Les ailes du menhir

Anselm, le bruit du temps
Titre original : Anselm – Das Rauschen der Zeit
Année : 2023
Réalisation : Wim Wenders
Avec : Anselm Kiefer
Entre biographie servile et illustration de l’œuvre du plasticien monumentaliste et post-apocalyptique Anselm Kiefer.
En 2014, Wim Wenders avait mis à l’honneur le travail d’un photographe, Juliano Ribeiro Salgado, dans Le Sel de la terre. De mémoire, le film ne se limitait pas à une approche illustrative. C’était une rencontre avec un homme, son art et ses sujets. Wenders documentait et interrogeait le travail de l’artiste, son évolution, ses influences. Quoi de mieux que le cinéma pour illustrer un photographe ? L’idée de Wim Wenders pour rendre hommage cette fois à un plasticien paraît logique : choisir la 3D. L’approche pourtant séduit moins que son précédent portrait. Le bonhomme s’avère moins loquace que son prédécesseur. Et le film ne consiste qu’à un patchwork distant et servile au service du travail de l’artiste. Même monumentales, ses œuvres n’impressionnent pas beaucoup.
D’abord, le style. Je n’ai jamais été bien friand d’une esthétique basée sur la fascination de la fin du monde. Dans un espace décoratif qui vise à recueillir autre chose : pourquoi pas. Mais comme sujet principal d’une exposition, la proposition me paraît bien éculée et facile. Le cinéma connaît ce que je qualifie de films de greniers qui consistent peu ou prou à multiplier les ustensiles de théâtre, récupérer du matériel dans des décharges, rafistoler des machins avec d’autres pour créer un choc des concepts (la version plasticienne presque du « montage des attractions »). Les plasticiens, eux, jouent de la récupération et du carton-pâte. La différence avec un décorateur de théâtre qui manie bien souvent les mêmes matériaux ? Le cadre, le monumentalisme et la permanence. Quand bien même on irait dire que tout est éphémère et petit, domine chez Kiefer la volonté de laisser derrière soi les traces monumentales de ses inspirations. Un décor de théâtre, au contraire, une fois sa fonction remplie, il disparaît. Comme nombre d’artistes prisés par la presse ou les amateurs d’art, Kiefer sait vendre et expliquer son travail (ça permet d’être commenté ensuite et d’être mis en lumière avec ce qu’on voit de son travail ; un travail de service après-vente bien plus lucratif que si on se contente de « faire » en étant incapable d’assurer le « faire savoir »). Ce qu’il dit en évoquant une ancienne usine à briques transformées en atelier est très juste : « Le chaos, vous le mettez dans un cadre, c’est de l’art. Les murs de cette usine, c’est le cadre dans lequel les tas de poussière amoncelés en gros tas épars prennent vie. » (Je paraphrase.) Et tant mieux si ce cadre se compte en dizaines de mètres. Tant mieux si, par l’entremise de l’intelligence de celui qui regarde, du chaos, naît autre chose : des formes, des oppositions, des mariages saugrenus, et finalement, une intention (une intention que l’on prêtera plus volontiers à l’artiste forcément génial qu’au hasard). Mais j’ai beau approuver la vision et le principe, c’est autre chose de m’éblouir avec de gigantesques structures et de leur faire dire quelque chose après quelques manipulations et un simple écriteau nous invitant à nous convaincre qu’il s’agisse bien d’art. C’est de l’art, certes. Mais le monumentalisme, peu pour moi. Kiefer donne parfois l’impression de jouer à « celui qui a la plus grosse », et faisant partie du clan des petites bites, je suis de ceux qui répètent que ce n’est pas la taille qui compte.
Même si je lui reconnais un indéniable talent (même plus que ça) à la composition. D’accord, mais j’ai le droit de ne pas être séduit ou impressionné. Même au repos. Justement parce que le monumentalisme, surtout quand il ne participe pas à une volonté collective et ne vient pas s’insérer dans une urbanité (tous les travaux du plasticien sont montrés isolés à l’écart du monde), ce monumentalisme paraît illusoire. Ces œuvres ont tout d’éléphants blancs et de caprices mégalomaniaques d’un homme ayant les moyens de se payer de tels excès.

Deuxième critique à formuler sur le travail de Kiefer tel qu’illustré par Wenders : le gaspillage. Wenders et Kiefer sont des boomers, et ça se voit. À une époque où chacun doit ou devrait faire attention au moindre de ses gestes pour rendre la planète et notre bail sur son territoire plus durable, créer des œuvres monumentales qui n’ont d’autres fonctionnalités que de satisfaire à la mégalomanie de leur auteur, multiplier les matières en les transformant par le biais de diverses manipulations chimiques ou physiques, à cette échelle, bof. Si certains ont comparé le travail de Kiefer avec l’art fasciste, je le qualifierais plus volontiers « d’industriel ». Un artiste de son temps. Les humains des cavernes peignaient l’intérieur mystérieux des grottes, Léonard de Vinci barbouillait sur des panneaux de bois, les Chinois peignaient des panneaux en soie, César faisait des compressions et Kiefer construit et détruit tout ce qu’il touche. Art industriel. Il y a l’art fin de siècle, et il y a l’art de la fin des Trente Glorieuses. La fin de l’abondance, demain, peut-être.
Dernière critique (celle-là plus personnelle et plus adressée à la fausse bonne idée de Wenders). Je suis loin d’être un fan de la 3D. Je comprends l’intérêt avec une pratique qui utilise les volumes, un environnement, un cadre. Et le film met en valeur cet aspect des choses. Magnifique publicité pour un artiste qui n’en avait sans doute plus besoin. Mais pour les autres séquences, la 3D apporte-t-elle quelque chose ? Non. Mon cerveau ou mes yeux ont peut-être du mal à intégrer la 3D, mais je trouve le procédé insatisfaisant. Le rendu des flous sont mauvais, surtout avec les objets situés au premier plan qui semblent dévorer l’espace entre l’écran et nous (même tonalité que pour Kiefer, remarque, avec un côté « regarde comme elle est grosse »). Au lieu d’être subjugué par un éventuel choc des volumes censés renforcer la réalité des choses, on a parfois plus l’impression de se retrouver face à un hologramme : on perçoit les volumes, mais les transparences rendent impossible la perception de la consistance des objets. Et comme Wenders ne s’interdit pas les fondus enchaînés ou les transparences, la matière n’en paraît que plus fantomatique, fausse, fabriquée, comme si la lumière pouvait la transpercer pour en révéler la nature factice. Et ça pose un réel problème si le but consiste à rendre la nature des matériaux utilisés. C’est comme voir les volumes, mais ne jamais y croire parce qu’on sait qu’on ne peut les toucher ou que la lumière peut à tout moment les désagréger. Cela crée une impression comparable à « la vallée de l’étrange » : plus ça paraît réel et moins on a envie d’y croire ou d’y souscrire. Un étrange malaise émane de ces « volumes » artificiels, et au lieu d’être captivé par le procédé et par les objets qu’ils mettent en lumière, on esquisse une grimace d’incrédulité, voire de dégoût. Soit c’est une impression toute personnelle, soit ceux qui l’emploient n’ont pas conscience de cet effet sur le public et cela dénature l’objectif qu’ils pouvaient avoir en tête en choisissant un tel procédé. J’ai aussi l’impression de faire un effort pour capter ce que la 3D me montre, le cerveau doit être perturbé, et ça, ça altère le plaisir et le confort. Aucun spectateur au monde ne peut accepter de voir un film qui les épuise. Je suis dyslexique, lire m’épuise. Avec la 3D, c’était comme si tout le monde était dyslexique : on sent en permanence un hiatus entre ce que l’on nous montre et ce que nos capacités nous permettent de faire. Le public se retrouve dans la situation du myope obligé de plisser les yeux pour mieux voir : rapidement, il s’épuise.
Le film demeure intéressant, l’expérience qu’il propose est à vivre au moins une fois dans une vie et avec un tel sujet, mais je suis trop amoureux de ces tableaux animés que sont les films, et des histoires avant tout, pour être beaucoup plus séduit par une telle expérience. À revoir en 2D sur Arte, un jour. Avec un cerveau capable d’apprécier plus le fond que la forme… Les formes. Même si pour le coup, c’est un peu le sujet du film.
Anselm, le bruit du temps, Wim Wenders 2023 | Road Movies Filmproduktion
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