Cuban Network, Olivier Assayas (2019)

Cuban Network

Wasp Network Année : 2019

Vu le : 6 janvier 2020

6/10 IMDb iCM TVK

 

Réalisation :

Olivier Assayas


Avec :

Ana de Armas, Penélope Cruz, Edgar Ramírez, Wagner Moura , Gael García Bernal

Peut-être le meilleur Assayas, et le bonhomme risque de se faire fusiller par une partie de ses copains de la presse et bouder par le public. C’est que le Olivier, pour une fois, change de bord, arrête les intrigues centrées sur un personnage unique dont on se fout pas mal ou les « motifs » trempés de symbolisme bobo, et décide de faire un film « à l’américaine » (ou plus vraisemblablement, à la hongkongaise, compte tenu de ses goûts et du style du film) dans lequel l’action prime.

L’intrigue a même le droit de se brouiller un peu, faute à des implications souvent dures à suivre pour un Européen connaissant à peine les différents partis évoqués dans cette histoire d’espionnage, mais que Assayas, à mon sens, parvient très bien à clarifier en dépit de la complexité de l’ouvrage ; et même si on ne comprend pas tout, on pourra toujours évoquer Le Grand Sommeil pour rappeler que l’important dans ce genre de films est moins de comprendre que de suivre les événements accrochés à nos sièges…

En avant-propos du film, Assayas confirme d’ailleurs que, pour cette fois, il s’était fait plus hawksien qu’hitchcockien, autrement dit  que l’action primait dans son film plutôt que la psychologisation. Malgré quelques maladresses, je suis bien désolé de préférer cet Assayas-là à tous les autres.

Le film se laisse donc regarder comme un Soderbergh tranquille et sans prétentions (même si quelque chose me dit que cet Assayas-là reviendra vite à du Soderbergh d’avant transformation). Pas le meilleur sujet pour appâter un public européen, et le meilleur qui soit pour vexer les trois-quarts de l’Amérique. Faut un peu de couilles ou de l’inconscience. Si une histoire d’espions et de contre-espions cubains, fuyants le régime castriste ou, au contraire, venant sur les terres américaines chasser les « terroristes », ne parle pas beaucoup à un Européen, c’est évidemment un sujet brûlant pour Américains et Cubains. Si Assayas avait voulu faire sobrement et efficacement « à l’américaine », un petit restant puéril d’esprit de contradiction lui aurait permis de ne pas aller jusqu’au bout de la logique de « compromission ». Ce serait en quelque sorte un film hawksien réalisé non sans French flair. La fibre internationaliste à la française, l’art de se mêler de tout surtout de ce qui ne nous concerne pas, l’esprit d’avoir toujours réponse à tout, et surtout une inconséquence à la manœuvre qui ferait passer Trump pour un fin stratège.

Le French flair d’Assayas, par exemple, il serait de prétendre se situer à l’extérieur des oppositions politiques sans être capable de s’y tenir sur la longueur d’un film.

Le film ne déroge pas à cette mode (qui n’en est peut-être pas une d’ailleurs, ce qui serait pire) des films annonçant fièrement, ou dramatiquement on ne sait pas trop, que l’histoire est tirée de faits réels. Ça pose d’emblée le problème de l’angle du film. Parce que si créer, c’est violer son intimité, sa mère, le pape ou les petits gris ; traduire une histoire « réelle », c’est trahir la réalité. Il n’y a pas d’Histoire, il n’y a que des manières de présenter et de voir l’Histoire. Assayas le sait probablement, c’est bien pourquoi une bonne partie du film, il semble vouloir ménager la chèvre et le chou, l’âne ou la faucille… Jusqu’à un certain point où le French flair l’emportera finalement sur la neutralité d’abord affichée. Parce qu’à force de suivre ses personnages, Assayas finit par prendre leur parti quand leur plan de contre-espionnage (pour suivre, en toute indépendance, le point de vue de Fidel) est déjoué par le FBI et que nos « héros », ou nos « traîtres », sont poursuivis par la justice américaine.

Meme pas vrai
Cuban Network, Olivier Assayas (2019) CG Cinéma, Macaronesia Films, Nostromo Pictures Memento Films

C’est que jusque-là, au lieu de le faire à la Eric Rochant dans Les Patriotes, en grand sensible qu’il est, Assayas, s’il essayait de se concentrer sur l’action, sur les faits peut-être, ne manquait pas de montrer les espions dans leur famille respective, en particulier du pilote marié au personnage interprété par Penélope Cruz… Pour le film d’espions, c’est pas tout à fait ça, mais on remarque l’effort. Tant est si bien qu’effectivement, le film prend quasiment vers la fin une tournure pro-cubaine qui semble avoir foutu les nerfs à pas mal de commentateurs anti-communistes sur la page IMDb du film. Une maladresse de la part d’Assayas sans doute, pourtant on sent d’un autre côté, une volonté de ne pas diaboliser un camp comme l’autre (ça, on le voit à des détails, notamment avec le comportement de tous les personnages secondaires qu’ils soient Américains ou Cubains). C’est peut-être même un des tours de force du film, arriver à proposer un film d’espionnage… sans « axe du mal », voire… sans espions. L’attrait pour « l’action » d’Assayas a ses limites : les gadgets ou les plans d’usage (auxquels il n’échappe pas par ailleurs), ça semble pas bien le motiver le Olivier (pas une grande créativité pour sortir de ces passages obligés : le moyen le plus commode pour en sortir, c’est précisément de ne pas les montrer et de se concentrer sur les familles, les à-côtés). Et comme Assayas s’intéresse avant tout aux personnages, aux hommes (et beaucoup à leurs femmes), le naturel revient un cigare à la main, et le Olivier n’y résiste pas… French flair oblige. Je ne m’en plains pas : je demandais juste à Olivier de ne pas me barber, et même s’il se prend les pieds dans le tapis diplomatique, l’opération est à ce niveau une réussite. (De là à en faire un film réussi, faut pas pousser.)

Meme des espions

Le principal atout du film pour ne pas m’ennuyer, c’est son dynamisme : le rythme de ses séquences (même si à quelques occasions, ça patine), une caméra en mouvement, des jolies images, un montage rapide sans trop verser dans l’expérimental ou le clip, une idée un plan, et beaucoup de « locations »… C’est pas beaucoup plus compliqué le cinéma. Le spectateur est intelligent, il verra forcément dans le film tout ce qui n’y est pas (et c’est précisément parce qu’on ne les y a pas mis qu’il pensera les voir…). Même si en l’occurrence ici, on aurait tort d’y voir un film ouvertement pro-castriste. Il ne faut pas en vouloir à Olivier : Cuba est un prétexte, il voulait juste faire son film hawksien. S’il est bien question de politique, il ne s’agit que de politique des auteurs.

Là où en revanche, j’aurais moins de complaisance pour Assayas, c’est qu’il se trouve incapable de faire un film sans jolies filles, souvent plus jeunes que leurs partenaires masculins. Penélope Cruz vieillit bien, mais elle reste loin du modèle cubain qu’on pourrait s’imaginer. Elle est formidable, c’est pas la question, mais qu’elle prenne quatre ou cinq kilos bien tassés pour cesser de représenter un modèle de femme parfaite, irréelle, et se conformer aux représentations de la femme latino (ou plus simplement à l’image de la personne qu’elle est censée incarner). Pourquoi est-ce que d’un côté, on devrait louer les acteurs capables de modifier leur morphologie pour un rôle et devrait-on se « contenter » de choix de costumes pour une femme ? Les exigences ne sont pas les mêmes ?! On ira jusqu’à louer une actrice, si elle est belle, à s’enlaidir grâce au maquillage, mais pas au point de transformer son embonpoint ?… Faudrait que les actrices apprennent un peu plus à défendre leur bout de gras. Assayas, ça va finir par se savoir qu’il aime les jolies femmes (ah, tout le monde le sait déjà ?).

Meme Penelope en Cubaine typique des années 90

La beauté, c’est comme le génie, si on peut statistiquement et intuitivement croire à la possibilité qu’on tombe sur un personnage génial dans un film, passer à deux ou plus, ça laisse un peu trop penser à un filon facile. Quand toutes les femmes sont jeunes et jolies (ou jeunes ou jolies), y a comme un problème de crédibilité et de vraisemblance (au-delà de ça, c’est comme un manque de respect pour le talent des femmes que l’on devrait accepter de voir systématiquement éclipsé par leur physique). Surtout pour ce genre de film « d’après une histoire vraie » qu’on devrait finalement plus lire comme : « l’histoire est vraie, mais le maquillage, la diététique et le lifting des acteurs sont des purs produits de Hollywood ». Ou quand les hommes, comme par hasard, ne sont pas choisis sur les mêmes critères de beauté. Est-ce qu’on a le droit de voir au cinéma des femmes d’une beauté quelconque qui se trouve avoir… du talent ? Non, c’est accessoire ?! Et on pourrait encore se demander par ailleurs  si, une bonne fois pour toutes, montrer la poitrine dénudée d’une femme a quelque chose d’essentiel dans un film…

Bref, jolis efforts, Olivier. Et bon courage aux distributeurs-producteurs qui risquent de tirer la langue pour rentrer dans leurs frais.

Douleur et Gloire, Pedro Almodóvar (2019)

Douleur et Gloire

Dolor y gloriaAnnée : 2019

Vu le : 27 mai  2019

6/10 iCM TVK IMDb

 

Réalisation :

Pedro Almodóvar


Avec :

Penélope Cruz, Antonio Banderas, Leonardo Sbaraglia

 

Où sont passées l’hystérie et la fantaisie bienheureuses de Pedro ? Un dessin qui réapparaît 50 ans après (un des seuls éléments du film réellement « almodovarien ») noyé dans un puits d’autofiction…

Le film consiste ainsi en une suite d’évocations nostalgiques, faciles prétextes à faire des allers-retours entre présent et passé. Un passé censé donner les clés à son auteur pour retrouver l’inspiration (et l’envie) perdue, comme dans une spirale sans fin dans laquelle un auteur viendrait se nourrir de ses souvenirs et de ses expériences personnelles pour alimenter ses histoires. La ficelle dont se sert Amodovar pour sortir dans le trou où il cherche lui-même à s’enterrer est un peu grosse. On regarde poliment comme on suivrait, gênés mais avec une réelle empathie, les écarts et les doutes d’un ami, tout en ayant l’espoir bien caché que ça se termine au plus vite ces confessions plus thérapeutiques que cinématographiques.

Il y a une différence entre se nourrir, digérer, chier, donner à ce “produit” une consistance nouvelle au spectateur en lui cuisinant ça avec une sauce qui le fera ressembler à tout autre chose, l’art du recyclage en somme, et convier le spectateur à sa table en lui refourguant des miettes à peine digérées de son analyse introspective. Pedro Almodovar tombe dans ce piège, celui de la facilité et de l’auto-contemplation torturée, qui est aussi l’illusion de penser qu’un spectateur sera toujours étonné et heureux de voir ses croquis de travail, ses cahiers raturés ou son journal intime, à défaut de pouvoir lui proposer autre chose.

Alors oui, bien sûr, c’est émouvant de voir un auteur qu’on a aimé, faire part de ses doutes, se mettre en scène sans complaisance, mais passé la curiosité, l’empathie naturelle, il faut reconnaître que la démarche ne va guère plus loin qu’un appel à la sympathie, qu’un appel à l’aide. Et le spectateur se doit d’être égoïste : c’est l’auteur qui va vers lui pour donner ce dont il a besoin, pas le contraire.

J’imagine toutefois que beaucoup y verront une chronique émouvante d’un artiste dans le doute, d’un homme seul ne vivant plus qu’avec ses douleurs, ses angoisses, ses faux-pas assumés… Seulement en réalité, cet Almodovar-là fantasmé, décrit et autofictionné, il n’est pas tant que ça à plaindre : il n’est pas si seul que ça puisqu’on le demande partout dans le monde, des amis veillent sur lui et cherchent à le voir, des rétrospectives (qu’il boude) lui sont consacrées, les médecins sont aux petits soins avec lui… Être Pedro Almodovar n’est pas suffisant pour m’émouvoir de ce côté-là.

Allez, reparle-nous à nouveau de toi, Pedro, mais à travers les autres, et surtout, surtout, à travers les femmes. Des femmes de caractère ou des travelos fiers de l’être. Pas des petites douceurs maquillées en “ploucs”. C’est ce cinéma-là de toi qui me manque. De vraies histoires qui nous parlent de nous, de nos différences, de nos excès, des limites de notre tolérance, et qui est au fond un hymne à la vie. Parce qu’ici, on a un peu l’impression que pour toi, la vie, c’était hier, et qu’aujourd’hui n’est plus qu’un enfer.

To Rome with Love, Woody Allen (2012)

En attendant Emma

To Rome with LoveTo Rome with Love, Woody AllenAnnée : 2012

Vu le : 27 août 2015

Note : 5

Liens :

IMDb link 6,3  icheckmovies.com TVK

 

Réalisation :

Woody Allen

Avec :

Woody Allen
Penélope Cruz
Jesse Eisenberg
Roberto Benigni
Alison Pill
Judy Davis

 

C’est pas si mal écrit, même si ça ne vole pas très haut. Le défaut majeur du film, c’est surtout la direction d’acteurs et le choix du casting. Le problème, c’est qu’il demande à tous les gars de jouer comme lui et à toutes les filles de jouer comme Diane Keaton parce qu’il écrit comme ça. Les personnages et les situations sont toujours les mêmes. Sauf que là, les acteurs, lui en tête, ne sont pas à la hauteur (en voyant ça, on comprend que Woody ait besoin désormais de se concentrer sur les autres acteurs).

Jesse Eisenberg s’en sort le mieux mais manque cruellement de fantaisie. Ellen Page est horrible, peut-être la plus mauvaise actrice que j’ai pu voir dans un Woody (pas forcément de sa faute, le rôle est pas pour elle). Judy Davis, pour le peu qu’elle a à faire, n’est pas mauvaise, mais là encore pas franchement une actrice de comédie, elle a zéro fantaisie elle aussi, et comme Alec Baldwin, elle donne l’impression de pouvoir claquer dans l’heure. Penelope Cruz est ridicule, là encore, incapable de flirter avec le burlesque, d’avoir ce petit brin de folie nécessaire pour jouer la sincérité dans l’excès. Ce que possède toujours Benigni, mais son personnage est anecdotique, et là c’est Woody qui trouve jamais le bon rythme. Tous les autres Italiens sont mal dirigés, c’est une horreur.

Heureusement qu’il sait se renouveler et voir ce qui cloche le Woody. La Emma Stone par exemple, elle a un quelque chose qui peut coller à son univers. Une vraie fantaisie, un charme, une poésie lunaire, une aisance que même Cate Blanchett avait été incapable de donner (et pour cause, trop de composition, au point qu’on finit par ne plus rien voir d’autre que le jeu ou le costume, ce que beaucoup d’acteurs chez Allen font, se servant de tous ces artifices pour cacher leur incapacité à évoluer dans le registre si particulier de Wooyd Allen). Faut voir ce qu’il serait capable de faire avec la Stone, le Woody (plus proche des personnages de Mia Farrow que de Diane Keaton pour le coup).

Bref, oui, Emma Stone franchement, elle m’avait bluffé. Woody avait trouvé la bonne mesure pour elle, ne pas trop en faire pour respecter son petit côté lunaire. Il y avait des scènes avec Colin Firth qui ne marchaient pas, mais celles avec elle étaient toutes réussies. Ce qui ces dernières années me semble tout de même assez rare. Celui-ci en tout cas est à oublier.