Manchester by the Sea, Kenneth Lonergan (2016)

Grunge dance

Note : 3.5 sur 5.

Manchester by the Sea

Année : 2016

Réalisation : Kenneth Lonergan

Avec : Casey Affleck, Michelle Williams, Kyle Chandler 

Un peu de mal à se mettre en route. C’est toujours une gageure pour moi d’adhérer aux excès naturalistes du cinéma dit indépendant américain. Il n’y a jamais rien qui va dans le ton et les effets employés. On sent les efforts pour faire plus « européen », l’application à toucher au réel, mais pour ce faire, ça en vient toujours à creuser des tombes avec des tonneaux de larmes et à se gratter les fesses pour se donner de la contenance de plouc de la classe ouvrière comme on l’apprend à l’actors studio. Des gens bien portants jouant des gens du bas peuple, ça fait toujours une impression bizarre à l’écran. Je serais curieux de savoir quelle est la part des cinéastes américains présents à Sundance qui n’ont pas fait d’université…

C’est ce qui arrive quand on vit dans une société aussi déséquilibrée que la société américaine et qu’un type de cinéma (indépendant, celui qui ne cesse d’être loué à Sundance mais rarement ailleurs) doit se démarquer de son pendant hollywoodien. Ce n’est pas la norme, donc on prend toujours le risque de tomber dans un excès contraire, celui du drame lourd et misérable faisant dévier le drame naturaliste vers le mélo involontaire. La distance nécessaire dans le cinéma indépendant américain est souvent recherchée, rarement trouvée.

Paradoxalement, les meilleures réussites de ce cinéma indépendant, je le situerais plutôt dans les années 60 avec des films réalisés par des cinéastes de documentaires ou s’efforçant chaque fois d’éviter de prendre des stars, à moins que ce soit ces stars elles-mêmes qui mettent en scène précisément ces films. C’est paradoxal, parce que oui, dans ce cinéma naturaliste, volontairement austère, certains de ces meilleurs films ont été réalisés par des acteurs hollywoodiens : Cassavetes bien sûr, mais aussi Paul Newman, Robert Redford ou Clint Eastwood. Seulement j’ai peur que ce cinéma indépendant américain ait pratiquement disparu avec ces cinéastes. Si Clint a abandonné la veine naturaliste, toute la génération qui suit n’a jamais su adopter les codes quasiment artisanaux des années 60. Fini le noir et blanc au format dégueu (surtout valable pour les cinéastes issus du documentaire), désormais, tout à l’écran resplendit et même la crasse, librement exposée, ressemble à de la fausse crasse. Plus on en voit à l’écran, moins on y croit. La même chose pour l’expression, la dégaine ou les larmes des acteurs : on peut rarement y croire.

Alors, dès que je vois Casey Affleck dans un film, qu’il se force à courber l’échine et parle dans sa barbe, je ne peux m’empêcher de ne pas y croire. C’est presque un carnaval d’acteurs hollywoodien venus se détendre et jouer (au sens ludique), les bouseux (et quand je dis hollywoodien, je devrais plutôt dire new-yorkais, mais ce n’est pour autan bon signe). On pourrait être d’autant plus méfiants à ce propos quand on voit le CV de l’auteur du film (on est loin du documentaire ou du cinéma provincial, mais on se rapproche de la caricature « New-York vue par Hollywood »). Même voir Matthew Broderick jouer les bons pères hypercroyants et propres sur lui, je ne peux m’empêcher de ne pas y croire et de me penser tout d’un coup propulsé chez Madame Tussaud. C’est comme si tout devait passer, chez les tenants de la « method » actors studio, par l’excès et la « composition ». Plus on est loin de son tempérament, plus le trait est forcé, plus on « imite » et fait preuve de ses talents d’imitateur ou de composition, plus on pense qu’on sera loué pour notre travail. C’est un cirque qui se donne les atours du cinéma du réel et une plaie dans le cinéma indépendant américain à ne pas savoir trouver le ton juste et s’obliger à s’infliger pareils écarts.

Les contre-exemples sont nombreux, mais quand des acteurs se font remarquer dans des films indépendants réussis, ils sont presque toujours récupérés par le système hollywoodien et se retrouvent fatalement à jouer dans des superproductions et à jouer les super-héros… À l’image de sa société, toujours, le cinéma américain n’évite pas les grands écarts. Jennifer Lawrence est formidable dans Winter’s Bone, et hop, le système l’avale et on la propulse dans X-Men puis dans Hunger Game. Brie Larson se fait remarquer dans Room, et on la retrouve dans Captain Marvel. Casey Affleck, c’est vrai, n’est sans doute pas tombé dans ce genre d’écarts, au contraire du frangin, et c’est même son frangin qui l’a parfaitement mis en scène dans un polar réaliste qui savait justement éviter le poisseux factice d’un certain cinéma indépendant (c’est une veine qu’a plus cherché à suivre et avec réussite Eastwood dans ses débuts). Le problème, c’est que d’un côté je trouve que le Casey en fait souvent trop, et que d’un autre, ses capacités à aller vers l’émotionnel me paraissent assez limitées. Je pense même que s’il joue si voûté, s’il baragouine plus qu’il ne parle, ou s’il s’efforce le plus souvent de jouer les apathiques renfrognés, c’est plus pour masquer ses manques que par réel choix ou conviction dans la construction de son personnage (comme on dit chez les praticiens de la méthode stanislavskienne). Et quand il se retrouve face à l’actrice qui représente à elle seule l’image du cinéma indépendant américain de ces dernières années, Michelle Williams, elle le bouffe complètement lors d’une scène de retrouvailles toute aussi intense qu’inopinée. C’est bête parce que pour prendre une métaphore sportive, la Michelle était partie avec une longueur de retard suite à leur précédente scène en commun : elle jouait les femmes scotchées au lit ; or, un rhume, c’est comme la vieillesse, ça se simule assez mal, et elle n’était pas bien brillante dans une séquence qui, pour le coup, était plus à l’avantage d’un Casey Affleck plus à l’aise dans des séquences moins tire-larmes. Et puis la revanche arrive, on joue plus dans un registre qui est favorable à Michelle Williams, elle est parfaite dans ce registre de l’émotion lacrymal, et lui se fait ratatiner se voyant obligé de forcer l’émotion mais étant incapable de la faire remonter presque naturellement (grâce aux souvenirs personnels) comme on apprend pourtant à le faire à l’actors studio.

Le cinéma, ce n’est pas des performances individuelles ou des séquences prises individuellement, c’est un tout. Et s’il y a beaucoup à dire sur la « méthode », si c’est très inégal voire hybride et plein d’excès, il y a une qualité générale d’écriture certaine. Non pas dans les dialogues parce qu’on est dans le réalisme, et on s’autorise à l’occasion quelques libertés semble-t-il, ce qui se fait rarement pour améliorer la qualité d’un script, mais au niveau de la chronique presque post-traumatique du machin. On s’habitue aux flashbacks un peu explicatifs au début, on les accepte, et puis, à l’usure, on s’attache à ces personnages bourrus à qui la vie n’a pas réservé le meilleur. Peut-être beaucoup par pitié, c’est vrai (ça reste un principe d’identification vieux comme le théâtre antique), mais comment ne pas finir non plus ému par un type sans doute champion en collection de déveines dont il est pour beaucoup en partie responsable, et qui s’enfonce dans une spirale négative justement parce qu’il se sait en être responsable…

Ce n’est pas forcément toujours très subtil, à l’américaine, il faut que ça avance vite, il faut qu’on souligne bien les avancées dramatiques pour être sûr que celui qui bouffe son pop-corn au fond de la salle ait bien compris lui aussi, mais bon, j’ai tellement vu pire dans le domaine que pour une fois je peux me montrer charitable. Et j’en viens même à me demander s’il n’y avait pas eu Hollywood, si le cinéma américain ne s’était pas constitué autour de studios commerciaux ayant fini par tout avaler dans leur gosier avant de le remâcher à sa manière (ou le contraire), et par définir ses propres règles d’uniformisation, celles qui ont fait son succès international mais aussi sa pauvreté domestique en termes de diversité, si au fond ce cinéma « indépendant » du nord-est des États-Unis, avec un peu moins de travers et de mauvais goût (les chemises à carreaux, ce n’est pas possible), n’aurait pas pu être aussi convaincant et habituel que nombre de productions européennes ou désormais asiatiques dans ce domaine (le drame ou la chronique naturaliste). Cassavetes n’a pas fait beaucoup de petits, les réussites restent rares.

Manchester by the Sea, Kenneth Lonergan 2016 | Amazon Studios, K Period Media, Pearl Street Films


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Jack Reacher & Mission Impossible : Rogue Nation, Christopher McQuarrie (2012-15)

Jack Reacher & Mission Impossible : Rogue Nation

Note : 3.5 sur 5.

Note : 3 sur 5.

Jack Reacher / Mission Impossible : Rogue Nation

Année : 2012 /2015

Réalisation : Christopher McQuarrie

Avec : Tom Cruise, Rosamund Pike, Richard Jenkins / Tom Cruise, Rebecca Ferguson, Jeremy Renner

C’est sympathique de m’avoir prévenu que le scénariste de Usual Suspects faisait des films. J’avais vu Way of the Gun, il y a bien longtemps (pas bien brillant, alors que je me souviens de mon enthousiasme d’alors en allant voir le film), et laissant de côté le cinéma contemporain après ça, j’avais totalement perdu de vue le bonhomme. Je prends donc le train en marche, un peu d’indulgence.

Sa réalisation, à ce bon vieux Christopher (prénom damné à la réalisation), n’est en fait pas si différente de celle de Bryan Singer, même si l’on peut déplorer que pour les deux garçons ces formes de mise en scène très découpées aient souvent été mises au profit de franchises (les deux y sont manifestement abonnés, leur premier film laissait pourtant augurer le meilleur). Est-ce que ce rythme forcé aux effets continus, ce n’est pas mieux que la « ligne claire » encore hitchcockienne des polars des années 80-90 ?…

Bref, la franchise Mission Impossible n’a plus rien à envier à celle de James Bond. Les deux flirtent maintenant systématiquement avec le ressort narratif complotiste. À l’image de l’évolution des rapports de force géopolitique depuis la chute du bloc de l’Est. Faute de mieux ? Je n’en suis pas sûr. L’ennemi tout-puissant n’est désormais ni soviétique ni savant fou, mais des organisations de l’ombre qui tirent les ficelles et corrompent toutes les machines démocratiques du monde. Je ne suis pas sûr que ça illustre si bien la nature des conflits actuels. Et cette mise en scène de complots constants et insaisissables (ça date déjà, on en voit les prémices à la télévision avec X-files ou Lost), j’aurais même presque peur que ça ne fasse qu’alimenter un peu plus la défiance du public pour ses gouvernants. En lieu et place des grands complots mondiaux, il y a surtout des pratiques illicites de la part d’individus issus des principales richesses du monde qui visent à préserver et enrichir un peu plus leur patrimoine parfois avec la complicité passive des États (et donc des scénaristes de Hollywood). Ils font ça individuellement, à moins de considérer que les paradis fiscaux représentent une forme d’organisation mondialisée, avec le seul but de s’enrichir sur le dos de la société. Aucun réel complot, comme on peut le voir dans ces films pour lesquels l’image du méchant doit toujours prendre un visage unique et pour lesquels la structure de ces « énergies de l’ombre » est calquée sur la mafia plus que sur les lacunes des États. Et ça, c’est bien un problème de ne pas l’évoquer dans des films actuels. Non seulement on passe à côté des grandes manœuvres quasi mafieuses (le « quasi » a son importance) de notre époque, mais on nourrit et instrumentalise des imaginaires incohérents qui, in fine, profitent toujours à ces mêmes acteurs « de l’ombre », les grandes richesses, qui ne sont jamais montrées du doigt, et aux extrémismes.

Jack Reacher, Christopher McQuarrie 2012 | Paramount Pictures, Skydance MediaH2L

La défiance du peuple vis-à-vis de ses dirigeants n’a jamais été aussi grande, on élit des imbéciles d’extrême droite, et les univers mentaux illustrés dans ces films y sont sans doute en partie responsables. C’est d’autant plus ennuyeux quand un des promoteurs de ces imaginaires « alternatifs » est un acteur-producteur promoteur également de la plus grande secte du monde. Les sectes ne mettent pas en évidence l’existence de complots de l’ombre ; elles sont le symptôme des problèmes sociétaux bien réels qui pourrissent la vie de milliers de personnes, s’enrichissent sur leur dos et promeuvent elles aussi des idéologies dangereuses pour les individus et la société.

Cela étant dit, paradoxalement ou non, j’aime bien ce que fait Tom Cruise… Faut être un peu schizophrène. La plupart du temps, depuis maintenant plus de dix ans, il s’appuie sur Christopher McQuarrie. OK, Keyser Cruise… On est rarement dans le chef-d’œuvre, mais ce qu’ils proposent n’est pas mal du tout (si l’on met de côté les critiques exposées dans les deux précédents paragraphes). Oui, même dans ce domaine, il convient de séparer l’homme de l’artiste, et cela, même quand des films font, à mon avis, plus la promotion des faux complots au détriment des vrais ou des quasis (influence des ultra-riches sur les politiques du monde, expansion des extrêmes et des sectes). Mais je ne fais que prendre le train en marche, les films d’action n’ont vraisemblablement pas vocation à décrire le monde qui les entoure tel qu’il est, ni à dénoncer ses travers.

« Monsieur, votre billet n’est pas en règle. Veuillez descendre au prochain arrêt. »


 
Mission: Impossible – Rogue Nation, Christopher McQuarrie 2015 | Paramount Pictures, Skydance Media, Bad Robot

Liste sur IMDb pour Jack Reacher :

MyMovies: A-C+

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La Tête d’un homme, Julien Duvivier (1933)

La Tête d’un homme

Note : 2.5 sur 5.

La Tête d’un homme

Année : 1933

Réalisation : Julien Duvivier

Avec : Harry Baur, Valery Inkijinoff, Alexandre Rignault, Gina Manès, Damia

Film affreusement lent avec pas mal de résurgences de films muets. On sent presque que Duvivier chercherait à trouver une sorte d’intensité molle inspirée de M le maudit (1931), assaisonnée par quelques tourments crapuleux assez peu photogéniques, sans doute déjà bien présents dans l’histoire de Simenon, et qui feraient plutôt penser à Crime et Châtiment. Le tour ne prend pas. Duvivier avait un superbe scénario de Simenon, et il n’en a pas tiré grand-chose sinon un film lent à l’intensité inévitablement forcée.

Le film n’est même pas à voir pour Harry Baur qu’on a connu plus inspiré : le stoïcisme de Maigret, à lui ce gros ours sensible, ne lui convient pas vraiment. Une dernière scène intense avec les larmes qui vont avec, mais avant ça il semble s’ennuyer et son humanité légendaire n’y change pas beaucoup plus (je demande à voir, mais jusqu’à présent Harry Baur a surtout été convaincant dans des rôles de victimes — David Golder, Les Misérables, Un grand amour de Beethoven —, pas assez roublard pour ça, et pas assez « fin » pour Maigret).

En fait, les deux seuls rayons d’espoir du film, c’est l’interprétation de l’acteur russe Valéry Inkijinoff (le nuage de Tempête sur l’Asie a semble-t-il passé la frontière), d’une autorité et d’une présence, pour le coup, franchement impressionnantes. Le même caractère, ou faciès plutôt, insaisissable, que Yul Brynner, qu’on imagine venir de lointaines steppes non identifiées, mais surtout une intelligence dans le regard et une assurance folles… Pour voler la vedette à Harry Baur, il faut en avoir du talent. Le dernier bon point du film, c’est la chanteuse Damia qui pousse sur un coin de lit sa complainte d’une grande joyeuseté : et la nuit m’envahit, tout est brume, tout est gris


 
La Tête d’un homme, Julien Duvivier 1933 | Les Films Marcel Vandal et Charles Delac

Sur La Saveur des goûts amers : 

Les Indispensables du cinéma 1933

Listes sur IMDb :

Une histoire du cinéma français

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L’Exercice de l’État, Pierre Schoeller (2011)

Note : 1.5 sur 5.

L’Exercice de l’État

Année : 2011

Réalisation : Pierre Schoeller

Avec : Olivier Gourmet, Michel Blanc, Zabou Breitman 

J’aurais dû me rappeler à quel point Télérama est rarement une bonne inspiration quand il s’agit de trouver un bon film pour ses soirées. Au siècle dernier, ils n’étaient déjà pas bien brillants pour juger de la qualité du cinéma français, à moins qu’à force de se manger des merdes à toutes les projections presse, on ne finisse par vouloir forcer une mise à niveau de ses exigences vers le bas.

Malheureusement, la réputation du cinéma français actuel n’est pas usurpée. Cet Exercice de l’État est une véritable catastrophe et un petit catalogue de tout ce que les faiseurs de cinéma d’aujourd’hui dans ce pays sont incapables de maîtriser. Et avec une presse allant dans leur sens, à parier qu’une telle somme d’incompétences ne soit jamais à la base d’une remise en question de toute une profession. Les aides à la création permettent au cinéma domestique de se faire, et voir tous ces amateurs vivre de leur médiocrité, c’est en soi pas une mauvaise chose. Le hic, c’est qu’un tel système, s’il aide les gens talentueux, est très probablement un frein à la création, à la création de qualité s’entend.

L’exigence trouve toujours son public, et on a un excellent public en France, peut-être le meilleur du monde, très connaisseur, très exigeant, et qui connaît les limites de son cinéma domestique. J’aurais tendance à penser que si on favorisait la qualité plutôt qu’offrir des aides surdimensionnées à des piètres créateurs, les meilleurs d’entre eux, même avec des styles peu conventionnels, peu populaires, eh bien, ceux-là trouveraient toujours leur public. Or, avec un tel système, on perd sans doute sur toute la ligne : le public se déplace pour des productions dites populaires, souvent des comédies, et souvent là encore de médiocre qualité, mais retourne chez lui probablement toujours un peu dépité, et ce même public, plus confidentiel, mais bien plus important que partout ailleurs dans le monde, très citadin c’est vrai, mais très branché sur Arte et ses découvertes des grands cinéastes internationaux ou sur ses films du patrimoine mondial, lui ira rarement, ou je me trompe, voir des films promus comme celui-ci par une certaine presse (ironiquement parfois aussi produit par les mêmes réseaux). On trouvera alors des exceptions, les exceptions françaises qu’on voudrait tant « conjuguer » au singulier pour en faire une généralité automatique et non des « coups » rares.

L’Exercice de l’État, Pierre Schoeller 2011 | Archipel 35, Les Films du Fleuve, France 3 cinéma

Je fais brièvement le compte de tout ce qui est rebutant, médiocre, jamais maîtrisé dans le film. D’abord, si le sujet est intéressant, si le développement n’est pas si mal tourné, les dialogues sont affreux. Aucun acteur au monde ne saurait être en capacité de les dire : il n’y a rien de vivant dans leurs tournures, c’est écrit comme des dialogues de roman, c’est sec, on échange des idées, on les exprime dans une langue qui est plus celle de l’écrit que celle de l’orale ; et à ce niveau, la tentative de vouloir coller à la langue des politiques se révèle un ratage complet, la maîtrise de la langue « de bois » n’y est pas du tout, précisément parce que c’est une langue de l’indécision, une langue sans « idée », ou avec des idées et des formules qui se rapprochent plus de la rhétorique que du factuel. Bref, ce n’est certes pas une chose facile, mais quand il faut en plus les dire, pour des acteurs, avec leurs défauts, avec leurs propres approximations, ça devient laborieux. Parce que si on trouve dans le film des acteurs qui pour certains ne sont pas si mauvais, non seulement ils sont rarement dans leur registre : Gourmet, j’aurais tendance à penser que c’est un acteur qui improvise, or rien ne l’est ici ; Blanc n’est jamais aussi bon que quand il joue dans l’excès, or, ici, il est tout en contrôle (et ne contrôle pas grand-chose) ; Zabou à la limite s’en tire mieux dans l’affaire.

Mais s’en tirer le mieux, ça pourrait suffire si à côté de ça, un véritable directeur, avec une connaissance des acteurs, une oreille, un sens du rythme, une capacité à mettre ses acteurs en situation, était capable de faire le job. Et là, je ne sais pas d’où il peut sortir ce Schoeller, mais il donne l’impression de n’avoir jamais dirigé un acteur de sa vie. Je veux bien que pour certains, aider les acteurs à évoluer dans l’espace, définir leur position et posture, ce ne soit pas si naturel, mais l’oreille, l’oreille, ce n’est pas ce qu’il y a de plus difficile : quand un acteur dit mal son texte (et avec un tel texte, c’est assez fréquent), on lui fait redire, on essaie une autre tournure, on lui propose de le dire autrement, de trouver une certaine aisance, ou une liberté, pour que ça sorte mieux et qu’il s’approprie le texte. Parce que sur la composition, il n’y a aucun problème, chacun jouant ce qu’ils sont dans la vie (et en dehors du problème, sur un plateau, de ne pas évoluer dans son meilleur registre) ; le problème, il est bien dans le « dire ». Il n’a pas trois secondes de dialogues qui heurtent les oreilles, comme des fausses notes qui viennent continuellement nous interdire de croire en ce qu’on voit. On voit des acteurs jouer (mal), plutôt que des personnages dans une situation… Pour tout dire, à la limite, celui qui s’en tire mieux que tous les autres, c’est le chauffeur : quelques bricoles à dire, des répliques de taiseux, et ça roule beaucoup plus naturellement que pour tous les autres. Faut savoir adapter ses exigences à ses qualités, Schoeller devrait se lancer dans la suite de La Guerre du feu.

Affligeant donc, comme assez souvent je dois dire. Il m’arrive de succomber, de vouloir y croire, un peu, et d’être intrigué par les appréciations de certains… Et puis, et puis… voilà, c’est tellement mauvais que malgré un sujet qui avait tout pour me séduire, il n’y a plus qu’une chose à faire : fuir.

Seinbol de l’impuissance


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Le Professeur, Valerio Zurlini (1972)

Deux heures moins le quart après la fin du monde

Note : 4 sur 5.

Le Professeur

Titre original : La prima notte di quiete

Année : 1972

Réalisation : Valerio Zurlini

Avec : Alain Delon, Sonia Petrovna, Giancarlo Giannini, Alida Valli, Renato Salvatori

TOP FILM

On pourrait être tenté de croire qu’avec des acteurs tirant de telles tronches de « trente mètres Delon », ou qu’avec un tel concours de cernes, le film soit d’un glauque assez peu ragoûtant. Il faut pourtant avouer que cet état dépressif constant à bien quelque chose… de réjouissant. C’en serait presque mystérieux d’ailleurs, et j’avoue ne pas entièrement en saisir le secret. Il est vrai qu’Alain Delon est de ces individus gâtés par la nature qu’il serait impossible de rendre laids. Mieux, il trouve pour une fois une femme capable de lui tirer la bourre dans ce registre : car Sonia Pretovna a ce je-ne-sais-quoi qui la rend, elle, cent fois plus belle quand on la voit tirer une tronche de mannequin drogué, que quand elle sourit, et sa beauté est renversante, parfaite alter ego dans ce film de Delon. D’ailleurs, ça pourrait être assez simple, ne pourrait-on pas résumer la carrière de Alain Delon à cette simple règle : il n’est jamais aussi bon acteur que quand un autre acteur (souvent une actrice) peut lui rendre la pareille dans un film.

Alors, Delon faisant la gueule et se contenter d’être beau, ce n’est pas une nouveauté, et cela ne peut expliquer l’étrange alchimie qui donne au film cette ambiance fascinante malgré ses franches tendances à vous plonger dans un univers aux consonances postapocalyptiques (cette proposition de l’apocalypse serait à la Renaissance, très présente dans le film, ce qu’aurait été la Réforme à la religion catholique : un désenchantement lucide du monde). Mystère. Peut-être est-ce alors l’humour, le détachement, dont fait souvent preuve le personnage de Delon dans ce film : il est imperméable à tout, ne se sépare que rarement de son imperméable d’ailleurs, comme s’il se foutait du temps qu’il faisait ; il se fout tout autant des directives hiérarchiques qu’on peut lui donner (aucune ambition ou respect pour l’autorité, encore moins la sienne pour ses élèves) ; imperturbable mais jamais méprisant ou agressif à l’égard des autres personnages (au contraire même, et il le dit bien à sa femme, plus déprimée encore que lui au début du film ; on peut même dire que son personnage fait montre d’une certaine douceur, d’une réelle empathie pour tous les cadavres ambulants qui traînent dans ces rues de Rimini) ; et la clope toujours au bec comme pour prendre la température de sa dépression chronique. Ce ne serait alors plus la beauté de Delon qui fascine, mais son charisme eastwoodien, cette capacité qu’il a encore ici au début des années 70 à présenter une image de lui-même préservée de toute autosatisfaction, d’assurance masculine déplacée et ringarde, qui seront sa marque les années suivantes. Mystère, mystère.

Quoi d’autre encore… Pas d’alchimie possible sans doute, sans contrepoint efficace. Si tout était continuellement gris, l’absence de nuances nous ferait inévitablement tomber vers le ton sur ton. Et la nuance, si Alain Delon et Sonia Pretovna sont des amants maudits (et plutôt à ranger dans la case des stéréotypes à maudire pour les scénaristes), c’est dans les personnages qui tournent autour d’eux qu’il faut la trouver (la nuance) : le directeur du lycée est une autre caricature et une représentation de l’autorité qui laisse Delon indifférent (c’est son absence de volonté de réagir aux excès du directeur, son flegme intériorisé, qui donne le ton au film, et qui ferait donc pencher bien plus celui-ci vers la satire nihiliste que le mélodrame sentimental) ; les élèves sont de jeunes adultes turbulents que le personnage de Delon parvient à amadouer un peu en leur laissant les libertés qu’ils demandent ; ses collègues sont tout à la fois joueurs, obsédés sexuels et fêtards, soit l’exact opposé de ce qu’il est (là encore des stéréotypes grinçants, signe toujours de la causticité recherchée du film et de son caractère satirique et désabusé), et à l’exception peut-être du vice pour le jeu que le professeur Delon partage avec eux et qui permet à tous de se retrouver, l’occasion ainsi pour ce personnage de professeur de pratiquer la seule relation sociale qu’il s’autorise (mais qui permet à nous spectateurs de comprendre par cette opposition que si le jeu a peut-être encore la capacité de le divertir, il n’entretient plus vraiment d’espoir ou d’intérêt à entretenir des relations humaines avec ces nouvelles fréquentations) ; puis, les amis que lui présentent ces mêmes collègues de travail, fêtards aussi, riches et/ou prostitués on ne sait trop bien, mais il est encore question de caricatures, et offrant là toujours un contraste marqué avec les humeurs d’éternels désabusés proposés par les personnages de Alain Delon et de Sonia Pretovna…

Leur rencontre à tous les deux, leur relation naissante, n’en est que plus convaincante. Ces deux-là parlent la même langue, semblent avoir un peu trop vécu et porter sur leurs épaules, toujours accablées par le poids du passé et des soucis présents (surtout pour Delon), et paraissent se reconnaître comme deux égarés de la même espèce, ou tels deux morts résignés sur le chemin des enfers quand tous les autres se débattraient encore ignorant se savoir déjà condamnés… D’aucuns y verront les accents d’un cinéma italien des années 70 porté vers le sentimentalisme ou y retrouveront le parfum de scandale d’une époque où les libertés sexuelles recouvrées profitaient en réalité plus à un même type d’hommes, mais j’y verrais plus volontiers les accents, ou les prémices, d’un cinéma désabusé, presque déjà punk, désillusionné qui courra tout au long de ces années 70 et satire d’une société qui connaîtra bientôt la crise.

Car cet amour-là, loin du détournement de mineur, est plus platonique que réellement sentimental ou sexuel (ils mettent longtemps avant de passer à l’acte d’ailleurs, et ils en seront presque immédiatement punis). On peut même se dire qu’il n’y a rien d’amoureux entre ces deux paumés et que s’ils se retrouvent, et se reconnaissent sans même avoir recours à la moindre séduction, c’est bien parce qu’ils sont deux cadavres errants sur le chemin de l’apocalypse. Leur relation est presque aussi sensuelle qu’une paire de chaussettes sales oubliées sur un lit. Les morts n’ont rien de sensuel, et tout étranges, ou paumés, qu’ils sont, c’est peut-être la seule chose qui les unit. Et quand on ne se sent déjà plus vivants, les relations pseudo-sentimentales et charnelles, c’est peut-être la dernière chose qu’on tentera d’expérimenter pour constater la ruine de notre existence…

Leur relation n’en est pas pour autant toute tracée : ce qu’on lit d’abord dans les yeux de Sonia Pretovna quand elle regarde le professeur, c’est de la défiance désabusée, une invitation à la laisser tranquille. Puis, en génie de la mise en scène des regards (Cf. Les jeux de regards dans Été violent), Zurlini n’oublie pas de nous montrer les différentes étapes qui, dans les yeux de Sonia Pretovna, seront le signe évident de l’intérêt de plus en plus certain qu’elle porte pour son professeur. Un intérêt ni intellectuel, ni sentimental donc, ni sexuel, non, juste la conviction d’avoir trouvé chez le personnage de Delon un autre paumé, un autre cadavre ambulant qu’elle. Seuls contre tous.

Je dois aussi avouer que la structure narrative m’a tout de suite emballée. Une exposition à montrer dans les écoles d’écriture. Une exposition de maître. En deux séquences et trois dialogues, Zurlini produit une exposition rarement aussi rapide et efficace : d’abord, pour apprendre que Delon arrive tout juste dans la ville (et quelle ville), on le montre en train de répondre à deux étrangers perdus. (Habile.) Puis, pour connaître la profession et le cursus de Delon, on le fait passer un entretien d’embauche. (Pratique.) Les deux séquences suivantes le montrent respectivement pour l’une face à ses élèves, pour l’autre, faire la rencontre de ses collègues et futurs compagnons nocturnes. En cinquante mots, on sait tout sur Alain de long en large.

La fin toutefois se révélera peu convaincante : les deux amants « consomment » d’abord leur amour, ce qui offre au film sa première fausse note (on tombe presque dans les excès des années 80, et on cesse d’être pleinement dans la satire désabusée pour tomber dans le sentimentalisme sordide et grossier ; et cela, même si en toute logique, il devait passer par là pour achever le travail — quoi que, une autre solution aurait été de rester vague, suggérer l’acte, mais ne pas montrer la séquence qui a, d’un point de vue narratif, ou pour un certain moral, assez peu d’intérêt). Enfin, les deux amants macchabées se retrouvent séparés trop tôt au cours de ce dernier acte, reléguant l’adolescente de personnage central à un autre accessoire en faisant passer leur relation pour une simple intrigue de passage, et remettant le récit sur les rails d’une intrigue rance et bourgeoise (la relation entre Delon et sa femme) ce qui, il faut bien l’avouer, ne correspond plus vraiment au no future des années 80 mais aux nanars vulgaires et sexuels des mêmes années.

Le Professeur, Valerio Zurlini 1972 La prima notte di quiete | Mondial Televisione Film, Adel Productions, Valoria Films

Avant cela, dans le développement narratif plus réussi, on retrouve certaines des errances (beaucoup nocturnes) familières aux films de Fellini ou d’Antonioni. Au lieu de suivre une trame classique censée résoudre un objectif défini et des conflits intérieurs, les personnages suivent une trajectoire sans but, fait de rencontres successives et de divers îlots festifs échouant tous à donner un sens à leur voyage introspectif. Ce cinéma italien de l’âge d’or avait quelque chose de nihiliste et de désabusé, et il avait peut-être raison de l’être, car il mourra bientôt. Et quand ce n’est pas des fêtes qu’on écume comme un intrus secouru par des papillons de nuit, ce sont les villas abandonnées, empreintes d’une lointaine histoire, reflet là encore d’un monde flamboyant disparu qui jamais ne revit le jour, l’histoire d’une Renaissance jadis resplendissante, témoin paradoxale du déclin d’un monde plongé dans sa dernière nuit et qui l’ignore encore.

Zurlini s’est fait aider au scénario de Enrico Medioli, et lui aussi pourrait avoir ce même attrait pour les ruines des villas de la Renaissance : Delon, déjà, s’y amusait avec sa fiancée cardinale dans Le Guépard ; et il avait participé avec bien d’autres au scénario d’Il était une fois en Amérique où on peut reconnaître parfois cette ambiance fin de siècle (avec ces mêmes « passages à l’acte » assez peu finauds, cf. le viol de Deborah dans la voiture), et souvent associé de Visconti. Medioli savait peut-être donner à ses scénarios ces ambiances sinistres propres à certains films du cinéma italien de la fin de l’âge d’or, qui sait. Un cinéma qui se perd dans les ruines et qui ne sait pas encore qu’il est lui-même en train de péricliter. Les films précédents de Zurlini adoptaient cependant déjà souvent cette même tonalité. L’errance est une manière de porter sur son monde un regard décalé, désabusé, de prendre de la distance avec lui. Aux auteurs (et aux spectateurs) de ne pas confondre le regard porté avec les objets ainsi éclairés.

En dehors d’une fin décevante, une franche réussite.



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120 Battements par minute, Robin Campillo (2017)

120 Battements par minute

Note : 4 sur 5.

120 Battements par minute

Année : 2017

Réalisation : Robin Campillo

Avec : Nahuel Pérez Biscayart, Arnaud Valois, Adèle Haenel,
Antoine Reinartz

Une entrée assez peu convaincante, résultat de séquences brouillonnes en réunion collective de l’association Act Up, entre mélange d’improvisation et de passages obligés qui ne tire franchement pas le meilleur des acteurs. Les actions de l’association sont par ailleurs assez discutables et n’aident pas non plus à adhérer rapidement à la galerie de personnages proposée.

Tout rentre peu à peu dans l’ordre : les réunions paraissent mieux dirigées, et les trois acteurs principaux arrivent par leur justesse recouvrée à nous faire croire à leur histoire et à nous intéresser à leur lutte.

Paradoxalement, moi qui tourne de l’œil dès qu’une scène de cul pointe le bout de son téton ou dès que des acteurs s’embrassent, peut-être la séquence la plus réussie du film, ou peut-être la première m’ayant réellement convaincu, c’est précisément une scène de cul : l’astuce, c’est qu’on y papote beaucoup, et qu’on n’y raconte pas les banalités habituelles, ce sont des échanges qui précisent bien l’histoire des personnages et leur personnalité.

J’ai même résisté à la tentation de rouler des yeux à chaque intervention d’Adèle Haenel, c’est dire l’exploit. Toujours aussi peu convaincu par l’actrice ; elle trouve ici pourtant un rôle qui lui va comme un gant, plutôt à l’aise dans l’improvisation, mais incapable quand elle apparaît au second plan d’être crédible en actrice faisant semblant de discuter (ou d’écouter). Elle n’est pas la seule d’ailleurs, gérer l’attitude, le jeu, de tout un troupeau de figurants censés faire autre chose que d’avoir le cul posé sur une chaise, voilà qui relève de la gageure. Au moins Haenel est à sa place dans ce film, c’est-à-dire à celle d’une actrice de second plan dans un rôle de personnage antipathique.

Si le film tient par conséquent si bien la route, c’est principalement, et surtout, grâce à ses trois acteurs principaux. Le trio amoureux homosexuel est à peine dessiné, même s’il s’impose sur la longueur au détriment de la lutte associative, le film se présentant presque d’abord comme un film corral venant à se recentrer sur ces trois-là dans le cœur du film, mais sans jouer de tous les ressorts dramatiques sentimentaux (voire les excès hystériques d’un cinéaste sentimentaliste, et épuisant, comme Xavier Nolan). Le côté historique du film, éclaté sur différentes époques (en suivant presque le rythme des réunions hebdomadaires d’Act Up), aide à prendre une distance nécessaire afin d’éviter au film de tomber dans ces excès de sentimentalisme. Un peu comme si le film avait trouvé son rythme, et son équilibre, en s’appuyant tantôt sur son fond associatif et historique, tantôt sur son versant plus personnel et plus dramatique.

On en est presque à une écriture en tableaux, limitant les possibilités d’excès dramatiques d’une séquence à l’autre selon un principe d’escalade vers un climax dramatique ; cette structure suit ainsi plutôt les principes de la distanciation. Ce type de technique dramatique (notamment chez Mizoguchi) a toujours eu ma préférence, en particulier dans les mélodrames justement parce que les procédés de mise à distance permettent de rendre plus digestes les passages ouvertement mélodramatiques. En ce sens, la question mélodramatique (celle de ces excès) du film n’en est plus réellement une, étant entendu que l’argument principal du film est avant tout historique, et donc informatif (selon les bons principes de la distanciation, le procédé a bien une ambition didactique) sans pour autant gommer totalement le versant émotionnel du film, surtout à la fin (c’est ce jeu d’équilibriste entre identification et distanciation qui interdit les trop grands excès).

On en apprend ainsi un peu plus sur le fonctionnement et la politique d’une association active dans les années 90 dont les techniques agitprop sont reprises aujourd’hui par d’autres mouvements associatifs ; et on retrouve la situation épidémique du sida dans ces mêmes années, à une époque où on ne parle plus comme à l’époque de cette épidémie (contrairement à ce qui est avancé par les activistes d’Act Up repris dans le film, on était particulièrement bien informé à l’époque, plus qu’aujourd’hui) et où certains aspects (politiques ceux-là) de l’épidémie en rappellent une autre en 2020. Là encore, c’est un paradoxe, ce qui pourrait se faire froidement sans en venir à s’intéresser aux relations sentimentales de quelques personnages, permet d’y arriver grâce à une alchimie qui m’échappe encore mais qui pourrait donc bien venir tout bonnement du talent de ces trois acteurs. Je vante rarement le talent d’acteurs (notamment français, et notamment masculins), ce n’est donc pas un petit exploit.

Je ne félicite pas en revanche la coiffeuse et la costumière du film, tout cela a bien trop l’apparence des années 2010 (vêtements portés trop près du corps — même pour des homosexuels — et pas assez flashy, coupes de cheveux à la tondeuse électrique à une époque où George Michael donnait encore la tendance, et la tendance était bien plus long que ça) (même s’il faut être honnête, si le film avait déployé tous les efforts possibles pour coller à une réalité historique, je n’aurais pas hésité à dire qu’il s’agissait d’efforts accessoires).

J’ai bien ri quand l’acteur principal a dit « 850 francs », je veux bien que l’acteur soit argentin, mais on sentait bien dans sa bouche que c’était la première fois qu’il utilisait cette expression (je compte encore en francs). Au niveau des dialogues encore, j’ai relevé deux répliques qui m’ont fait sourire pour leur justesse : « On ne s’apprécie pas beaucoup, mais on est quand même ami, non ? » (on sent le haut niveau d’intelligence sociale) et le « Moi, c’est Sophie » d’une Adèle Haenel se présentant à la mère du défunt et espérant en retour une réaction du genre « ah, mais oui, Sophie, la Sophie, la fameuse Sophie… » et qui ne voit rien venir (en une seconde, son personnage comprend qu’elle est personne, joli moment de solitude).


 
120 Battements par minute, Robin Campillo 2017 | Les Films de Pierre, France 3 Cinéma, Page 114

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Mon roi, Maïween (2015)

Mon roi

Note : 2.5 sur 5.

Mon roi

Année : 2015

Réalisation : Maïween

Avec : Emmanuelle Bercot, Vincent Cassel, Louis Garrel

Toujours aussi admiratif des techniques de mise en scène de Maïween. Pas étonnant d’ailleurs d’y retrouver sa sœur Isild Le Besco et Emmanuel Berco, qui sont deux actrices et réalisatrices usant des mêmes techniques basées sur l’improvisation.

Le problème, c’est que si les excès dont est friande la réalisatrice peuvent me convenir quand il est question de montrer les difficultés sociales et psychologiques d’un commissariat de police, ces excès deviennent très vite insupportables quand elle dépeint les gens de son milieu : l’élite culturelle et pseudo-intellectuelle parisienne. Un milieu assez reconnaissable par ses accents hybrides : une teinte générale des milieux riches du XVIIᵉ arrondissement mêlée à la vulgarité des milieux populaires de banlieue. Quand on a dans un film, quelques actrices (et souvent les meilleurs), de l’ancienne génération, et qu’elles font la paire avec d’autres acteurs, parfois provinciaux, parfois passés par le moule du conservatoire et des cours parisiens mais sachant garder encore une part provinciale, voire banlieusarde, ça passe beaucoup mieux. Mais quand ce petit monde se retrouve avec leurs accents communs, avec leurs manières de petits rois à qui tout est dû, leurs excès (à la californienne presque), avec toute leur consanguinité et leur filsdetude, ça en devient franchement insupportable.

Les meilleures séquences d’ailleurs, du moins les moins insupportables, sont celles où Berco se retrouve en convalescence avec des jeunes de milieu modeste. On sent que c’est un peu forcé, justement parce qu’on sait combien les gens de cette société aiment paradoxalement se mêler aux gens de banlieue (il vaut mieux être en bons termes avec ses dealers), mais ça permet de supporter les humeurs et les rires excessifs de la Berco, et surtout de ne plus voir le personnage toxique et insupportable qu’interprète pourtant très bien Vincent Cassel (comme Louis Garrel, un fils de).

Milieu à vomir, une sorte d’aristocratie parisienne qui travaille, vit, s’unit, s’entraide, et dont le reste de la France est condamné à suivre les exploits à travers leurs diverses productions culturelles.

J’avais, à une époque, parlé de nouvelle qualité française, surtout pour la génération qui les précède, une génération Arte et Fémis élevée dans le culte des cinéastes de la nouvelle vague, mais on y est encore, à l’image d’un autre monde, politique celui-là, il y a quelque chose de pourri quand tout est concentré dans un même lieu et que les gens qui bossent, se critiquent, se mettent le pied à l’étriller, quand tous se connaissent, se détestent parfois, mais participent à un même monde, qui transparaît en creux dans le film (propriétaire d’un restaurant comme d’une boîte de production, c’est du pareil au même), et qui n’a pas grand-chose à voir avec la vie des gens de ce pays. Dans cent ans, je ne dis pas, les spectateurs n’ayant plus rien à voir avec le monde décrit y trouveront sans doute leur compte, aujourd’hui ça reste insupportable.


 
Mon roi, Maïween 2015 | Trésor Films, StudioCanal, France 2 Cinéma

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Cold War, Pawel Pawlikowski (2018)

Note : 3 sur 5.

Cold War

Titre original : Zimna wojna

Année : 2018

Réalisation : Pawel Pawlikowski

Avec : Joanna Kulig, Tomasz Kot

Histoire d’amour plutôt banale et tristement académique. Les péripéties s’enchaînent au gré des sauts de puce géographique du couple, des séparations ou des retrouvailles.

Deux défauts majeurs dans cette construction : d’abord l’introduction des personnages est bâclée, voire inexistante (et on pourrait en dire autant de leur amour naissant auquel on ne croira par conséquent jamais) ; ensuite, les péripéties et les personnages secondaires sont totalement délaissés au profit du couple, ce qui ne poserait problème si le récit nous faisait entrer en profondeur dans leur intimité, comme ce n’est pas le cas, tout paraît sec et vain.

Si dramaturgiquement, c’est assez vide, en revanche, techniquement, la qualité est là. Direction d’acteurs parfaite, réalisation et montage idem, jolies reconstitutions et photo. 1h20 pour un tel sujet, ça en dit long sur les manques du film.


Cold War Zimna wojna, Pawel Pawlikowski 2018 Opus Film, Polski Instytut Sztuki Filmowej, MK2 Films

 


 

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La Lune de Jupiter, Kornél Mundruczó (2017)

Note : 3.5 sur 5.

La Lune de Jupiter

Titre original : Jupiter holdja

Année : 2017

Réalisation : Kornél Mundruczó

Avec : Merab Ninidze, Zsombor Jéger

Après Les Fils de l’homme, voilà Le Fils de Dieu. Si on prend le film pour ce qu’il est avant tout, un film d’action efficace, c’est assez réussi et plutôt divertissant. Faut-il encore éviter de porter un peu trop attention aux significations ou indices religieux qui parsèment ici ou là le récit. Autrement, ça deviendrait franchement lourd.

On en serait resté à une allégorie de l’Europe fermée sur elle-même et réfractaire à l’idée d’accueil d’étrangers forcément poseurs de bombes, sans trop non plus tirer sur les ficelles des évidences, ç’aurait été encore mieux. Parce que l’allégorie, là, religieuse ou biblique, ce n’est vraiment pas finaud.

À côté de ça, le mélange entre film de genre(s) et film « intelligent » est surprenamment bien maîtrisé et pas désagréable à regarder.

Bref, pour de la SF dystopique faite avec les moyens du bord (une Europe alternative, très proche de l’actuelle, nécessitant donc peu de moyens sinon narratifs), connaissant l’extrême difficulté du genre à convaincre, il ne faut pas bouder son plaisir, c’est si rare. On peut ainsi tout particulièrement goûter les scènes en plan-séquence caméra à l’épaule entre Cuarón et László Nemes. En revanche, aucune séquence de lévitation n’est réussie, ou crédible.


 

La Lune de Jupiter, Kornel Mundruczo 2017 Jupiter holdja | Proton Cinema, Match Factory Productions, KNM, ZDF/Arte


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The Revenant, Alejandro González Iñárritu (2015)

Root Bear Man

Note : 3.5 sur 5.

The Revenant

Année : 2015

Réalisation : Alejandro González Iñárritu

Avec : Leonardo DiCaprio, Tom Hardy, Will Poulter

C’est encore ce qu’il y a de plus digeste chez Alejandro. J’y retrouve le côté brutal des meilleurs films de Mel Gibson. Pour une fois, la sophistication de la mise en scène d’Iñárritu me paraît plutôt bien servir son sujet, précisément parce que le sujet présenté est d’une simplicité limpide. Une qualité que j’ai toujours appréciée chez Gibson, et qui fait plaisir ici. Toute cette sophistication vise précisément à être immersive sans être pour autant insistante ou l’objet principal du film : le grand-angle, les séquences filmées au plus près de l’action grâce à un steadicam sans coupes apparentes, le tout épicé d’effets spéciaux invisibles mais évidents (comme dans les meilleures séquences d’Alfonso Cuarón, dans Children of Men ou dans Gravity) sans faire pour autant du plan-séquence une obstination, ça paraît être le choix idéal pour un tel film.

Reste que ça ne mène pas bien loin pour autant, la brutalité réaliste ne pouvant à elle seule faire un film. Mon intérêt tout personnel, et bien particulier je dois le reconnaître. Pour les premiers films de Mel Gibson, il était de découvrir à travers cette réalité brute, des univers rarement exposés au cinéma. J’avoue que très vite, je me suis laissé à penser ici le même type de film, celui d’un homme isolé appartenant à un « clan » dans un univers pour nous exotiques, pour lui, froid et hostile, et cherchant à retrouver d’abord les siens après avoir été grièvement blessé par un ours, puis chasser l’assassin de son fils (voilà qui est en somme le résumé d’un film d’un peu moins de trois heures), le tout dans un monde que j’aurais préféré, certes, non pas de trappeurs nord-américains du début du XIXᵉ siècle, mais de chasseurs, sapiens ou néandertaliens, au cœur d’une Europe paléolithique, par exemple. Il m’a toujours semblé dommage qu’un film comme La Guerre du feu n’ait pas déclenché une mode de films préhistoriques, comme Le Pacte des loups pour ce qui est du Moyen Âge provincial. Il suffit de peu parfois pour contenter un spectateur, et des westerns, j’en ai déjà assez vu. Celui-ci a donc au moins le charme de sa singularité. Le film étant, ce qu’on a coutume désormais de dire, un « film immersif », l’objet (le décor) de cette immersion est capital. Et ça l’est d’autant plus quand le sujet réduit à rien peut s’effacer devant cet objet de curiosité et quand le spectateur peut profiter de lui sans être distrait par des artifices grossiers de mise en scène.

La performance de DiCaprio est bien sûr impressionnante, mais tant qu’à être réaliste, je m’étonne de le voir si fringant ne serait-ce qu’après avoir été chatouillé et baladé de droite à gauche par un ours. Au moindre mal de tête, je n’ai déjà plus de force et tous mes mouvements se font au ralenti ; Leonardo, lui, encaisse chaque coup comme si c’était son dernier souffle : je mets au défi n’importe qui, et de bien portant, de gémir comme Leonardo, de ramper sur des bras comme Leonardo, et de ne pas s’écrouler de fatigue au bout de dix minutes. Alors, la même chose, dans un froid polaire, affamé, lacéré de toutes parts et bouffé par la fièvre (plaies infectées oblige), même le plus vaillant des hommes (ou des hommes de Néandertal si on retourne à mes rêves de spectateurs) n’aurait une telle vaillance. Au mieux, l’œil est hagard et les mouvements lourds. C’est moins photogénique, un acteur qui joue l’agonie sans panache. Mais il faut bien ça, sans doute, pour capter notre attention de spectateurs dégourdis par deux décennies de superpouvoirs.

Dernier mot sur la musique : quand reviendra-t-on un jour à de la vraie musique ? Depuis quelques années, et le funeste Hans Zimmer qui a enterré la mélodie sous un gros voile de basses, on n’a plus qu’une suite d’accords mous (des cordes ici) rehaussée au mieux de deux notes toutes les dix secondes pour accentuer la tension. C’est triste de s’interdire ainsi toute portée poétique et de devoir subir, film après film, ces musiques censées nous dicter la moindre émotion.


 

 

The Revenant, Alejandro González Iñárritu 2015 | New Regency Productions, RatPac Entertainment, New Regency Productions


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