La Commune (Paris, 1871), Peter Watkins (2000)

La Commune (Paris, 1871) 

Note : 4 sur 5.

La Commune (Paris, 1871) 

Année : 2000

Réalisation : Peter Watkins

La proposition de départ, celle de mettre en place un dispositif ouvertement distancié et anachronique avec un récit articulé autour de deux médias télévisuels (une télévision d’État nationale basée à Versailles et une autre gérée par les communards), offre pas mal de possibilités pédagogiques. Comme souvent avec des méthodes qui suivent les principes de la distanciation, le dispositif permet paradoxalement (et dans certaines limites) de s’identifier plus facilement aux situations rapportées.

Après, curieusement, je dois dire que le résultat est assez contrasté. En ce qui concerne les acteurs non professionnels, le réalisateur leur a, semble-t-il, laissé de grandes libertés afin qu’ils puissent s’approprier leur personnage et cela a pour conséquence un phrasé parfois improvisé, certes rempli d’anachronisme, mais fluide et sincère.

La mise en abîme, quand elle est volontaire, passe encore, seulement, la critique faite à la Commune, qui serait sous chaos permanent avec ses discussions sans fin, finit par devenir une critique légitime adressée au film. Une actrice propose d’ailleurs un regard étrange sur leur propre travail : dès que la caméra se pointait devant eux, le discours prenait toujours le pas sur l’action.

Quoi faire alors d’autre quand les moyens nous manquent ? Ce sont les limites d’un documentaire qui fait le pari d’illustrer un sujet en mettant en scène les acteurs d’une page de notre histoire. C’est le choix de la reconstitution fictionnelle (même avec tout son dispositif de distanciation) face à d’autres possibilités : diverses interviews d’historiens évoquant les événements, une voix off omnisciente, extérieure aux faits, collant son récit sur des images figées, des animations ou des objets d’époque filmés dans la nôtre, etc.

Cette critique méta réapparaît quand des intervenants viennent à interroger la logique d’un tel média (le leur, la télévision de la Commune) en ne fournissant aux spectateurs que des témoignages. Sur deux ou trois heures, ça fait sans doute sens. Sur deux fois plus, ça devient un peu lassant et vain. Le dispositif finit par éclipser son sujet et l’on se tient finalement toujours trop éloigné du fait historique. La volonté de coller ainsi au plus près à la réalité reconstituée d’un événement, on en vient, sans doute un peu comme les communards de l’époque, à ne pas savoir ce qui se trame au-delà du quartier, derrière la barricade…

Ce n’est pas toujours les panneaux indicatifs qui donneront beaucoup plus d’informations d’ailleurs, surtout quand les anachronismes volontaires s’accummulent.

Mais soit, le spectateur assiste à une reconstitution, une sorte de happening baroque, un pas de côté au milieu de nombreux documentaires (académiques) produits chaque année, pas un documentaire historique. Et les expériences, c’est souvent nécessaire dans l’art, ne serait-ce que pour montrer qu’une proposition ne marche pas. Pour voir le sujet de la Commune traité de manière plus conventionnelle, il faudrait plutôt plus se reporter vers Les Damnés de la Commune de Raphaël Meyssan (qui n’est pas totalement historique d’ailleurs : de mémoire, il s’appuie sur un témoignage d’époque).

Regrettons toutefois que la proposition du film (on peut a priori suspecter Watkins d’être favorable aux communards) se révèle en fait extrêmement critique à leur égard. On aurait attendu que soit plus, ou mieux, exposées certaines des expérimentations éphémères et démocratiques de la Commune. Or, chaque fois qu’une décision est prise, il semblerait qu’elle ne puisse jamais être appliquée à cause du bordel constant. C’est là, quand on se met à douter de la vérité historique de ce que le dispositif nous met sous les yeux, que l’on aimerait que le documentaire soit moins baroque et plus historique, objectif.

Au lieu d’aller dans ce sens au moment où le dispositif commence à nous épuiser, Watkins préfère au contraire insister sur la comparaison entre 1871 et 1999. Tous les acteurs militants parlent très bien, eh bien, d’accord, mais ça en dit surtout plus sur leur époque (vingt ans après, on voit des termes comme « mondialisation » ou « internet » apparaître et rarement être mis en rapport, alors que l’un accentuera l’autre, et que le rapport péjoratif de l’un viendra s’appliquer plus à l’autre…), et surtout, moi, ça me perd totalement avec ma volonté de voir un peu mieux la Commune illustrée dans un film. On ne voit jamais le film qu’on voudrait voir.


 

La Commune (Paris, 1871), Peter Watkins 2000 | 13 Productions, La Sept-Arte, Le Musée d’Orsay


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L’argent, comment le métal blanc a façonné le monde, Michael Burke, Graeme Hart (2018)

Note : 4 sur 5.

L’argent, comment le métal blanc a façonné le monde

Titre original : Empires of Silver

Année : 2018

Réalisation : Michael Burke, Graeme Hart

Documentaire de télévision en trois parties diffusé sur Arte. Les reconstitutions ne sont pas toujours les bienvenues, mais les informations historiques apportées sont d’excellente qualité. Pour résumer et pour mémoire :

— Du XVᵉ au XVIIᵉ siècle : la Chine est le pays le plus riche et le plus puissant du monde. Pour prélever l’impôt, un empereur décide de passer par le métal blanc qui en fait le plus grand consommateur du monde. La Chine est autosuffisante en tout, exportant de nombreux de ses produits en Occident (déjà), et important peu… sauf l’argent. Pour assurer le paiement des impôts, les Chinois se mettent donc à importer en masse ce métal, produit en Amérique du Sud dans les colonies espagnoles. Ceci fera la richesse de l’empire espagnol, qui, en retour pourra se mesurer aux grandes puissantes de l’Europe de la Renaissance. Au début de cette mondialisation, c’est bien la Chine le pays le plus puissant du monde (l’Empire du milieu, alors que les nations européennes basent leur richesse sur leurs colonies et n’ont pas accès au marché intérieur chinois).

— Au XVIIIᵉ et XIXᵉ siècle : la dépendance (entre autres) de la Chine à l’argent a provoqué l’effondrement de la dynastie Ming (milieu du XVIIᵉ siècle) et la dynastie qui suit, les Qing, referme un peu plus l’accès au territoire chinois aux étrangers. Le XVIIIᵉ est prospère, mais les ennuis commencent quand en 1793, la Grande-Bretagne envoie un émissaire pour réclamer une ambassade permanente et l’ouverture des frontières (contrairement à l’Espagne avant elle, l’Empire britannique ne dispose pas de grandes ressources en argent). Fin de non-recevoir de l’Empereur, seulement arrive très vite la révolution industrielle et les marchands (à travers surtout la Compagnie des Indes Orientales) vont bientôt avoir les moyens militaires de faire pression sur le pouvoir chinois qui ne voit rien venir. En effet, les Occidentaux, qui tentent depuis des siècles de trouver un produit susceptible de s’introduire sur le marché chinois, trouvent au début du XIXᵉ siècle ce qu’ils cherchaient depuis longtemps : l’opium. Produit dans leurs colonies en Inde, les trafiquants britanniques inondent la Chine d’opium en toute illégalité. La crise sanitaire est telle en Chine que l’Empereur charge un de ses fidèles de saisir et de détruire une grande quantité d’opium et envoie une note à la reine Victoria lui demandant d’intervenir pour faire cesser les trafiquants de drogue. La réponse de la Reine : elle envoie l’armée, et c’est le début de la Première Guerre de l’opium… Tu le sens, là, l’impérialisme occidental ? On fait la guerre parce que la Chine refuse l’ouverture de son territoire, mais en fait, c’est parce que les Britanniques ne peuvent pas y écouler leur drogue comme ils le voudraient. L’Empire britannique s’est construit en partie sur le trafic de drogue, et donc des guerres pour en assurer le trafic. Joli… Grâce à la supériorité technologique des Britanniques sur les Chinois, ces derniers sont vaincus et selon le traité de Nankin (un précédent au traité de Versailles dans le genre humiliation) doivent céder l’ouverture de leur territoire aux étrangers, l’île de Hong-Kong et une première salve d’indemnités (tu perds une guerre que tu n’as pas déclenchée, tu paies, logique). L’ancienne grande puissance étant désormais affaiblie, les rapaces commencent à venir la dépecer en multipliant les agressions sur son territoire et réclamant toujours plus à la Chine : les Français s’y mettent, mais aussi les Américains (alors que leur développement avait été assuré par les importants capitaux chinois — déjà) et même les Japonais, déshonneur suprême, qui ont profité plus tôt que les Chinois de leur ouverture au monde (et donc à la technologie). Voilà comment une Chine en ruine entame le XXᵉ siècle, précipitant la chute de son empire… Merci qui ?


L’argent, comment le métal blanc a façonné le monde, Michael Burke, Graeme Hart (2018) | Matchlight, Arte


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From the Journals of Jean Seberg, Mark Rappaport (1995)

Note : 4 sur 5.

From the Journals of Jean Seberg

Année : 1995

Réalisation : Mark Rappaport

Film-essai touchant, parfois brillant, prêtant à l’actrice, puisqu’on assiste comme le titre le laisse entendre au récit de son journal fictif, une certaine dose d’autodérision. La force de l’aphorisme filmé, « à la Godard »,

Parce que comme chez Godard, la rhétorique est toujours plus forte que la vérité, que les diverses assertions… La tentation de certains qui se prennent parfois un peu au sérieux. On triture la matière du réel pour en présenter une histoire, plus jolie, plus touchante ; on tord le sujet à son profit en le reléguant au rang d’objet.

Ç’aurait été plus simple de faire une biographie bien sûr, même avec des images d’archives, mais c’est tellement plus « arty », gartyfiant, d’écrire un texte (une dissertation presque) dans lequel on se prend au « je », et où on imagine ce qu’aurait pu nous dire Jean Seberg de sa carrière après son suicide. C’est plus là l’œuvre, ou la démarche, d’un cinéphile énamouré d’une des icônes du cinéma, que d’un critique ou d’un essayiste ; et c’est aussi sans doute ça qui est appréciable dans cet étrange objet filmique (en plus des véritables talents d’écriture et la fantaisie de Mark Rappaport).

Le parallèle avec Vanessa Redgrave et Jane Fonda est bien vu, cependant on aurait tort d’y voir autre chose qu’un simple « truc » reléguant la démarche au niveau précisément de la fantaisie, et qui ne peut être acceptée qu’à partir du moment où on se prête au jeu d’un journal écrit par Jean Seberg. Aucune pertinence historique dans cette mise en parallèle (quoique, les similitudes sont nombreuses, voire les coïncidences, qui à elles seules mériteraient certainement un film, pour l’anecdote au moins), mais un simple prétexte à évoquer les sujets de la vie de l’actrice.


From the Journals of Jean Seberg, Mark Rappaport (1995) | Couch Potatoe Productions


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Description d’un combat, Chris Marker (1960)

Description d’un combat

Description d’un combat Année : 1960

8/10 IMDb

Réalisation :

Chris Marker


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Encore et toujours le génie de Marker, que ce soit aux commentaires ou au montage. Son humour fait toujours mouche, la bienveillance qu’il montre à l’égard des personnages qu’il rencontre est sans faille : un bon mot sachant parfois mieux décrire une réalité qu’un long commentaire, comme une caricature qui capte d’un trait ce qui cloche dans un visage, une attitude ou un comportement, Marker en abuse et c’est tant mieux.

Son génie il est là, à savoir regarder différemment, à prolonger son regard d’une certaine fantaisie, voire d’une facétie répétée ou fétichiste (à l’égard des chouettes ou des chats) qu’il sait mettre au service d’un discours qui fait sens. C’est toujours personnel, loin des documentaires cartes postales multipliant les passages obligés, et follement inventif.

1960, Marker arrive à nous dépeindre Israël comme un îlot presque paisible sur lequel souffle encore pour quelque temps l’air des belles utopies…


Description d’un combat, Chris Marker (1960) | SOPAC, Van Leer Productions


La Chasse au lion à l’arc, Jean Rouch (1966)

La Chasse au lion à l’arc

La Chasse au lion à l’arc
Année : 1966

Réalisation :

Jean Rouch

8/10 IMDb

Les Indispensables du cinéma 1966

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L’obscurité de Lim

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Eh bien, en voilà un exemple de Rouch documentariste. Pas de fiction, sinon le récit d’une chasse bien réelle qu’il s’attache à rendre fidèlement avec force détails. Rouch est ethnologue comme Painlevé était scientifique, et c’est son regard, ses précisions, notamment sur les préparatifs, l’utilité de chaque objet, la signification de tel ou tel geste ou comportement, qui valent de l’or. Quand on regarde ses films, on n’attend pas seulement qu’il nous raconte une histoire (et la voix de Rouch, omniprésente ici, prouve également que c’est un excellent conteur) mais qu’il nous donne des informations sur ce que lui, en tant que sage africain et ethnologue, peut partager avec nous.

Apprendre et s’amuser, le ludique et le didactique… le Graal pour tout auteur depuis Aristote.


La Chasse au lion à l’arc, Jean Rouch 1966 | Comité du film ethnographique, Les Films de la Pléiade


Homeland (Irak année zéro), Abbas Fahdel (2015)


Homeland

Note : 4 sur 5.


Homeland

Titre original : Homeland (Iraq Year Zero)

Année : 2015

Réalisation : Abbas Fahdel

(flexion et radotriage)

Combinaison réussie de ce qui fait un bon témoignage : l’approche personnelle forcément réductrice mêlée de ce qu’il faut de distance, de pudeur et d’artifice. L’utilisation du “je” quand il est tourné vers les autres permet de raconter, et de comprendre, la grande histoire à travers la petite.

Une des leçons du film ? Comprendre, c’est ne plus voir que l’absurdité du monde. Si les petites histoires n’ont aucune cohérence, c’est que chacun a ses raisons pour agir, et si la grande histoire est là encore un assemblage de ces petites histoires, il n’y a aucune raison de penser qu’elle puisse s’affranchir des mêmes maux.

Celui qui comprend et voit une cohérence dans une situation, dans l’histoire, est un escroc ou un naïf. Il y a plus de vérités, ou de “raisons”, cachées, que de faits clairs et objectifs. On ne fait qu’errer les yeux bandés dans un monde flou parmi des fantômes ; on ne fait que prétendre comprendre ce qui n’est qu’une mosaïque d’images sans but et sans cohérence. Et il n’y a que l’angle personnel qui peut nous montrer l’impossibilité d’y voir clair. Tout prend naturellement, et faussement, de la consistance quand on prend de la hauteur. Partir en guerre, déclarer l’histoire comme on écrit une formule magique pour lui donner l’apparence d’une cohérence propre, c’est en fait prétendre pouvoir recomposer la grande jarre brisée du monde : on s’acharne depuis toujours à en recoller les morceaux, ceux-ci s’agglomèrent par une force qui n’est pas forcément celle que les hommes tentent de lui imprégner, la jarre tient tant bien que mal, et puis quelques cow-boys étranges arrivent sur les grands cheveux, remarquent que la jarre est fêlée, qu’une partie de son liquide s’en échappe, et en un coup d’œil, ils pensent pouvoir y remédier. Ceux-là ne font que mitrailler les efforts passés en réduisant la jarre en de nouveaux morceaux toujours plus épars qu’ils laisseront à d’autres, à ces forces d’agglomération silencieuses, de reconstituer.

Ce ne sont ni les bonnes ni les mauvaises intentions qui mènent au chaos, ce sont les intentions seules. Gloire au non-agir.

Sur la grande jarre rapetassée du monde, on peut lire une vieille inscription quand elle se brise encore : « Il faut que tout cela se tasse. »

Homeland, à sa manière, nous fait la leçon sur qui dirige et sur qui sont les puissants en ce monde : personne. Le contrôle est un mythe. On ne fait jamais que détruire. Agir, c’est faire la preuve de son impuissance. Déclarer, promettre, c’est appeler le chaos.

Années zéro après années zéro… Nouvel opus : L’Amérique et ses grands sabots dans un magasin de porcelaine. Faites péter les tessons, l’oncle Sam se charge de tout rafistoler.

Homeland : Irak Année Zéro, Abbas Fahdel 2015 | Stalker Production


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Da Vinci, Yuri Ancarani (2012)

Da Vinci

Da Vinci da-vinci-2012-yuri-ancarani Année : 2012

Réalisation :

Yuri Ancarani

9/10  

Da Vinci est un documentaire qu’on pourrait qualifier de science-vision puisqu’il utilise des effets sonores et de montage propres au cinéma SF pour illustrer le déroulement d’une opération chirurgicale assistée par l’une de ces machines bien réelles « Da Vinci ».

Récit et mise en scène démontrent une maîtrise technique assez rare (cadrages, montage) et une certaine audace qui touche au génie. Une chorégraphie contemplative pleine de références (Alien, Robocop, Solaris, 2001, THX).

Autre court-métrage de Yuri Ancarani à voir Piattaformaluna, avec le même talent du montage, du mixage, des effets, et des ambiances.

Je meurs d’envie de voir ce que pourrait donner ce réalisateur avec une histoire sur la longueur et en se frottant aux acteurs.


Da Vinci, Yuri Ancarani 2012 | Museo Marino Marini 


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Quand homo sapiens peupla la planète, Nicolas Brown Nigel Walk Tim Lambert (2015)

Quand homo sapiens peupla la planète

Quand homo sapiens peupla la planète

Chasseurs-cueilleurs nomades

Année : 2015

8/10

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Réalisation :
Nicolas Brown Nigel Walk Tim Lambert

Excellente série documentaire faisant le compte des dernières hypothèses en matière d’évolution humaine. La série n’oublie pas d’énumérer les différentes hypothèses ayant eu cours ces dernières décennies riches en découvertes et en controverses. Une manière d’insister toujours plus sur les incertitudes liées à ce domaine. La génétique depuis quelques années par exemple vient bousculer pas mal de certitudes et oblige les anthropologues à imaginer des hypothèses nouvelles. Les incertitudes étant nombreuses, la série traduit bien l’idée qu’à chaque découverte c’est potentiellement un ensemble de connaissances qui pourrait être remis en cause. On en est plus à chercher un hypothétique chaînon manquant puisque l’état actuel des connaissances va jusqu’à remettre de plus en plus en question (ou mettre en garde contre les facilités) les traditionnelles catégories. Quand longtemps il était pratique de penser que l’homme moderne et homo sapiens, c’était la même chose, que l’homme de Neandertal était un cousin archaïque, la génétique vient y mettre son grain de sel en soulignant qu’il y a un peu de lui en nous. Aucune des précédentes hypothèses expliquant alors la disparition de notre cousin n’avait pu convaincre (la plus convaincante étant probablement celle rappelant le caractère plutôt endémique d’une “espèce” dont le territoire ne cessa de diminuer face à l’inexorable avancée des populations “migrantes” d’homo sapiens — l’hypothèse n’est d’ailleurs pas totalement contradictoire avec l’hypothèse actuelle, et d’autres « espèces d’hommes », en Asie, ont subi le même sort). La série illustre donc l’hypothèse selon laquelle, la réussite d’homo sapiens, et son exclusivité, est surtout due à une hybridation. L’homme moderne serait donc le résultat d’un “phagocytage” des diversités humaines au profit d’une seule espèce (c’est amusant d’ailleurs de constater que dans d’autres domaines cette idée fait son chemin, ainsi en immunologie où il est admis que les mitochondries ont une origine exogène ; faites la symbiose pas la guerre…).

Reste une question de pur vocabulaire à laquelle on ne peut résister en voyant la série. En principe, les hybrides sont stériles. Si donc on considère l’homo sapiens et Neandertal comme deux espèces distinctes appartenant au même genre homo, et qu’on accepte l’idée qu’une hybridation soit possible, le résultat de leur union devrait rester en principe stérile. Cela ne fait qu’embrouiller les lignes entre espèces, sous-espèces, hybrides et… races. Parce que s’il n’est plus question depuis longtemps de parler que d’une seule race humaine actuelle (non pas par souci du politiquement correct, mais parce que l’idée de race appliquée à notre espèce ne tient sur aucune base scientifique), on pourrait se poser la question de la pertinence de parler cette fois de races pour certains groupes humains plus ou moins archaïques dont Neandertal. La série préfère toujours le terme d’hybridation au lieu de celui de métissage (utilisé qu’une ou deux fois il me semble) et la question aurait au moins dû être relevée. Au final, on a l’impression qu’on évite de se mouiller dans un débat certes très actuel mais auquel la science ne peut pas s’exclure. Au risque de laisser traîner de fausses vérités, il n’est jamais vain d’exprimer des incertitudes, au moins pour mettre en garde contre la facilité des jugements. La série illustre bien que tout dans ce domaine n’est question que d’hypothèses, et que celles-ci évoluent au fil des connaissances, impliquant de fait l’idée, et la précaution, que le principal est encore à découvrir. Il n’aurait pas été inutile alors, de souligner comme c’était fait pour le reste, la difficulté à traduire en termes forcément réducteurs une réalité toujours plus ambiguë et difficilement appréciable.

Pour le reste, chaque épisode s’attarde sur la migration des “hommes” continent par continent. Le premier épisode effrite un peu l’image d’une “genèse” toute faite avec un berceau africain unique. Viennent ensuite les rencontres probables entre sapiens et ses “cousins” (Denisova, Neandertal) avec l’idée toujours pas très bien mise en scène (le problème des docu-fictions) de rencontres à la fois anciennes, relativement proches du « berceau africain » (l’exemple du site israélien). Les reconstitutions sur ce point me laissent souvent très perplexes : on y voit des groupes censés appartenir à des groupes différents se rencontrer comme sur une autoroute, or c’est mettre ainsi des événements particuliers, rares et grossiers qui donnent une mauvaise idée d’un contexte. Quand les rencontres se font sur plusieurs générations, cela se fait sans doute plus pas à pas sans “rencontres” « bonjour je suis la Eve sapiens » « bonjour, je suis l’Adan Neandertal »… Plus probable que des “tribus” cohabitent en voisin, apprennent à commercer ensemble, puis à se mélanger (l’idée de conflits tournant en lutte de “clans” ou « d’espèces » est toujours possible, mais on pense qu’on en aurait alors des traces — inexistantes en l’état des connaissances actuelles, ce qui pourrait de toute façon être difficile à prouver par exemple si les “hommes” pratiquaient une forme jusqu’au-boutiste d’anthropophagie : « Eve, finis ton bol veux-tu ? il te reste un peu de poudre d’os de crâne ! Honore les dieux qui ont aidé ton père à le tuer ! Finis ! »). Il aurait été plus significatif à mon avis de montrer les deux groupes dans leurs habitudes relationnelles quotidiennes sans avoir conscience d’être des “espèces” distinctes, mais des tribus ou des clans différents. Dans le dernier épisode par exemple, cette idée est bien mieux illustrée quand il a été question d’évoquer les différences comportementales entre sapiens archaïques et Neandertal, le manque de « curiosité sociale » pouvant expliquer pour ce dernier qu’il soit vite supplanté dans son territoire par des “hommes” bien plus sociaux qui allaient bientôt inventer la sédentarité, les villes, l’agriculture et le reste… Hier comme aujourd’hui, c’est la qualité du réseau qui importe.

Les épisodes dédiés à l’Australie et à l’Amérique sont particulièrement intéressants. Le cas de l’Australie symbolisant presque à lui seul à la fois les deux enjeux extrêmes tracés sur une autoroute à deux voies dans la destinée humaine : la menace de sa propre extinction (des cataclysmes non évoqués ici auraient plusieurs fois fait peser sur notre espèce la menace d’une telle extinction) et celle des espèces évoluant alors dans son environnement. Homo sapiens après s’être aventuré en Australie aurait vite prospéré grâce à un environnement favorable mais serait passé à rien de l’extinction lors d’un changement climatique ; lui survivra, ce qui est loin d’être le cas de la mégafaune qui peuplait avant cela le continent. Et le cas américain est plus délicat parce que comme pour Neandertal, plusieurs hypothèses contradictoires s’opposent sur la manière dont les hommes auraient d’abord conquis le continent. L’illustration un peu longuette et inutile du conflit à propos de « l’Ancien » à part, l’épisode se regarde comme une enquête, notamment quand il est question de déterminer l’origine d’une flèche dont la pointe était restée nichée dans un os de mastodonte. Étrangement une troisième hypothèse, évoquée il y a quelques années dans un autre documentaire, n’est pas mentionnée ici. Celle du passage par le Groenland : les hommes seraient partis d’Aquitaine et auraient remonté les glaciers toujours plus loin jusqu’à rejoindre l’Amérique. La vérité, comme dit l’autre, est souvent ailleurs, entre tout ça. Et j’aurais plutôt tendance à penser que là encore un “grand” métissage a eu lieu. Imaginer une “rencontre” entre des sapiens européens et des sapiens asiatiques n’est pas moins étourdissant qu’une “rencontre” entre sapiens et Neandertal au Moyen-Orient…

Beaucoup de questions qui restent en suspens, une remise en question permanente des connaissances, c’est surtout ça la science, et c’est ce que traduit très bien cette série. À l’image de la série de Carl Sagan, Cosmos, la spécificité du genre, c’est d’être vite dépassé. Et paradoxalement, c’est bien ce qui en fait la force. Parce qu’au lieu de donner un savoir qu’on devrait avaler tout cru, ces films nous rappellent au contraire la nécessité de nous tenir au courant sans cesse des nouvelles “découvertes”.


2084, Chris Marker (1984)

Les années crise

2084

Note : 4 sur 5.

Titre complet : 2084: Video clip pour une réflexion syndicale et pour le plaisir

Année : 1984

Réalisation : Chris Marker

Marker éclaircit là où Godard obscurcit. Après avoir vu la lettre incompréhensible et prétentieuse de Godard faite à Gilles Jacob, j’avais envie de me replonger dans le phrasé clair de Marker. Si tous les deux peuvent offrir à l’occasion des œuvres basées sur le montage se rapprochant de ce que pourrait être un essai filmique, Godard adopte presque toujours une vision hautement personnelle et introspective qui rend son discours opaque, alors que Marker prend plus de hauteur et met son discours au service de l’idée qu’il défend. Godard se rêve en philosophe, je le vois surtout comme un poète. Et Marker est un pédagogue. Non seulement son discours est clair et didactique mais il sait aussi se servir de procédés ludiques pour mettre en scène son propos. Ça commence déjà par cette idée farfelue de fêter le centenaire du syndicalisme en se projetant cent ans plus tard, ça continue avec l’utilisation de code couleur pour définir des humeurs ou des positions, et ça finit par le ton un peu désinvolte de la voix off. Le style de Marker est unique, si lui aussi peut aussi être abscons, ou en tout cas être trop brillant pour ma petite tête, il reste toujours le style, qui globalement offre un regard sur le monde, une information, un fait, le tout, comme il dit, pour lutter contre l’ignorance. On peut ne pas tout comprendre, mais ce qu’on saisit sonne juste. C’est bien pour ça que L’Héritage de la chouette est aussi indispensable. La forme est avant tout au service du fond. Et le fond de l’affaire, c’est le partage d’un savoir ou l’expression d’un point de vue.

Il est donc amusant de voir ce film tourné en 1984 et de remarquer qu’au début de la crise, les craintes, les attentes et les critiques du modèle socio-économique, du monde quoi, de la politique, étaient ceux qu’on retrouve aujourd’hui. La crise de 2008, la crise économique, la crise de l’euro, la crise de la gouvernance européenne, la crise des années 80…, tout ça, c’est la même chose. Après les trente glorieuses, « la crise ». Une crise qui a commencé par les premiers chocs pétroliers, la perte des illusions dans les années Mitterrand, voyant la naissance du Front National et le début d’une dette qu’on en finira plus de refourguer à son successeur, et donc une crise qui court encore aujourd’hui, avec les mêmes acteurs, les mêmes causes, les mêmes enjeux, et globalement une même désillusion et une défiance envers « le système ». La seule idée paradoxalement qui semble un peu datée du film, c’est celle du syndicalisme. Le syndicalisme, c’est encore l’idée d’un possible, l’idée « d’une passerelle entre la colère et l’espoir ». Or s’il n’y a plus d’espoir et seulement de la désillusion, il n’y a plus de syndicalisme. Pour être syndiqué, il faut travailler, et avant de chercher à défendre ses droits, on est avant tout citoyen. Ah, et encore… Parce que si on s’autorise à critiquer « la politique », la marche du monde, la participation à la démocratie comme expression du peuple ne cesse de reculer, et quand les opinions s’expriment, ce n’est plus pour décider d’un choix politique, mais d’exprimer cette colère face à l’aveuglement « des politiques » qui croient encore pouvoir bercer le peuple de ces mêmes illusions. Nul besoin d’imaginer un robot présentateur pour 2084, les robots de la crise, ils sont déjà là et répètent incessamment la même prose, les mêmes erreurs, depuis les années 80. Et donc, nous aussi.


2084, Chris Marker 1984 La Lanterne, Confédération Française Démocratique du Travail (CFDT) (2)

2084, Chris Marker 1984 | La Lanterne, Confédération Française Démocratique du Travail (CFDT)

2084, Chris Marker 1984 La Lanterne, Confédération Française Démocratique du Travail (CFDT) (3)


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The Act of Killing, Joshua Oppenheimer (2012)

Nous sommes tous des Corleone

The Act of Killing

Note : 4 sur 5.

Année : 2012

Réalisation : Joshua Oppenheimer

Il ne faudrait pas s’y tromper sur la nature des assassins qu’on nous présente ici. Ce sont des bourreaux, des exécuteurs, des petites mains. Ce que montre en filigrane le film, c’est la responsabilité de l’Occident, en particulier de l’Amérique, dans ces crimes. Malgré le grotesque, le kitsch, la folie niaise de ces bourreaux, ils révèlent eux-mêmes pourquoi et pour qui ils exécutaient. Tout ça était fait au nom des valeurs de l’Occident. Ce que les États-Unis n’ont eu de cesse de faire l’apologie avec la finesse d’un régime dictatorial : la liberté, c’est eux, la démocratie, c’est eux. C’est tellement évident…

Si ces bourreaux se confient aussi facilement et s’ils sont aussi bien vus dans leur pays (par le pouvoir, parce que le peuple les craint toujours), c’est que c’est une caméra occidentale qui les filme. Ils n’ont aucune pudeur parce qu’ils pensent avoir agi pour ces valeurs, pour l’Occident, pour cette liberté tant vantée par l’ami américain.

La présentation du film fait un rapprochement avec le nazisme. Inutile de comparer un monstre à un autre. Comme le rappelle un des protagonistes, et comme le rappelait lui-même McNamara dans The Fog of War, la justice, c’est toujours celle du vainqueur. Les criminels de guerre, on ne les trouve que chez les perdants. Il faut donc regarder derrière l’image ridicule de ces bourreaux appelés à jouer leur propre rôle. Il faut oser se regarder dans une glace. Ces crimes, ce sont les nôtres. Ils ont été perpétrés au nom de notre liberté, de nos valeurs.

Le cinéma américain a servi de propagande. L’arme de destruction massive de l’Amérique, c’est sa culture. Au même titre que les vendeurs de tabac sont des vendeurs de mort, l’Amérique a vendu du rêve. Qu’importent les moyens, il faut que le petit peuple du monde participe à l’effort et s’acquitte de son impôt. La consommation, c’est le tribut payé aux seigneurs. Autant un mirage qu’une drogue.

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The Act of Killing, Joshua Oppenheimer 2012 | Final Cut for Real, Piraya Film AS, Novaya Zemlya

Pour les États-Unis, la liberté et la démocratie vont de pair avec le capitalisme, et tous les moyens sont bons pour stopper l’avancée des communistes dont les valeurs s’opposent aux leurs. Une comparaison au nazisme bien ironique, oui. Avant leur entrée en guerre, les États-Unis avaient en sympathie le nazisme, justement parce qu’il s’opposait aux communistes. L’antithèse des valeurs américaines, c’était le communisme, pas le nazisme. Et c’est seulement pour préserver leurs propres intérêts qu’ils se sont finalement opposés aux nazis. La chute du nazisme n’a fait que précipiter l’opposition entre capitalisme et communisme. L’Amérique a juste meilleure presse, est meilleure en propagande, et surtout…, elle a gagné la guerre. Le pire monstre c’est encore celui qu’on ne voit pas à sa porte ou dans son lit ; c’est celui que l’on suit sans vouloir regarder son véritable visage. Qu’est-ce qui fait qu’un individu, puis un autre, et toute une société, collaborent ? Est-ce que c’est par conviction politique ? Quand ce n’est pas la peur, c’est le confort. La carotte du capitalisme, pour endormir le petit peuple, c’est le confort. Le mythe d’une prospérité. Une prospérité qui est surtout celle des plus forts. On l’a bien compris lors de ces dernières années. Il faut d’abord préserver les capitaux des puissants, et quand ils font des erreurs, c’est toujours à ce même petit peuple qu’on demande de passer à la caisse. Pour son propre intérêt. Le communisme n’est même plus une possibilité. Le dieu consommation est le plus fort.

Alors, pour protéger nos intérêts, on est capables non seulement d’accepter qu’ailleurs des dictatures brutales fassent le sale travail, mais pour éviter d’y foutre les pieds comme au Vietnam, on est prêt à favoriser ces régimes au détriment de la démocratie et des libertés les plus fondamentales. Les populations inféodées se retrouvant à l’autre bout du monde, les princes peuvent continuer à vivre comme des pachas, ou comme des chefs mafieux. Finalement, comme Al Capone, il n’y a qu’au portefeuille qu’on peut nous atteindre. Parce que le sale travail, on le fait faire par d’autres, on ne se salit jamais les mains. Peu de choses nous relient à ces assassins. Sauf notre prospérité. La prospérité des rois, des voyous. On est clean et on pourra même les montrer du doigt, comme un exemple de la brutalité de certains régimes. Un comble. Dormons tranquilles.

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