Dans ses yeux, Juan José Campanella (2009)

Bull’s Eye

Dans ses yeux

El secreto de sus ojos

Note : 4 sur 5.

Titre original : El secreto de sus ojos

Année : 2009

Réalisation : Juan José Campanella

Avec : Ricardo Darín, Soledad Villamil, Pablo Rago

— TOP FILMS

Voilà un film pas commun. D’abord il est assez rare de voir des films argentins. Mais aussi dans la structure, il y a quelque chose qui fait qu’on met un peu de temps à rentrer dans le rythme, à comprendre le ton, ou plutôt les tons du film. Finalement on s’amuse, on s’émeut, jusqu’à cette fin parfaitement menée.

Cette fin, c’est toute l’idée qu’on peut se faire de la mise en scène (ou du récit filmé). Mettre en scène, c’est faire le choix des bonnes proportions, du bon ton, contrôler ses effets… Elle aurait pu être grotesque, et au contraire, elle est si bien menée qu’elle apparaît comme une évidence. Certains diront bien sûr, et ils n’auront rien compris, que c’est prévisible…

Oui, c’est le but que ce soit prévisible. Le récit aurait pu révéler très tôt ce dénouement dès que Benjamin arrive dans la maison de campagne de Morales. Mais ça aurait été un effet de surprise. Au contraire, le récit étire au maximum. On sait que si on est là, c’est qu’il va se passer quelque chose, et cette chose tarde à venir, on est presque chez Hitchcock… Pas compliqué donc de faire semblant d’avoir tout compris, parce qu’il nous y prépare à cette fin. Tout est bon à être un indice, donc on est à l’affût du moindre détail. Ainsi, quand Benjamin repart avec sa voiture, on a la sensation que ce n’est pas fini. On sent la révélation venir, et pour la plupart des spectateurs, on a déjà compris. Le plaisir n’en est que plus intense (et il ne servira à rien d’ajouter une musique grotesque quand la “révélation” arrivera, car ce ne sera pas une surprise, juste une confirmation).

Benjamin revoit les événements dans sa voiture, repère tout ce qui ne colle pas. C’est un peu comme si le récit montrait ses cartes pour demander au spectateur s’il les connaissait tous. Carte par carte. On a cette fois la certitude de ce dénouement, on finit par tout comprendre en même temps que lui, c’est comme un brouillard qui se dissipe, exactement comme l’effet de révélation d’Usual Suspects quand le policier remarque sur le mur tout ce qui avait éveillé l’imagination du véritable Keyser Sose. On voit avant de voir.

Le cinéma, ce n’est pas seulement des histoires. C’est surtout la manière de les raconter, et il y avait dix mille manières de procéder avec cette fin. C’est amené comme il fallait. Comme une chose qui devient évidente, plutôt qu’une surprise.

En dehors de cette fin remarquable, il faut aussi signaler tout au long du film le plaisir qu’on a à voir les personnages principaux se taquiner. Que ce soit Benjamin et son collègue alcoolique qui forment tous deux un duo comique hilarant et absurde (« Allô ? La banque du sperme, service des prêts, que puis-je faire pour vous ? — Pas moyen d’être tranquille dans cette baraque »… Et on est dans le bureau d’un juge). Ou que ce soit entre Benjamin et sa patronne, juge diplômée à “Harvard”, qui n’arrêtent pas de se dévorer des yeux, de flirter, de se taquiner tout au long du film… sans jamais rien ne s’avouer…

Oscar du meilleur film étranger bien mérité.

Dans ses yeux, Juan José Campanella 2009 El secreto de sus ojos | Tornasol Films, Haddock Films, 100 Bares

The Man from Earth, Richard Schenkman (2007)

Le film from nulle part

The Man from Earth

Note : 4.5 sur 5.

Année : 2007

Réalisation : Richard Schenkman

Scénario : Jerome Bixby

TOP FILMS

Film à petit budget, avec une photo TV, des acteurs de séries, un scénario écrit il y a près de quarante ans par un scénariste de Star Trek, mais… on est très très loin de la pure science-fiction. L’effet spécial, il est dans ce que raconte le personnage principal à ses amis, tous ou presque professeurs d’université, venus faire un dernier dîner chez lui alors qu’il vient de leur apprendre qu’il partait pour une destination inconnue. Il ne leur révèle rien de moins qu’il a plus de 14 000 ans…, et qu’il est Jésus — enfin presque. À partir de là, ses amis vont essayer, comme un jeu de prouver par leurs connaissances, leur logique, qu’il ment ou qu’il est fou. C’est donc un jeu d’esprit où chacun va révéler un peu de sa personnalité, de ses croyances…

Il y a deux aspects qui rendent le film réellement à part. D’abord son côté huis clos et sans high-tech, assez inhabituel et surprenant pour un film de science-fiction, si bien qu’on peut se demander s’il ne pourrait pas s’agir d’un nouveau genre. Ensuite, l’efficacité des arguments énoncés dans les dialogues qui montre une bonne connaissance scientifique (et surtout une vision détachée de l’histoire, pas centrée sur une culture, une religion).

Le huis clos, c’est d’abord ce qui va donner au récit tout son suspense, sa tension, sa structure. C’est écrit comme une pièce de théâtre, comme une pièce classique presque. Tous les événements sont concentrés dans un lieu, une action unique et un temps très court (à peine une journée). On n’est pas loin du mythe ancestral du conteur racontant ses histoires à la lumière de l’âtre incandescent. On retourne aux origines du mythe, aux origines du spectacle tel qu’on pouvait le raconter… il y a 17 000 ans. On pourrait être dans le Huis clos de Sartre, dans Art de Razmina Reza (oui, oui), on pourrait être dans une histoire de Stephen King avec une idée forte de départ et tout le reste du récit qui découle de cette seule idée.

Si on se rapproche plus du fond, on n’est pas loin non plus de ce qui ressemble à un mythe renouvelé, celui de l’homme immortel, comme une légende urbaine, et si un tel être pouvait exister, que pourrait-il nous dire aujourd’hui sur notre histoire et sur nous-mêmes ? On va au-delà du mythe dramatique fait d’action, on est dans un récit épique à la Brecht (oui, oui), fait d’analyse, de distanciation pour inciter à la réflexion ; à la Œdipe Roi, où ce qui intéresse ce sont les conséquences d’aventures passées. Ce qui intéresse c’est ce qui arrive après le « et ils vécurent longtemps et eurent beaucoup d’enfants ». C’est une nouvelle idée de la science-fiction (ou une idée revisitée, je ne suis pas assez connaisseur de SF pour savoir si ça s’est déjà fait) : une science-fiction au coin du feu, non pas basée sur l’action, l’aventure, mais le récit, les personnages, les conflits…, et une remise à plat de ce que nous connaissons, de ce que l’humanité a acquis comme connaissance, et qui à force d’accumuler, alors même qu’elle est capable de prendre conscience plus qu’à aucun autre moment de son histoire, son histoire, de comprendre le monde dans sa globalité. Elle est incapable à cause du grand vacarme de connaissances de se regarder elle-même et de faire le point sur son histoire. Ainsi, si l’idée de révéler que le personnage principal n’est autre que Jésus, on n’est pas du tout dans le grotesque : si on veut casser les mythes, montrer aux hommes leurs incohérences, il faut utiliser ce qu’il y a de plus symbolique.

Et finalement, quand on y pense, si la science s’est le plus souvent inscrite en marge des religions, en la contredisant sans pour autant chercher à le faire, on se demande pourquoi les deux, religions et sciences, n’ont pas été plus tôt mis en opposition dans un film. Peut-être ne pouvait-elle être traitée que par l’angle utilisé dans le film, peut-être que finalement on ne pourra aller plus loin. Une fois suffit. Encore fallait-il le faire, pour montrer que la science, ou l’histoire plus précisément, navigue à vue (même si le personnage principal se place de son point de vue, en réalité il ne fait que rappeler un certain nombre de mythes, et que les mythes actuels, les religions, sont basés sur très peu de concret, qu’il est impossible de dire s’il s’agit le plus souvent de faits réels ou d’allégories, de transformations de mythe à travers les cultures et le temps, comme le téléphone arabe en quelque sorte).

On n’est donc pas loin non plus du récit philosophique (n’assiste-t-on pas à un banquet ?), ce que doit être finalement une bonne science-fiction, car son but au départ ce n’est pas de s’émerveiller de ce qui est possible (à la Spielberg / Lucas, les deux qui ont changé l’essence du genre) mais au contraire de mettre en garde sur les dangers qui nous attendent (un bon vieux retour aux sources donc).

Ici, au lieu de porter un regard sur l’avenir, le film nous invite au contraire à poser notre regard sur notre passé. L’histoire, n’est pas véritablement une science, mais elle est fascinante et comporte des enjeux importants, car de la compréhension du passé dépend notre rapport au monde aujourd’hui et demain. Que pourrait-il y avoir de plus convaincant pour révéler la bêtise des religions, qu’un Jésus descendant de sa montagne et dire à ceux qui l’idolâtrent qu’ils n’ont rien compris à son enseignement ? Être aujourd’hui chrétien, musulman ou juif, tout en connaissant l’existence des autres religions, des autres cultures du monde, c’est d’une arrogance inimaginable, et pourtant si, chacun dans son coin prétend avoir raison, c’est sa version qui est la bonne… La foi est quelque chose de pathétique, d’incohérent avec l’histoire, et c’est ce que le film rappelle.

The Man from Earth, Richard Schenkman 2007 | Falling Sky Entertainment

Le Concert, Radu Mihaileanu (2009)

Le Concert

Le Concert Année : 2009

Réalisation :

Radu Mihaileanu

7/10  IMDb

Difficile de choisir le genre du film. Comédie, mélo, comédie musicale… La forme est clairement une comédie, après il y a tous les éléments du drame pour en faire un bon tire-larmes (ça marche d’ailleurs), et en même temps la musique bien sûr est partout… Je ne savais pas du tout à quoi m’attendre, ou plutôt je pensais que tout le film serait un concert… J’ai donc été étonné de voir les quatre cinquièmes du film.

Une franche comédie donc, parfois assez lourde avec des scènes un peu invraisemblables, des revirements assez faciles (Miou-Miou qui décide qu’après tout il faut que la violoniste joue…). Scénario assez mal fichu dans sa structure, mais peu importe, on s’amuse pas mal au final, et on prend pas mal de plaisir dans la scène de fin du concert.

Toute l’histoire russe, le secret, etc. c’est vraiment du n’importe quoi, pour mieux le traiter et rendre ça plus vraisemblable, plus lyrique, il aurait fallu y mettre une demi-heure de plus de film, prendre le temps de créer de vrais personnages. Or là, c’est déjà dur de faire jouer ensemble des acteurs de différentes nationalités…, alors les faire jouer des scènes charnières pour développer leur personnage, surtout en voyant la qualité assez médiocre de la direction d’acteurs (Miou-Miou est nulle comme d’habitude quand il n’y a pas de réal derrière), ça aurait été impossible.

L’histoire dramatique perd d’ailleurs pas mal d’intensité ou de crédibilité à côté du ton assez proche de la farce qu’on a pendant tout le film. Mélange des genres assez dangereux donc. Mais encore une fois, peu importe, on prend du plaisir et c’est le principal pour ce genre de film (oui chui bon public).


Le Concert, Radu Mihaileanu 2009 | Oï Oï Oï Productions, Trésor Films, France 3 Cinéma


L’Homme qui n’a pas d’étoile, King Vidor (1955)

Le Barbelé

L’Homme qui n’a pas d’étoile

Note : 3 sur 5.

Titre original : Man Without a Star

Année : 1955

Réalisation : King Vidor

Avec : Kirk Douglas, Jeanne Crain, Richard Boone, Claire Trevor

Je ne me rappelais pas bien de ce western, et pour cause, rien de bien original dans cette histoire. C’est construit comme il se doit, j’ai notamment remarqué un début au film, un milieu et une fin, mais ça m’a paru un peu court. Un bon film, c’est un film dans lequel on commence à trouver le temps long (traditionnellement durant le milieu de l’histoire, mais certaines techniques soporifiques permettent d’initier l’ennui chez le spectateur bien avant), puis, en insistant et en produisant à l’intérieur du récit (au milieu du film plus généralement) un nouveau départ, on procède ainsi à un retournement spectaculaire des attentes du spectateur. Celui qui retourne sa veste aura toujours tendance à se révéler plus royaliste que le roi. La tiédeur est le fait des petits films ; les grands ennuient avant de nous conquérir pour de bon.

L’Homme qui n’a pas d’étoile, King Vidor 1955 Man Without a Star | Universal International Pictures (UI)

(Relecture :) La même année (1955), D.D Beauchamp, adaptateur ici d’un roman avec un scénariste plus aguerri (Borden Chase), scénarise Le mariage est pour demain, pour Allan Dwan (avec qui il avait déjà travaillé pour La Belle du Montana ; et qui pourtant — Le mariage — est plus court de deux minutes — preuve aussi qu’avec une idée simple et sans parenthèses inutiles, en allan dwan à l’essentiel, on peut faire de grands films). Eh bien, D.D, ça manque de densité dans les péripéties et de complexité dans les rapports entre les personnages. Pas moyen dans tout ça de trouver le temps long, et au bout du compte ça ressemble à une tranche de vie toute simple : Kirk Douglas qui s’arrête dans une ville, qui chope un boulot (début) ; on apprend qu’il n’aime pas les barbelés, il prend sous son aile un type qui lui rappelle son jeune frère (milieu) ; et puis basta (fin prématurée). On ne sait pas trop de quoi ça parle d’autre, quel est l’enjeu, le réel sujet de tout ça. Pour un roi du spoiler comme moi qui aime reproduire les évolutions du récit, je me sens bien démuni. Le rapport avec le gosse est d’une banalité effrayante, vu et revu mille fois. Le personnage de Kirk Douglas était plein de promesses, mais l’archétype du « cow-boy » intelligent, viril, solitaire, séducteur, qui ne cherche pas les embrouilles et qui les trouve, flirte tendrement avec le stéréotype. Le rapport avec la patronne est déjà plus singulier, mais comme le reste, ça manque de retournements et de péripéties. On n’est pas loin de la fin bâclée de Jumper… quand le personnage de Douglas dit simplement « au revoir » sans raison… D’accord, au revoir, moi aussi j’ai une autre séance qui m’attend…

Il y a des westerns plus longs que celui-ci…, et je suis loin de penser que de s’imposer une relecture décennale aide en quoi que ce soit à l’appréciation du film. Rendez-vous dans dix ans peut-être.

La Bataille d’Alger, Gillo Pontecorvo (1966)

L’histoire écrite par les borgnes, pour les sourds et les courtisans

La Bataille d’Alger

La battaglia di Algeri

Note : 3.5 sur 5.

Titre original : La battaglia di Algeri

Année : 1966

Réalisation : Gillo Pontecorvo

Avec : Brahim Hadjadj, Jean Martin, Yacef Saadi

Le film est présenté, surtout dans le monde anglo-saxon, comme un chef-d’œuvre. Un classique, primé à Venise…, et pourtant, c’est la première fois que j’en entends parler. Y aurait-il en problème en France ? On se demande parfois pourquoi les auteurs ne s’intéressent pas à l’histoire récente de leur pays. La réponse est simple. Dès qu’on produit un film, qu’il soit réussi ou non, fidèle ou non à l’histoire (la fiction a tous les droits, comme être médiocre ou non fidèle à « l’histoire »), ça fait polémique autour de questions non artistiques comme une bande de mégères provinciales commentant le dernier scandale en ville, ou on empêche sa distribution (Les Sentiers de la gloire interdit pendant longtemps, celui-ci qui mettra cinq ans à sortir en France, aucune diffusion TV…). La centralisation (ou le parisianisme) a du bon, ça permet de faciliter la censure, et pas forcément la censure étatique. La bonne conscience ou le précieux réseau s’en charge. Difficile ici de regarder en face sa propre histoire, et si en plus elle nous est présentée par un Transalpin, il n’est pas question qu’on puisse y trouver un intérêt.

Qu’est-ce qu’on reproche au juste à ce film ? De montrer l’utilisation de la torture par les forces françaises ? L’idée parfaitement hypocrite que l’Algérie à l’époque n’était pas une colonie mais un territoire français, au lieu d’une terre occupée depuis plusieurs dizaines d’années, avec une forme d’apartheid ? C’est tellement subversif que ça ? On va imaginer que c’est un film de propagande alors que le réalisateur, malgré pourtant la présence d’un des acteurs majeurs des « événements » dans le film, à la fois producteur et l’un des deux personnages principaux parvient à montrer les horreurs des deux côtés ? D’un côté l’utilisation de la violence la plus brutale par les agents du FLN avec la mise en scène d’attentats gratuits, et de l’autre l’utilisation de la torture. D’ailleurs cette torture, on finit par l’accepter. Au lieu de faire passer le personnage du Général Massu comme une bête sanguinaire, il nous apparaît sensé, essayant de faire avec ce que lui donne la métropole et justifiant la torture par la seule réponse possible aux attentats du FLN. C’est la brutalité de la guerre montrée comme une véritable absurdité. Il n’y a pas un des camps qui a raison plus qu’un autre. Impossible de penser après ça que les accords de Genève sont autre chose que des vœux pieux, une sorte de journal pour Bisounours. La guerre, c’est sale. On ne se bat pas entre gentlemen. Le film montre également l’absurdité des positions en métropole, notamment des journaux, et l’impuissance de l’ONU (ah, on peut se montrer agacé des veto russes, us, notamment en rapport à Israël, la France a tout autant bénéficié de sa position pour agir comme elle l’entendait).

Le film est un bon moyen de se faire une idée de la situation à l’époque (autant que puisse le faire une fiction). Son traitement du conflit semble honnête car impartial. Mieux, comme la plupart des films de guerre, il est antimilitariste, ou en tout cas nous pousse à l’être encore plus non seulement en nous montrant l’horreur de la guerre, mais aussi son absurdité et parfois son inéluctabilité. Qu’est-ce qui est prioritaire pour un gouvernement ? Protéger ses intérêts ou être fidèle à des principes de liberté ? Les intérêts d’une population, c’est souvent un problème concret, alors que les libertés…, c’est un concept assez aléatoire qu’on peut fléchir en fonction des situations, exactement comme un ministre accusé de conflit d’intérêts et qui se justifie en disant qu’il n’a rien à se reprocher… Les principes de moralité sont souvent revus en fonction de ce qui se passe dans la vraie vie. Et il est toujours facile de donner des leçons après coup ou placé en dehors du sujet. Le film n’épargne donc ni le FLN (et encore une fois malgré le fait qu’un des acteurs principaux du conflit joue son propre rôle et est producteur du film) ni les « para » ; tout comme il n’en fait pas des monstres. À la guerre : il n’y a ni bons ni méchants. C’est la seule morale qu’on devrait tirer d’un tel film. Le film est indispensable, peut-être pas un chef-d’œuvre (quoique, on pourrait parler de son côté un peu trop documentaire, mais que faire d’autre ?), mais un film qui ne mérite pas toute cette indifférence dont il fait l’objet dans notre pays. Il serait temps qu’on sorte de notre provincialisme et qu’on s’émancipe des pouvoirs du microcosme parisien. La décentralisation, ce n’est pas pour tout de suite… Si on veut pourtant pouvoir parler de la famille sans crainte de représailles, il faut arriver à prendre ses distances et ne pas craindre de ce qu’on pourrait dire ou penser. Non seulement tout se passe à Paris, mais on n’ose plus rien, on est à l’ère du politiquement correct. On ne peut pas dire une bêtise sans être traité de raciste, d’homophobe, de réactionnaire, de gauchiste ou comme dans le film de nazi. Montrer du doigt les agissements des autres en les montrant à la loupe est devenu un moyen facile pour se détourner de sa propre médiocrité. Ah, ça a servi à quelque chose mai 68 ! On est encore plus intolérants sur nos médiocrités et nos bêtises, et dix fois plus coincé du cul de peur de dire des bêtises qui pourraient nous faire passer pour des salopards (ce collabo ou ce fasciste que chacun cherche depuis un demi-siècle dans le comportement du voisin). Il faut revendiquer le droit à être con et de ne pas prendre perpette pour ça. Un film qui pointe du doigt les agissements de l’armée française a une position parcellaire de l’histoire ? Et alors ? C’est une fiction ! Est-ce que l’armée US crie au scandale en précisant après avoir vu Apaclypse Now qu’aucun officier n’a jamais fait de surf sur le Mékong ou balancé du Wagner à fond lors d’un assaut ?…

La fiction a tous les droits, même d’être infidèle, même d’être médiocre. Je dirai même « surtout ». Et tant qu’on n’aura pas redonné à ce film la place qu’il mérite, on aura toujours un problème pour revisiter notre histoire dans la fiction. On peut s’amuser des différentes versions de la bataille de Waterloo à travers les récits de Hugo ou de Tolstoï…, aujourd’hui il serait impossible de le faire sur des événements de notre histoire récente. Un comble. Notre conception du récit et de la fiction se limite à la comédie mièvre ou à la chambre à coucher. On peut donner des leçons au monde, ça fait longtemps qu’on n’est plus dans le jeu.


La Bataille d’Alger, Gillo Pontecorvo 1966 La battaglia di Algeri | Igor Film, Casbah Film


Sur La Saveur des goûts amers :

Les Indispensables du cinéma 1966

Liens externes :


Le Temps de la colère, Richard Fleischer (1956)

Wagner en guerre (sans les Valkyries)

Le Temps de la colère

Note : 3 sur 5.

Titre original : Between Heaven and Hell

Année : 1956

Réalisation : Richard Fleischer

Avec : Robert Wagner, Terry Moore, Robert Keith, Broderick Crawford

Film intéressant sur la manière qu’a la guerre de changer les hommes… en bien.

Le personnage de Robert Wagner est un propriétaire terrien dans le Sud avant que les États-unis entrent en guerre lors de la Seconde Guerre mondiale. C’est un beau salaud. Il est odieux avec ses fermiers qui cultivent son coton, les obligeant à travailler toujours plus, se plaignant qu’ils ne sont bons à rien quand lui n’a tout juste qu’à siroter son whisky ou à se prélasser sur le bord de sa piscine avec sa jeune épouse. Il vient de se marier et sa femme veut le voir à l’œuvre…, elle est servie. Elle lui fait la morale, mais rien n’y fait, les femmes sont bonnes à rien pour raisonner leur mari (ce n’est pas moi qui le dis, c’est dans le film). Comme tous les gens de son espèce, il espérait éviter la guerre ; c’est qu’il appartient à la garde nationale (ça rappelle quelque chose de plus récent…, ça doit être une coutume de fils à papa) ; mais son beau-père, général dans l’armée, lui apprend qu’il va être appelé, lui et son ami qui est dans le même cas que lui. Robert Wagner se retrouve donc au front, dans le Pacifique, et il gagne ses galons et une citation pour la silver star pour acte héroïque. Mais la guerre, sans qu’on explique pourquoi, l’a changé. Pour la première fois semble-t-il, il semble avoir trouvé des amis. Les bonnes valeurs de l’armée sont là (pourtant en 1956, on est plutôt au calme, entre la guerre de Corée et la guerre du Vietnam, pas besoin de changer les vertus de l’armée…) : on est tous pareils, les gens de la haute sont potes avec les miséreux ; et Wagner n’oublie pas qu’il a été aidé par ses trois amis, « simples fermiers ». Enfin tous pareils, pas sûr. Parce que l’ami propriétaire terrien de Wagner, lui, n’apprécie pas trop cette amitié et le met en garde. Wagner n’en a que faire ; pour la première fois, il a trouvé de vrais potes. Il est devenu moins con. Le contraste est un peu rapide, peu importe, on ne va pas s’étaler en psychologie, c’est un film de guerre. Puis le beau-père de Wagner, général d’armée se fait tuer par un franc-tireur (on parle de sniper aujourd’hui, et c’est peut-être le terme original, mais j’ai vu le film en vf). À ce moment, l’ami de Wagner prend pendant un temps le commandement et décide d’aller vérifier une position qui ne nécessitait pas vraiment de patrouille. Il envoie Wagner et ses trois potes un peu en avant tandis que lui reste sur sa jeep, les mains sur la mitraillette « pour les couvrir ». En réalité, il est effrayé de se trouver si près du front, sans doute aussi par les responsabilités, et le bonhomme prend peur en entendant un bruit anodin et… canarde ses hommes… (un peu comme moi je canarde des spoils dans tous les sens). Seul Wagner y réchappe… « Tirs amis »… Wagner vient lui casser la gueule. Son « pote » n’aura rien, sans doute couvert par les généraux, alors que Wagner échappe à la cour martiale et à une probable peine de dix ans de prison, mais on lui enlève ses galons de sergent et redevient simple deuxième classe. Pour finir, il est envoyé à un avant-poste qui a plutôt mauvaise réputation. Celui-ci est dirigé par un capitaine qui se fait appeler « Waco ». Il ne se prend pas pour Kurtz, mais c’est pour éviter les snipers qui ont un goût assez prononcé pour les officiers. Cet officier fait tout pour rendre la vie difficile à ses hommes. La raison, on ne la saura jamais. Bref, Wagner se fait un nouvel ami fermier, c’est là qu’on revit tout son passé à travers de nombreux flashbacks, et il échappera seul de l’attaque du camp par les Japonais. Seul, avec son nouveau pote fermier, à qui il a promis une place dans son entreprise (Stéphanie Powers ira se rhabiller)… On ne verra pas le changement une fois retourné dans le Sud, on laisse ça à l’imagination du spectateur.

Pas un grand film, mais assez sympa à regarder et donc avec un sujet assez peu traité, même si on retrouve tout ce qui fait généralement les films de guerres. Pas de star, le personnage de Robert Wagner est plutôt antipathique (le film ne fait pas assez « rédemption » pour qu’il le soit, surtout manque la continuité temporelle : on quitte sans doute trop tard le petit con du Sud ; plutôt maladroit, parce que ça met l’accent sur l’être qu’il était et non pas sur celui qu’il allait devenir suivant un récit initiatique classique…). Je ne crois pas d’ailleurs que Robert Wagner ait jamais été sympathique dans un film… Il a un petit côté flippant, distant, qu’il avait même dans son personnage pourtant au second degré de Pour l’amour du risque… (Je ne vais pas rappeler l’anecdote de la mort de sa femme, Nathalie Wood, morte noyée alors qu’elle était sur un yacht avec lui et un autre acteur bien flippant, Christopher Walken…).

À noter la présence dans le rôle du beau-père général de Robert Keith, qui jouera l’année d’après un autre général, celui complètement maboul de Men in War, probablement inspiré par les légers signes post-traumatiques du personnage de Wagner (léger, parce que dans Men in War, le général est totalement lobotomisé, quand chez Wagner, ça se limite à des tremblements intempestifs).

Le titre français du film ne met pas vraiment en lumière, comme le fait le titre us, le côté volontairement manichéen de la fable : entre le ciel et l’enfer. Ce titre sera employé plus tard par Kurosawa, mais il était plutôt bon. Pourquoi changer ? (c’est vrai aussi que le titre us n’est pas non plus fidèle au titre du roman dont est tiré le film : Le Jour où le siècle s’acheva… — ça va, ce n’est pas prétentieux).

Et question que tous les fans de Robert Wagner se posent sans doute : est-ce qu’il a son fameux brushing tiré vers le côté avec deux mèches tombant faussement et négligemment sur le front ? La réponse est oui, aussi étonnant que cela puisse paraître, même dans un film de guerre. Et des cheveux d’un brillant… Seul Alain Delon a pu rivaliser.


Joli split screen d’intro pour la bande-annonce. Le Temps de la colère, Richard Fleischer 1956 | Twentieth Century Fox


Liens externes :


Le Plus Sauvage d’entre tous (Hud), Martin Ritt (1963)

Les cow-boys et les fusées

Le Plus Sauvage d’entre tous

Note : 3.5 sur 5.

Titre original : Hud

Année : 1963

Réalisation : Martin Ritt

Avec : Paul Newman, Melvyn Douglas, Patricia Neal

Western sans doute plus proche d’un drame conventionnel qu’un véritable produit du genre. C’est peut-être même un peu la mort du western à l’américaine. La route de l’Ouest est d’ores et déjà construite et elle ne se traverse plus qu’en cheval mécanique. On y retrouve nos cow-boys, rangeons donc ça dans les westerns, même si l’histoire est contemporaine (1963).

Le film repose sur une opposition intéressante entre deux personnages, deux cow-boys de générations différentes. D’un côté, Hud joué par Paul Newman, cow-boy égoïste, séducteur, méfiant à l’égard des services de l’État, qui vit avec l’idée de ce qu’est être cow-boy, celui des films, sans en être véritablement un, même s’il élève des bêtes. De l’autre, son père, joué par Melvyn Douglas (l’homme distingué qui fait rire Greta Garbo dans Ninotchka), attaché aux vieilles valeurs du cow-boy, le vrai (si, si… Melvyn Douglas), celui attaché à ses bêtes, à ses terres, à certains principes de justice (ceux qu’on voit rarement triompher avant la fin des films).

Tout commence quand une bête du troupeau est retrouvée morte. Le vieux se décide à appeler les services de l’État pour savoir de quoi elle est morte, il connaît les risques : c’est le spectre de la fièvre aphteuse qui est derrière tout ça, c’est-à-dire une quarantaine puis l’élimination de tout le bétail… Hud, lui, voudrait fermer les yeux, et ne pense qu’aux pertes s’ils préviennent le vétérinaire. On fait alors des tests dont les résultats ne tomberont qu’à la fin, et pendant ce temps, le jeune et le vieux se déchirent. Au milieu le neveu de Hud, tout juste sorti de la puberté, est à la fois soucieux de préserver les valeurs de son grand-père et idolâtre son oncle, incarnation parfaite du mâle à qui tout réussit. On apprendra plus tard les circonstances de la mort du père du gamin, dont Hud est pleinement responsable. Hud n’en éprouve aucun remords, mais son père lui dit aussi qu’il a fait longtemps le deuil de son fils et que s’il ne l’aime pas parce qu’il lui reproche la mort de son frère…

On n’est pas chez Tenessee Williams, même si parfois, surtout avec la présence de Newman, on y pense, mais les relations entre les personnages ne sont pas aussi poussées, pas aussi verbalisées, pas aussi tendues autour d’une ou deux scènes fortes et d’un unique lieu. Au contraire, on s’échappe, on fuit le conflit pendant tout le film. Les conflits sont suggérés, et les oppositions éclatent à travers la question si délicate des valeurs. Vers la fin du film, quand on sait qu’il s’agit de la fièvre aphteuse et qu’ils vont perdre toutes leurs bêtes, on leur conseille de se lancer dans le pétrole, mais le grand-père n’est pas intéressé, l’occasion pour lui de prouver son attachement à la terre et à ses bêtes : « On ne tourne pas autour d’un puits de pétrole comme on le fait autour d’un troupeau »… Hud au contraire y voit une occasion de s’enrichir.

Curieusement le film me fait un peu penser aux films de Naruse sur la transmission douloureuse d’une culture à une génération nouvelle qui se tourne plus vers la modernité et la vie facile.

Le film est un peu bancal, parce qu’il aurait pu traiter ce sujet en se fixant sur la double opposition entre le père et le fils, au niveau des valeurs, face à une situation de crise, et au niveau de l’histoire commune traversée par le drame de l’autre fils. Au lieu de cela, il fuit la plupart du temps ces conflits en ne faisant que les survoler, mais surtout il se croit obligé d’ajouter à cette histoire une femme. Les froufrous c’est bien, ça fait joli, c’est séduisant, mais là on se demande bien ce que vient faire le personnage de Patricia Neal dans ce traquenard rural (même si je l’adore, et même si sa seule présence évoque, certes, la ville, la sophistication, la modernité mangeant peu à peu l’ancien monde). Sa présence moite, indomptable, comme une sorte de Stan Kowalski au féminin, est très utile pour illustrer le désir du fils et du neveu, leur différent traitement des femmes…, mais à part ça, c’est une bonne avec son histoire à elle, rien ne la relie au sujet du film. Un peu étrange.


Le Plus Sauvage d’entre tous (Hud), Martin Ritt 1963 | Salem-Dover Productions