Mémoires trouvés dans une baignoire, Stanislas Lem (1961)

Pentagone d’Escher

Il ne faudrait pas s’y tromper, plus qu’un roman SF, Lem nous pond ici sans doute plus une sorte de conte métaphilostropique, une fable absurde, voire surréaliste, qui libérée de substance et de matière dramatique n’aurait plus d’autre intérêt qu’elle-même.

Seule l’introduction présente ce qui va suivre à travers le double prisme de la SF et de l’humour (c’est d’ailleurs probablement ce qu’il y a de mieux ici, de parfaitement hilarant), le reste déconcerte, puis fatigue. Le schéma est simple : un type dans un immeuble labyrinthique se voit confier une mission des plus secrètes. Or, la mission en question, c’est en fait pas loin de devoir chercher l’objectif de cette mission… L’Odysée concentré dans un verre d’eau ou dans un palais des glaces… S’ensuit un long voyage surréaliste, parfois drôle et surtout répétitif (mais si on le lit légèrement bourré, c’est plus efficace et plus inoffensif que certains psychotropes), durant lequel le narrateur sera confronté à la paranoïa et aux instructions absurdes des chefs, la bureaucratie kafkaïenne, la manipulation, la torture…

Toutes les interprétations sont possibles. D’abord, il semble clair qu’il s’agit plus ou moins d’une critique du système communisme auquel Lem était sans doute confronté. L’introduction désignant, faussement, le Pentagone et l’Amérique comme les cibles de son récit ayant peut-être servi à brouiller les pistes… Pour le reste, plus que Kafka, le ton et la forme feraient probablement plus penser à un Jarry. Les personnages sont des caricatures, des personnages de BD, les mêmes pantins étranges qu’on retrouve à la même époque dans le théâtre absurde. Même l’écriture, bien que le récit soit écrit à la première personne, fait souvent penser à une combinaison de répliques et de didascalies (les introspections et commentaires intérieurs du narrateur ayant également tout des monologues — je pense à la fin du Rhinocéros notamment).

Alors, en tant que lecteurs, on pourrait y trouver assez peu d’intérêt. C’est vrai que ça aurait sans doute eu plus de sens d’en faire une nouvelle. Sauf que de sens, justement, il n’y en a aucun, alors pourquoi pas… C’est encore plus absurde de tenir le procédé sur la longueur. Fatiguant certes, mais on peut aussi y voir la formidable capacité de l’écrivain à réinventer le monde dans un verre d’eau. Une porte se referme, le personnage entre dans une autre pièce, et hop, que peut-il y trouver ? Ce n’est pas qu’un défi à l’imagination (après tout, l’imagination, tout le monde en a), c’est surtout un formidable exercice de style. Il faut voir ça comme un auteur faisant ses gammes. Libéré de la contrainte dramatique, de la logique et de la cohérence, l’auteur peut s’exercer au style et à la mise en scène. Tout ce qui fait finalement un bon écrivain. Le savoir-faire. Le but est d’arriver à composer d’abord des situations, dont la nature importe assez peu, mais qui serviront de support à l’exercice de ces gammes, des techniques propres à l’écrivain. Puis il faut prêter attention à bien décrire le cheminement intérieur des personnages à travers l’emploi de termes adéquats, significatifs, focaliser le récit sur des éléments plus que sur d’autres, disposer au mieux ses incises, le tout pour illustrer au mieux un décor, une atmosphère, un monde. C’est un vrai travail de mise en scène, car ce n’est pas tout d’imaginer des situations, il faut avoir le talent de doser ses effets, opter pour l’angle et le ton idéal, préférer des éléments par rapport à d’autres… Ensuite, il y a la question purement formelle, celle du style, du vocabulaire, des images, du rythme (il faut noter l’excellent travail de traduction). Et y a pas à dire, tout est parfaitement dosé et ciselé comme dans de la poésie. Si Lem délaye son récit à l’infini comme s’il s’était lui-même perdu dans cet atroce enchevêtrement de couloirs digne d’Escher, à l’échelle du style, la maîtrise est impressionnante. Au machin difforme et indigeste qu’est la fable, s’oppose la cohérence et la rigueur de l’écriture. Un exercice de style que devraient s’infliger tous les écrivains débutants avant de passer aux choses sérieuses. On commence toujours par apprendre ses gammes…