Cinéma
L’art du plagiat
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- Quels sont les sites concernés/Premières découvertes Page 1
- Quelques recherches et exemples pour vérifier l’étendu du plagiat Page 2
- Index de tous les sites et auteurs plagiés Page 3
- Répertoire des plagiats et de leurs sources Page 3 (a-c)
- Répertoire des plagiats et de leurs sources Page 4 (d-j)
- Répertoire des plagiats et de leurs sources Page 5 (k-m)
- Répertoire des plagiats et de leurs sources Page 6 (n-s)
- Répertoire des plagiats et de leurs sources Page 7 (Télérama)
- Répertoire des plagiats et de leurs sources Page 8 (t-fin, revues et auteurs)
- Conclusions : conséquences et implications
Quelques recherches et exemples pour vérifier l’étendu du plagiat
Premier cas :
Prenons un article au hasard. La Servante, de Kim Ki-joung.
Je vais sur une page qui vérifie automatiquement le plagiat (https://www.paraphraser.io/fr/logiciel-anti-plagiat). Et là, premier paragraphe : trois sources différentes suggérées. Je regarde les sources. Wikipédia, TMDb et Le Printemps coréen, un site reprenant lui-même les éléments de Wikipédia citant des sources bien réelles : ici, Hubert Niogret, de Positif, Thomas Sotinel, du Monde. Des emprunts supplémentaires plus importants à ces deux journaux viennent à partir du quatrième paragraphe.


Au deuxième et troisième paragraphe, c’est le site Critikat qui est recopié (Clément Graminiès).



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Le plagiaire, avec son art du copier-coller, ne fait pas vraiment dans la dentelle. Ici, en fonction de la source recopiée, les apostrophes apparaissent droites ou courbes, signe évident de collage à l’arrache, sans relecture ou formatage.
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Dans le cinquième paragraphe, notre moine copiste s’approprie une citation… du réalisateur faite dans la critique du Monde.

Conclusion : si l’on fait le compte dans cet article, tout est copié ; le niveau de restructuration est sophistiqué, mais le plagiaire ne s’embarrasse pas de cohérence typographique. Rien n’est plus simple que de copier, couper, coller, puis de réagencer un texte. À se demander si ce ne serait pas plus rapide d’écrire tout simplement son propre texte… Quelle idée ! C’est tout un art le plagiat multiple (au moins quatre sources ici).
La voie de Brandolini…
Focus sur un cas publié sur Over-blog
Le site des deux précédents plagiats renvoient vers un autre site, puis un autre. Je découvre ainsi toute une constellation de vieilles pages Internet qui ont l’air de rien et qui semblent créer un microcosme unique. J’explore.
Dernière entrée de blog : 2022, avec un article intitulé « Mon premier Godard » sur Deux ou trois choses que je sais d’elle, de Jean-Luc Godard.


L’article est une réédition de la page sur son premier site où il organise différemment les parties pillées ailleurs.
Le logiciel pointe d’abord sur une page d’un texte écrit par Aurélie Cardin et partagé sur journals.openedition.org intitulé Les 4000 Logements de La Courneuve : réalités et imaginaires cinématographiques à travers Deux ou trois choses que je sais d’elle (1967) de Jean-Luc Godard.
Des parties entières sont coupées, puis réassemblées. Ce texte est plus récent que tous les autres, la technique de montage du plagiaire s’est affinée (peut-être lui a-t-on déjà fait remarquer ses copies et a-t-il dû en conséquence revoir sa méthode). Peut-être vingt ans de plagiat, il y a le temps de peaufiner ses techniques.


On remarque ainsi que la phrase « Le film est tourné durant le mois d’août 1966 dans l’ensemble des « 4000 » de La Courneuve dont la construction, s’est achevée en 1963 » restructure celle d’Aurélie Cardin : « Deux ou trois choses que je sais d’elle est tourné durant le mois d’août 1966 dans l’ensemble des 4000 logements de La Courneuve dont la construction, hors équipements, s’est achevé en 1963. »
Le plagiaire poursuit ensuite sans apporter la moindre modification au texte d’Aurélie Cardin sur « Godard choisit la transformation urbaine comme objet même du film et cherche à créer une forme de cinéma adéquate à son objet, une forme elle-même nouvelle, elle-même en construction, faite de pièces disjointes, caractérisée par la juxtaposition, les ruptures des contenus et des formes, des récits qui se croisent sans se mêler. »
Puis, le plagiaire supprime la phrase « Le film a une dimension explicitement expérimentale » pour aller directement dans son paragraphe suivant au texte original : « Jean-Luc Godard s’interroge et interroge le spectateur sur le film en train de se faire, notamment par le moyen de la voix off qui énonce ses commentaires[]. On y voit à l’œuvre une esthétique inspirée par la déconstruction du récit pratiquée à la même époque dans d’autres domaines de la création, notamment dans le domaine de l’écriture à travers le nouveau roman. » (La faute de typographie que je signifie ici en crochet correspond à la note 15 supprimée du texte original.)
Le plagiaire supprime la phrase suivante du texte d’Aurélie Cardin pour reprendre aussitôt avec : « Le titre du film suggère que l’on n’apprendra que « deux ou trois choses » que connaît l’auteur. On y [] trouve [] le refus de la fiction psychologique comme base de l’intrigue ainsi qu’une fascination pour les effets de construction par le cadrage, par l’organisation des regards travaillant les relations du champ et du hors-champ. » (Là encore, la typographie permet de remarquer que la transformation de « on y retrouve aussi » devient « on y trouve » : en supprimant les lettres, il n’a pas vu qu’il laissait deux espaces.)
Il est vrai que la touche « espace » du clavier nécessite moins d’effort que celle de « retour arrière » située plus loin. Le sens de l’économie.
À nouveau, le plagiaire supprime la phrase suivante du texte initial pour recopier la suite : « L’importance rendue volontairement visible de la technique et donc de l’arbitraire du créateur doit aussi beaucoup à la nouvelle puissance attribuée aux signes dans la mouvance du renouveau de la sémiologie de Roland Barthes. »
Nouvelle suppression de phrase, puis le plagiaire poursuit : « La démarche du film doit beaucoup à cet environnement culturel marquée par le structuralisme, lecture qui permet de dire le non-sens de la société de consommation en même temps que l’implacable de sa domination. Le film est ainsi une des manifestations les plus novatrices de La Nouvelle Vague. »
La fin du paragraphe d’Aurélie Cardin est supprimée et le plagiaire copie la suite jusqu’à la fin de « son article » : « L’affiche du film exprime la conception d’ensemble du film. C’est un collage […]. » (Ironique.)
Le texte est sous licence CC-by-nc-nd. Aucune mention, texte coupé : licence non respectée.
À ce plagiat du travail d’Aurélie Cardin, le plagiaire ajoute en introduction une note personnelle (authentique ?), suivie de la copie d’une présentation du film faite sur la page dédiée au cinéaste sur l’encyclopédie Larousse en ligne.
Quelle audace !
Site Ann Ledoux
Je vais maintenant jeter un œil sur un article partagé via Facebook sur l’autre site de la constellation D : http://ann.ledoux.free.fr/
L’Infirmière, de Kôji Fukada.

Pompage en règle, mais totalement restructuré de la critique du Monde de Jean-Fraçois Rauger. Un passage est par ailleurs recopié d’une critique publiée sur le site SensCritique.
Ce site se vante d’avoir publié 1 955 articles. Loi de Brandolini : pour plagier un texte, ça prend peut-être cinq minutes (on copie, on colle, on supprime des passages, on restructure un peu) ; il en faut parfois dix fois plus pour vérifier les passages plagiés. Je ne vais donc pas vérifier tous les articles de cette constellation dans les moindres détails vu que la méthode est massive et généralisée (je ne suis tombé « par erreur » encore sur aucun article potentiellement authentique). En revanche, je vais passer certains articles au mixeur des logiciels de plagiat, je regarderai les sites sources probables et ferai le compte de tout ça.
Avec les logiciels permettant l’exclusion d’une URL, le fait de bombarder les plagiats sur deux ou trois sites différents complexifie la tâche, car le logiciel ne peut exclure qu’une adresse. Au lieu de chercher une autre source, c’est souvent celle qui renvoie vers un autre site de la constellation D qui apparaît dans le résultat… Si le logiciel me renvoie uniquement à d’autres sites de la constellation, je passe alors tout simplement par Google pour chercher d’autres sources éventuelles, mais quand je trouve au moins une source plagiée dans des proportions significatives, je m’arrête là.
Quinze minutes par recherche sur un même texte, il me faudra six mois pour achever le travail sur ce site.
Ne pas trouver de sources à un texte ne signifie pas que « ann ledoux » en soit l’auteur, comme cela ne prouve pas qu’il n’en soit pas l’auteur : les logiciels ne pointent que vers des critiques en ligne. Certaines pages créées ont vu leur contenu supprimé : le signe sans doute que le propriétaire des sites s’est déjà vu demandé de les supprimer. Le site recopie par ailleurs beaucoup de contenu (supposément) sous licence libre (fandom, fr-academic.com, Wikipédia, mais les deux premières sont beaucoup moins regardantes que Wikipédia sur la qualité des sources et les risques de plagiat) ce qui n’aide pas non plus la tâche.
Les articles de la constellation D s’appuient essentiellement sur deux techniques de plagiat : le recopiage grossier de paragraphes entiers et la restructuration plus ou moins fine de paragraphes issus de sources diverses. L’astuce consiste également à mêler souvent deux sources et de faire du rafistolage. Une maille à l’endroit, une autre à l’envers. On trouve également tous les formats, du court au long et massif plagiat.
Les logiciels semblent mal retrouver les phrases issues d’une autre source intercalée dans une autre : ils identifieront la plus grosse source (plus de phrases), mais signaleront la phrase intercalée comme authentique (ce qui, en faisant une recherche Google, permet parfois d’être contredit). Ces logiciels permettent une recherche plus poussée, mais c’est payant. Pourquoi se priver. (Précisons également au passage que ces logiciels proposent une refonte automatique d’un texte original pour se l’approprier. Le plagiat devient un business : payer pour offrir des outils capables de s’assurer de l’authenticité d’un texte ; et payer pour offrir des outils capables de faire passer votre texte « à plagier » pour authentique.)
Après six mois de recherches et de référencement, je peux désormais proposer un index de tous les sites plagiés et un répertoire plus détaillé des plagiats avérés ou supposés.
Cet index est classé par ordre alphabétique des sources plagiées (sites, revues ou auteurs). Même chose pour chaque entrée du répertoire détaillé, avec trois colonnes : le nom du film de la critique, les liens vers les plagiats et celui de la source plagiée.
Je fais ça gratuitement, et n’étant pas salarié, si vous m’avez lu jusque-là, c’est peut-être l’occasion si vous en avez les moyens d’aider à la rédaction de ce blog : vous pouvez faire un don via PayPal dans la colonne latérale de gauche (« soutenir le site »). Merci d’avance. Et rendez-vous en page 3 pour le répertoire des sites plagiés ou directement en page 9 pour quelques conclusions et commentaires.
Index des sites plagiés | Répertoire des sources | Conclusion.
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