Les Filles, Sumitra Peries (1978)

Note : 4 sur 5.

Les Filles

Titre original : ගැහැණු ළමයි

Année : 1978

Réalisation : Sumitra Peries

Avec : Vasanthi Chathurani, Ajith Jinadasa, Jenita Samaraweera, Shyama Ananda

Le début est une véritable surprise. Tout ce que j’aime dans le cinéma : chroniques des amours adolescentes que l’on devine presque alors homosexuelles entre deux étudiantes. Mais au-delà du sujet, c’est surtout la mise en scène qui fait preuve d’une parfaite maîtrise. Jeu constant sur les flous, zooms, changements de cadre pour s’attarder sur un élément plus qu’un autre, musique d’accompagnement, montage-séquence, voix off, flashbacks… Les adolescentes ne parlent ni n’agissent comme des filles de leur âge, mais déjà comme des adultes (elles s’apprêtent à rentrer à l’université). La cinéaste dispose surtout d’un talent bien affirmé pour capter les « pensées » des personnages, leurs états d’âme, pour les isoler au milieu d’une situation. Pour cela, la réalisatrice dévoile ses actrices en leur disant de détacher leur regard de leur interlocuteur : les yeux se perdent dans le flou, réagissent aux répliques que le spectateur n’entend plus qu’hors champ, « roulent » afin de suggérer une pensée, une imagination. Les gros plans font le reste. Effet Koulechov oblige, quand le cadre s’attarde sur un regard isolé et que la piste sonore interagit avec (dialogues, musiques, voire bruits de pas), par association d’idées et empathie, le spectateur se forge une perception de l’univers mental du personnage. La réalisatrice, Sumitra Peries, a parfaitement compris que les dialogues importent peu et que l’essentiel se situe davantage dans le sous-texte. Dans ces premières minutes, c’est la sororité des deux amies qui apporte au film un souffle léger et poétique. Un peu comme si Sofia Coppola (celle de Virgin Suicides) avait réalisé un épisode apocryphe de Trois Femmes de Satyajit Ray.

Les enjeux du film prennent forme et de Jeunes Filles en uniforme, le récit bascule vers une forme plus classique, plus convenue (il n’est plus question d’amours homosexuelles, ni même de sororité, malgré les promesses du titre). Je suspecte la réalisatrice d’avoir alors choisi le premier nigaud venu pour interpréter le jeune premier et nous inciter à le trouver parfaitement quelconque, voire en dessous de ses actrices. Non seulement, on peine à croire en cet amour naissant, mais ce garçon nous est même un peu insupportable, loin des acteurs pleins de charme qui apparaissent par exemple chez le cousin bengali (Ray a souvent pu s’appuyer sur la présence, l’intelligence, la noblesse presque, de Soumitra Chatterjee).

Malgré tout, Sumitra Peries continue ses jolies séquences réalisées en longues focales, regards qui se croisent, s’évitent ou se perdent dans le flou. Le film respire dès que le bonhomme n’apparaît plus à l’écran. On rit aussi quand l’histoire le promeut professeur alors que les deux adolescentes semblent enfermées dans une boucle temporelle de Parcoursup tant leur parcours d’études laisse songeur (le temps passe, mais elles ne quittent jamais l’établissement de leur début alors que leur congénère masculin au regard cancre devient leur professeur).

Le film tire un peu sur le mélo sans jamais y tomber en refusant d’obéir à la logique sentimentale du récit (c’est plutôt la trame secondaire en rapport avec la sœur devenue mannequin qui joue sur la corde sensible à travers le thème du déshonneur). Le poids des normes sociales conservatrices prévaut encore trop (c’est loin de Claudine à l’école). Mais l’aspect visuel et esthétique, la nostalgie, la découverte de l’univers du Sri Lanka, l’actrice principale livrée à ses pensées confuses, tout cela concourt à passer un bon moment de cinéma. Qu’est-ce que la mise en scène ? Encore et toujours : montrer les choses derrière les évidences, derrière l’explicite. Les regards appuyés qui se croisent, les regards qui se quittent et se perdent dans le vague, un sourire, et toutes ces attentions portées sur les quelques détails qui façonnent l’arrière-plan d’une histoire : la mise en évidence du sous-texte, la mise à nue des pensées du personnage, le goût des éléments filmés en gros plan, l’intervention de la musique…

Il ne manquait juste peut-être que la couleur. Les zooms et l’univers visuel ne trompent pas sur l’époque à laquelle a été tourné le film, mais le noir et blanc évoque plutôt les années 60 (choix sans doute volontaire pour coller à l’époque des faits).

(Le film vient d’être restauré. Il a été présenté dans une copie parfaite à la Cinémathèque française. Espérons qu’il sera vite disponible à un plus large public. Pas de capture digne de ce nom disponible, mais la bande annonce illustre parfaitement ce que je dis sur les regards.)



Les Filles, Sumitra Peries (1978) ගැහැණු ළමයි | Lester James Peries Production


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(sans offense)

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Shakespeare Wallah et The Householder, James Ivory

Duet

Note : 4 sur 5.

Shakespeare-Wallah

Année : 1965

Réalisation : James Ivory

Avec : Shashi Kapoor, Felicity Kendal, Geoffrey Kendal

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Note : 4 sur 5.

The Householder

Année : 1963

Réalisation : James Ivory

Avec : Shashi Kapoor, Leela Naidu, Durga Khote

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Ces deux premiers films de James Ivory me laissent sans voix. Je ne m’attendais pas à ça. De Ivory, je ne connaissais que le cinéma très à la mode dans les années 80 et les années 90 (peut-être un peu oublié aujourd’hui). Pourtant, il a commencé par deux films étranges tournés au Bengale avec une équipe qui lui restera longtemps fidèle (et qui sera donc responsable en partie des films plus connus de son âge d’or).

The Householder est clairement un film tourné à la Satyajit Ray, mais c’est fait avec quasiment le même génie. C’est terriblement conservateur, la morale du film pouvant être « tout finit toujours par s’arranger dans un mariage arrangé », mais voilà, c’est beau, et ça, aucune idéologie ne peut y résister.

Shakespeare Wallah s’ancre peut-être plus dans ce qui deviendra la marque des films futurs de James Ivory : une jeune actrice anglaise officiant avec ses parents acteurs depuis toujours en Inde qui s’éprend d’un Don Juan local (joué par le même acteur que dans le film précédent).

Comme pour le film précité, c’est dans les détails de la mise en scène que Ivory se montre particulièrement doué. Ce n’est pas seulement dans la construction des plans, mais dans la gestion des temps forts. On devine un excellent directeur d’acteurs. Avec pour paradoxe, un phénomène que j’ai rarement rencontré, mais qui peut arriver avec des acteurs faits essentiellement pour la scène : chez certains acteurs, si tout le jeu facial, émotionnel ou de corps est savamment étudié et signifiant (chaque geste semble être pensé pour caractériser son personnage), la diction n’est pas toujours très juste. L’ironie par exemple, c’est que l’actrice jouant une célébrité de Boolywood, jouant par conséquent des scènes ridicules dans ses propres films, joue admirablement bien les séquences “naturelles”. Et cela, alors même que son rôle est à la fois ingrat et difficile à jouer (rôle de femme jalouse, vulgaire et possessive). Celle qui lui fait face, la jeune Felicity Kendal, me paraît beaucoup moins juste dans ses intonations, mais est toujours parfaite dans ses expressions… Le sujet semble d’ailleurs inspiré par ses acteurs, vu que les trois acteurs “européens” de la troupe sont parents dans la vie. Les histoires les plus curieuses prennent parfois leur origine dans la réalité…

Merveilleux.


Shakespeare-Wallah, James Ivory (1965) | Merchant Ivory Productions Cohen Media Group

 

The Householder, James Ivory (1963) | Merchant Ivory Productions


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L’Adversaire, Satyajit Ray (1970)

Rebelle entre deux eaux

Note : 4.5 sur 5.

L’Adversaire

Titre original : Pratidwandi

Année : 1970

Réalisation : Satyajit Ray

Avec : Dhritiman Chatterjee, Asgar Ali, Arabinda Banerjee

— TOP FILMS

L’avilissement de l’homme par le travail. À la manière de L’Expédition, L’Adversaire décrit l’isolement d’un individu en prise avec l’absurdité du monde du travail. Siddhartha est cultivé, honnête, intelligent, mais dans sa recherche d’emploi, il a le tort de ne pas avoir fini ses études en médecine, d’avoir une vision altruiste (on le suspecte — plus ou moins à raison — d’être communiste) et intègre des rapports dans la société. C’est aussi un doux rêveur incapable de se mettre en phase avec le monde qui le dépasse. Tout dans cette jungle urbaine vient heurter son indécision et sa sensibilité de rebelle inaccompli : sa sœur n’hésite pas à entretenir l’intérêt de son patron pour elle afin de garder son poste ou pour en gagner un meilleur ; son camarade de chambre pique sans honte dans la caisse de la Croix Rouge et le pousse à s’initier aux réconforts tarifés de la prostitution ; son frère lui rappelle ses vieilles lubies, réveille brièvement en lui ses aspirations révolutionnaires mais l’estime trop perdu dans ses rêves ou sans doute déjà assez intoxiqué par la fumée des villes pour le considérer comme un véritable révolutionnaire ; enfin et surtout, il doit faire face au mépris et à l’absurdité des recruteurs lors des différents entretiens.

À force de subir la violence insidieuse des injustices liées à sa condition de chômeur, il rêve d’évasion et de révolution, mais comme son camarade lui fera remarquer, il y a deux sortes d’hommes : ceux qui agissent, et ceux qui pensent. Siddhartha, non seulement pense au lieu d’agir, mais rêve et s’égare dans les illusions tourmentées d’un homme qui pensait jusque-là être guidé par des valeurs infaillibles et qui se trouve tout à coup confronté à la réalité d’un monde qui correspond de moins en moins à l’idée qu’il pouvait s’en faire. Quand il agira enfin, ce sera pour laisser éclater une violence trop longtemps contenue, l’obligeant à agir une seconde fois pour quitter Calcutta, abandonner espoirs passés, prétentions, ou confort.

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Certaines histoires dévoilent l’âpreté de la vie des gens de la campagne devant faire face à leur nouvel environnement citadin, d’autres comme ici s’attachent plutôt à décrire comment certains de ces citadins, doivent se résoudre au contraire à quitter la ville. L’idée de la régression n’est pas loin, mais le film nous interroge finalement avec la question suivante : le retour à la case « campagne » est-il véritablement un échec ? Autrement dit, sans révolution possible, le renoncement de Siddhartha lui est-il bénéfique ou souhaitable ? Le récit pose la question mais se gardera bien d’y répondre : du sort de Siddhartha, et en particulier de ses amours, on ne saura rien une fois installé loin du grouillement aliénant de la ville.

Le récit est sec comme un Bresson, tout tourné vers la seule personnalité de son personnage principal, Siddhartha, et son objectif de trouver un emploi conforme à ses aspirations. Comme dans Pickpocket, une femme finit par lui servir de relais, de guide, d’espoir, avant l’échec et le renoncement final. Dans son casting, Ray a la bonne idée alors de pas avoir peur des incohérences : on pourrait se dire que la beauté de cette femme manque de vraisemblance par rapport à la condition du jeune homme, mais user d’archétypes, pousser les images vers l’excès, tout en profitant d’un sujet clairement défini, obstiné comme dans les meilleurs mythes, permet au contraire de donner au récit comme la saveur d’un conte moderne. Ce que semble dénoncer Ray à travers cette histoire de quête absurde, presque existentielle parce que poussant chaque fois un peu plus son héros à s’interroger sur sa place dans la société, c’est la cruauté du monde dit civilisé pour une jeunesse poussée à se défaire de ses valeurs et de ses espoirs, et donc à travers elle, dénoncer tout un système corrompu régi, que ce soit à travers les castes ou les classes, par les puissants et/ou les crapules. Siddhartha n’est pas l’histoire d’un seul homme, c’est celle de tous ces candidats se retrouvant face l’impasse que connaît leur vie lors de la séquence clé du dernier acte. Par extension, c’est aussi l’histoire d’un échec, d’une rencontre ratée, d’un événement espéré qui ne viendra jamais, le récit d’un non-accomplissement (bien plus transcendant que les success stories), celui des hommes justes, mais accablés par l’indécision, condamnés à souffrir dans leur solitude au milieu des écueils et des pièges tendus dans la jungle urbaine. La révolte de Siddhartha, c’est celle contenue en chaque individu devant subir dans son coin l’injustice d’un monde forgé par la cruauté et les petits accommodements de son intégrité. L’avilissement alors, pour survivre en milieu citadin, ou dans l’entreprise, est la règle (au fond, l’entreprise et la ville, c’est la même chose : on vient en ville pour se rendre esclave et prêter un serment d’allégeance à des maîtres qui n’ont rien de différent de ceux officiant dans les campagnes). Quand elle est solitaire, la révolte pousse les individus à se plier au monde, à se défaire des illusions passées, et à jouer sans cesse un double jeu, entre ce qu’on prône pour les autres ou pour soi en public, et jusqu’à quel point on peut se laisser corrompre pour s’assurer un avenir, une place dans le monde. C’est seulement quand plusieurs solitudes se rencontrent qu’on peut espérer alors une révolution. Siddhartha ne fait jamais qu’en rêver, et quand il passe enfin à l’action, qu’il prend la tête d’un petit groupe pour se plaindre des conditions d’attente scandaleuses lors du dernier entretien, il se retrouve très vite isolé, et sa révolution espérée se mue en pétage de plomb solitaire.

C’est cet entre-deux qui fascine dans le film : l’espoir d’une révolte, sa nécessité dont l’évidence éclate à chaque séquence, mais une révolte qui ne restera finalement jamais qu’une frustration, qu’une illusion à l’image du reste, qu’une rage intérieure qui ne se traduira jamais en action sinon dans une violence proche du black-out ou du renoncement libérateur. Ce sont les petits ruisseaux qui font les grandes rivières. Reste que rien ne ruisselle de ces injustices : le système cadenasse, corrompt et assèche tout, jusqu’aux larmes, jusqu’aux cris, jusqu’à la colère. La révolution même est une escroquerie (Ray le montre dans La Maison et le Monde). On apprend à céder, à se conformer, à s’isoler, pour survivre. La révolte demeure contenue en chacun comme une rage commune non transmissible ; jamais elle ne se libère sinon à l’écart des autres ou quand ceux-ci sont déjà endormis par l’habitude des coups, par la fatigue de l’attente et l’espoir inassouvi qu’une étincelle de révolte vienne tout embraser dans un même élan émancipateur. Entassés ensemble, comme des bêtes de somme, dans un même purgatoire modelé par les maîtres des lieux ; partager la même injustice, mais rester invariablement imperméables aux “ruissellements” de révolte sourdant vainement chez cet autre avec qui on partage les mêmes liens.

Siddhartha reste un rebelle, un révolté, dans un monde cadenassé non pas seulement par le pouvoir des classes établies, mais surtout, et c’est là le plus triste, par l’inertie de sa propre classe, usée et domptée par les coups. Siddhartha et les siens ne font pas partie des classes inférieures de la société bengali, mais leur misère est celle des êtres rongés par la résignation. On est en 1970, les révolutions ne sont déjà plus possibles. L’Inde même est envahie de hippies fuyant leurs faubourgs californiens pour la misère de Calcutta, comme les quatre citadins Des jours et des nuits dans la forêt viennent s’enivrer des mirages de la campagne. On est passés d’une révolte d’action, à un retour aux petites indignations qu’on garde pour soi : l’action contre la pensée. La petite résignation de la pensée qui s’est laissée aller à l’enthousiasme de l’action… Et comme tout est monnayable, comme pour mieux endormir les révoltes en leurs sources, on fera de l’indignation un marché. Une petite larme pour les pauvres, sans comprendre que la première des misères est là. Les révoltés troqueront bientôt leur colère pour de l’empathie de supermarché à l’égard de leurs semblables… par écran interposé. Le lien, cette fois, on le consomme, on l’achète et on en redemande, on s’en offense, mais il n’est plus social, il est spectacle, et œuvre ainsi au bénéfice de son maître. Siddhartha, le dernier rebelle, le ruisseau plein de fougue et d’espoirs, muselé, contenu, loin des flots puants de la ville…

Ray adapte ici une histoire de l’auteur Des jours et des nuits dans la forêt (qu’il réalise la même année). A priori, deux histoires bien distinctes, pourtant, on retrouve tout l’isolement des êtres, leur absence de révolte pour une empathie de circonstance, comme lors de cette séquence où nos deux amoureux égarés jettent un œil par la fenêtre de la maison du gardien dont ils savaient la femme malade sans jamais s’en être préoccupés. Comme dans L’Adversaire, ils se détourneront très vite de la détresse de l’autre, avec encore plus l’empathie comme excuse pour ne plus avoir à s’en révolter. On s’émeut et on fuit. Les quatre citadins dans Des jours et des nuits dans la forêt fuyaient la ville et ses petits tourments bourgeois pour gagner la tranquillité, la rusticité et la naïveté campagnarde ; les nantis en quête d’une authenticité de pacotille venaient s’abreuver au sein des gens simples et misérables. Pour Siddhartha, la satire est la même ; une seule façon d’agir : quand les chemins de la pensée et de l’action se croisent enfin, ce n’est plus que dans la résignation de la fuite.

Pour mettre en images, le récit de cet échec digne de Dostoïevski, on a heureusement un Satyajit Ray pas encore englué dans les mises en scène de fin de carrière. Dhritiman Chatterjee tournera vingt ans plus tard Un ennemi du peuple et aura un peu connu le pire et le meilleur des directions du maître… La caméra ici ne cesse de le suivre dans ses errances au milieu de la ville, perdu dans ses pensées, au point parfois de donner l’impression de scruter à travers le cadre l’intérieur de sa boîte crânienne. Certains films se cadrent pour composer un espace, un décor, ici c’est un peu le contraire car tout tend finalement à constituer l’espace intérieur de Siddhartha. Lors d’une visite dans un café par exemple, Ray n’offrira jamais le contrechamp de cet interlocuteur dont on n’entendra jamais que la voix : l’essentiel est bien de voir les réactions de Siddhartha. Dans d’autres séquences, Ray se permet même quelques audaces pour nous faire pénétrer un peu plus dans l’intimité de son personnage : flash-back vers des séquences de son enfance quand il dialogue avec sa sœur ou son frère, pulsions de meurtre quand il rend visite à son patron, surimpressions révolutionnaires (Siddhartha en Che), ou encore la plus classique séquence de rêve. Quand il se foule un peu, Ray est capable de proposer quelques-uns des meilleures séquences d’un genre qu’on pourrait qualifier de thriller psychosocial. Et la composition, jusqu’à la maîtrise de la musique, s’accorde à l’unisson pour délivrer une partition parfaitement orchestrée, agencée vers un seul but : la défense de son sujet.

L’année suivante, en 1971, Satyajit Ray tentera de reproduire le même genre de films avec Company Limited, mais avec beaucoup moins de réussite (le récit adoptant non plus cette fois le point de vue d’une victime, mais d’un cadre aux pratiques douteuses).

L’Adversaire, Satyajit Ray (1970) Pratidwandi | Priya Films


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Les Indispensables du cinéma 1970

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La Maison et le Monde, Satyajit Ray (1984)

La Maison et le Monde

Ghare-Bairela-maison-et-le-monde-ghare-baire-satyajit-ray-1984Année : 1984

Réalisation :

Satyajit Ray

avec :

Soumitra Chatterjee

Victor Banerjee

Swatilekha Sengupta

7/10  IMDb

Certaines longueurs, parce qu’on y retrouve le petit défaut des films de Ray des dernières décennies, à savoir, un refus, un peu étouffant, à filmer des plans ou des scènes à l’extérieur. On croit même presque y reconnaître le palais de Charulata, et Soumitra Chatterjee y reproduire de la même manière une chanson a cappella comme il le faisait vingt ans plus tôt.

C’est le titre qui pourrait presque résumer à lui seul l’espèce de dichotomie bancale rencontrée dans la filmographie de Ray. Dans ses premiers films, très souvent, les deux “mondes”, celui du foyer et celui du monde extérieur, sont liés, puis petit à petit il resserre ses intrigues dans des intérieurs en négligeant toute forme de contextualisation (même dans Kanchenjungha, Ray utilise sans cesse les mêmes décors extérieurs jusqu’à les faire passer pour de simples décors de théâtre).

Heureusement le film retrouve un second souffle dans son dernier acte où la nature trouble du leader révolutionnaire est révélée au grand jour et où tout ça finit par déteindre sur sa relation sentimentale avec la femme du maharadja. Le maharadjah, lui, au contraire (à l’image du mari cocu à la fin de Charulata, toujours) gagne encore un peu plus de noblesse d’âme.

La dernière image, faite de surimpressions multiples pour montrer le temps qui passe jusqu’au deuil final, est tout à fait saisissante. Trois petits points qui s’effacent en fondu…

Un Satyajit Ray correct est un Satyajit Ray dispensable.


La Maison et le Monde, Satyajit Ray, Ghare-Baire 1984 | National Film Development Corporation of India


L’Expédition, Satyajit Ray (1962)

L’Expédition

Abhijaan

lexpedition-satyajit-ray-1962Année : 1962

Réalisation :

Satyajit Ray

Avec :

Waheeda Rehman
Soumitra Chatterjee
Ruma Guha Thakurta
Rabi Ghosh

8/10 IMDb

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L’obscurité de Lim

MyMovies: A-C+

L’un des meilleurs Satyajit Ray assurément. Une trame qui n’est pas sans rappeler celle de Taxi Driver (Schrader est un maître quand il est question de siphonner les réservoirs des copains et de nous en revendre un liquide parfaitement raffiné).

Soumitra Chatterjee dans un contre-emploi pas évident et sans doute un peu forcé vers le côté antipathique, fier, du personnage. Rabi Ghosh, qui joue ici l’assistant mécanicien (et qui retrouvera Chatterjee quelques années plus tard dans Des jours et des nuits dans la forêt), amène heureusement un peu de fantaisie et de légèreté au film (rôle pour le coup zappé par Schrader).

Magnifique film sur l’exploitation de l’homme et les tendances peu enviables de certains, parfois poussés par les circonstances, à la corruptibilité. Les meilleures années de Ray, et sa petite troupe déjà en action (très étrange d’avoir découvert Ruma Guha Thakurta dans Un ennemi du peuple, tourné près de trente ans après…).


L’Expédition, Satyajit Ray (1962) Abhijaan | Abhijatrik, Angel Digital., B.N. Roy Productions


Le Lâche (Kapurush), Satyajit Ray (1965)

Le Lâche

Kapurush

le-lache-kapurush-satyajit-ray-1965Année : 1965

Réalisation :

Satyajit Ray

Avec :

Soumitra Chatterjee
Madhabi Mukherjee
Haradhan Bannerjee

8/10 IMDb

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L’obscurité de Lim

MyMovies: A-C+

Ç’aurait dû s’appeler La Lâche en fait.

Les mecs bien restent toujours seuls, CQFD. Mieux, les filles qu’ils aiment en profitent pour être cruelles avec eux.

La scène finale est admirable. Un zeste de celle du Lauréat, mais avec l’épilogue de leur relation situé une heure après et que Nichols n’a pas montré. Qui est lâche ? L’homme ou la femme ?

Manque juste une ou deux séquences de plus, le film passe un peu trop vite.

La maîtrise de la mise en place au niveau de la caméra et des acteurs frise la perfection. Quant à l’utilisation de la musique, elle tient clairement du génie. Le Lauréat, premier film du Nouvel Hollywood ? Na, na, na ! Ray était là avant ! Il y a tout de Hollywood dans ce scénario (on dirait un western ou l’un de ces films en costumes avec des propriétaires terriens ou des notables de la côte est) et le traitement a déjà quelques années d’avance.

Et habile avec ça le Ray. Il reprend les deux amoureux de Charulata tourné l’année précédente, si bien qu’on se passe de trop de scènes de développement pour nous faire croire à leur amour (la direction et le jeu aident beaucoup, en un regard on comprend tout).

Remarquez le sens du cadrage de Ray (les mouvements des personnages, on l’oublie souvent aussi à côté des mouvements d’appareil, c’est pas mal non plus) :

Le Lâche (Kapurush), Satyajit Ray 1965 | R.D.Banshal & Co


Kanchenjungha, Satyajit Ray (1962)

Kanchenjungha

Kanchenjungha

kanchenjungha-satyajit-ray-1962Année : 1962

Réalisation :

Satyajit Ray

5/10  IMDb

D’un ennui profond. Satyajit Ray, très convaincant quand il adapte les grands romans bengalis, se révèle aussi bon scénariste que Rohmer.

L’idée de départ n’est pas mauvaise, voire excellente, mais c’est traité de manière littéraire avec une focalisation incompréhensible autour des dialogues.

Plus grave, Ray oublie totalement la contextualisation de son histoire : la situation, on doit la comprendre uniquement avec ce qu’on voit (pas grand-chose) et ce qu’on apprend. La caméra subit, n’écrit rien. Au lieu de flinguer son budget avec une pellicule couleur, il aurait mieux fait d’avoir des décors et portant une plus grande attention au montage, autrement ça ressemble à du roman-photo. Plus minimaliste pas possible : tous les plans sont filmés dans les mêmes rues désertes d’une station thermale ou je ne sais quoi.

1 roupie de main-d’œuvre pour l’ensemble du film, bravo Raymond.


Kanchenjungha, Satyajit Ray (1962) | NCA Productions


Des jours et des nuits dans la forêt, Satyajit Ray (1970)

Quatre Garçons dans le vent

Note : 4.5 sur 5.

Des jours et des nuits dans la forêt

Titre original : Aranyer Din Ratri

Année : 1970

Réalisation : Satyajit Ray

Avec : Soumitra Chatterjee, Sharmila Tagore, Simi Garewal, Kaberi Bose, Subhendu Chatterjee, Rabi Ghosh

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Chef-d’œuvre plutôt inattendu pour Satyajit Ray. Je ne l’attendais pas sur le terrain de la comédie douce amère.

Comme l’impression que le principe du film (un groupe — uniquement constitué d’hommes ici — venant séjourner quelques jours à la campagne) est une sorte d’archétype dramatique. On le trouve à la fois dans des comédies italiennes, quelques films de l’est, ou dans des classiques hollywoodiens.

C’est merveilleusement bien écrit, c’est drôle, c’est charmant (avec ces petits jeux de séduction attendus), et ça n’oublie de pas de finir avec une note dramatique nous rappelant le fossé entre les personnages décrits tout au long du récit, des nantis, et les “invisibles”, cette majorité silencieuse qui souffre sans se plaindre.

Un film idéal pour mettre en avant le talent de ces acteurs, les habitués des films de Ray.

La ligne narrative se sépare dans le dernier tiers pour se focaliser dans un montage alterné sur chacune des histoires personnelles et amoureuses que ces hommes auront lors de ce court séjour à la campagne.

C’est drôle, charmant, brillant et acide. Autant de qualités ne peuvent que pousser à l’admiration.


(Vu également Enfermé dans des limites, de 1971. Sorte de redite de Charulata mais avec un récit beaucoup plus axé sur le personnage masculin et surtout sur son travail. Loin d’être un naïf, le film montre comment il se laissera corrompre et initiera même une crapulerie pour sauver sa peau et celle de son entreprise. Ray n’oublie pas de prendre un acteur charmant et de le rendre sympathique avant de montrer le processus qui fera de lui un salaud. Seulement tout cet aspect social est un peu ennuyeux, et on ne désire tout du long qu’une chose, revoir les scènes avec sa belle-sœur. La corruption est partout. L’hypocrisie aussi.)


Des jours et des nuits dans la forêt, Satyajit Ray 1970 Aranyer Din Ratri | Priya Films


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Les Indispensables du cinéma 1970

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Trois Femmes, Satyajit Ray (1961)

Famille en poste restante

Teen Kanya

Note : 4 sur 5.

Trois Femmes

Titre original : Teen Kanya

Année : 1961

Réalisation : Satyajit Ray

Avec : Anil Chatterjee, Chandana Banerjeex, Sita Mukherjee, Nripati Chatterjee

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Trois histoires assez inégales.

La seconde n’a pas beaucoup d’intérêt avec un couple passablement tête à claque et pas loin d’être des archétypes de Bollywood. La troisième se tient déjà plus avec un jeune avocat qui refuse le mariage que sa mère a arrangé pour lui et qui préfère s’amouracher de la sauvageonne du village. Problème, le jeune avocat oublie de lui faire la cour et la suite est alors prévisible : la jeune mariée ne se laissera pas si facilement dompter…

La première histoire est bien la meilleure, la plus courte, la plus belle et la plus tragique. Cruelle aussi.

Un postier s’établit dans un petit village, s’y ennuie, et bientôt sa seule consolation devient une petite orpheline qui lui sert de servante. Il lui apprend à écrire, ils se tiennent compagnie, et une sorte d’amour, de celui qu’un père peut éprouver pour sa fille, et d’une fillette pour son père, naît entre ces deux âmes solitaires. Tout l’art de Ray est d’arriver, sans les mots, à exprimer, moins ce qui unit ces deux êtres (on retrouve d’une certaine manière le même thème que Les Dimanches de Ville d’Avray), mais au contraire ce qui les sépare. C’est plutôt habile, car le spectateur voudrait les voir s’accepter l’un et l’autre, il serait alors assez peu productif de se concentrer sur ce qu’on voudrait voir à l’écran ; au contraire, insister sur ce qui contrarie cette réunion, c’est provoquer une frustration chez le spectateur qui voudrait leur crier de s’accepter l’un et l’autre. C’est d’autant plus réussi qu’à l’image d’un film fonctionnant selon le principe du suspense, on sait très vite que c’est vers ça que l’histoire va nous mener, et la frustration n’en est que plus grande, comme savoir qu’un personnage ne doit pas monter au premier étage car un tueur l’y attend et lui hurler de ne pas s’y rendre.

On comprend au regard et aux attentions de la fillette qu’elle n’espère qu’une chose : que le postier l’accepte et l’adopte pour de bon comme sa fille. Il faut ici une excellente direction d’acteurs pour arriver à suggérer l’idée du manque, l’attente de l’autre (à moins que les images suffisent pour qu’on s’y laisse tromper un peu comme dans un effet Koulechov : un homme, une fille, tous deux seuls, on devine le reste). Pourtant, à l’attitude du postier, on comprend là aussi immédiatement, qu’il n’en sera jamais question. Rien n’est dit, et pourtant on comprend tout de ces enjeux contradictoires.

La fin prévisible, presque écrite d’avance, n’en est que plus cruelle : jamais on ne pense tout au long du récit qu’il pourrait en être autrement.

Une nouvelle fois, le génie est d’en faire le moins possible : on comprend tout, inutile de forcer le trait. Probable aussi que seul le format court soit en mesure de proposer l’évidence et la concision nécessaires à une histoire aussi simple et cruelle. La fulgurance des lames courtes : ni mise en garde ni parade, droit au cœur et la fuite.

C’est d’autant plus précieux que c’est un sujet très rarement traité au cinéma ou ailleurs. Il y a des amours impossibles, et il y a des paternités (ou des adoptions) impossibles. Qu’on soit au Bengale n’y change pas grand-chose. On aura rarement vu chez Ray une histoire toucher autant l’universel.


Trois Femmes, Satyajit Ray 1961 Teen Kanya | Satyajit Ray Productions


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Kohraa, Biren Nag (1964)

Pahaprika

Note : 3.5 sur 5.

Kohraa

Année : 1964

Réalisation : Biren Nag

Avec : Biswajeet ⋅ Waheeda Rehman ⋅ Lalita Pawar

L’Inde est un pays merveilleux. Le mauvais goût est une notion qui n’y existe pas. Tous les excès sont possibles. On ose tout. Parfois pour le meilleur, parfois pour le pire. Guru Dutt avait du génie, une forme de génie qui s’exprimait dans tous les domaines touchant à la production du film, à la Welles : de l’histoire sophistiquée à l’excès et plein d’humanité, d’une mise en scène inventive et gracieuse, de son excellente direction d’acteurs ou de son interprétation et… du design. Design dont était chargé Biren Nag et qu’on retrouve donc ici à la mise en scène pour cette nouvelle adaptation de Rebecca.

Et pas seulement. Parce que se contenter d’adapter un film de Hitchcock, ce serait bien trop sage. Alors on sort les runes et on voit que Rebecca se tient en gros entre L’Impératrice rouge et Psychose… On se sert donc des deux pour enrichir le film. Le premier pour la surenchère permanente dans les décors de von Sternberg, et le second pour la scène de la douche, la découverte du squelette « dans le placard » (aaaah !) et même la scène de la voiture poussée dans un étang (avec un cadavre dedans bien sûr — bonjour Madame). Il faut l’avouer, cette scène d’introduction dans la salle de bains où on suit une femme dont on ne verra jamais le visage, tour à tour sous la douche, dans son bain, s’habiller, est tout à fait admirable. D’une sensualité épatante pour un film indien et faisant écho assez bizarrement à la scène du meurtre de Janet Leigh dans Psychose (un peu comme si Kubrick y avait ajouté la petite musique sadique de Lolita et avait fait durer le plaisir encore plus longtemps en faisant du Hitchcock là où le bon Alfred avait fini d’en faire) : « Non, pas dans la douche ! Va-t’en !… Non ! Pas dans la baignoire ! Non, non !… Ne sors pas de la salle de bains !… Bon d’accord, je t’avais prévenue. Crève. » Et elle, pendant tout ce temps, elle se pouponne et chante (ça pourrait même être une parodie des scènes musicales des films de Bollywood). Tout est bien sûr au premier degré, et pourtant c’est magistral. Un summum du kitsch sans tabou et sans honte.

Kohraa, Biren Nag 1964 Geetanjali Pictures (2)Kohraa, Biren Nag 1964 Geetanjali Pictures (3)

Là, on se dit que si tout le film est aussi fou et créatif, on a affaire à un chef-d’œuvre. Seulement, impossible de rester sur la même impression, c’est un laboratoire où tout doit s’expérimenter. Ainsi, il faut faire profiter le spectateur des magnifiques moulures qu’on a fait poser au plafond dans toutes les scènes, et ça tombe bien parce que c’est l’occasion du même coup de se rapprocher de Welles et de ses contre-plongées.

Shake, shake, et regarde après ce que ça donne. Comme à force de blanc chantilly façon von Sternberg, on craint tout de même l’indigestion, on y ajoute un poil d’ébène : notre Laurence Olivier de service a ainsi une houppette de jais à la Elvis en dessous de laquelle tombe négligemment la bouclette de Superman, et à quoi il faut ajouter, pour garnir ce rondelet visage pâle, une affriolante moustache à la Clark Gable. Une infime partie du budget sera dédiée à l’achat de ventilateurs chargés d’animer portes et fenêtres, et on se contentera de la brise de cinq heures pour filmer les frétillements de mousseline en fête. Avec tout ça, il fallait bien faire des économies quelque part, on a donc dû faire avec un opérateur myope incapable de faire le point dans les trois quarts des scènes, mais oh finalement, ça rend très bien ce flou… Beethoven n’était-il pas sourd ?

Bref, Sternberg est depuis longtemps dépassé et si I’Impératrice rouge était une pièce montée digne de l’Ermitage, ce Kohraa lave décidément plus blanc que lui et concurrencerait, lui, plutôt le Taj Mahal.

Rebecca, s’il tirait vers le fantastique n’y sombrait jamais. Ce n’est pas le cas ici, et on doit se demander pourquoi Hitchcock serait passé à côté d’une telle occasion. Il faut oser ! Du thriller (et je rappelle qu’il est aussi question d’un film musical), on passe donc au thriller fantastique, et on ne recule devant aucune fantaisie (certains effets grotesques feraient presque penser à Hush Hush Sweet Charlotte sorti la même année, mais tourné à l’autre bout de la planète) ; et tout à coup, on ne fait plus appel à Welles pour ses adaptations de Shakespeare, mais à Laurence Olivier (toujours lui) pour son Hamlet, dans une scène de brouillard où on croirait presque voir l’esprit du père Hamlet apparaître.

Loin de moi l’idée de dire que les Indiens filment comme on cache ses trésors dans une grotte, y mêlant pêle-mêle des références infinies, car mine de rien, à force d’expérimenter et d’être capable de tout, il arrive qu’on innove. Comme dans cet étrange assemblage en split screen pour montrer la variation des émotions de l’héroïne face à ces effets surnaturels. Cela avant la naissance quasi officielle du procédé à Montréal en 1967 et son utilisation largement remarquée ensuite dans L’Affaire Thomas Crown. Passer de l’Impératrice rouge à ça, ça donne de quoi réfléchir, on ne s’ennuie pas au moins.

En Inde aussi, la noblesse se mesure au nombre de lettres dans son patronyme. Eh ben, il en va de même pour les plaques d’immatriculation. Pas d’assemblage compliqué des chiffres et des lettres mais plutôt un tunnel d’interjections en « ah » au milieu des quarante-deux consonnes de l’alphabet auxquels, parce qu’il faut bien spécifier le numéro de voiture du Maharadja, on se résigne à y ajouter un chiffre à la fin, mais un seul par goût de la modération, comme un fin filet de moustache posé sur le Taj Mahal (ou un poil de cul faisant gracilement sa révérence à la lune).

Il faut s’y faire. Si le bon goût en Occident est affaire de mesure, de calcul (comme trouver en chaque œuvre une sorte de nombre d’or qui éclaire la composition d’ensemble), en Inde, c’est de se présenter en public avec une bague à chaque doigt, c’est de multiplier les bras des divinités, d’en faire toujours trop, parce qu’il faut que l’opulence et la prospérité s’exposent et marquent ostensiblement leur différence avec tout ce qui est misérable et ne possède rien. Le mauvais goût au contraire serait bien de mettre à nu la misère (un cul-de-jatte, par exemple, n’offrirait rien d’autre que l’image lépreuse qu’il véhicule quand dans une culture judéo-chrétienne, il pourrait inspirer de la pitié ou une certaine forme de beauté… intérieure — revoyons les films néoréalistes pour nous en convaincre). Cinq mille ans de fascination pour les nouveaux riches. Ça fait long mais les Indiens ont l’estomac solide.

De lointaines origines indiennes coulent peut-être dans mes veines. On l’aura sans doute deviné grâce à ma lutte infatigable pour le bon goût.


Kohraa, Biren Nag 1964 | Geetanjali Pictures 


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