L’Irrationnel, Françoise Bonardel

C’est amusant de voir un sujet transformé (l’irrationnel) en procès contre les rationalistes. Curieux angle d’attaque : on utilise un terme utilisé par ses détracteurs (les rationalistes) pour le dégommer de l’intérieur, et cela avec la carte « je fais de la philo donc je suis légitime ». Bravo Que sais-je. Mais ce n’est pas de la philosophie, c’est un hymne à l’ignorance et à l’obscurantisme, du prosélytisme maquillé en histoire de « l’irrationnel ». Ma mère à couper que l’auteur ne renierait pas la psychanalyse, tiens (il aura fallu attendre que la page 24 pour trouver une référence à Freud — avec le « fameux complexe », et puisqu’il est « fameux », il est forcément vrai, hein.

L’auteur critique d’abord la notion même d’irrationalité dont elle signale le côté « négatif » car exprimé le plus souvent par les « rationalistes » (nommés parfois « scientistes »), à l’image des conspirationnistes qui refusent de se désigner comme tels parce que c’est l’étiquette que leur ont mise dans le dos, bah (ou beh-he)… ceux qui sont « des moutons » ou des naïfs.

Autre belle connerie. Les rationalistes nient la possibilité d’une cohérence à l’intérieur même de ces fantaisies « irrationnelles » (on va éviter le substantif, ça semble l’énerver la dame). Ce qui revient à dire que si l’univers de Tolkien est parfaitement cohérent (ou tout autre monde cohérent en dehors du nôtre, le seul, l’unique, celui des méchants dictateurs de la déesse raison) il est digne d’être étudié autrement que par les seuls fans… Bah, oui OK, sauf qu’on sait que… ce n’est pas vrai, on n’y croit pas. L’astrologie, quand on lui reconnaît une cohérence propre, c’est implicitement reconnaître… « que ça marche ! ». Parce que si Tolkien vend du rêve, les astrologues vendent de faux espoirs. C’est la différence entre un Houdini qui fait de la magie où implicitement on sait qu’il y a un truc (en gros on sait qu’il se fout de notre gueule et que c’est un escroc, mais il nous met au défi de trouver comment il nous berne) et d’autres magiciens prétendant avoir un savoir ou un talent occulte susceptible de dévoiler à ses spectateurs (ou victimes) un autre monde et donc de leur offrir des clés pour appréhender autrement, mieux, le monde réel. Le premier (Houdini), trompe en parfaite connaissance de cause (c’est le principe de tout spectacle, de l’art) ; le second est un escroc.

Autre argument, je cite : « certains de ces corps de doctrines ésotériques et traditionnels (mancies, astrologie, alchimie) qui continuent à interpeller la rationalité. » Hein ? Elle sort ça d’où ? Il n’y a rien qui interpelle dans des pseudosciences incapables de faire la preuve de leur efficacité. Oui, l’astrologie, c’est joli, complexe, fabuleux, amusant…, et ça peut interpeller… Comme Tolkien. Mais tant que cette supposée cohérence reste propre à un univers détaché de la réalité, aux prétentions invérifiables, ça n’interpellera pas grand monde.

Ah, ah la lutte contre « l’irrationnel » ne pourrait être raisonnable et rationnelle que si on quitte le terrain passionnel… de l’idéologie. (Je paraphrase très légèrement). L’argument habituel du zozo face aux rationalistes : « non mais merde, le rationalisme, c’est de l’idéologie ! » Les cathos ne font pas autre chose quand ils disent que « l’athéisme » c’est la croyance qu’il n’y a pas de dieu. Heu ben non, ce n’est pas une croyance. Bel hymne à la bêtise et l’obscurantisme. Bravo.

L’irrationnel est un pseudo-concept. Ah, ah, c’est la chandeleur.

Enfilage ensuite de platonicités gonflantes, ou comment en mettre plein la vue à ses lecteurs en citant des mecs hâchement intelligents morts depuis perpette, qui n’ont rien connu des connaissances des Lumières jusqu’à aujourd’hui, et qui pourtant devraient être pris au sérieux quand il est justement question de chasser les obscurantismes… « Attends, je t’explique pourquoi là, le type, tu le vois hors-jeu, mais je te dis qu’il ne l’était pas : relis les règles du hors-jeu de 1929, tu comprendras — je te le traduis, c’est en hongrois flamand ». Ou encore, non, non vous avez tort, selon les lois de Ptolémée, c’est le soleil qui tourne autour de la terre, attends, je t’envoie un lien Youtube où Ptolémée explique lui-même sa conception du monde — et il est plus vieux que Copernic donc il a plus raison.

« le rationalisme […] se présente comme l’étonnante superposition d’une foi croissante en la Raison, faisant en maintes circonstances figure de théologie déguisée ». Ah, ah, joyeux délire.

Pas un mot sur la science. Pour elle l’opposition de l’irrationnel et de la rationalité, c’est celle des artistes, des tolérants et des bons philosophes (moralistes) face aux théologiens du rationalisme. Pour faire le procès du rationalisme, autant choisir ses témoins : ce seront donc les Grecs. Et donc, pour les rationalistes ayant modifié notre monde et nous ayant offert une plus vaste compréhension de ce monde, rien. Parce que c’est bien le problème, la science, donc la raison, est-elle capable de mettre les astrologues ou autres conneries irrationnelles face à leurs incohérences ou encore leur demander de fournir les preuves de ce qu’ils avancent. Quelle impertinence de la raison, quelle intolérable requête… Voyons, l’irrationnel est raisonnable parce qu’elle est ancienne et fameuse (je peux bien envoyer un épouvantail quand son texte fourmille d’arguments d’autorité du genre « le fameux » répété bien une demi-douzaine de fois pour suggérer l’idée de la supériorité et de la légitimité des obscurantismes).


The Proposition, John Hillcoat (2005)

Ze Western is Quite Dead

The Proposition

Note : 2.5 sur 5.

Année : 2005

Réalisation : John Hillcoat

Avec : Ray Winstone, Guy Pearce, Emily Watson, Richard Wilson, John Hurt

Un camarade chinois cite Peckinpah, Pollack et Altman en référence à ce film, et je comprends mieux pourquoi je ferais mieux de retourner à mes classiques. En voulant moderniser le western, le rendre réaliste, voire naturaliste, violent, ils n’ont fait que le démoder, parce que oui, un western, c’est toujours mieux quand c’est épique, quand on y montre des mythes. Parce que tout l’intérêt d’une balade dans le passé, c’est bien d’y voir les origines d’un monde. Pour cela, pas la peine d’y montrer les mouches voler ou de nous faire croire que seize heures par jour, c’est le crépuscule. Le western, encore plus que n’importe quel autre genre, n’aime pas les effets. On tombe facilement dans le ton sur ton. Seul le western spaghetti peut se permettre des excès, justement parce que ce n’est plus déjà un western, c’est une farce, un opéra-bouffe.

Si le western n’est plus à la page, c’est bien parce que le classicisme est démodé. La première scène donne le ton. Un assaut de la police dans une sombre bicoque éclairée par les rais de lumière perçant à travers les planches et les trous laissés par les balles. Non seulement la scène est inutile, elle est excessive, mais en plus de ça la mise en scène est dégueu avec sa caméra qui bouge façon Urgences ou Breaking the Waves. C’est vrai quoi ? qu’est-ce qu’il peut y avoir à faire de plus après Sam Peckinpah ? Eh bien la réponse est dans la question. Il ne s’agit pas de faire plus, mais moins. Encore, quand la tension d’une histoire permet de tels excès, pourquoi pas. Mais commencer ainsi, à la Star Wars ou comme un mauvais roman de gare pour faire spectaculaire, tout en s’en excusant ensuite en faisant semblant d’y renoncer en prenant le temps de s’attarder sur des scènes chiantes à mourir, ce n’est pas justifié.

Sur la longueur d’une série, je ne dis pas, on s’installe, on rentre dans un monde, on prend plaisir à découvrir lentement les personnages, leur histoire. Mais c’est bien le problème. C’est écrit et réalisé comme un épisode d’une série de HBO. C’est bien HBO, mais ce n’est pas du cinéma. Et là on a affaire à un film de deux heures, pas une histoire sur la longueur. Les techniques d’écriture sont identiques, les techniques de mise en scène et le jeu des acteurs aussi. On donne de l’importance à tout alors que tout est anodin. Les ambiances manquent d’unité : chaque personnage, jouant parfaitement des stéréotypes avec une implication totale des acteurs est dans son registre, dans ses excès, ce qui donne un ensemble bien trop contrasté. Le policier est dévoué, la femme est douce, le méchant est méchant, le frère est tourmenté, l’autre est mystique et le petit est idiot… Alors, au lieu de fixer son attention sur les enjeux d’une histoire, on s’attarde sur des scènes inutiles et statiques où ça bavarde, où ça regarde les couchers de soleil en philosophant sur la cruauté de la vie (ou en vociférant des poncifs avec les accents d’un acteur de la Shakespeare Compagny). Quand les personnages sont déjà des stéréotypes, c’est un peu vain de chercher à rattraper le tir en foutant des scènes bavardes et en ajoutant des enjeux personnels qui détournent le spectateur de la quête initiale.

The Proposition, John Hillcoat 2005 UK Film Council, Surefire Film Productions, Autonomous (1)_

The Proposition, John Hillcoat 2005 | UK Film Council, Surefire Film Productions, Autonomous

De cette trame initiale, il ne reste rien. Merci d’être venu. Tout est détail et grossièreté. Pour rendre intéressant ce qui est d’une banalité affligeante, il faut forcer. Il faut ajouter de la crasse à tous ces acteurs à peau de bébé, du noir pour ces dents trop parfaites, des mouches en veux-tu en voilà, mais c’est justement parce que c’est forcé qu’on ne peut pas y croire. C’est aussi propre à une époque où on n’a plus aucune pudeur et où on peut tout montrer, où les personnages disent tout et doivent être toujours dans l’émotion. Oui, les personnages et les acteurs des westerns classiques étaient impassibles. C’est pour ça qu’ils étaient efficaces. On pouvait s’identifier à eux en nous mettant à leur place, parce que c’était des livres avec des pages blanches et que l’impassibilité a ce pouvoir de suggestion qui permet au spectateur de remplir lui-même les blancs. Quand on dit tout, montre tout, et qu’on s’attache au moindre détail, on ne montre plus rien, on impose tout. Et il en est de même pour la violence. Il faut montrer qu’on sait que les armes, les criminels, la vie d’avant, bah merde, c’était violent ! Joyeux carnaval grand-guignolesque. On montre la violence, et on en montre tout de suite les conséquences, comme pour s’en excuser. En avant la musique, le sang, les excuses, les pleurs et les gémissements ! Non, ce qui est violent, c’est de montrer un homme se faire abattre et ne pas s’y attarder, c’est de ne pas montrer le sang et de se détourner de toutes ces complaintes. La froideur de la violence du western classique. Tu es abattu, tu tombes, fin de l’histoire. Le réalisme pue de la gueule. Il profère des poncifs. La violence, c’est violent. Le désert, c’est sale, crasseux, mais c’est aussi beau au soleil couchant. Ah, oui, merci d’être venu, ça enfonce les portes ouvertes aussi facilement qu’on défonce les portes d’un saloon.

Je comprends qu’on puisse s’attacher à ce genre de films, mais c’est loin de mon univers et de mes canons de beauté.



Liens externes :


Le Quarante et Unième, Grigoriy Chukhray (1956)

De la musique d’appoint

Le Quarante et Unième

Note : 4.5 sur 5.

Titre original : Sorok pervyy

Année : 1956

Réalisation : Grigori Tchoukhraï aka Grigoriy Chukhray

Avec : Izolda Izvitskaya, Oleg Strizhenov, Nikolay Kryuchkov

— TOP FILMS

Quelques notes éparses :

La musique propose un contrepoint efficace à la niaiserie romantique qu’on sent venir très vite. Je ne connaissais pas le contexte, mais en le voyant, je me suis dit que cette musique pouvait convaincre les autorités de censure que le regard sur cet amour, forcément individualiste, devait être vu comme une tragédie, une chose grave. Paradoxalement, ça rend pour moi le film bien meilleur.

En dehors de la fin qui prend clairement le parti de la tragédie des amoureux, ce qui précède, avant l’échouage, peut être vu comme une tragédie cornélienne où l’héroïne doit composer entre son amour naissant pour le lieutenant blanc et son devoir. On serait dans le niais, la musique ferait du ton sur ton, nous disant que c’est merveilleux l’amour… Là, les notes sont graves, rappelant sans cesse les enjeux opposés de chacun, et le dilemme qui est un peu le propre de chaque histoire, en URSS comme ailleurs.

Question d’appréciation. La fin pourrait tomber dans l’excès, le mièvre, mais tout ce qui précède la prépare parfaitement en la rendant presque inéluctable.

Le but du récit est de concentrer très vite la relation sur les deux personnages pour mettre en œuvre les conflits qui viendront après. La naissance de l’amour, s’il apparaît souvent être le sujet des films opposant un homme et une femme, est ici assez accessoire.

Quant aux images, c’est peut-être ce qu’il y a de plus beau en matière de profondeur de champ et de clairs-obscurs…

Le Quarante et Unième, Grigori Tchoukhraï (1956) Mosfilm

Ce merveilleux automne, Mauro Bolognini (1969)

Couvrez ces pommes que je ne saurais croquer

Ce merveilleux automne

Note : 4.5 sur 5.

Titre original : Un bellissimo novembre

Année : 1969

Réalisation : Mauro Bolognini

Avec : Gina Lollobrigida ⋅ Gabriele Ferzetti ⋅ André Lawrence

TOP FILMS

Deux scènes pour illustrer le talent de mise en scène de Mauro Bolognini.

Mettre en scène, c’est choisir, et souvent aussi oser, dans les limites du bon goût.

Quand les deux jeunes reviennent du jardin où ils se sont envoyés en l’air, ils trouvent l’oncle et la mère de la gamine à l’entrée de la villa familiale. Les regards suggèrent qu’ils ont compris, ou qu’ils pourraient comprendre ce qui vient de se passer. On suggère, on ne résout rien. En passant devant eux, la jeune fille parle à son oncle qui la trouve un peu pâle. Et derrière au second plan, sa mère sifflote d’un air désabusé, et quand sa fille entre, elle l’ignore. Il faut oser, c’est un comportement pour le moins étrange de la part d’une mère. C’est vrai que ce sont tous des dégénérés ou des névrotiques dans cette famille, c’est vrai aussi que rien ne lui ferait plus plaisir de voir sa fille tomber dans les bras de son cousin ; reste que le ton qui pourrait être aussi enjoué, est assez hermétique à toute interprétation. Pourtant, ça illustre bien la folie de ces personnages, surtout de cette mère sur laquelle on s’attarde finalement peu, et comme tous les autres qui gravitent autour du duo principal. Mais ça participe à créer une ambiance. La mise en scène doit proposer une histoire qui n’apparaît pas dans les mots. Une situation doit être complexe, et on doit comprendre que chaque personnage même minime a sa propre vie. Montrer ce genre de comportements aide à créer cette atmosphère. Les relations entre les deux personnages principaux ne feront que répondre à la menace de ce monde extérieur. S’ils ne se sentent pas épiés, jugés, si ce monde n’est pas dévoilé, aucun relief n’est possible et on montre les choses brutalement. La mise en scène est affaire de proportions, de tact, de bon goût. Osare, ma non troppo.

Ce merveilleux automne, Mauro Bolognini 1969 Un bellissimo novembre Adelphia Compagnia Cinematografica, Les Productions Artistes Associés (2)_Ce merveilleux automne, Mauro Bolognini 1969 Un bellissimo novembre Adelphia Compagnia Cinematografica, Les Productions Artistes Associés (3)_Ce merveilleux automne, Mauro Bolognini 1969 Un bellissimo novembre Adelphia Compagnia Cinematografica, Les Productions Artistes Associés (4)_Ce merveilleux automne, Mauro Bolognini 1969 Un bellissimo novembre Adelphia Compagnia Cinematografica, Les Productions Artistes Associés (5)_Ce merveilleux automne, Mauro Bolognini 1969 Un bellissimo novembre Adelphia Compagnia Cinematografica, Les Productions Artistes Associés (6)_

Sur la question du choix, tout le film est construit sur une succession de plans à longue focale permettant de ne saisir qu’une portion restreinte d’une scène. Le gros plan comme arme principale. Bolognini établit d’abord un cadre, une scène, une situation (qui correspond à l’ambiance citée dans mon premier point) et qui finalement a assez peu d’intérêt. C’est classique, on passe du plan d’ensemble et on se rapproche. Autour de ça, ou plutôt à l’intérieur de ça, Bolognini peut alterner son attention sur le regard, les désirs, principalement de ces deux personnages que sont la tante et le neveu. Une fois qu’il se désintéresse du reste pour se concentrer sur eux, il peut les faire rencontrer dans un montage logique : le plus souvent, lui la regarde, et elle se sent regardée par lui, l’évite, le regarde, etc. Jeu de regard, de désir, de répulsion, de tension, de réserve. À chaque seconde, un seul enjeu moteur de l’action : ces deux bêtes vont-elles se toucher, se retrouver, se bouffer. Bref, le choix, il est là. C’est la focalisation. Du plan d’ensemble insipide mais nécessaire car envahissant (c’est la norme, la morale, la règle qui pèse sur leur tête), on passe au détail qui dit tout. Les mots ne sont rien, accessoires (c’est d’ailleurs après le passage à l’acte qu’on retrouve une scène dialoguée un peu laborieuse). Tout passe à travers le regard et le montage. Dans une scène notamment, celle à l’opéra, la caméra n’adopte qu’un angle moyen auquel il ne franchira la ligne (de mémoire) que pour un gros plan en contrechamp du neveu. Pour les condamner tous les deux dans leur intimité incestueuse, en opposition au monde extérieur (impression d’autant plus forte qu’on n’est plus au milieu des bavardages familiaux, mais au théâtre où on entend sans rien voir — là encore l’action d’ambiance, hors-champ, est envahissante, mais anecdotique), il fait intervenir le mari à l’arrière-plan, assis à côté de Gina Lollobrigida, et qu’on ne voit, pour ainsi dire, pas beaucoup. On l’entend discuter de choses insipides avec sa femme, pourtant il s’agit du même plan où on continue de voir le neveu au premier plan (et que Bolognini n’avait jusque-là coupé, de mémoire encore, qu’avec un plan rapproché des deux amants, mais sur le même axe, pour rester de leur côté, et non de celui du mari). Les échelles d’intérêt sont respectées, les choix parfaitement mis en relief : la discussion de la tante avec son mari n’a aucun intérêt, ce qui compte, c’est ce qu’on a au premier plan. Et pour unir tout ça, pour créer une sorte de lien artificiel entre les coupes pour augmenter encore l’impression de connivence entre les deux personnages principaux déjà ressentie grâce à ces scènes d’ambiance, Bolognini utilise la musique d’Ennio Morricone. C’est la musique commune de leur cœur, de leurs désirs. Deux âmes qui s’accordent, qui chantent à la même fréquence à l’abri de tous. Et c’est bien sûr également la nôtre (parce qu’adopter sans cesse le point de vue de l’un ou de l’autre — surtout celui du neveu — qui regarde, ou qui se sait regardé, c’est s’identifier immédiatement à eux).

En plus de la musique pour unir les cœurs, Bolognini sait utiliser ses cadrages. On a une situation, le neveu qui regarde sa tante avec son mari ou un autre soupirant. D’accord, mais montrer ce qu’il regarde n’est pas suffisant. Que regarde-t-il ? Sa tante exclusivement ? Sa tante et l’homme qui l’accompagne ? Même principe de focalisation. Le cadre peut englober les deux personnages, l’axe de la caméra, donc le regard du neveu, est tourné, vers Gina Lollobrigida. Une seule perspective : les intentions de Gina. « Va-t-elle arrêter ? Va-t-elle enfin me voir ? » Tout ce qui gravite autour d’elle, est par définition, accessoire. Mais c’est l’accessoire qui permet de mettre en évidence un choix. J’ai une pomme. Bien, et alors ? Rien. J’ai deux pommes. Ah ? Oui, eh bien ? Eh bien, l’une d’elles, je la croque déjà des yeux, tu devines laquelle ? Gina Lollobrigida ! Eh oui ! Je t’avoue maintenant qu’entre les deux pommes de Gina Lollobrigida, je ne sais plus à quel sein me vouer. Ah oui, le concours de nuisette mouillée t’a un peu tourné la tête… Il y a certains choix plus difficiles que d’autres.

Sur cette même idée de choix, un autre exemple. Quand le neveu, jaloux, vient retrouver sa Gina dans la paille d’une grange abandonnée après un entretien courtois et enthousiaste en compagnie d’un ami de la famille, Bolognini évite la grossièreté d’une scène entendue ou l’évidence de la surprise de la femme prise sur le fait (ou sur le vit). Le montage fait tout. Si on entend Gina Lollobrigida s’exclamer « Nino ! », cela reste hors-champ. On ne voit pas encore son visage, et on attendra d’être dans une plus grande intimité pour les montrer à nouveau tous les deux en gros plans. Le gros plan de coupe sur la surprise aurait été fatal, et d’un goût douteux. On ne souligne pas ce qui est évident et attendu. Le choix de montrer ou de ne pas montrer. Porter son regard sur un détail, faire en sorte que ces détails soient toujours les plus pertinents possibles, voilà ce qui est la mise en scène. Ça paraît évident parce que la mise en scène éclaire le sens, nous rend une situation compréhensible grâce à ces parfaites mises en proportion des choses. Et bien sûr, il n’y a rien de plus compliqué. Surtout quand il est question d’un tel sujet, plutôt propice à toutes les vulgarités.

Le bon goût, Monsieur.

À noter que le film préfigure les jeux de regards de Mort à Venise qui viendra deux ans plus tard. On y reconnaît aussi la même thématique du désir défendu ; et la même musique continue, qui vient se superposer aux images (au contraire des musiques hollywoodiennes qui commentent, soulignent, expliquent les situations, une musique d’ambiance répond, parfois ironiquement, à ce qui est montré ; elle propose autre chose pour éviter le ton sur ton, l’exagération et l’évidence).

De Mauro Bolognini, en dehors du Bel Antonio (filmé dans la même ville de Sicile apparemment), Selinità et Ça s’est passé à Rome valent aussi le détour.

Ce merveilleux automne, Mauro Bolognini 1969 Un bellissimo novembre Adelphia Compagnia Cinematografica, Les Productions Artistes Associés (1)_

Ce merveilleux automne, Mauro Bolognini 1969 Un bellissimo novembre | Adelphia Compagnia Cinematografica, Les Productions Artistes Associés


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Like me if you can :

SensCritique est un site communautaire dit-on. La règle est donc de jouer du « like » pour en avoir en retour. Notez qu’il vaut mieux avoir un niveau d’anglais, au moins collège, pour saisir le sens du like.

La pratique de la mère Ubu : liker trois cents fois par jour pour voir fleurir en retour les likes dans son jardin.

Et ça marche, pourquoi s’en priver ?

Les likes permettent une visibilité pour ses critiques et ses listes. La visibilité offre des likes gratuits en retour. L’assurance d’une rente future.

La bonne pratique :

  • Liker sans boutonner, à l’invisible.
  • Utilisation parcimonieuse du like.
  • Blocage des membres assujettis aux likes ; blocage des élèves qui suivraient les traces de leur(s) professeur(s).

Le témoin de Jéhovah :

Quand on s’est déjà aguerri dans l’art du like, on doit se construire un domaine. Il est évident qu’on ne saurait être lié qu’aux autres seigneurs du like. En quête d’abonnés, donc, tu iras. Certes, la pratique de l’échange de like est une valeur sûre pour faire apprécier son activité, mais il faut surtout prêter attention au petit peuple, celui qui n’use pas de ces pratiques, ou qui se connecte vingt minutes par jour. Il faut donc être à l’affût des nouveaux (qui seront toujours flattés de voir un roi ou une reine à leur chevet), mais aussi parcourir le fil d’actualité « tout le monde » pour courir les membres qu’on n’aurait pas encore brossés dans le sens du poil.

La pratique de la mère Ubu : c’est de la merdre.

La bonne pratique : on ne mesure pas une quéquette à la longueur de ses abonnés (masquer ces informations n’est pas prévu).

Une obole pour les pauvres :

Une fois qu’on a tout plein d’abonnés, il faut savoir donner la béquée à la plèbe. Ça n’oblige pas à la lecture, faut pas pousser, un like c’est vite fait. Mais il faut toutefois laisser penser qu’on lit ce qu’on like. Il ne faut donc pas seulement liker la dernière critique ou la liste la plus en vue, il faut fouiner dans les archives. Tout ce qui ressort de l’ordinaire doit être apprécié. Inutile de s’attarder, faut pas pousser, une visite officielle à l’hôpital, c’est de la com'(munauté). Et le malade pourrait même avoir la lèpre et ne jamais montrer de considération en retour — tous ces efforts ne garantissent pas contre l’ingratitude coutumière des petites gens.

La pratique de la mère Ubu : Command & Conquer. Laisser deux ou trois minutes entre chaque like, le contraire paraîtrait suspect.

Bonne pratique : parcourir le site pour trouver des membres partageant des goûts similaires ou pouvant nous éclairer, pas le contraire.

L’échange de bons procédés :

Il est clair que sur un site communautaire, on finit malgré tout à créer des liens. C’est vrai que ça prend un peu sur le temps qu’on devrait passer à liker, mais tout n’est pas perdu parce qu’on tend naturellement à adopter les mêmes pratiques quel que soit le membre en face. « Like ! » « ah, ah ! merci ! Like ! » « Ah ! j’en étais sûr, like ! » « Like ! like ! » « Vous êtes trop like les copains ! ».

Il paraît qu’on appelle ça la convivialité. C’est peut-être aussi le niveau zéro de la discussion et de l’échange.

Les notifications qui tuent :

Rien n’est plus agréable quand on rentre du boulot, de trouver sur son profil une cinquante de notifications qu’on espère être en rapport avec la critique publiée au petit matin. Cela permet de compter ses petits, voir avec la minutie d’un percepteur des impôts s’il ne manque personne à l’appel. Reste qu’il y a des membres un peu sournois. Certains, les goujats, au lieu de liker listes ou critiques, se permettent de liker une activité annexe. Du fait d’un trop grand nombre de roulages d’yeux derrière les écrans, cette pratique serait à l’origine des déboîtements du nerf optique rapportés ces derniers mois : « tu as aimé ma critique, j’aime ça ! » Ah oui, Gérard, on s’en fout ! Viens plutôt liker une critique en retour !

Autre exemple pas moins exaspérant quand on attend une pluie de likes productifs : « J’aime que tu aimes Peter Brook ! » C’est un peu comme se retrouver dans une foule étrangère, recevoir tout plein de sourires bienveillants, écouter compliments et bonnes intentions, sans en comprendre un mot et ne pouvoir répondre qu’un « Oui, oui bien sûr… » tout en pensant « Qu’est-ce qu’il me veut celui-là ? »

Comment te dire ?…

On aurait tort de croire qu’un like suffit à amadouer nouveaux membres ou abonnés. Si on n’attire pas les mouches avec du vinaigre, reste aussi qu’on n’ira pas loin avec deux ou trois gouttes de miel. Pour gagner gros, il faut miser haut. Les pertes sont rares, donc garanties. Pour assurer le coup, la politique du grand seigneur, c’est de l’accompagner d’un petit commentaire bienveillant. Et comme il est quelque peu ennuyeux de lire les critiques, ou pire, les listes en détail, il faut savoir s’entourer d’une armée de compliments prêts à l’usage. Plus diversifiés sont ces soldats de miel, mieux ce sera. C’est tout un art inspiré du coucou. Le coucou pond dans le nid d’une victime pour lui laisser le soin de nourrir sa progéniture. That’s money in the bank.

Le terme est identique : pour que le subterfuge réussisse, il faut encore que le coucou passe pour autre chose qu’un vulgaire « coucou ! »

Attention, c’est un travail sérieux. Certains se lèvent aux aurores pour être les premiers à duper leurs victimes.

Alors, comme je suis beau joueur, je proposerai en commentaires de cet article toute une panoplie de commentaires coucoufiants. Libre à chacun d’y venir déposer les fientes coucouiées par hasard sur son balcon.

L’appel à la Reine :

Il y a au tarot, quand il se pratique à cinq, ce qu’on appelle pour le preneur, « l’appel au roi » qui consiste à désigner au hasard un joueur qui aidera le preneur à accomplir son contrat. Or, il arrive, rarement, quand le preneur dispose d’un jeu du tonnerre, qu’il possède les quatre rois. Il se voit alors contraint d’appeler une reine. Eh bien, sur SensCritique, c’est pareil. Quand on a su se rendre maître de son domaine, qu’on possède le meilleur jeu qui soit, que les points tombent tout seuls, on ne veut laisser aucun pli à l’adversaire. Alors quand on perd un abonné, il faut tout de suite partir à la conquête du petit et s’enquérir poliment de la raison de cette coupe franche. C’est un des revers de la fortune. Quand on gagne trop, certains se mettent à quitter la partie ou à faire leur propre écart — les chiens !…

Là, inutile de se perdre dans un long message personnel. Le message type est de rigueur. Il n’a pas pour but de convaincre le renégat de rejoindre la cour. Non, mais il est utile d’avoir une réponse pour comprendre les motifs d’un tel écart. C’est qu’on peut être seigneur et chercher à bien gérer son domaine. Il en va encore de l’honneur de la reine.

Exemple de mp standard :

« Salut Lâcheur,

c’est tout à fait par hasard que j’ai vu que tu m’avais supprimé(e) de tes éclaireurs, ce qui est ton droit le plus strict bien sûr, mais

Puis-je juste te demander pourquoi ?

Merci d’avance et bonne nuit,

La Reine, lauréate du concours Éclaire mon cul ma tête est malade»

Les relances :

La qualité des postes étant ce qu’elle est, mieux vaut s’assurer qu’une critique envoyée il y a quelques mois ait bien été reçue. La date est traître, mais la plupart des membres lisant à peine ce qu’on leur envoie, ça passera comme une lettre… Et mieux vaut être confondu par une date qu’une critique perdue dans les limbes. Une broutille certes, reste qu’il faudrait voir si tout le monde faisait la même chose.

La méthode de Jean du Rocher, petit seigneur sans domaine depuis sa dernière retraite, est simple mais efficace (il faut bien vivre : quand on n’a ni écuyer ni femme de chambre, on a des idées) : revenir à la poste, demander l’oblitération de sa précieuse, revenir sur sa décision, là, parler du temps qu’il fait à la directrice des postes, qui distraite, accepte sa précieuse et la dépose même en haut de pile en oubliant de la lui faire payer.

La conclusion de l’histoire, c’est Jean du Rocher qui nous la révèle lui-même : « Vous pouvez vous lisser la moustache, le tour s’est joué sans patin ni roulette. »

C’est beau l’amour.

Si t’as Sion, t’es pas con :

Quand on n’a rien à dire, on le fait dire par d’autres. La citation peut être un art, mais la source vaut tout autant que le texte partagé entre guillemets. Or certains, certunes, ce sont spécialisés dans l’art du pillage de tombes en collectant dans leurs listes, ou parfois même en ouvrant une galerie complète (comprendre, en critiques), toute une suite de citations sans référence, parfois même sans guillemets. On croira que le texte est le sien, et dans le cas contraire, on pourra toujours prétexter l’oubli ou les guillemets. L’art ici du faussaire étant de jouer sur les apparences et sur la naïveté de ceux qui le suivent. Et c’est d’autant plus regrettable quand ces listes sont en tête de gondole sur les trois quarts des films du site.

La sainte recommandation :

La communauté se renouvelant sans cesse, il est donc nécessaire pour augmenter son nombre de followers d’aller à la chasse aux jeunots. Mais comme nos seigneurs sont assez faignants, ils se tiennent rendez-vous le dimanche pour une chasse à courre durant laquelle on chasse la même cible et on la harcèle de recommandations et de messages bienveillants.

Ça commence en général par un like de son top10. On fait alors tourner sa carte de visite dans tout le Live. C’est le signe d’attroupement attendu. La cible a intérêt à être active ce jour-là pour pouvoir répondre aux propositions. Toute contente de cet afflux inattendu, elle baisse la garde et en redemande. Elle vient renifler les profils de ses nouveaux amis, et là, flattée de voir de tels membres si éminents venir lui dire bonjour, elle mord à l’hameçon. La panse pleine de films qu’elle ne verra sans doute jamais, elle tombe directement dans le panier de nos grands seigneurs.

Une fois fait, le bouton « ajouter comme éclaireur » est activé. Ça correspond pour le nouvel “éclaireur” à un « merci et au revoir ».

Si les cibles ainsi harcelées prennent rarement part par la suite aux orgies de likes entre grands seigneurs, elles restent toutefois un atout pour eux. Cinq minutes à peine passées sur le compte d’un nouveau membre, et c’est le nombre « d’abonnés » qui explose si on reproduit la chasse plusieurs fois.

La course entre grands seigneurs peut ainsi continuer.

De son côté, le nouvel abonné se trouve avec une cinquante de likes dans la journée, autant de films à voir et de nouveaux éclaireurs. Ce qu’il ne sait pas encore, c’est qu’il va retourner très vite à sa petite vie de grand anonyme du site. Tu peux toujours trimer dur, cher abonné, pour intéresser le peuple à ton activité. Si tu ne pratiques pas les mêmes usages aristocratiques, c’est peine perdue.

Du contenu et du vide [participatif] :

SensCritique, c’est un peu Facebook, mais c’est aussi un peu Twitter avec sa quête du contenu viral. Si on n’est pas grand seigneur parce qu’on n’a rien à vendre, on fait comme dans la vie : on vend quand même, mais du vide. Les grands seigneurs qui méprisent ces usages de petits peuples (mais qui daignent participer au buzz pour montrer à leurs gens qu’eux aussi aiment les chansons paillardes et les blagues obscènes), ont une expression pour ces méthodes de parvenus : l’incontinence virale.

À Nulle part ailleurs, Jérôme Bonaldi présentait des inventions rigolotes et finissait ses camelotages par un « C’est totalement inutile et donc rigoureusement indispensable ». Le principe est le même. Une idée “géniale” de liste, et, le contenu étant totalement inutile, il faut s’arranger pour la rendre rigoureusement indispensable.

Il faut donc un concept, de la bonne humeur, puis remplir sa liste avec des films qu’on n’a pas vus mais qui illustrent vaguement l’idée (un peu comme là) de chacun des points fabuleusement inutiles mais rigoureusement trop fun vendus par le concept de la liste. Plus important encore : se référer aux membres sur qui on compte pour répandre sur le réseau l’indispensable liste : les membres “éminents” (la private joke pas si private que ça), les membres qui nous suivent (plus à même de liker donc d’initier l’épidémie), et les éclaireurs (toujours bien de flatter ceux qui refusent toujours de nous porter un peu d’attention, on sait qu’ils feront tourner en trouvant enfin là une “bonne” raison de les remercier de les suivre).

Résultat ? Une liste où on se marre comme au pub. On a rempli le vide de son existence inutile par un autre vide, lui, indispensable. L’auteur de la liste est content, son concept a tourné un peu partout.

Belle allégorie du monde moderne. Où on demande à chacun d’être “créatif” pour vendre du vide et accéder à son quart d’heure de célébrité.

L’occasion donc pour moi de remercier ces créateurs de l’invisible. Ces magnifiques escrocs. Oui, votre contenu est parfaitement inutile, mais votre présence est aussi rigoureusement indispensable. Grâce à vous, steka peut lire tranquille, et oso remplir le site de contenu critique dans la plus totale indifférence.

Notez qu’on se demande bien pourquoi le site s’appelle SensCritique en voyant sur le compte Twitter du site les listes promues par l’équipe*. À croire que Bonaldi est leur mentor.

*voir la Cooptation des cloportes

La mitraille de l’ombre

Il y a ceux qui mitraillent de likes les listes et critiques, il y a les rochers qui mitraillent dans le vent, et il y a les mitrailleurs de l’ombre. Qu’ils soient spécialistes des intrigues politiques ou dealers d’égoglobine, la finalité est toujours la même : se composer un petit capital d’abonnés capable de vous apporter du crédit auprès de la communauté.

La méthode est d’une facilité déconcertante, et à grande échelle (on parle bien de mitraillage), le gain est assuré. Bien sûr, plus votre profil est complet (critiques, nombre imposant d’œuvres, nombre d’abonnés) plus votre coefficient de pénétration dans le vide critique sera important.

Vous avez une critique dont vous êtes fiers ? même plusieurs ? vous avez noté une œuvre moyennement connue ? Ruez-vous sur la fiche de l’œuvre en question et mitraillez de likes les membres ayant produit une activité récente sur l’œuvre (de préférence ceux susceptibles de lire votre critique ou ayant noté pareil). Le champ est grand et à couvert, les balles fusent, personne ne vous regarde tirer. Personne ? à part ceux sur qui vous tirez. Pourquoi ? Parce que votre fil d’actualité ne relève que vos appréciations de critiques ou de listes. Pas celles lancées sur les notes ou les appréciations (mise en abîme du rocher du type « j’aime que tu aimes », seulement le rocher ne s’adresse qu’à ses éclaireurs). Sur cent likes prodigués en une vingtaine de minutes, c’est donc autant (cent) de membres qui viendront se présenter à vous pour vous dire « on m’a tiré dans le dos, t’aurais pas vu qui c’est ? » « Ah non… Attends, je vais t’aider. » « Ah merci t’es sympa ». Pour draguer, il y a le coup de la panne, mais il y a aussi l’astuce du bienfaiteur. Ici c’est encore mieux : pas besoin d’associé. Vous tirez dans le dos, votre victime ne verra pas vos basses intentions.

Vous pouvez tester. Argent facile.

– Mort aux likes — du spam rien de plus –

L’opportuniste :

Tiens, Hôtel Rwanda repasse à la télévision ? Si je réactualisais ma critique et la faisais passer pour une nouvelle ? Le recyclage est une bonne chose.

Ah… des likes ! Ils adorent ! Viendez mes amis ! entrez dans le monde fantastique de mes passions astiques !

Demain, je distribue mes bons points : mes Gérard d’Or ! Viendez voir la lumière !

La parade des parvenus :

Un bon seigneur sait avant tout s’entourer de bons paysans pour produire ressources et chair à canon. Un bon seigneur sait aussi qu’il faut travailler son éducation pour en imposer en public, et qu’il faut autant être habile de la plume que de l’épée. Mais il faut aussi savoir faire bonne figure à la cour et savoir quand et comment s’entourer. L’art de la diplomatie. Montre-moi ton carnet de bal, je te dirai combien tu pèses. C’est bien d’être l’élu de ton fief, d’être suivi par la plèbe ; si on est maître qu’en son royaume, on ne restera jamais qu’un vulgaire seigneur de province. Il faut monter à Paris, jouer alors d’intrigues, déjouer les complots, fomenter les pires alliances pour se tracer une voie qui ne pourrait être que royale pour notre noble personne.

Être courtisan, ce n’est pas s’entourer des seigneurs avec lesquels on s’entend le mieux, ceux avec qui on fait commerce, avec qui on a des affinités. Non, il faut avancer ses pièces, toujours, et savoir qui ajouter et quand sur son carnet. User de certaines familiarités un peu trop tôt avec un courtisan de haut rang quand on n’est qu’un petit parvenu et tout est perdu. Le temps et l’intimité sont ses meilleurs alliés. Il faut d’abord former un petit cercle d’autocongratulateurs, on grandit ensemble, tes gens sont les miens… Et puis alors, l’autorité se faisant petit à petit, on gagne le droit de s’asseoir à la table des grands. Il faut y aller d’abord avec humilité, déférence, et les plus hauts courtisans daigneront peu à peu intégrer l’idée qu’ils auraient aussi intérêt à accepter ces parvenus parmi leurs contacts. D’un étage à l’autre, les mêmes règles. Et bientôt, l’autorité et la légitimité arrivent toutes seules.

Le parfait courtisan, s’il veut rester alors un favori, devra savoir intégrer les seigneurs les plus influents du moment, les plus à la mode, pour rester à sa place. Certains font souvent preuve ici de légèreté, de paresses, ou pire, d’arrogance. Et c’est naturellement que certains seigneurs cherchent à leur prendre la place, plutôt que s’allier… Mais c’est du travail. Plutôt qu’entretenir un grand carnet de bal, il faut parfois faire des choix. Au risque de passer soi-même pour un opportuniste ou un béni-oui-oui à force d’être toujours d’accord avec tout le monde et de s’asseoir à toutes les tables. Il faut ainsi savoir se délaisser parfois de certains amis encombrants. Il ne faudrait pas prendre le risque de se compromettre. La réputation avant tout.

Les saintes écritures

Être un bon souverain, c’est une chose, on se fait respecter par son autorité, on reste en place grâce à ses relations, mais pour avoir l’appui du peuple, il faut aussi savoir le divertir, ou le détourner de l’essentiel, lui épater les yeux, lui faire croire en des choses qu’il n’imagine même pas mais qui lui feront passer toute envie de se révolter ou d’aller voir ailleurs. Alors pour cela, le souverain doit montrer la Lumière, la dire, et comme la lumière ne vient pas en chantant, parfois, il arrive qu’on en vienne à la chercher ailleurs, sans le dire. Si certains politiques se font écrire leurs discours par d’autres, il arrive parfois que parmi nos dignes souverains, certains partent surfer quelques heures sur des plages privées, et, munis d’une pelle et d’un seau, en retirent quelques parcelles de sable fin et riche. Après tout, l’océan est vaste, personne n’y verra rien, et si la plage, elle, est privée, ce n’est pas un ou deux seaux de ce joli sable qui nous fera perdre notre honneur. Alors pourquoi s’en priver ? Voilà de la poudre aux yeux qui fera son petit effet sur la plèbe qui attend les lumières de son maître.

Alors certes, les plagiaires semblent plutôt rares, mais la pratique existe, et elle est d’autant plus sournoise qu’on imagine que « voler un peu », ce n’est pas si grave. Des annotations dans des listes pillées sans les citer dans des critiques trouvées sur le Net ; des critiques “institutionnelles” qu’on partage tout à fait honnêtement sous son propre compte mais c’est « une bonne chose de partager ce qu’on apprécie (mais pas au point d’y foutre une source, non » ; et ça va même jusqu’à l’inspiration en panne qu’on aiguille en allant piocher syntagmes ou phrases entières parce que « merde tu rigoles c’est pas du plagiat ça, je reprends que les idées ».

Inutile alors de le faire remarquer. En France, c’est celui qui dénonce qui passe sur le billot. Souverains ou simples plébéiens ayant passé un petit séjour à la plage s’en sortiront toujours, avec l’assentiment bienveillant (accompagné d’un petit air outré à l’égard des vils dénonciateurs) de leurs “contacts”.

Souriez, plagiez. Tout le monde s’en fout.

avril 2014


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