Et pourtant, je crois… Elem Klimov, Marlen Khoutsiev et Mikhail Romm (1974)

Premier maître

I vsyo-taki ya veryu…

Année : 1974

Réalisation :

Elem Klimov, Marlen Khoutsiev, Mikhail Romm

6,5/10  IMDb

Le documentaire est réussi tant qu’il évoque l’absurdité des deux premières guerres mondiales, montrant par exemple très bien qu’à chaque fois elles sont menées et accueillies dans le plus grand enthousiasme. On ne comprend en effet pas l’histoire, si on présente les anciens opposants comme des monstres. Rappeler par exemple le danger du fascisme, aujourd’hui, en rappelant l’horreur du nazisme, laisserait un peu trop penser que les populations se sont laissées envoûtées par de méchants gourous, et ce serait s’y exposer encore. La leçon des maîtres de l’histoire serait alors : zéro. C’est là les dangers de la bonne conscience du vainqueur (ou la satisfaction) amené à écrire l’histoire toujours à son avantage (en 1918, à Versailles, c’était forcément la faute de l’Allemagne, donc elle devait payer).

Non, les guerres (celles-là en tout cas) sont entendues et attendues dans l’enthousiasme général. On voit ça dans le sport aujourd’hui par exemple : se lancer dans une grande guerre contre un adversaire qu’on abhorre, c’est un peu comme l’esprit de la victoire de la coupe du monde 1998, avant la victoire. On ne se lance jamais dans une guerre qu’avec la certitude qu’on peut la gagner, c’est bien pourquoi en est si réticents à s’y lancer en dernier, parfois pour ramener la paix. On voit la haine de l’autre trop facilement comme un sentiment négatif, et c’est pour ça qu’on ne peut le comprendre. Or on voit bien décrit ici que la haine du voisin se fait dans la joie, l’enthousiasme, parce que l’idée est moins d’écraser l’autre que d’étendre son propre pouvoir. Et ça, tous les peuples en rêve, même si on n’ose plus le faire aujourd’hui qu’à travers le sport, l’économie ou la culture. Si on se sent puissant, pourquoi limiter l’enthousiasme qui nous conduit à l’être toujours plus ?

Il est là le dilemme. Certainement pas dans la volonté rassurante de faire barrage aux méchants fascistes. Le fascisme, c’est en nous qu’il faut le combattre, et son premier allié, c’est donc bien l’enthousiasme, celui qui conduit les foules vers ce qu’elles voudraient voir un destin commun.

Le film se perd ensuite quand Romm passe la main pour la seconde partie du documentaire (il laisse le film inachevé et Klimov et Khoutsiev se chargent de l’achever en tâchant ostensiblement de suivre la volonté de Romm). La critique de la jeunesse sans idéaux des années 60-70 paraît un peu grossière aujourd’hui (Peace and love, c’est pas un idéal ?), et ressemble plutôt à la réponse réactionnaire de deux vieux et demi incapables de comprendre une révolution culturelle dont ils ne sont pas. Ensuite la critique de la société de consommation paraît un peu facile, surtout dans la manière un peu outrancière de la mettre en image (des kilomètres de publicités du monde entier condensées en quelques minutes dans un vacarme volontairement insupportable). L’écologie est peut-être un peu mieux traitée, surtout à une époque où on pourrait le penser le sujet n’était pas encore mis sur la table (les thèmes sont pourtant exactement les mêmes). On peut voir aussi une longue critique du maoïsme avec une anthologie des pires aphorismes du Grand Timonier (dont certaines sont peut-être transformées pour être particulièrement crétines). Mais la palme revient à la conclusion : Klimov et Khoutsiev redonnent la parole à leur aîné disparu (Romm), et on retrouve là l’origine du titre du film, et on se demande pourquoi avoir retracé toute l’histoire du XXᵉ siècle pour en arriver à une conclusion aussi naïve : « Les enfants sont gentils, ils ne font pas la guerre, c’est parce que nous ne gardons pas notre âme d’enfant que le monde ne tourne pas rond ». Les enfants sont gentils ?!… Si ça c’est pas une vieille idée reçue de vieux cons prêt à casser sa pipe…

On remarque l’exploit aussi d’arriver à parler de tout ce qui cloche dans le monde sans évoquer une seule fois la situation en Union soviétique. Rien que pour ça, chapeau.

Bref, je tirerai moi-même le meilleur de ce documentaire à cinq mains : Puissions-nous rester encore cent ans d’invétérés rabat-joie, la Première et la Seconde Guerre mondiale ayant été accueillies toujours avec le plus grand enthousiasme. C’est bien notre enthousiasme de petit garçon qui nous a toujours fait si mal. Enthousiasme, petit garçon…, vieux cons !

La Porte d’Ilitch / J’ai vingt ans, Marlen Khoutsiev (1962-1965-1988)

Les cosmonautes cinéphiles

La Porte d’Ilitch / J’ai vingt ans

Note : 4 sur 5.

Titre original : Zastava Ilitcha / Mne dvadtsat let

Année : 1962-65-88

Réalisation : Marlen Khoutsiev

Avec : Valentin Popov, Stanislav Lyubshin, Nikolay Gubenko

— TOP FILMS

Notes de découpes

Version Porte d’Ilytch

Amusant de voir Tarkovski jouer les acteurs de second plan, en faire des tonnes et être incapable d’oublier la caméra comme tout mauvais acteur. 32 ans, il en fait déjà le double et joue un type de 20. Normal. Il est d’ailleurs de tous les faux raccords dans sa séquence, à croire que c’est une private joke. Une scène typique d’ailleurs de ces fêtes qu’on rencontre dans tous le cinéma des années 60, d’Antonioni à Fellini ou dans le cinéma de l’est… L’errance existentialiste de la jeunesse des trente glorieuses… Plus amusant encore, la scène qui suit pompant allègrement (ou hommage du coup) l’esthétique de L’Enfance d’Ivan : caméra et lenteur flottante, sonorités sourdes et répétitives, le tout dans les tranchées, et une rencontre hallucinée avec le papa disparu. « Tu peux pas me donner des conseils, popa ?… » « Tu as quel âge ? » « 23. » J’en ai 20, quel conseil voudrais-tu que je te donne ?… » (Une fin toute autre donc dans la version remontée — et retournée en partie — pour sa version autorisée — et primée — d’origine « J’ai vingt ans ».)

J'ai vingt ans La Porte d'Ilytch 1965 Marlen Khoutsiev Kinostudiya imeni M. Gorkogo, Pervoe Tvorcheskoe Obedinenie 8

Manspreading forcé du cabot Tarkovski dans J’ai vingt ans / La Porte d’Ilytch, 1965 Marlen Khoutsiev | Kinostudiya imeni M. Gorkogo, Pervoe Tvorcheskoe Obedinenie

Version J’ai vingt ans.

Encore meilleur à la deuxième vision malgré des coupes impardonnables. Si le congrès des poètes (inexplicablement longue dans la version remontée vingt-cinq ans après par le réalisateur) gagne énormément à être raccourcie, autour de cinq minutes, avec pas un plan sur les récitants, on perd le passage magnifique des bougies lors d’une soirée avec ses « Tu m’aimes ? — Et toi ? — Tu m’aimes ? — Et toi ? », c’était un des meilleurs passages de la Porte d’Ilich. On perd aussi quelques plans pourtant essentiels et que Khoutsiev a bien fait de rajouter : à la fin sur les passages piétons quand les trois se retrouvent sans se voir, on ne sait pas s’ils se voient, vont se retrouver, ça jouait sur l’incertitude, l’incompréhension… ça aussi c’était une séquence magnifique qui perd beaucoup et qui pourtant n’était pas si long ou bien subversif. La scène du père a été en partie retournée à la demande de Khrouchtchev avec un nouvel acteur, l’autre étant parti pour son service militaire… et son finale imaginée par Khoutsiev était pourtant bien meilleure, là encore parce qu’elle laissait planer le doute. La transformation risible aussi du « Tu seras quoi dans dix ans ? — Cosmonaute » en “cinéphile”…

Mais superbe film, quelle que soit sa version. Encore meilleur au second visionnage, comme beaucoup de chefs-d’œuvre, c’est rempli de détails qu’on ne peut voir ou comprendre la première fois. Ici par exemple, lors d’une première fête improvisée, la petite blonde que Sergeï rencontrera plus tard en passant une nuit avec, apparaît en figuration et lui jette un regard très intéressé… Sans connaître la suite, on ne peut pas remarquer ce détail. Et il faut tout de même oser aller foutre ça en sachant qu’aucun spectateur ne sera capable de s’en rendre compte au premier visionnage…

Une séquence sur deux est à classer dans une anthologie. L’utilisation de la musique, souvent diégétique, est remarquable, en particulier lors de la scène avec le père d’Anya, rythmée par le son de la télévision qui semble changer de chaîne en fonction des humeurs de Sergeï…


Quelques images :

 


Liens externes :


Marlen Khoutsiev

crédit Marlen Khoutsiev

Classement :

10/10

9/10

  • J’ai vingt ans / La Porte d’Ilytch (1965) *

8/10

  • Les Deux Fedor (1959)

7/10

  • Et pour tant je crois (1974) *
  • C’était en mai (1970 TV)
  • Le Printemps dans la rue Zaretchnaïa
  • Épilogue (1984)
  • Pluie de juillet (1967)

6/10

5/10

  • Le Voile rouge de Paris (1971 TV Movie)
  • Infinitas (1992)**

*Films commentés (articles) :

**simples notes :

Infinitas

Avoir autant de talent de mise en scène et si peu de choses à raconter… Quand on comprend pas, ça peut encore aller, on essaie de comprendre, rien est sûr, on comprend capter des bribes, ça fait travailler l’intelligence, l’imagination, et ça tient éveillé pendant ces 200m (j’ai dû dormir cinq minutes, c’était cadeau Marlen) ; mais alors dès que les symboles apparaissent en pleine lumière, Dieu que c’est vilain. Parfois, vaut mieux pas comprendre. Invinofinitas.

Marlen Khoutsiev