Les Estivants, Valeria Bruni Tedeschi (2018)

Note : 2.5 sur 5.

Les Estivants

Titre original : I villeggianti

Année : 2018

Réalisation : Valeria Bruni Tedeschi

Ne te demande pas ce que Voici peut faire pour toi, demande-toi ce que tu peux faire pour Voici. Ou quand l’impudeur ne vient pas à toi, va à elle…

L’écueil impossible à résoudre de l’autofiction où ce qui nous est proposé résonne avec ce qu’on sait et qu’on ne voudrait pas savoir ; où on se demande, au fond, ce qui est proche de la réalité, remanié avec, ou sans, mauvaise foi ; où on sait que l’auteur sait qu’on se pose la question et ne peut lui-même y répondre… S’il y a une règle du jeu, elle est ici, celle d’une connivence hors cadre avec le spectateur, certainement pas ailleurs. Et elle est de celles qui embarrassent. Parce qu’autrement, si tout peut en effet faire penser aux joyeux mélanges du film de Renoir (et là aussi, on ne cesse d’y penser, et on préférerait assister à un film sans devoir à chaque instant en revenir à une référence écrasante), les Estivants souffrent largement de la comparaison.

Le film n’est pas si mal écrit (si on laisse de côté ces contrariétés inhérentes à l’œuvre d’autofiction), il est très bien dirigé (comme disait Hitchcock, une grosse partie de ce travail consiste à prendre les bons, et de bons, acteurs, et ici, on est servi), mais il manque en bout de chaîne tout ce qui fait la justesse d’un bon cinéaste. Étrangement d’ailleurs, l’actrice Valeria est celle qui joue le moins juste, et c’est franchement pénible, sachant qu’on la sait capable de mieux quand elle est canalisée, qu’on y supprime toutes les propositions « de trop », moins justes ou pertinentes, que ce qui devrait. La cinéaste semble être traversée des mêmes défauts que la comédienne, et semble ne pas prêter attention aux petites subtilités qui font la grandeur d’une mise en scène. Elle a pourtant la fantaisie, marque souvent des meilleurs, et elle a le goût et l’intérêt de mêler comme un Renoir, comme un Allen, comme un Fellini ou d’autres, les situations amusantes et le plus tragique. Mais la volonté ne fait pas tout.

Ça manque de grâce, de distance ; les volumes, ou les durées, sont rarement celles ou ceux qu’il faudrait ; la sensibilité, ou l’émotion, recherchées paraissent trop forcées ou vite expédiées (elle ne semble pas savoir par exemple pas quand ralentir ou prendre son temps dans une séquence réellement émouvante, et c’est sûr qu’avec 21 personnages, on n’a pas de temps à perdre, et on peut avoir du mal à déterminer, à choisir, des situations à mettre en avant plus que d’autres).

Avec tout ça, la mise en abyme liée au thème principal du film (l’évocation du frère décédé) semble là encore forcée : Valeria Bruni Tedeschi ne fait que rajouter de l’effet à l’effet, un peu comme un Night Shyamalan irait multiplier les twists pour dérouter son public. Trop de sophistication finit par dénaturer un thème grave et sérieux : si tout cela n’est qu’un jeu, pourquoi prendrions-nous au sérieux ces lamentations de sœurs pleurant leur frère ?

Dernier point, et pas des moindres. Si tous les acteurs sont parfaits, rares sont finalement ceux qui arrivent à nous paraître sympathiques. Dans un film choral, c’est important. Si La Règle du jeu marchait si bien, c’est que tous attiraient notre sympathie. Ici, tous se tirent dans les pattes et se détestent (oui, il est facile de mépriser le couple Sarko-Carla, et le personnage — et acteur — du mari aux yeux bleus est insupportable), pourquoi devrions-nous faire pareil ? Seuls les personnages (et acteurs) Xavier Beauvois et Vincent Perez tirent leur épingle du jeu grâce à une fantaisie inattendue et bien vue.


Les Estivants, Valeria Bruni Tedeschi 2018 | Ad Vitam Production, Ex Nihilo, BiBi Film


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Roar, Noel Marshall (1981)

Note : 4 sur 5.

Roar

Année : 1981

Réalisation : Noel Marshall

Avec : Tippi Hedren, Noel Marshall, Melanie Griffith

Improbable film-somme. À la fois Les Dents de la mer avec sa déferlante non-stop de vagues de félins se ruant les uns sur les autres, mais le plus souvent aussi sur tous les membres du casting qui passent leur temps à fuir devant cet essaim de piranhas sur pattes ; mais aussi film baba cool familial prônant l’amour des bêtes avec la plus hilarante bêtise ; de ces deux genres contradictoires accouche un dernier genre, celui du thriller animalier.

Ça pourrait être Massacre à la tronçonneuse réalisé par Werner Herzog, sauf que les psychopathes, ce serait plutôt les fous chassés tentant tant bien que mal de rester en vie et de balancer leurs répliques idiotes (et parfois drôles tant elles reflètent leur inconscience). Mais il y a bien dans cette entreprise extrême un petit quelque chose qui n’est pas sans rappeler la folie herzogienne (celui peut-être de Grizzly Man).

On pourrait y voir encore une sorte de Maman j’ai raté l’avion sans trucages, tant le scénario, d’une simplicité navrante mais efficace, tient en une idée simple : papa va chercher sa famille à l’aéroport, mais est retardé par ses deux tigres de compagnie, qui ont malencontreusement fait chavirer la fluette arche-embarcation sur laquelle tout ce petit monde était censé cohabiter dans la joie. Du coup, femme et enfants décident de prendre un taxi pour découvrir seuls leur nouveau chez eux, façon Claudia Cardinale dans Il était une fois dans l’Ouest. Certains en sont à une idée un plan ; d’autres répètent, entêtés, ou pas loin d’être étêtés, un peu gribouille, la même idée tout au long d’un même film. Il doit y avoir un point à partir duquel la folie de répétition, toute en rugissements et en rimes pauvres, devient poétique.

Scénario découpé ou écrit à la griffe donc, mais le film tient d’un bout à l’autre, et en toute efficacité, dans ce chassé-croisé permanent rappelant la naissance du cinéma et des premières heures du montage alterné. Primitif, dans tous les sens du terme.

C’est affligeant, on ne sait trop au juste sur le papier ce que Marshall pouvait bien avoir derrière la tête (sinon une bonne paluche de félin taquin) quand il a imaginé pour la première fois jeter sa famille au milieu des fauves, dans une baraque en carton qui a tout du piège à souris. Le plus drôle, et le plus fascinant, lors du visionnage, c’est d’assister incrédule au décalage entre la fuite permanente des acteurs face à des nuées de prédateurs qui ne sont pour eux au mieux que des poupées de chiffons, et les quelques lignes de dialogues censées être rassurantes sans qu’on sache si elles sont destinées aux autres personnages ou aux spectateurs dans une vaine tentative de nous convaincre que tout est parfaitement prévu jusqu’à leurs plaintes et leurs appels au secours. C’est un peu comme proposer à un fakir de venir marcher sur des braises et de les changer au dernier moment par des lames de rasoirs : placé devant le fait accompli, le fakir accepte malgré tout le défi, comme esclave du propre tour qu’il est habitué à fournir à son public, chaque pas devient alors pour lui une souffrance et lui entaille la plante des pieds, mais tout du long comme au bout de son supplice, il persiste à s’illusionner plus que son public et à dire que ce n’est rien. De la folie pure.

Un carton annonce au début du film, même pas ironiquement, que les animaux n’ont pas été blessés durant le tournage (ce qui est faux d’ailleurs, on voit des bêtes blessées, et plusieurs auraient été tuées, abattues, ou victimes d’incidents dont un incendie qui aurait ravagé une partie de la propriété familiale). Parmi les animaux que nous sommes, beaucoup ont par ailleurs fini à l’hôpital. On assiste ainsi par exemple à une attaque démente d’un éléphant contre Tipi Hedren (qui se serait cassé la jambe à l’issue de cette séquence) s’acharnant ensuite sans raison apparente sur une simple barque… (Il n’y a pas que les membres de l’équipe qui étaient fous, ces animaux à force de vivre dans un si petit espace, mêlés à de nombreux autres prédateurs, ne réagissent pas comme ils le feraient dans la nature).

Autre singularité folle. Deux jours de temps diégétique pour presque dix ans de production…

Dramatiquement parlant, le film est peut-être plus visible aujourd’hui, la distance aidant, le recul, et la certitude qu’un tel film serait impossible à faire de nos jours. C’est non seulement drôle au visionnage, mais surtout, on cesse très vite d’y chercher un sens, et on ne voit plus que ce que c’est : un film dévoué à la seule expression de la folie de ses auteurs. Si on mêle à cela la peur constante, réelle, qu’on couve pour les membres de la famille, et la distance ironique, parfois consciente d’être inconsciente (comme le montre parfois le ton taquin de la musique), et on a comme l’impression d’assister à quelque chose de réellement singulier qui mérite d’être regardé.

On peut le voir aussi comme le summum d’une époque avec ses délires et ses excès : le film sort en 1981 à peine exploité, mais il a fallu toutes les années 70 pour le mettre en œuvre. Vu aujourd’hui, c’est un peu comme voir le lointain et tardif épilogue d’un eldorado qui n’aurait pas connu le meurtre de Sharon Tate censé siffler la fin des années 60. Ces années 70 sont encore en roue libre, sans retenue ni barrières, nous proposant une sorte de gang bang de la peur tournant au snuff movie : de La Petite Maison dans la prairie version hippie, de son innocence, on arrive tout droit à la crise et à ses années 80, brutales, sans rien y comprendre. Out of Africa. Gorille dans la brume… jusqu’aux années 80 on assistera épisodiquement à la fin de cet exotisme niais et de la prise de conscience que l’autre bout de la planète est à la fois à portée de main, mais aussi un environnement tout autant en danger que lui-même dangereux ; mais jamais on ne retrouvera cette folie collective qui ne pouvait prendre corps que lors d’un tournage encore imprégné des idées des années 60. Les années 80 mettront fin à ces illusions démentielles, celles de voir la nature, exotique, brutale, continuellement avec des étoiles floues dans les yeux et des fleurs dans les cheveux. (Quoique, ce biais est toujours d’actualité : la nature continue d’être vue comme infailliblement bénéfique, bienfaitrice ou rassurante… Au moins n’y mêle-t-on plus de gros chats prêts à nous sauter dessus.)


Roar, Noel Marshall 1981 | Film Consortium, American Filmworks


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Les Parents terribles, Jean Cocteau (1948)

Note : 4 sur 5.

Les Parents terribles

Année : 1948

Réalisation : Jean Cocteau

Avec : Jean Marais, Gabrielle Dorziat, Josette Day, Yvonne de Bray

— TOP FILMS

Il y en a encore qui utilise l’adjectif théâtral comme péjoratif (sans y être probablement jamais allé au théâtre), quand on n’aurait pas idée de dire d’une adaptation de roman qu’elle est romanesque… Qu’est-ce que le cinéma ? (Bazin ©) Faire un gros plan de « Sophie » quand son fils tombe dans les bras de sa Madeleine chérie. Au cinéma, on monte, on découpe, on choisit. Même dans un espace grand comme un dé à coudre, c’est le hors-champ qu’il faut faire exister. Parce que certes, c’est très bavard, mais le découpage de Cocteau est remarquable (nombre de raccords dans le mouvement, de panoramiques ou de travellings d’accompagnement, très importants, sans qu’on voie quoi que ce soit ; le bonhomme fait même des plongées, bien avant que certains voient Scorsese l’utiliser pour la première fois en criant au génie).

Au-delà de ça, le nœud tendu par Cocteau au milieu de ses personnages, sorte de mélodrame vaudevillesque tournant à la tragédie (et finissant au fond comme un Cocteau, par une morale certes élégante mais un peu chiante), c’est tout de même quelque chose. Et toujours cette idée qu’on retrouve souvent chez lui autour de la question du mensonge (j’aime la vérité, mais la vérité ne m’aime pas, etc.) : le plus réussi ici étant que Madeleine est peut-être la seule à se refuser au mensonge, et qu’elle s’y trouve prise malgré elle. La moralité d’ailleurs de la vérité absolue dans laquelle toutes les vérités se font face n’est pas celle de Cocteau. On peut ne pas être d’accord, mais il est au moins fidèle à la sienne de morale. La vieille crève et un autre amour peut maintenant commencer, pour que les roues de la charrette de l’amour continuent de tourner…


Les Parents terribles, Jean Cocteau 1948 | Les Films Ariane

Le Mur invisible, Elia Kazan (1947)

Note : 2.5 sur 5.

Le Mur invisible

Titre original : Gentleman’s Agreement

Année : 1947

Réalisation : Elia Kazan

Avec : Gregory Peck, Dorothy McGuire, John Garfield, Celeste Holm, Dean Stockwell

Pas bien convaincu. La direction d’acteurs est exceptionnelle, avec des acteurs chuchotant presque parfois, toujours très justes, avec notamment Celeste Holm et l’inévitable Dean Stockwell… Mais, alors qu’on n’est pas loin de la création de l’État d’Israël, qu’on est deux ans après les horreurs des camps en Europe, faire un film sur l’antisémitisme de tous les jours peut-être là où on pourrait pourtant imaginer qu’il est le moins criant (la côte est des États-Unis), ça ressemble pas mal à un exercice de défonçage de portes ouvertes.

En plus du ça, on a de toute évidence un film à thèse, idéologique, et cette petite propagande ressemblant pas mal aux films éducatifs qu’on balancera dans les salles au public souvent adolescent pour les deux ou trois décennies qui viennent…, ça n’a jamais réussi à faire de bons films. Un bon film, ça met en lumière les zones grises d’une société ou de « l’âme humaine ». Ce qui est particulièrement mal foutu ici, c’est donc bien que le personnage de Peck ne remette jamais en question ses propres réflexes antisémites. Ce qu’il n’hésitera pourtant pas à faire (vive le préjugé) avec sa petite amie !…

Au bout de dix minutes pourtant, alors que le personnage de Gregory Peck peine à trouver un angle d’attaque pour ses articles, il raconte à sa mère qu’avec d’autres sujets, ce n’était pas compliqué : avec des ouvriers, il lui suffisait de se faire ouvrier, avec les ballerines, de se faire ballerines, pour comprendre ce qu’ils éprouvaient… Mais avec les juifs, non, il ne voyait pas ce qu’il pourrait faire. Badam ! On se dit, bah voilà, en quoi ça devrait être différent ? Est-ce que l’antisémitisme, ce n’est pas un peu ça pour commencer ? S’interdire de penser qu’on puisse se mettre à la place d’un juif pour comprendre ce qu’il éprouve ? Eh ben, non ! Aucun jugement sur lui-même, sinon pour se taper sur la cuisse tendance « mais bon sang, c’était pourtant simple ! » en maugréant contre lui-même de ne pas y avoir pensé avant… C’est pareil que pour un ouvrier ou une ballerine ! Ben, bien sûr que c’est pareil. Et alors, pourquoi t’a-t-il fallu tout ce temps pour reconnaître qu’il n’y avait strictement aucune différence ? C’est bien parce que dans ton esprit, ce n’était pas si évident, pas naturel… Et il est là, le racisme, celui du préjugé involontaire à la base de tous les petits et gros racismes. Le mur invisible, il n’est pas vis-à-vis des autres, mais de soi-même, celui qu’on s’interdit de voir en nous remettant en question, et en comprenant que la base du racisme est en chacun de nous.

Ça commençait donc mal. L’antisémite, on le cherche toujours chez les autres, jamais en soi-même. Si on n’a pas compris ça, à mon sens, on ne comprend rien aux préjugés de toutes sortes, en particulier ethniques.

Plus grave encore, le film est donc construit sur un subterfuge d’identité qu’on retrouvera par la suite et qui ne doit pas être ici à son premier coup d’essai (Shock Corridor, L’Invraisemblable Vérité, ou dans le même genre Dans la peau d’un Noir). Pendant tout le film, le personnage de Gregory Peck se moque donc de tout son monde en se faisant passer pour ce qu’il n’est pas. Moi, éthiquement parlant, ça me pose problème. Il ne le fait pas pour soutirer une information à un salopard, il ne s’infiltre pas dans un monde mafieux pour en faire état en tant que journaliste ou comme d’autres pourraient chercher à le détruire ; non, il se fout de la tête de ses collègues, il demande à son fils de mentir, et impose ça à sa copine sans même lui demander son avis. Un type qui ment délibérément à un public dupe et à qui on n’a rien à reprocher, c’est se foutre de leur tronche. C’est non seulement partir sur le préjugé (non plus racial mais idéologique) comme quoi au fond, hein, on (surtout les autres) serait un peu tous antisémites sans le savoir…, mais c’est surtout un peu s’ériger en inquisiteur chargé de révéler la véritable nature des uns ou des autres, là où, franchement, y aurait sans doute mieux à faire ailleurs… L’antisémitisme au sortir de la guerre sur la côte est… Sérieux… Ah oui, grande cause nationale, grands papiers qui vont vous révéler de grandes découvertes ! Et le plus gerbant dans cette affaire, c’est que quand Peck leur révèle que monsieur n’est pas juif, certains s’en moquent totalement…, histoire de bien montrer, qu’eux, qu’il soit juif ou non, ça ne les dérange pas le moins du monde. Mais, oh !… qu’il se soit foutu de votre gueule en se faisant passer pour un autre, qu’il se soit servi de vous pour pondre ses articles à vos dépens, ce n’est pas problématique ?…

Le comportement d’ailleurs de ce journaliste s’achève sur une autre perle : monsieur semble trouver en la personne de sa collègue à la langue bien pendue un double parfait, il lui laisserait presque entendre que ça pourrait coller entre eux, et patatras, il retombe dans les bras de sa dulcinée qu’il n’a cessé de contrarier avec ses suspicions incessantes… Et elle lui tombe dans les bras bien sûr. Plus les hommes sont des salauds, plus les femmes aiment ça, que ça nous dit…

Il faut aussi noter que le film est adapté d’un roman écrit par une femme, et que le coup de chasser un préjugé ethnique alors qu’on se vautre soi-même dans des clichés rétrogrades concernant la place de la femme au foyer ou le rapport entre maris et femmes, pardon, mais je ne peux m’empêcher de trouver ça quelque peu ironique.


Le Mur invisible, Elia Kazan 1947 Gentleman’s Agreement | Twentieth Century Fox


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Icarus XB 1, Jindrich Polák (1963)

Note : 3 sur 5.

Icarus XB 1

Titre original : Ikarie XB 1

Année : 1963

Réalisation : Jindrich Polák

Naissance probable de la SF moderne.

Le high-tech est ce qui vieillit le plus mal (le robot de Planète interdite, la maquette du vaisseau glissant dans l’espace façon jouet d’enfant). On retrouve le Lem de Solaris (folie des passagers ; utilisation du sommeil comme ressort dramatique ; présence des ET sous une forme imperceptible pour l’homme impliquant une forme d’incommunicabilité subite qui n’est pas sans rappeler le rapport spirituel à Dieu, la présence de ces entités mystérieuses se faisant à travers ce qu’en d’autres circonstances on définirait comme des miracles ; voyage sidéral), les couloirs si typiques en forme de nid d’abeilles, et même quelques notes de Jerry Goldsmith (celles du réveil dans Alien si je me rappelle bien, d’ailleurs, une bonne partie d’éléments ressemblent à Alien).

Au-delà de ces aspects décoratifs donnant le ton aux décennies suivantes, ça reste assez mal maîtrisé. Les défauts de beaucoup de films de l’est de l’époque, à savoir un jeu très guindé et lent. Des décors et des effets, certes impressionnants pour l’époque, mais arrive toujours un élément qui rappelle qu’on est en effet en 1963 et que subsistent quelques éléments d’une science-fiction bientôt révolue : l’arme au rayon laser, les vues de l’espace et des planètes complètement ratées (à des années-lumière de ce qui se fera seulement cinq ans après avec on sait quoi). J’avais peur à ce niveau quand arriverait la scène tant attendue de la découverte de la planète blanche, mais ironiquement, le plan de planète est là parfaitement réussi (vue d’une planète forcément en hauteur avec ses canaux comme un mélange de Mars et de Manhattan).

Ce qui est raté en revanche, c’est le contrechamp de la réaction de l’équipage. Dernier aspect qui ne marche pas du tout, celui du film d’équipage justement : dans Alien, Scott et ses copains se recentrent au milieu du film sur Replay, pas seulement faute de mieux, mais bien parce que l’idée géniale d’Alien comparée à celui-ci, c’était le principe de film à élimination, donc forcément, on se recentre sur les survivants, et difficile de s’identifier à un équipage dans son ensemble (le thème de la communauté chère à nos amis cocos ne fait décidément pas le poids face au thème de l’individualisme ; l’héroïsme des foules, personne ne peut y croire). Ici, les deux hurluberlus partis explorés le vaisseau inconnu sont morts, et les deux autres sortis pendant une attaque de l’étoile noire seront guéris par les aliens gentils. Pas le meilleur moyen pour faire grimper l’intensité, à moins de prendre ça pour une grande purge et de se demander, avec beaucoup d’imagination quand on n’a jamais vécu dans un régime totalitaire, si le prochain sur la liste, ce n’est pas justement nous. L’incommunicabilité des peurs, ou simplement des cultures. Aussi.


Icarus XB 1, Jindrich Polák 1963 Ikarie XB 1 | Filmové studio Barrandov


Sur La Saveur des goûts amers :

Les Indispensables du cinéma 1963

Top des films de science-fiction (non inclus)

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Man on a Tightrope, Elia Kazan (1953)

Le Cirque en révolte

Man on a Tightrope Année : 1953

7/10 iCM IMDb

Réalisation :

Elia Kazan

Avec :

Fredric March, Terry Moore, Gloria Grahame, Adolphe Menjou, Richard Boone

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Film de paranogande. Kazan joue les funambules en dépeignant des artistes sans convictions politiques, ballottés entre Est et Ouest. Le pouvoir de l’indécision, la seule liberté possible…

La même année, dans La Nuit des forains, de Bergman, on retrouve les mêmes personnages (le patron de cirque en prise avec la quasi-faillite de sa troupe et une femme trop jeune, trop belle, trop citadine pour lui). Curieux. D’ailleurs, si ce personnage féminin (encore et toujours interprété par l’une des meilleures parmi les seconds rôles habituels à Hollywood, Gloria Graham) a quelque chose de symbolique pour Kazan (elle est la tentatrice, celle qui pousse son mari, à passer à l’Ouest, celle que d’autres voient du mauvais œil), elle a surtout un petit quelque chose de typiquement féminin : la détestation des hommes faibles, faisant de leurs doutes, de leurs indécisions, de leur respect pour autrui, de leurs précautions maladroites, une forme de lâcheté, ou le signe de leur manque de virilité, et qui, à la première baffe de cet homme, se plongera dans ses bras, ayant enfin eu ce qu’elle attend d’un homme, d’un vrai (sic), de la brutalité. Pas grand respect pour ces femmes qui forcent au premier coup d’œil une indépendance affichée, quand elles ne recherchent que la soumission à un mâle. Et c’est pas le cinéma qui entretient une culture : certaines femmes sont réellement aussi névrosées, voire schizophrènes, que ça. Gloria Graham, au moins, est parfaite dans ce registre.


Man on a Tightrope, Elia Kazan 1953 | Twentieth Century Fox, Bavaria Film


Queimada, Gillo Pontecorvo (1969)

Note : 2.5 sur 5.

Queimada

Titre original : Burn!

Année : 1969

Réalisation : Gillo Pontecorvo

Avec : Marlon Brando, Evaristo Márquez, Renato Salvatori

Entre Nostromo et Viva Zapata, avec une volonté un peu avortée de vouloir faire comme du Sergio Leone, pour un résultat baroque et inabouti qui jure trop avec La Bataille d’Alger.

Le récit est sec et sans poésie. Le seul et maigre intérêt du film, c’est le volet conspirationniste (ou simplement colonialiste, rappelant pas mal la place des Britanniques dans l’économie). On peut y voir une référence pour l’époque des Américains au Chili par exemple, mais le plus frappant pour des yeux contemporains reste le passage explicatif du chef militaire forgé de toutes pièces par les “Blancs”, avant de voir ce chef se retourner contre eux : on songe inévitablement à ce qui viendra trente ans après en Afghanistan.

Pour le reste, c’est bien trop mal fichu pour m’émouvoir. Les scènes de présentation sont ratées. Pontecorvo, de mémoire, adoptait dans La Bataille d’Alger un même type de montage resserré avec des séquences courtes ; un procédé assez préjudiciable quand il est question des personnages principaux et de leur présentation. La reconstitution est pauvre et laide. Pontecorvo se fout pas mal des pauses, le temps de faire du cinéma en somme. Au cinéma, on s’attarde un moment pour apprécier le paysage, une entrée en matière, une hésitation… C’est paradoxalement très dynamique mais aussi scolaire parce qu’il ne s’intéresse qu’à la seule trame politique de son film : ses personnages sont des archétypes et n’ont pour ainsi dire pas de vie propre, pas de caractère, déterminés par leur seule fonction dramatique. Et ça, c’est peut-être plus un défaut de Solinas (dans Le Mercenaire ça pouvait fonctionner parce qu’on se rapprochait encore plus de Leone et de ses personnages archétypaux, mais ici on est clairement dans un film plus politique, historique, qu’un amusement picaresque).

Sérieusement, qui peut croire en Renato Salvatori dans un personnage aussi pathétiquement grimé ?


Queimada, Gillo Pontecorvo 1969 Burn! | Produzioni Europee Associate, Les Productions Artistes Associés


Sur La Saveur des goûts amers :

Les Indispensables du cinéma 1969

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Martin Roumagnac, Georges Lacombe (1946)

Note : 3 sur 5.

Martin Roumagnac

Année : 1946

Réalisation : Georges Lacombe

Avec : Marlene Dietrich, Jean Gabin, Daniel Gélin

On est parfois si bien à travailler avec des amis qu’on en oublie que l’étincelle chez le public, elle brille de l’incertitude, des petits silences qui se toisent et des flirts entre amants. Manque la tension, quoi. Entre Gabin et Dietrich surtout. Lacombe ne semble pas flairer le problème parce qu’il les laisse aller comme deux vieux amants qui n’ont plus l’air que des frères et sœurs. Comme c’est affreusement bavard, s’appuyer sur le texte peut paraître pour tout le monde un appui assez pratique, or c’est souvent un piège. Résultat, tous les moments forts sont ratés, car vite expédiés, ou mal exploités. Ce n’est pas tant que c’est bavard, mais bien que le jeu de la jalousie et de la pute éperdue ne prenne jamais. Si ce n’était par les dialogues, ça devait passer par les gestes, les attitudes, les regards. Mais rien ne se passe.

Il y a aussi comme un creux, ou un détour, qui prend mal sur la fin, celui de la judiciarisation de l’affaire si on peut dire. Laisser Dietrich pour morte alors qu’on la sent si engagée à gommer jusque-là tout ce qui pourrait rester d’accent allemand, c’en est bien triste, et on se sent comme orphelins, laissés avec un homme devenu un vulgaire connard. Il y a quelque chose, là encore, qui prend jamais : les remords de Gabin. On l’imagine déjà mal jaloux au point de tuer sa belle, mais jouer les filous et culpabiliser sur le tard, ce n’est pas trop dans le registre du bonhomme. Suffit parfois d’un plan pour remédier à ça, mais Lacombe ne semble être bon qu’à suivre une partition dictée pour lui par des lignes de dialogues et des situations romancées.

En revanche, l’interprétation est remarquable. Peut-être trop justement, car à force de chercher à être juste, nature, simple, on passe à côté de la situation, et de la logique de mise sous tension d’une intrigue. Dans un cinéma naturaliste pourquoi pas, mais justement là, on est dans autre chose, d’un peu baroque certes, passant de la romance au film de prétoire, mais pas grand-chose à voir avec un petit réalisme à La Belle Équipe (dont le finale « fait divertissant » souffrait justement déjà d’un mélange de genres impossible et tournait là encore à l’impasse). Faut voir Dietrich en français pour voir son talent, et ce malgré un haut de visage dessiné à la Playmobil.


Martin Roumagnac, Georges Lacombe 1946 | Alcina


Listes sur IMDb : 

Une histoire du cinéma français

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Jeanne d’Arc, Cecil B. DeMille (1916)

Note : 3.5 sur 5.

Jeanne d’Arc

Titre original : Joan the Woman

Année : 1916

Réalisation : Cecil B. DeMille

Pour mémoire :

— L’époque est au montage alterné et à la fresque historique, l’année où Griffith s’essaie au montage parallèle avec Intolerance. DeMille mêle une poignée d’actions simultanément, séparées spatialement de quelques mètres. Son recours au plan précédent faisant passer le montage alterné comme simple procédé pour accentuer l’intensité est parfois un peu facile (revenir au plan précédent, si c’est pour montrer strictement la même action dans sa continuité, c’est là que le montage alterné semble revenir en arrière et manquer d’efficacité, mais ça reste rare ici ; si on reprend également exactement dans la précédente continuité, le principe du ‘pendant ce temps’, ça ne marche pas, car il faut pour cela couper les fractions de seconde écoulées lors du plan de coupe — pas toujours respecté ici).

— Respect quasi permanent du principe du « une idée un plan » (une action dans un plan consiste à montrer, le temps de ce plan, le début d’une action jusqu’à sa fin, ou, si celle-ci est longue et descriptive, ne la montrer qu’une poignée de secondes).

— Quelques champs-contrechamps parfaits et avec raccords (dont un situant la caméra en hauteur et en plongée, l’un des personnages étant sur un cheval et en regarde un autre de haut).

— Des raccords plus ou moins dans l’axe. Quelques faux raccords dans le mouvement et des combinaisons d’axes aléatoires (typique quand un plan rapproché est monté et introduit à l’intérieur même d’un plan maître, comme un cheveu arrivant sur la soupe ou un plan monté sortant d’un autre film).

— Usage dominant des plans américains auxquels se collent parfois des rapprochés au niveau de la taille.

— Surimpressions inventives pour les visions de Jeanne.

— Pantomime un peu lourde et une Jeanne sans charme.

— Grande inventivité à la fois en termes d’actions descriptives et en choix des cadres pour les scènes de foule ou pour les plans d’ensemble (on parle bien de Cecil B. DeMille).

— Une version romantique amusante un peu blasphématoire, mais censée réveiller l’élan patriotique des alliés face aux méchants envahisseurs allemands. La ficelle est grosse, mais c’est conforme aux élans, là, mélodramatiques, de l’époque.

— Notons aussi que malgré les considérations auteuristes actuelles, c’est aussi à cette époque la mise en place par la Paramount de ce qui est devenu aujourd’hui une évidence qu’on croirait presque l’héritage d’une longue histoire : le star-system. Sur l’affiche, le nom de l’actrice (inconnue aujourd’hui) est plus grand que le titre du film (ou que celui du réalisateur). Titre qui d’ailleurs traduit en français ne respecte pas la nature du film volontairement révisionniste et propagandiste.

— À signaler aussi que les extérieurs pour ce type de productions ont définitivement établi leurs quartiers à Los Angeles : le film a été tourné dans le parc en banlieue de la ville où Griffith venait de tourner Naissance d’une nation : le Griffith Park (sans aucun rapport avec D.W. d’ailleurs).


Jeanne d’Arc, Cecil B. DeMille 1916 | Paramount Pictures


Sur La Saveur des goûts amers :

Les Indispensables du cinéma 1916

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Au grand balcon, Henri Decoin (1949)

Au grand balcon

Au grand balcon Année : 1949

6/10 IMDb

Réalisation :

Henri Decoin

Avec :

Pierre Fresnay, Georges Marchal, Félix Oudart

Si certaines guerres gagnées font le prestige des hommes qui les ont faites, il y en a d’autres, animées par les mêmes élans funestes, pour lesquelles on oublie vite les héros. Il n’y a pas pire kamikaze que celui qui se tue de bonne grâce.

Film malgré tout plaisant, le savoir-faire d’Henri Decoin et de Joseph Kessel. Mais le personnage de Pierre Fresnay, à faire d’une simple lubie personnelle ce qu’il voudrait être une grande cause nationale, choque et irrite quelque peu. Le bonhomme envoie à la mort tour à tour ses aviateurs développer sa petite entreprise, et il faudrait presque trouver ça formidable. Le progrès, bien sûr, que c’est formidable, mais la manière idiote de présenter les choses, ou de se tuer aussi naïvement à la tâche, c’en est vraiment rebutant. Si on voulait faire honneur à ses facteurs des airs, ce n’était peut-être pas le meilleur moyen de le faire. Est-ce que l’exploit tout compte fait, il ne faudrait pas le mettre au compte des ingénieurs ayant fait évoluer les appareils, et la sécurité avec, au lieu de voir en chaque nouvelle étape, ou barrière, franchie, un exploit de ces as civils ? Ironie de l’histoire, on évoque une fois seulement un de ces ingénieurs, et on ne le verra jamais. Ah, on est bien dans le pays de Nungesser et Coli. Les héros perdus, avec les causes qui vont avec, sont les victimes toutes désignées pour écrire des histoires toujours plus idiotes mais populaires.


Au grand balcon, Henri Decoin 1949 | Compagnie Industrielle et Commerciale Cinématographique, S.I.B.I.S.