Dans la vallée d’Elah, Paul Haggis (2007)

Crise améroïdaire

Dans la vallée d’Elah

Note : 3.5 sur 5.

Titre original : In the Valley of Elah

Année : 2007

Réalisation : Paul Haggis

Avec : Tommy Lee Jones, Charlize Theron, Jonathan Tucker, Susan Sarandon, James Franco, Josh Brolin, Jason Patric

Un militaire est porté disparu dans une caserne américaine. Son père, lui-même ancien militaire, est prévenu et part à sa recherche. Le corps de son fils, ou ce qu’il en reste (il a été découpé en morceaux, puis brûlé dans une vaine tentative de dissimulation du corps), est retrouvé près d’une route sur un terrain appartenant à l’armée. L’enquête est disputée par la police locale (une femme flic au grand cœur, interprétée par Charlize Theron) et par la police militaire américaine. Le père (Tommy Lee Jone) poursuit sa propre enquête.

Le film suit alors le schéma d’un film policier banal : les doutes des enquêteurs, les fausses pistes, les revirements intempestifs… Mais ce n’est pas tant le cadre d’une simple enquête à résoudre qui importe. Le film dépasse sa nature première et nous dévoile un malaise profond. Le malaise de l’Amérique tout entière, comme l’illustre symboliquement la dernière image du film avec un drapeau américain hissé à l’envers pour signifier la détresse d’une nation en péril. Et plus particulièrement, le malaise de l’armée US, l’armée censée apporter la liberté et la démocratie dans le monde, en Irak, et qui se révèle être une immense usine à fabriquer des psychopathes, comme l’avait déjà démontrée par le passé la Guerre du Vietnam.

Dans la vallée d’Elah, Paul Haggis (2007) In the Valley of Elah | Warner Independent Pictures (WIP), NALA Films, Summit Entertainment

Une œuvre antimilitariste sans doute, qui échappe surtout au manichéisme et aux certitudes toutes faites. L’armée américaine n’est pas présentée comme un démon ; la politique de Bush n’est pas plus évoquée ; même si on prend connaissance des exactions pratiquées par les soldats américains en Irak, ce n’est pas le sujet, l’accent n’est pas porté là-dessus et le film évite l’écueil d’une indignation facile et stérile. Tout est mis en œuvre pour traduire la réalité des exactions en temps de guerre : elles sont inévitables. Une guerre n’est pas propre. Mais cruelle. L’occupation d’un territoire ennemi n’est évoquée que pour rappeler sa futilité et les dégâts qu’elle engendre malgré elle. Malgré l’histoire qui se répète, les occupants voient toujours comme légitime cette présence. Au lieu de résoudre les problèmes, elle ne fait qu’en produire d’autres, plus imprévisibles et plus sournois. Les militaires qui sont pris dans un conflit qui dure et dont ils ne comprennent pas le sens, perdent pied. Il n’y a alors plus que deux issues pour eux : la dépression ou la folie. Et dans tous les cas, le constat est le même, terrible et implacable : la guerre participe à la destruction de ceux qui la font. Il n’y a pas de gagnant ; la guerre profite à ceux qui ne la font pas.

Le film pourrait être résumé en deux scènes. La première, quand l’un des trois meurtriers du fils du personnage de Tommy Lee Jones révèle toute son histoire durant un interrogatoire. On apprend pourquoi son fils était surnommé Doc (il s’amusait à planter ses doigts dans les plaies des Irakiens qu’ils ramassaient) et le militaire n’éprouve aucun ressentiment par rapport à son acte. Il reste pourtant lucide : ça aurait pu être lui un autre soir. Pour eux, cette violence est simplement devenue leur lot quotidien, une routine née en Irak pour tuer les principaux ennemis du soldat : l’ennui et la peur. La seconde scène, quand Tommy Lee Jones revient à la fin du film, dans la chambre de son fils, à la caserne. Il y croise un rookie venant s’installer. Ce soldat, qui n’a encore rien vu, rien vécu, n’échappera pas au futur que les démons de la guerre ont préparé pour lui… Comme le fils de Tommy Lee Jones, comme les amis de son régiment, comme l’armée US dans sa totalité, comme les idéaux et les illusions de l’Amérique… Nous partîmes cinq cents, mais par un prompt renfort nous nous vîmes vains mille en amenant la mort…

Le film ne dénonce pas, il constate. Et il n’en est que plus efficace. Efficace, la mise en scène l’est également. Elle colle à son sujet, adopte un ton approprié, digne, se refusant les effets de style… Le ton, c’est celui, grave et morne, adopté en respect du deuil des victimes de cette guerre qui s’est officiellement achevée en 2003 : ennemis et victimes des soldats, soldats eux-mêmes. Et leur famille.

J’avais tort d’être méfiant après avoir vu Collision, qui se perdait trop vers la fin dans le pathos. Là, même si l’émotion est encore au centre de tout (à cause du personnage de Theron surtout), la mise en scène parvient à la garder contenue et à épurer ses effets.

Le cinéma américain prouve une nouvelle fois qu’il est prompt et efficace à mettre en scène ses propres démons. La qualité de la culture américaine tient aussi et surtout dans cette capacité à être honnête avec elle-même. Elle ne se cache pas, au contraire, en n’hésitant pas à démystifier la part d’ombre de son rêve (américain). On n’a peur que de ce qu’on ne connaît pas (à l’instar de ces soldats US qui sont envoyés à l’aventure dans un pays qu’ils ignorent, ne comprennent pas, et qu’ils ne peuvent appréhender que par la peur). Et si la culture us est si omniprésente, c’est qu’en dévoilant les contours de sa réalité, côtés obscurs compris, on la cerne dans son ensemble. Et la connaissant mieux, on peut s’autoriser à l’aimer. On n’apprécie que ce qu’on connaît. Difficile pour une culture qui ne sait pas faire son autocritique de se faire apprécier. Ce sentiment d’amour-répulsion que cette culture inspire dans le monde, c’est de l’amour. ─ La France elle, attend toujours un film efficace sur la Guerre d’Algérie, sur le scandale du sang contaminé, sur le scandale des banlieues, sur ses syndicats pourris, sur les magouilles financières, sur l’impuissance chronique et la puérilité de ses dirigeants, sur le fonctionnement et le mode de promotion dans les entreprises. Pour elle donc, ni amour, ni répulsion ; mais de l’indifférence.


 


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Collision, Paul Haggis (2004)

Les Dix Engeances

Collision

Note : 3.5 sur 5.

Titre original : Crash

Année : 2004

Réalisation : Paul Haggis

Avec : Don Cheadle, Sandra Bullock, Karina Arroyave, Thandie Newton, Matt Dillon, Michael Peña, Ryan Phillippe

(Crash en anglais… Merci encore aux distributeurs, obligés de traduire un titre déjà existant pour éviter les confusions… Le film de Cronenberg est connu aux USA, l’auteur du film sait ce qu’il fait…).

Un peu déçu. Ça commence très bien. La volonté de proposer un film sur les apparences, ça semble être une intention louable et prometteuse. Sauf que bien vite, les pseudos méchants deviennent des bons gentils… Tout le monde, il est beau tout le monde il est gentil, on ne froisse personne, on donne à ces destins croisés un semblant de point commun, comme s’il y avait un sens caché derrière tout cela, une même morale. C’est surtout d’une grande maladresse, parce que si morale il y a, ce n’est pas celle présentée au début du film, c’est-à-dire « attention aux apparences » ; ce seraient plutôt, « les méchants, ils sont méchants, mais ce n’est pas leurs fautes, et au final, il leur arrive parfois aussi d’être bons ; d’ailleurs aux gentils aussi, ça leur arrive de faire des conneries… » Une morale de pleurnichard, une réserve qui contente tout le monde. En voulant dénoncer les idées reçues, les clichés, le film ne fait que les accentuer et en créer de nouveaux. Vouloir ne froisser personne, tendre la main aux Noirs pour leur dire avec la voix du bon Blanc : « ce n’est pas de votre faute, si vous êtes des criminels, d’ailleurs je sais bien qu’il y a beaucoup de Noirs gentils et des Blancs méchants », c’est au choix hypocrite ou d’une grande maladresse.

L’auteur du film voulait peut-être donner à réfléchir. Pour ça, il a réussi, mais le problème c’est qu’il ne donne pas à réfléchir sur la société, les ségrégations, le comportement de chacun, la discrimination positive… il donne surtout à réfléchir sur les imperfections de son film, et là, ça devient ballot.

Dommage, le début était ambitieux. Les situations étaient intéressantes, les conflits promettaient de belles choses, et finalement tout ça se dégonfle et ça devient creux. Une histoire, elle, doit trouver un dénouement, un climax, à la fin, dans un dernier acte de confrontation ; si tout est dit au bout de vingt minutes, si le reste ne sert plus qu’à faire des images au ralenti avec une musique pompeuse, ça n’a aucun sens.

Collision / Crash, Paul Haggis (2004) | Bob Yari Productions, DEJ Productions, Blackfriars Bridge Films

Reste une belle mise en scène, une galerie d’acteurs en vogue, et des situations qui, prisent séparément, pourraient être, elles, significatives… Par exemple quand une « Asiatique » accourt dans les couloirs d’un hôpital en criant en chinois. Une infirmière vient à elle en lui demandant si elle sait parler autre chose que le chinois, l’autre lui répond : « Mais je ne parle pas chinois ! c’est le nom de mon mari ! » Aïe, aïe, aïe !… Ou dans le même genre quand une autre se fait traiter de Mexicaine et qui rappelle à un Noir que tous les Hispaniques ne sont pas des Mexicains… Ou encore quand le bon Blanc, qui vient toujours à la rescousse de ces pauvres Noirs, ne croit pas un Noir qu’il vient de prendre gracieusement en stop (pour prouver sans doute qu’il n’a pas peur des Noirs) quand celui-ci lui dit aimer la culture des Blancs, et qu’il finit par lui tirer une balle parce qu’il croyait qu’il se foutait de sa gueule… Prises séparément, ces scènes valent le coup. C’est l’ensemble qui forme une sorte de puzzle inachevé, un peu forcé, et plutôt forcé vers le politiquement correct, comme si on était obligé de raboter les pièces pour qu’elles s’emboîtent… Ce qui aurait dû claquer comme une évidence devient finalement suspect. Et c’est là que ça devient embarrassant. Parce que les apparences demeurent.

C’est bien de vouloir faire des films intelligents ; c’est mieux d’en être capable. Certains Ricains (remarquez le « certains » pour éviter le cliché de généralité) ont une fâcheuse tendance à tomber, à se réfugier, à s’engouffrer, dans le pathos à deux balles ou dans les bonnes intentions cramées dès qu’une péripétie malheureuse se produit dans l’histoire… Des Matamore de la manivelle… On ne souligne pas le trait, on le dynamite.



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Lettres d’Iwo Jima, Clint Eastwood (2006)

Lettres d’Iwo Jima

Letters from Iwo JimaLettres d'Iwo Jima, Clint Eastwood (2006)Année : 2006

7/10

IMDb iCM

Vu le : 16 septembre 2007

Réalisation :
Clint Eastwood

Avec :

Ken Watanabe
Kazunari Ninomiya
Tsuyoshi Ihara

Second volet de sa fenêtre « guerre du pacifique : la guerre c’est pas bien ».

Ce n’est pas si mal que ça. Contemplatif, comme du Eastwood, mais avec des acteurs japonais. Surprenant toutefois, comment un metteur en scène peut-il diriger des acteurs qui parlent une autre langue que la sienne ? Le résultat a toujours donné — en tout cas en français, pour ce que je peux en juger — des catastrophes. Le japonais n’était pas ma langue maternelle, difficile de juger du résultat… Il n’y a finalement aucun recoupement avec le premier film, et c’est sans doute pas plus mal — cela aurait été un peu gadget. Mais on a du mal à s’attacher à ces personnages enfermés dans leur trou. Malgré le savoir-faire, dans le rythme surtout d’Eastwood, on finit par se moquer de leur sort, sans doute parce que Clint s’en moquait aussi. Pas de scènes références, longues comme dans Un monde parfait par exemple. Chez Eastwood, c’est souvent à la fin qu’il nous tient — là rien.

Un coup pour rien malgré la bonne tenue générale, mais on attend toujours du vieux Clint quelque chose qui fasse mouche. Chez lui, c’est souvent le sujet qui importe, et c’est bien là où le film peine à nous intéresser. Encore une fausse bonne idée (je parle du diptyque).


Lettres d’Iwo Jima, Clint Eastwood (2006) | DreamWorks, Warner Bros., Malpaso Productions


Flags of Our Fathers (mémoires de nos pères), Clint Eastwood (2006)

Flags of Our Fathers

Mémoires de nos pères

Note : 4 sur 5.

Titre original : Flags of Our Fathers

Année : 2006

Réalisation : Clint Eastwood

Avec : Ryan Phillippe, Barry Pepper, Joseph Cross

Sans doute le plus gros film d’Eastwood, en matière de production. Aidé ici par Spielberg, il fallait bien.

Le Clint élargit sa palette de manière étonnante… Après avoir fait des westerns, des films de complot, des thrillers, des comédies douces-amères, des road-movies, des chroniques, le voilà maintenant avec un film « historique », façon Il faut sauver le Soldat Ryan. Le plus étonnant encore, c’est qu’on reconnaîtra toujours sa patte : sans corrompre son talent dans de grands effets de mise en scène, il colle au plus près de l’histoire et va à l’essentiel. Ce qui offre au récit une structure dense et transparente.

On accroche moins parce que c’est beau ou parce qu’il y a « matière à voir ou à regarder », mais parce qu’on entre toujours de la meilleure des manières dans l’histoire, en collant au plus près des personnages. Les enjeux sont simples et clairement définis, on sait où il veut en venir, et cela procure à la vision une certaine confiance, un abandon, parce que sachant qu’il nous mène quelque part, on le sait aussi capable de résister à la tentation d’une scène à faire parce que « tiens, ce serait intéressant de faire ça… »

C’est un auteur à la Howard Hawks, capable de s’adapter à son sujet avec la même maîtrise. Malheureusement, c’est sans doute avec le recul qu’on s’apercevra qu’il est l’un des réalisateurs les plus importants du cinéma, parce qu’il a touché à tout. Pour beaucoup, il reste encore l’Inspecteur Harry ou l’acteur de western spaghetti… Il n’y a guère qu’en France où il passe pour un excellent réalisateur. Étonnant pour un style si académique. Honkytong Man, Un monde parfait, Sur la route de Madison, Impitoyable (que personnellement je n’aime pas), et bien d’autres westerns, ça tient souvent la route (c’est le cas de le dire). Jamais le même film, mais un thème qui pourrait être récurrent : qui sommes-nous derrière les apparences ? On y retrouve souvent un certain dépit, une mélancolie, et cette ironie qu’il avait quand il faisait l’acteur et qu’on décelait à peine derrière le masque…

Sinon, le film ? Il est bien. (Je fais des progrès, je ne spoile pas).

(Commentaire sur Lettres d’Iwo Jima)


Flags of Our Fathers, Clint Eastwood (2006) | DreamWorks, Warner Bros., Amblin Entertainment


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