Ruissellement de la misère

Life of Crime 1984-2020
Année : 2021
Réalisation : Jon Alpert
Quelle violence… ! D’une certaine manière, Life of Crime 1984-2020 fait écho à The Power of Nightmares, série documentaire qui décryptait les politiques criminelles aux États-Unis à des fins idéologiques. La Grande-Bretagne avait usé de ces méthodes pour affaiblir la Chine en l’inondant d’opium. Un siècle plus tard, les États-Unis reprennent le flambeau en s’attaquant à sa propre population.
Cette situation fait aussi écho au film de Fritz Lang vu la semaine dernière (You and Me). D’anciens gangsters se faisaient embaucher pendant leur liberté conditionnelle à l’aide d’un entrepreneur idéaliste comme on n’en trouve que dans les films des années 30. On y voyait à l’œuvre le travail des agents de probation et de liberté conditionnelle. Si d’un côté, une portion de la population pense que les délinquants ont ça en eux et que la société doit se protéger d’eux en les harcelant si nécessaire, d’un autre, certains sont convaincus au contraire que c’est de l’aide dont ils ont besoin. Tout le contraire des politiques criminelles et sociales menées dans les dernières décennies du vingtième siècle aux États-Unis. Les agents de probation appuient les délinquants dans leur réinsertion, leur servent de guides moraux, d’aides sociales et de personnes de bonne volonté pour leur offrir du travail et avoir confiance en leur capacité de rebondir honnêtement. En dehors des agents de probation, on ne voit rien de tout ça dans le documentaire. Au mieux, les victimes s’organisent elles-mêmes, au sein de leur communauté, pour aider celles qui se trouvent le plus au fond du trou.
Ça a valeur d’exemple, mais parfois les exemples ne sont pas infaillibles. Dans le film de Fritz Lang, cet exemple est donné de manière très surprenante par le personnage de Sylvia Sidney : alors que son gangster de mari ignore son passé de détenue, quand il retombe avec ses amis avec comme projet de cambrioler le magasin de l’employeur qui leur a tendu la main, c’est là qu’elle se manifeste et leur fait une leçon magistrale quasi mathématique pour leur expliquer que le crime ne paie pas.
Ça devrait être à la société (donc aux politiques sociales fédérales pour ce qui est des États-Unis) d’éduquer ainsi ses citoyens pour les mettre en garde des dangers du crime et de la drogue, non d’anciens criminels repentis. Vision naïve et utopiste dans un film des années 30, l’éducation, présentée comme ultime solution aux personnes en détresse, devient une obligation dans le monde réel des États-Unis à la fin du siècle. L’État manque pourtant à son devoir. La réinsertion n’est pas une option. La criminalité, au lieu de la combattre, sert d’arme politique à grande échelle.
Manque aussi, à tous ces anciens détenus, des addictologues. La plupart de ces crimes sont liés à la drogue. L’engrenage de la violence n’en est que plus logique. Contre une addiction, le bon exemple ne suffit pas toujours… En plus d’une aide sociale et du reste, ces anciens délinquants ont fort besoin d’un suivi médical et psychologique… L’Amérique criminalise ses populations pauvres. Le documentaire met en évidence l’idée contre-intuitive que l’on ne naît pas criminel. Il n’y a de vocation que chez les responsables idéologiques et politiques à maintenir des populations en difficulté dans la misère et la criminalité à des seules fins personnelles : gagner des bulletins de vote et instrumentaliser la misère dont ils sont eux-mêmes à l’origine à travers une idéologie du tout répressif.
Le début du film est assez surréaliste. À se demander comment le cinéaste a pu arriver à être témoin de telles scènes. On imagine que dans le Newark des années 80, les opportunités ne manquaient pas. Au contraire des documentaires léchés comme Les Chasseurs de truffes dans lesquels les plans sont pensés et préparés en amont, la méthode consiste ici sans doute plus à multiplier les heures de rushs. Trois protagonistes suivis sur 35 ans, mais combien suivis en réalité depuis le début et qui n’apparaissent pas au montage ? Et à défaut, combien d’heures de rushs ou de risques de manquer un tournant de la vie de ces trois laissés pour compte ?
Life of Crime 1984-2020, Jon Alpert 2021 | Downtown Community Television Center
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