C’est écrit sur le papier de la nuit.
Le soleil brille et sa lumière fait vibrer les notes de la voix du vivant. La nature tremble à mon passage, jaillit, et expire — je suis le voyageur, je suis l’ombre qui passe. J’explore les vérités cachées de la terre ; j’ai peur de mourir dans ce rêve endormi. Quand déchirerai-je le voile funèbre du sommeil ? Il y a là un souffle morne qui balaye tous les espoirs de la vie sur la rive puante de la mort.
Les arbres fatigués frémissent ; je laisse mon esprit vagabonder et suivre le chemin qu’ils dressent devant moi — leur voix me guident. Je n’ai plus peur. Ils me parlent : je les entends murmurer quelque chose de gentil — je ne les comprends pas. Leurs notes parlent au cœur et mon esprit ignore tout de ce langage.
Le vent soudain se tait, les arbres se figent. Assis sur un banc, un vieil homme regarde passer le temps sur les reflets du fleuve. Non loin de lui, enfermé dans un square aménagé, un enfant joue. Son compagnon de solitude est un avion de bois grand comme la main et léger comme une plume qu’il fait planer sur les vagues silencieuses du vent. Et ce vent l’épie, le scrute, s’apprête à lui jouer un mauvais tour.
Le vieil homme plonge sa main dans une poche de son veston et en ressort deux ou trois graines d’érable. Il ne sait pas encore quoi en faire alors les ravale dans sa poche.
L’enfant se voit comme le commandant du grand vaisseau des airs : il vole par-dessus le temps immobile et jette au-dehors, sur la ville qui dort, des songes en pagaille. « Je suis le maître des cieux. Le silence est notre seul moteur, l’espoir, notre oxygène, et les mensonges des cieux retombent sur terre. » Le vieil homme laisse ses mains errer dans ses poches puis se tourne vers l’enfant. Il a un sourire triste et s’imagine peut-être que le vol du petit jouet de bois dure une éternité ; il s’imagine peut-être qu’un jour la vie prolonge les desseins naïfs de l’enfance. Ses poches sont pleines d’imagination perdue. Il se résout à reprendre le chemin des vivants quand un souffle intempestif vient interrompre le silence de la brise — l’enfant avait rêvé trop haut. Ce frêle avion de jeu qui tenait en son cœur toutes les grandes espérances humaines s’était échoué dans les branches muettes d’un arbre. Le vent retombe, satisfait, tandis que l’arbre demeure invariablement figé dans sa langueur sculpturale.
Le vieil homme s’approche avec convoitise et circonspection. Il s’immobilise, comme suspendu aux écarts du temps. Sa tête se penche ; une moue vulgaire se dessine sur son visage. L’enfant ose à peine s’affranchir de sa timidité. Il entreprend cependant un geste à l’attention du vieil homme : un petit soupir plaintif auquel il ne manque pas d’y ajouter l’adorable et irrésistible expression de l’enfant contrarié. Le vieil homme entreprend le sauvetage de l’avion. Il commande à l’enfant de partir pour le bois voisin et d’y ramener une branche tombée sur le sol assez longue pour espérer atteindre son jouet : il s’exécute, un peu surpris mais confiant.
Une fois l’enfant parti dans l’ombre du bois, le silence est à nouveau brisé par un souffle. Un vent chaud et léger roule sur le sol, et le vent se met soudain à danser avec les feuillages dans un long sifflement moqueur ; les branches, tout heureuses de cette invitation, s’abandonnent à la valse du temps, et libèrent l’objet de leurs entrailles.
Le jouet déploie ses ailes et part, fier comme brave, à l’assaut des vagues de l’aventure. Mais un grand tourbillon de poussière s’élève jusqu’à lui, l’emporte d’un seul coup vers le ciel, puis les vents impétueux s’épuisent dans le silence, confiant ainsi l’avion aux bras de l’air dormant. Le jouet flirte quelques instants avec les cimes et descend tout en douceur, traçant une large spirale dans sa chute et achevant son étrange épopée dans le fleuve. Il vogue quelques instants sur les flots presque éteints comme un oiseau trop grand, et se noie, emporté par l’oubli et la désillusion.
Le vieil homme avait contemplé sans y croire l’envolée du petit vaisseau des airs. Il avait le regard hésitant de l’enfant conscient de ses bêtises déjà tout ému à l’idée de se faire gronder. Et comme il ne voulait pas s’embarrasser en explications, il préféra disparaître, sans rien dire.
L’enfant revient, l’arme libératrice à la main. Son jouet n’était plus là.
Ses paupières se font lourdes, ses yeux deviennent noirs, ses lèvres se crispent ; il rejette au fond de son cœur cette larme qu’il se refuse à verser. Et l’œil vide et hiératique comme une statue orgueilleuse au milieu d’un jardin nu, les bras désespérément vides et morts, il pense : « on ne m’y reprendra plus… »
Avant de grandir et de détruire toutes les forces joyeuses qui l’animent, l’enfant lance un dernier coup d’œil sur la rive et y jette son bâton de bois.
Sur le sol : trois ou quatre graines d’érable, bientôt mangées par la poussière. Le vent pourra bien les emporter.
La suite :
