Une femme a tué, Vittorio Cottafavi (1952)

Une femme a tué

Una donna ha uccisoAnnée : 1952

Réalisation :

Vittorio Cottafavi

8/10

IMDb

Top films italiens

Le meilleur Cottafavi jusqu’à présent[1]. Sorte de shomingeki enrobé d’un gentil petit film noir. Le noir du deuil, celui de l’amour et de ses espérances.

Une morale en guise de mise en garde pour les jeunes filles au sortir de la guerre : un dragueur insistant et lourd restera toujours un dragueur et un sombre connard. Les petites filles se laissent toujours prendre avec bonheur au jeu des apparences. Les princes sont d’immondes hypocrites, des manipulateurs, et leurs manières avenantes ne cachent rien de plus qu’un caractère noir…

Film noir donc, d’autres diront mélodramatique, mais quand Cottafavi filme l’errance d’une fiancée chassant ses souvenirs sous la pluie, il la filme comme un thriller, un film noir. Dans les mélos, ce sont les larmes qui coulent. Ici, les larmes ont coulé. Toute une différence, comme l’art de la suggestion qui n’a rien de la pornographie du mélo, comme quand Cottafavi montre un pyjama pour suggérer la nuit du fiancé passée ailleurs. Des scènes muettes admirables.


[1] voir le classement

Une femme a tué, Vittorio Cottafavi 1952 Una donna ha ucciso | Nuovissima Film


Les Cent Cavaliers, Vittorio Cottafavi (1964)

Les Cent Cavaliers

I cento cavalieriAnnée : 1964

Réalisation :

Vittorio Cottafavi

7/10 IMDb

Aka : Les Fils du Cid

Liste externe iCM :

Il Grande Cinema Italiano

Ah, épicaresque qu’il disait Jean-François Rauger selon la définition même de Cottafavi. C’est tout à fait ça. Il y a notamment un personnage mélange improbable de Don Quichotte et de Matamore. Épique au sens brechtien donc, mais c’est peut-être aussi l’un des défauts et une des probables explications de l’échec du film : aucune possibilité de s’attacher à un personnage central. C’est une sorte de fourre-tout altmanien qui tire dans tous les sens. L’épique brechtien, si je me rappelle de mes vieux cours, ça vise surtout par la distanciation à favoriser l’analyse de la “fable”, la compréhension d’une “morale” derrière les simples enjeux dramatiques. Et là, pour le coup, c’est parfaitement réussi. Parce que si on se fout pas mal du devenir de tel ou tel personnage, des enjeux stratégiques, politiques, historiques, chaque scène recèle des trésors d’inventivité pour se moquer de la guerre et de ceux qui y prennent part. On se tromperait à ne voir là qu’une farce “picaresque” (de mémoire il y a un petit côté La Grande Guerre avec Sordi et Gassman, mais à cette époque de toute façon la satire en Italie est partout et souvent bien exécutée) parce qu’on rit, certes beaucoup, mais la satire est fabuleuse.


Les Cent Cavaliers, Vittorio Cottafavi 1964 I cento cavalieri | Domiziana Internazionale Cinematografica, International Germania Film, Procusa


La Dolce Vita, Federico Fellini (1960)

Feu follet

Note : 5 sur 5.

La dolce vita

Année : 1960

Réalisation : Federico Fellini

Avec : Marcello Mastroianni, Anita Ekberg, Anouk Aimée, Alain Cuny

— TOP FILMS

Relecture 2017

Fellini est quand même un gros malade mental. En dehors de la dernière fête où Marcello est comme passé de l’autre côté de la barrière des monstres, chaque scène, c’est une rencontre avec un personnage formidable, des détails de mise en scène qui prouvent à chaque instant qu’on est face à un grand film, et une plongée sans cesse plus aveugle et inéluctable vers la décadence vaine, absurde, de l’aristocratie contemporaine (la vraie, sinon les artistes, les gens de la mode, des médias…). À force de s’y coller après avoir abandonné ses ambitions littéraires, voire journalistiques, le Marcello finit par y entrer pour de bon dans ce monde, et c’est comme s’il le savait déjà depuis le début, suffit de voir sa tête, toujours en retrait, toujours désinvolte et en recherche de quelque chose qui lui échappe et qu’il perdra définitivement avec le suicide de son ami…

Le mirage Anita Ekberg arrive finalement assez tôt dans le film, quand il y a encore un peu d’espoir. Pour le moins amusant, il y a un air de Mort à Venise déjà dans cette recherche vaine d’un idéal, d’une beauté insaisissable… Le même goût aussi, ou le même refus, de proposer une “intrigue”. C’est Alice plongée dans son terrier. Une longue fête qui se répète jour après jour, et ça pourrait tout aussi bien être des piscines (cf. The Swimmer), le but au bout est toujours le même. Le néant. (Enfin presque, tiens, encore, exactement une fin au bord de l’eau que Visconti proposera plus tard dans Mort à Venise.)

En on n’en a que pour Anita Ekberg, mais j’en avais oublié la présence d’Anouk Aimée, avec un personnage bien barré encore et pourtant si attachant…


La dolce vita, Federico Fellini 1960 | Riama Film, Cinecittà, Pathé


Listes sur IMDb :

Limguela top films

MyMovies: A-C+

Liens externes :


Break-up, érotisme et ballons rouges, Marco Ferreri (1965)

Scènes de la vie conjugale

L'uomo dei cinque palloni

Note : 4 sur 5.

Break-up, érotisme et ballons rouges

Titre original : L’uomo dei cinque palloni

Année : 1965

Réalisation : Marco Ferreri

Avec : Marcello Mastroianni, Catherine Spaak

— TOP FILMS

Film rare et ce que j’ai vu de plus digeste du bon Marco jusque-là.

Le ton du film flirte en permanence avec l’absurde et la futilité d’une obsession qui finira par tuer Marcello. Une de ces morts inéluctables, plus symboliques, voire paradoxalement nécessaires, que réellement tragiques. La satire, la farce, permet cette distance avec la mort.

La preuve encore que c’est rarement la finalité d’une quête qui importe, ni même parfois son sens, mais bien le parcours emprunté jusque-là. Car le plus étrange, c’est moins l’intérêt que Marcello porte à ses ballons (et à l’air qu’ils peuvent contenir) que les rapports qu’il entretient avec sa jeune mariée. Tout peut être prétexte, ou matière, à discussion. On peut regarder le comportement des animaux dans un zoo en étant fascinés, et on éprouve un peu la même fascination ici pour cette vie de couple, plus faite de petits gestes, d’attentions, de jeux, de bisbilles, que de grandes envolées dramatiques.

Il y a ici certaines des séquences les plus belles et les plus justes décrivant les relations entre amoureux. Beaucoup d’ingéniosité (de Mastroianni essentiellement), de tendresse et de jeux entre deux acteurs magnifiques (la femme de Marcello est jouée par Catherine Spaak, quelques années après Le Fanfaron).

Le film est en noir et blanc en dehors d’une séquence ajoutée plus tard et plutôt inutile dans une boîte de nuit où Mastroianni se trouve perdu au milieu d’une orgie de ballons multicolores…


 

Break-up, érotisme et ballons rouges, Marco Ferreri 1965 | Compagnia Cinematografica Champion, Les Films Concordia


Sur La Saveur des goûts amers :

— TOP FILMS

Top films italiens

Liens externes :


Fais de beaux rêves, Marco Bellocchio (2016)

Les poings sur la couture du pantalon

Fai bei sogni Année : 2016

Réalisation :

Marco Bellocchio

5/10  

On s’emmerde royal. Rien à sauver, le cinéma italien est mort. De tels sujets, on pourrait en écrire des dizaines dans chaque famille. La petite différence, peut-être, c’est que tout le monde ne peut pas l’exposer dans un journal et émouvoir ainsi toute l’Italie avec des mots.

C’est assez souvent le problème des récits tournant autour d’une introduction qui nous prend un peu un otage pour le reste du film : « c’est une histoire vraie ». À croire que plus les mauvais films s’enchaînent avec en préambule cette saloperie, plus les cinéastes cherchent à y avoir recours. Vincere, pour être un biopic était déjà un peu sur la même ligne, et Buongiorno, Notte y était totalement mais on était déjà plus dans un fait divers criminel voire politique. Faut être un peu flemmard pour relayer de telles histoires, on cherche à surfer sur un contexte qui précède le film, ce qui autorise alors le cinéaste à faire n’importe quoi. Un peu pénible.

Le seul moment de grâce du film, c’est la scène des devoirs du gosse qui regarde sa mère amoureusement, qui elle le séduit comme si c’était son jules. Là c’est du cinéma, ça dérange, il dépasse la ligne des convenances, et ça reste beau sans être vulgaire, parce qu’on peut le comprendre. Mais dès qu’on entend plus parler de la mère et qu’on navigue d’une époque à une autre, vu qu’on se fout totalement de ces personnages et de leur vie commune, on laisse tomber et on attend que ça se passe.

Les gens normaux n’ont rien d’exceptionnel.


Fais de beaux rêves, Marco Bellocchio 2016 Fai bei sogni | IBC Movie, Kavac Film, Rai Cinema


Liens externes :


Les Poings dans les poches, Marco Bellocchio (1965)

Les Poings dans les poches

I pugni in tascaAnnée : 1965

Réalisation :

Marco Bellocchio

10/10  IMDb

Listes sur IMDb : 

Limguela top films

MyMovies: A-C+

Un film qui a la rage. Des personnages de dégénérés. Du Imamura des années 60. Comme souvent, beaucoup de rapports entre ce cinéma japonais et italien des années 60.

Qui a la rage, la haine, qui exprime cette envie de tout envoyer valser dans le cinéma en France ou ailleurs aujourd’hui ? Passage devant un cinéma où étaient projetées trois ou quatre comédies à la française. La société devrait exploser et voilà les merdes qu’on nous propose…

L’esprit de révolte est mort. On s’indigne comme on prend un morceau de camembert à table, et on passe au dessert.

Qui ira jeta la table par la fenêtre et les souvenirs de grand-mère avec ?… (À pardon, les souvenirs de grand-mère, je garde, quelle révolutionnaire, elle !…)

Les Poings dans les poches, Marco Bellocchio 1965 I pugni in tasca | Doria


China Is Near, Marco Bellocchio (1967)

China Is Near

La Cina è vicinaAnnée : 1967

Réalisation :

Marco Bellocchio

8/10  IMDb
Listes :

Top films italiens

MyMovies: A-C+

On retrouve la même volonté féroce de décrire les comportements troubles d’une bourgeoisie provinciale rétrograde qu’on trouvait déjà dans Les Poings dans les poches. L’Italie produit dans ces années 60 ce qu’il se fait de mieux en matière de satire. Le rire y est moins prononcé dans celui-ci qu’ailleurs, c’est de la satire froide et cruelle mais tout aussi efficace. Bellocchio, avant de faire n’importe quoi, essayait d’imiter la rage de son premier film, sans jamais se mettre à son niveau. Mais cela reste un bon cru.

China Is Near, Marco Bellocchio 1967 | Vides Cinematografica


Salò ou les 120 journées de Sodome, tragédie ou farce ?

Salò : Tragédie ou farce ? Distanciation analytique ou satire ratée ?

Si on suit les principes énoncés par Aristote, étant donné que le film traite de personnages « bas » et « laids », il ne s’agit pas de tragédie. Dans une perspective classique, ce serait donc plutôt une comédie, voire une satire. La terreur et la pitié sont réservées à la tragédie. La comédie, elle, est dans le ridicule, l’excès. On rit du laid, des bassesses des personnages, quand les personnages de la tragédie se distinguent au contraire par leurs qualités. Ce sont des héros, des demi-dieux, et ne sont pas responsables de leur destin souvent marqué par le sort. Le contraire des personnages bouffons et escrocs de la comédie. C’est une autre forme de catharsis. Au lieu d’avoir en pitié, on se moque et on montre du doigt les excès de la bassesse des hommes. Donc s’il faut trouver un lien entre Salò et les textes antiques, il faudrait plutôt regarder du côté d’Aristophane, voire de véritables satires (je n’en connais pas).

Le problème du film, à mon avis, et pour rester dans l’approche classique, c’est la distanciation. Je ne sais pas si Pasolini voulait proposer une sorte de comédie épique au public, un peu à la manière de l’Arturo Ui de Brecht, et donc s’il avait l’intention de suivre des préceptes de la distanciation du théoricien et dramaturge allemand, afin de forcer une analyse du fascisme. Le problème avec une telle fable grotesque, c’est que plus c’est gros et excessif, plus il va falloir en retour faire des efforts pour retourner cette distance prise naturellement avec des personnages aussi « pitoyables » (dans le sens moderne du terme) pour les rendre un minimum sympathiques, sans quoi le film est une torture (ce qu’il est, au sens cinéphile du terme). Même dans la distanciation, même dans le grotesque, même dans la dénonciation, il y a toujours une part d’identification : Arturo Ui, on le suit, on le regarde, pour ce qu’il est, un monstre.

Or, qu’est-ce qu’on ressent devant ces personnages excessifs et laids de Salò ? De l’amusement ? De la fascination ? Très peu. Surtout du dégoût. Et le dégoût produit peu ou pas d’analyse puisque la seule envie qu’on ressent devant un tel spectacle, c’est de détourner les yeux et de se pincer le nez. La catharsis, dans le théâtre antique, est un exutoire à la fois pour le héros et pour le public. Ce qu’on a ici est différent puisque l’exutoire des personnages est une sorte de happening coupé du public, qui se moque de lui, le terrorise et le dégoûte. C’est le même principe que pour les acteurs : s’ils n’arrivent pas à défendre et à aimer les personnages qu’ils représentent, la partie est presque toujours perdue. Même les personnages les plus grossiers, il faut arriver finalement à les rendre sympathiques, à les défendre, à leur laisser une part d’humanité. S’ils n’ont jamais de circonstances atténuantes, s’ils ne se retournent jamais, l’auteur ne fait que vomir sur la bassesse des hommes, et c’est un constat facile, un type de dénonciation qui provoque rarement l’intérêt ou le questionnement du spectateur (pour rester dans Brecht). Ce dernier n’a alors aucune raison d’adhérer à une histoire qui ne transcende pas le réel, car c’est le rôle de toute histoire de chercher à nous divertir ou à nous éduquer. (C’est peut-être ce que Pier Paolo Pasolini a essayé de faire au cours du film, mais j’avoue ne pas me rappeler. Il aurait sans doute fallu du génie pour rendre sympathiques, dans le sens « visibles », ces personnages. Et ici, « Triple Pet » en a manqué.)

L’un des premiers effets, parfois assumés, de la théorie de la distanciation, c’est l’ennui. C’est logique, si l’identification procure du plaisir, la distanciation s’en éloigne. Pour certains spectateurs, l’ennui va conditionner le rapport qu’ils ont avec le film : si le film est ennuyeux, il est mauvais. Si on utilise la distanciation, ce n’est pas toujours dans l’optique bien brechtienne d’analyser, ça peut faire partie paradoxalement d’une volonté de spectacle, mais où l’ennui agirait comme une fascination, un mystère, un peu comme un film mis en apnée.

Tonino Guerra a été, par exemple, scénariste d’Antonioni. Quand tu regardes Lavventura, tu suis comme dans Salò, un groupe de personnes, à la recherche d’une femme dans un lieu improbable. Tu t’ennuies, on est en plein dans la distanciation, mais tout vise à renforcer l’effet de mystère, d’incompréhension, sans doute pour exprimer une seule idée, l’incommunicabilité chère à Antonioni. Mais en dehors de ça, l’œuvre suit des principes d’une écriture parfaitement classique : un personnage disparaît, on le recherche et, comme dans toute quête, on y trouve autre chose. Tout le reste est dans la brume, mais c’est suffisant pour éveiller une certaine fascination. Le talent de Guerra et d’Antonioni fait le reste.

Le problème de Salò, au-delà du rejet de son sujet et de ces personnages « bas » « laids », je ne pense pas que ce soit tant que ça l’ennui. Le problème, c’est qu’on ne comprend pas l’idée de départ, l’événement qui déclenchera la quête et instillera une idée unique, mais indispensable capable d’instaurer pour plus tard un mystère, un mouvement, un désir chez les personnages (ce que j’appelais autrefois « action dramatique »). L’avventura, une femme disparaît, on la recherche. C’est simple et clair, c’est le reste qui est dans le brouillard. Mais pendant qu’Antonioni s’évertue à fondre le spectateur dans une « action d’ambiance » permanente, le spectateur ne perd jamais de vue cette première idée motrice de l’action, qui est la disparition. Même 2001, l’Odyssée de l’espace, le film le plus chiant de la terre s’appuie sur ce même principe : quelques événements symboliques et historiques, puis un départ d’exploration vers Jupiter. Voilà « l’action dramatique », clairement énoncée, Kubrick peut ensuite faire glisser son film dans une lenteur morte, désincarnée, et pourtant fascinante, faite seulement « d’actions d’ambiance », parce qu’on garde toujours à l’esprit ce spectre de la « destination ».

Ici, j’ai comme l’idée que Pasolini a voulu reprendre l’idée de départ de Buñuel pour L’Ange exterminateur où des bourgeois se réunissaient dans une maison et n’arrivaient plus à en sortir. Le film marchait parce que l’idée de départ était simple. Absurde, mais simple. Et comme pour L’avventura où il est inutile d’expliquer les raisons de la disparition de la femme, dans le Buñuel, il était inutile d’expliquer la raison du phénomène étrange interdisant les convives de quitter les lieux. Le respect de ces codes n’est qu’une clé pour permettre d’exprimer chez l’un son goût pour le surréalisme, l’absurde et la critique d’une société, chez l’autre, Antonioni, son goût pour l’impossibilité des êtres à se retrouver, se comprendre. L’idée n’est donc pas si éloignée de L’Ange exterminateur, mais ce n’est peut-être pas le dégoût le principal problème du film, et si ce n’est pas non plus l’ennui, ça ne peut être qu’une chose : une idée de départ trop confuse. Si même après avoir lu les explications de Pasolini, on n’a toujours pas compris où il venait en venir ici, c’est peut-être un peu aussi qu’il a voulu dire trop de choses, qui de toute façon restaient incompréhensibles pour le spectateur. Que Pasolini cherche à dénoncer, pousse à l’analyse ou provoque, dans tous les cas, c’est raté.

Reste qu’il peut toujours y avoir un « génie » qui m’échappe dans tout ça. Beaucoup y trouvent leur compte. Lire une œuvre, la comprendre, ça reste de toute façon une affaire personnelle. Il suffit d’être réceptif à une seule idée qu’elle nous ait été évoquée grâce au « génie » d’un cinéaste ou qu’on se soit fait notre film tout seul, pour que notre regard sur une œuvre soit chamboulé. Le même Pasolini a fait L’Évangile de saint Matthieu, et le film est plus appréciable. J’aime bien également Théorème. Quand tu joues avec les effets de distanciation, quelle que soit l’intention, tu prends le risque de ne pas être compris, d’être ennuyeux ou de paraître trop « élitiste ». Mais ça reste toujours une expérience qu’il faut vivre parce que parfois, elles peuvent arriver à évoquer en nous quelque chose. Toutefois, si Pasolini avait une démarche militante, politique, dans ses films, ça n’aurait aucun sens d’utiliser la distanciation. L’intention de Brecht était bien d’éveiller les consciences politiques des spectateurs, elle était en ce sens démocratique et didactique, mais si Pasolini cherchait à faire des œuvres communistes (et je n’ai aucune idée de ses intentions), c’est totalement raté. Ce serait même ironique, parce que l’ouvrier, le « peuple » quand il voit ce genre de films, la première chose qui lui vient à l’esprit, c’est « élite ». Pas celle qui apparaît à l’écran, mais celle à qui serait adressé ce film.


Salò ou les 120 journées de Sodome, Pier Paolo Pasolini (1975) | Produzioni Europee Associate, Les Productions Artistes Associses


En rab : distanciation ou « élévation » dans L’Évangile selon saint Matthieu.

Oui, pas meilleure élévation que de regarder au ciel quand on fait caca au seuil d’une nouvelle religion. Sauf si on considère que le plus beau, c’est encore de savoir qu’après deux mille ans d’histoire, l’élévation se fera en sens inverse et portera les mêmes adorateurs à embrasser la même foi tout juste tombée à terre et à la manger ce qui en signera le crépuscule définitif. Ou temporaire. (Le problème avec la foi, c’est qu’une fois tous les siècles, il faut passer au cabinet pour s’en soulager. Et certains n’en démordent pas.)

Tout ça pour dire que, perso, c’est justement le caractère totalement profane d’un sujet éminemment religieux qui rend le film “beau” : n’en faire ni des prophètes ni des escrocs, mais peut-être tout bonnement des gens simples, c’est une manière de contrarier nos certitudes sur un sujet où a priori on part avec des idées déjà bien établies. C’est beau, parce que ça nous force alors à remâcher nos certitudes en permanence avant de les faire avaler aux autres. Chacun sa forme d’élévation.

Pasolini, je le vois comme un disciple de Brecht : il use de certains effets de distanciation pour porter à réfléchir, en particulier selon un prisme social. La plupart de ses directions d’acteurs fonctionnent avec ce même refus de l’identification, que ce soit en adoptant l’exagération jusqu’au grotesque, ou que ce soit dans le minimalisme comme ici. Ce qui peut être confondu (et c’est une confusion bienvenue, car elle peut faire sens pour certains) avec une représentation de la foi. Derrière L’Évangile selon saint Machin, reste toujours une dernière vision, celle qui reçoit la bonne parole et la traduit à sa convenance. « C’est selon », voilà ce qui pourrait presque être une définition de l’art, ce qui n’est pas vraiment en adéquation avec le principe de la religion où une vision unique est censée faire “foi” (ce qui ironique, vu que tous ces charmants garçons se sont contentés de proposer des reboots d’une vieille série de science-fiction).



Autres articles cinéma :


Été violent, Valerio Zurlini (1959)

Les Amants de Riccione

Note : 4 sur 5.

Été violent

Titre original : Estate violenta

Année : 1959

Réalisation : Valerio Zurlini

Avec : Eleonora Rossi Drago, Jean-Louis Trintignant, Lilla Brignone

Qu’est-ce que la mise en scène ? Deux méthodes : mouvements de caméra ou gestion de l’espace et jeu de regard. Valerio Zurlini excelle dans la seconde. Vive la transparence pour la mise en valeur du sujet.

Pourtant l’histoire (en dehors du contexte historique qui sert parfaitement de cadre ici) est tout ce qu’il y a de plus banal : un homme et une femme tombent amoureux l’un de l’autre malgré les interdits et la bienséance. Elle a dix ans de plus ; lui, il appartient à une famille d’arrivistes et en est sans doute un lui-même — sans doute pas avec elle.

La structure est tout aussi classique, voire prévisible ; mais c’est bien un exercice qui, puisqu’on le connaît par cœur, est susceptible de capoter à la moindre fausse note. Tout pourtant sonne juste. En particulier cette mise en place fascinante des regards croisés ; une sorte de dialogue intérieur qui s’invite soudain dans l’intimité d’un autre regard, tout cela finissant par produire un autre dialogue, entre deux solitudes, deux intimités qui se révèlent ainsi à l’autre, produisant une forme de connivence qui ne peut être qu’amoureuse. L’un de ces accords « d’âmes » sans lesquels une telle histoire ne serait jamais crédible.

estate-violent-jean-louis-trintignantestate-violenta-jean-louis-trintignant-eleonora-rossi-dragoestate-violenta-eleonora-rossi-dragoestate-violenta-jean-louis-trintignant2estate-violenta-jean-louis-trintignant-eleonora-rossi-drago-2

On appelle ça l’amour, et au cinéma comme ailleurs, il ne suffit pas de le dire pour le croire, il faut encore pour un cinéaste le montrer, le mettre en place dans son évolution, car c’est cette histoire purement visuelle qui donne de la chair à des évolutions dramatiques, des dialogues, qui sur le papier ne sont que de grandes banalités. Valerio Zurlini a tout compris. Un art du sous-texte rare et précieux. Une sensibilité qui ne transparaît que par le savoir-faire de la mise en scène des regards — il n’y a pas d’autre méthode.

Jean-Louis Trintignant est toujours fascinant dans ses films italiens (il a la voix pour la postsynchronisation) ; et sa partenaire a un petit quelque chose de Mélissa Theuriau tout à fait charmant.

La belle époque des coproductions franco-italiennes.


Sur La Saveur des goûts amers :

Top films italiens

Les Indispensables du cinéma 1959

Listes sur IMDb :

L’obscurité de Lim

MyMovies: A-C+

Liens externes :


Da Vinci, Yuri Ancarani (2012)

Da Vinci

Da Vinci da-vinci-2012-yuri-ancarani Année : 2012

Réalisation :

Yuri Ancarani

9/10  

Da Vinci est un documentaire qu’on pourrait qualifier de science-vision puisqu’il utilise des effets sonores et de montage propres au cinéma SF pour illustrer le déroulement d’une opération chirurgicale assistée par l’une de ces machines bien réelles « Da Vinci ».

Récit et mise en scène démontrent une maîtrise technique assez rare (cadrages, montage) et une certaine audace qui touche au génie. Une chorégraphie contemplative pleine de références (Alien, Robocop, Solaris, 2001, THX).

Autre court-métrage de Yuri Ancarani à voir Piattaformaluna, avec le même talent du montage, du mixage, des effets, et des ambiances.

Je meurs d’envie de voir ce que pourrait donner ce réalisateur avec une histoire sur la longueur et en se frottant aux acteurs.


Da Vinci, Yuri Ancarani 2012 | Museo Marino Marini 


Listes sur IMDb : 

L’obscurité de Lim

MyMovies: A-C+

Liens externes :