions, bref traiter de tout ce qui est compliqué dans des sujets réels en se gardant bien de céder à la facilité ou à se poser en historien capable de révéler la véritable nature d’une époque. Répondre aux questions par des affirmations, des évidences, stéréotyper les postures de chacun, c’est non seulement pas de l’art, ou de l’histoire, mais c’est surtout totalement inefficace à sa petite échelle pour lutter contre les inégalités en question.

Ça commençait fort, avec une des réalisatrices affirmant, comme le titre de son film le suggérait déjà, qu’Hollywood avait été fait par des femmes, puis en révélant (triste révélation) qu’elle ne connaissait pas les femmes supposées oubliées qu’on verrait dans le film. Et la voilà qui énumère : Mary Pickford, Lois Weber ou Alice Guy… Même pas la première, pour des étudiantes en cinéma, était inconnue ?… Si le reste était de ce niveau, si le film était réalisé par des telles ignares, c’était un peu l’assurance que ça volerait jamais bien haut et que toutes les imprécisions ou franches conneries balancées par leurs copines improvisées historiennes du cinéma ne seraient jamais supprimées.

C’est amusant, Mary Pickford, si elle est évoquée ici en tout début pour illustrer l’idée réconfortante pour des féministes avides de petites histoires de persécutions que Hollywood a été fait par des femmes (ce n’est pas une blague, c’est exactement ce qui est dit dans le film, à travers trois ou quatre exemples — sorte de joyeux biais sélectif historique), ben j’avais évoqué la même dans mon article sur le Hollywood rush pour illustrer cette fois ce que j’avais appelé la « vague canadienne ». Parce que cette étrange créature aux boucles dorées, en plus d’être une femme, était en plus canadienne, rien pour elle la Mary, et pourtant…, elle a inventé Hollywood ! On regarde l’histoire sous l’angle qu’on veut bien lui donner… Y voir une vague féminine à la création de Hollywood, ça c’est digne de la bataille de Los Angeles : on ne sait pas ce qu’on voit, mais on met plein “fard” dessus, et la photo est belle.

La réalité (historique) est malheureusement, et probablement (nuances nécessaires), plus complexe. Hollywood a été fait par des artistes, des producteurs de studio (on flirte d’ailleurs assez souvent dans le film avec l’idée que « studio » = « grand studio »), des hommes, des femmes, des juifs, des Canadiens, des Européens, des techniciens, des gens de talent et des moins que rien impulsant tout à coup des idées novatrices… Ah oui, l’histoire, c’est compliqué, et il faut se méfier des affirmations toutes faites.

Le traitement des années 30 par exemple me semble (oui, je ne suis pas non plus historien) plutôt hasardeux. Alors qu’être actrice au temps du muet, c’est aussi être une star, et c’est déjà un peu une question de pouvoir (puisque dixit quelqu’un dans le documentaire, les réalisateurs n’étaient que des pions à l’époque — assertion qui vaut pour les réalisateurs mâles, mais pas pour Arzner par exemple ; elle, c’est la réalisatrice ambitieuse, qui en voulait plus que les autres, bref, qui faisait tout… comme les hommes quoi, et puisqu’elle était réalisatrice… avait du pouvoir), tout d’un coup, au temps du parlant, tout ça, c’est fini : les hommes, et à leur tête, ces affreux patrons de studio, auraient repris les « reines ».

J’ai une vision toute différente, mais je ne suis pas non plus historien.

À mon avis, aucune période, aucune industrie, aucun “médium” comme on dit dans le documentaire, que ce cinéma-là de l’époque n’aura fait plus, dans le monde, pour la cause féministe ou pour l’égalité des sexes. Les années 30 étaient dans la droite ligne des précédentes où déjà le rôle des femmes, d’abord à l’écran, avait participé à modifier les consciences, les usages, et globalement pour « l’émancipation des femmes ». Soft power qu’on dit. Pas d’arguments biaisés, pas de documentaires stupides où les hommes sont forcément des méchants et les femmes les gentilles persécutées, mais la puissance de la culture où la femme joue son rôle, et pas celui d’un simple faire-valoir. Cette culture qui a fait le plus dans l’histoire du féminisme, c’est peut-être bien ce cinéma des années 30 tout tourné vers des personnages, et par conséquent des actrices, féminins. Jusqu’au code Hays. Des personnages indépendants au caractère fort, auxquels les femmes du monde entier pouvaient s’identifier, chercher à ressembler, et pour les hommes spectateurs, ces vils machos, commencer à comprendre et accepter une autre vision qu’ils pouvaient se faire du rôle des femmes dans la société. Seulement, les femmes interrogées dans le documentaire semblent s’intéresser un peu moins à la culture (et par conséquent au soft power, le pouvoir qu’elle peut avoir sur les masses) et un peu trop au pouvoir à l’intérieur des studios. Who run Hollywood. Qui porte la culotte ? Autrement dit : qui gagne le plus de fric ? qui est à la tête de l’industrie ou dirige réellement les choses ? (Les réalisateurs du temps du muet, je le rappelle étaient donc censés obéir aux studios — exemple de belles idées exposées dans le film qui ne s’encombrent pas de nuances). Avec une telle logique, on en vient à regretter (enfin une ou deux intervenantes) qu’il n’y ait pas plus de films d’action tournés (réalisés, là, c’est plus des petites mains à l’ordre s’il s’agit de femmes qui ont réussi) par des femmes. C’est vrai quoi, pourquoi les femmes n’auraient-elles pas le droit aussi de faire des films de merde. Les femmes, si on y regarde bien, sont cantonnées aux films indépendants… Merde, les femmes, si elles font moins de films, font des bons films ? Si ça, ce n’est pas quand même le signe d’une terrible injustice.

Au moins, l’honneur est sauf, mesdames, soyez rassurée, ce n’est peut-être pas un film d’action, mais votre film est nul. Ce ne serait pas aussi décevant si le sujet n’était pas aussi important. Mais c’est peut-être justement le problème, de chercher à mêler politique et histoire. L’un cherche à dire ce que le public veut entendre, l’autre s’applique à présenter objectivement, autant que possible, des faits. Raté, on aura la bonne conscience d’avoir descendu les rapides sous les hourras ; pour l’efficacité, on repassera. C’est vrai au fond, le but c’est quoi ? Faire qu’il y ait moins de disparité entre les sexes, ou c’est de se plaindre et de raconter de jolies histoires avant de se coucher ?

Je pourrais pour ma part, et avec mes maigres connaissances, toujours liées à mes recherches sur le Hollywood rush, citer quelques noms, qui eux ont, je le pense, été beaucoup plus oubliés, et qui, il me semble (nuances, nuances), ont contribué fortement au développement d’Hollywood : Alla Nazimova et Anna Q. Nilsson. Dommage aussi, un peu plus tard, de ne pas avoir évoqué l’importance d’écrivaines comme Ayn Rand, Elinor Glyn ou de la critique Pauline Kael. Mais on a bien compris que pour les intervenantes, le pouvoir de l’argent, ou du poste au sein d’un grand studio, était bien plus significatif que tout autre chose de la place des femmes dans l’histoire d’Hollywood. Le film se termine sur une pirouette « ce qui est sexiste, c’est de penser que le caractère d’une femme ne peut pas être tenace » (citation approximative) ; eh bon on pourrait tout autant dire que penser que le seul pouvoir à Hollywood est détenu par celui, ou celle, qui a de l’argent ou qui a un poste dans une grande entreprise. C’est bien pourquoi Alice Guy est bien plus évoquée pour avoir créé son studio (et non pas à Hollywood mais dans le New Jersey) que pour la qualité ou l’importance historique de ses films. Elle est comparée à Méliès, mais la différence pour laquelle on retient plus volontiers Méliès, c’est qu’il avait du talent, pas parce qu’il a été le premier à créer un studio (si, si, il semblerait bien, à Montreuil, dans ce haut lieu du cinéma aujourd’hui oublié).


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Le Point de non-retour, John Boorman (1967)

Redoublement post-bac

Note : 5 sur 5.

Le Point de non-retour

Titre original : Point Blank

Année : 1967

Réalisation : John Boorman

Avec : Lee Marvin, Angie Dickinson, Keenan Wynn, Carroll O’Connor, Lloyd Bochner, John Vernon

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Mystère, je double la note. Peut-être que l’amorce lancée par John Boorman avant le film pour l’ouverture de sa rétrospective a fait tilt, un peu comme une introduction loupée et nécessaire qui m’aurait manqué au premier visionnage : « Lee Marvin a été traumatisé par son expérience de la guerre dans le Pacifique, ce film, c’est une allégorie de ce qu’il y a vécu. » Il y a tout un côté “métaphysique”, cynique, désabusé et absurde, voire parfois franchement hilare tellement le type qu’interprète Lee Marvin est buté au point de ne plus voir sa vie qu’à travers les 93 000 dollars après lesquels il court.

La construction en puzzle est adroite. Possible qu’en amoureux du classicisme de La Forêt d’émeraude, j’avais trouvé Le Point de non-retour trop « nouvelle vague » (ce ne serait pas loin d’initier plutôt le Nouvel Hollywood : on retrouve de tels procédés dans Conversation secrète).

Vu une première fois en 2005. J’en avais tellement un mauvais souvenir que je n’avais pas prévu de retourner le voir. De mémoire je voyais ça comme un polar qui décollait jamais, avec un rythme lent et bizarre ; je pense aussi que je ne comprenais pas les motivations du personnage et que son comportement était trop incohérent (pour le coup, fort possible que le côté « le type revient de la guerre » ait fait tilt pour lancer l’ambiance, mais ça, c’est peut-être aussi parce que le début du film est trop confus ; on comprend mal la situation de départ avec ses va-et-vient charcutant le récit introductif entre passé et présent. Il y a un côté Comte de Monte-Cristo, avec l’île, la trahison, la vengeance, qui ne marche pas).

John Vernon est un des meilleurs acteurs quand il est question de se faufiler dans la peau d’un méchant… jusqu’à ce que Boorman lui enlève son slip. Ça doit être l’effet Troisième Homme : les films noirs revus par l’humour imperceptible et subtil des Britanniques.

Et Angie Dickinson est parfaite. Sa première scène est compliquée, et elle aurait pu se rétamer en beauté ; elle joue à la perfection la fille qu’on oblige à se réveiller et encore sous l’emprise des somnifères… Son personnage sert de contrepoint au mutisme et à l’obsession folle de Lee Marvin, qui, lui, tel le héros classique et frigide du western, ne jettera jamais un regard sur une des plus belles femmes du monde. Il faut des aidants dans toutes les histoires (sauf peut-être dans Le Samouraï ; et encore, il doit y en avoir, j’ai en tête que certaines scènes fameuses). Si on y croit, c’est qu’elle aussi a été chahutée par la vie : elle suit Marvin ni par intérêt ni par amour absurde ; elle se rattache à quelque chose de son passé qui lui semble rassurant et familier. Rencontre de deux solitaires que tout oppose.


Le Point de non-retour, John Boorman 1967 Point Blank | Metro-Goldwyn-Mayer (MGM), Winkler Films


 


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