Les Chemins flottants – L’air respiré sur cette terre

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L’air respiré sur cette terre sera l’air paisible du passé et de la vérité.

Les couleurs du ciel tombent sur la terre. Il fait clair et chaud. Le chant du jour envahit l’atmosphère. Les ombres sont rares et solitaires. Les fantômes dorment dans les bois frais et humides. Une haleine trouble expire à la surface du fleuve : ce sont de mirages lourds qui, réchauffés par l’éclat du soleil, remontent vers le ciel. L’air est sec sur la rive. Je me laisse guider par les mirages, je me laisse fondre dans leur transparence. Je ferme les yeux, et j’apprécie les murmures de l’air qui m’entourent, puis l’onde vaporeuse s’endort dans le noir obscur, et le néant ouvre à nouveau vers moi ses grands bras d’argent.

Ce n’est sans doute qu’un songe qui respire et qui court sur le cours assoupissant du long cours…

Je libère les fantômes et j’ouvre les yeux.

Un groupe d’enfants écoutent avec gravité et attention deux des leurs, petits chefs investis, leur exposant les règles d’un jeu qui va suivre.

Je reconnais cette tension, cet entrelacement de timidités et d’appréhensions. Quelque chose est de retour après un long voyage…

Le soleil gonfle l’atmosphère d’une chaleur légère et l’air sur ma peau réveille les parfums vigoureux du printemps. Le vent serein berce le cœur des oiseaux qui chantent ; les silhouettes claires des enfants vacillent comme des flammes excitées. Leur angoisse s’enivre, se soulève parmi les vapeurs puantes du fleuve. Certains rêvent de se fondre dans le brouillard, seuls et invisibles. Mais il faut vivre. Chacun sa vie. Et leurs aînés sont les premiers à dresser au cœur de leur naïveté les obstacles qui fonderont la nature de l’adulte. Qu’importe le jeu : l’épreuve, elle est dans la formation des équipes. Une sélection qui révélera la trajectoire future de chacun.

Les chefs toisent leurs protégés de long en large avec un œil plissé et grave. Les cœurs se serrent dans les poitrines des enfants.

L’égrenage commence. Les premiers choisis ont une sensation de reconnaissance et de saine délivrance. Certains se lancent dans des élans téméraires de convivialité excessive ; leur fierté les dissipe et les emporte vers une certaine forme d’arrogance ; et leur comportement noie l’humble discrétion des suivants, tout juste heureux d’en finir. Puis la compassion apparaît. Pour les derniers. Ceux-ci sont désabusés. Mais dans la honte et le mépris des autres, une complicité timide les lie déjà — nul doute qu’ils trouveront une place particulière dans les équipes de la vie. Ils ont aujourd’hui le vague désir de ne plus exister ; demain, ils rêveront ensemble d’un autre monde – tandis que les autres, les premiers, seront toujours seuls…

Les deux chefs exagèrent vulgairement leur mine dubitative face à ceux qui restent. Les meilleurs sont partis. On commente en pouffant la stature des derniers. Ces indésirables. Un jour ces petits se libéreront de l’arrière-garde, achèveront leur errance dans le champ dévasté de la solitude, et s’approprieront le pouvoir — et ce sera cruel…

Les quatre derniers se liquéfient dans la honte. Ce sont des fantômes humés par les narines de l’impossible. Ils sont misérables ; ils ne sont rien. Faire partie d’une équipe, d’une famille, c’est déjà mépriser l’unique famille qui vaille, celle des vivants.

D’autres initiations moins cruelles se forgeront durablement dans cette chair immortelle, et l’on pourra lire sur le contour de ces cicatrices le sens de la vie.

 

La suite :

Les rêves sont des boîtes à idées noires

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