Le Lâche (Kapurush), Satyajit Ray (1965)

Le Lâche

Kapurush

le-lache-kapurush-satyajit-ray-1965Année : 1965

Réalisation :

Satyajit Ray

8/10  lien imdb

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Vu le : 10 novembre 2016

Ç‘aurait dû s’appeler La Lâche en fait.

Les mecs bien restent toujours seul, CQFD. Mieux, les filles qu’ils aiment en profitent pour être cruelles avec eux.

La scène finale est admirable. Un zeste de celle du Lauréat[1], mais avec l’épilogue de leur relation situé une heure après et que Nichols n’a pas montré. Qui est lâche ? L’homme ou la femme ?

Manque juste une ou deux séquences de plus, le film passe un peu trop vite.

La maîtrise de la mise en place au niveau de la caméra et des acteurs frise la perfection. Quant à l’utilisation de la musique, elle tient clairement du génie. Le Lauréat, premier film du nouvel Hollywood ? na, na, na ! Ray était là avant ! Il y a tout de Hollywood dans ce scénario (on dirait un western ou l’un de ces films en costumes avec des propriétaires terriens ou des notables de la côte Est) et le traitement a déjà quelques années d’avance.

Et habile avec ça le Ray. Il reprend les deux amoureux de Charulata tourné l’année précédente, si bien qu’on se passe de trop de scènes de développement pour nous faire croire à leur amour (la direction et le jeu aident beaucoup, en un regard on comprend tout).


[1] Le Lauréat

La Grande Ville, Satyajit Ray (1963)

La Grande Ville, Satyajit Ray (1963)
Note : 9/10

La grande ville (1963) on IMDb 8,3/1

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Les films commentés de Satyajit Ray

Réalisateur Satyajit Ray
Année 1963
Avec Anil Chatterjee, Madhabi Mukherjee, Jaya Bhaduri
Vu en mars 2011  B- rehaussé

On retrouve Madhabi Mukherjee avec qui Ray vient de tourner Charulata.

Je préfère largement Ray quand il filme des histoires contemporaines (ou clairement traditionnelles comme Apu), et surtout des histoires faisant le lien entre des personnages quittant leur campagne pour la ville, passant de “paysans” à des citadins. On est un peu comme chez Naruse. L’intérêt du récit, ce sont les transitions, entre deux mondes, le choc des cultures et les nouvelles mœurs. (D’ailleurs on pourrait s’interroger sur la quasi-invisibilité en France de tels sujets. Notre cinéma est soit disant social, mais alors que notre société est en train de changer pour devenir clairement multiculturelle, on voit rarement des Noirs, des Arabes ou des Asiatiques dans les films, et surtout on ne parle pas de ce qu’ils apportent et de la manière dont eux changent de comportement… Soit un Arabe est un comique ou un clandestin, jamais il n’a un job normal où il doit s’insérer comme tout le monde, soit on a un cinéma de bobos. Ou du Welcome, ou du LOL — Reste 35 rhums de Claire Denis…).

Bref Arati vit à Calcutta avec son mari, employé de banque avec une bonne situation, le père et la mère de celui-ci (on suit la tradition de la bru allant dans la famille du marié), sa fille et son petit garçon. Ils viennent de la campagne (Bengale comme toujours), mais ils sont semble-t-il d’une caste modeste (mais ni trop pauvre ni trop haute). L’arrivée dans la grande ville implique un nouveau mode de vie, de nouveaux besoins, de nouvelles relations… La gamine voudrait étudier et continuer ses études, le grand-père se morfond parce qu’il a perdu ses lunettes et lui l’ancien instituteur se sent à la ramasse de tout. Arati, femme modèle au foyer… voudrait travailler pour sortir un peu de chez elle, ramener un peu d’argent à la maison.

Son mari accepte, mais lui demande d’arrêter s’il trouve un jour un travail de complément. Ils font les petites annonces, Arati se présente à un entretien et est reçue un peu à la surprise de son mari. Elle devient représentante, c’est-à-dire qu’elle fait du porte-à-porte l’après-midi dans les maisons des quartiers aisés de la ville pour proposer des machines à tricoter aux femmes au foyer qui à cet instant de la journée se repose. Il faut annoncer la nouvelle au patriarche, qui malgré le fait qu’il soit un ancien enseignant, a des idées un peu arrêtées, traditionnelles sur la place de la femme. Elle est au foyer et nulle part ailleurs. Arati accepte le travail et malgré des débuts difficiles finit par être le meilleur élément de la boîte. Avec son salaire et ses commissions Arati devient plus indépendante, offre des cadeaux, est heureuse, plus épanouie. Et pourtant… son mari commence à s’inquiéter de cette nouvelle indépendance. Comme lui reproche sa femme, il interprète mal tout événement (le rouge à lèvre, le fait qu’elle se fasse raccompagner par son patron, qu’elle parle à des hommes…). Son mari tâche donc de trouver un métier de complément pour demander à sa femme d’arrêter de travailler comme ils l’avaient prévu. D’un autre côté son môme se plaint qu’elle ne soit plus présente, le patriarche ne parle plus à son fils, la gamine se met à faire la cuisine et veut renoncer à ses études… Il lui écrit sa lettre de départ, Arati se présente au bureau de son patron… et là son mari l’appelle (oui, oui c’est comme ça en Inde, on peut appeler sa femme dans le bureau de son patron) pour lui dire qu’il a été licencié, sa banque a fait faillite.

Arati doit donc garder son boulot pour nourrir la famille. Le mari a du mal à digérer la situation au début, mais tout finit bien… comme dans n’importe quel petit drame bourgeois.

Charulata, Satyajit Ray (1964)

Charrue Bovary

Charulata

Charulata, Satyajit Ray (1964)Année : 1964

Vu en mai 2010, revu à la Cinémathèque en novembre 2016

9/10 IMDb

 

Réalisation :

Satyajit Ray


Avec :

Soumitra Chatterjee, Madhabi Mukherjee, Shailen Mukherjee


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Si le roman et le personnage de Flaubert peut agacer parfois par sa futilité, sa bêtise rêveuse, il en est tout autrement dans ce film de Satyajit Ray adapté d’un roman bengali de 1901, Nastanirh. Charulata, comme l’ensemble des personnages du film (en dehors de son frère qui finira par partir avec l’argent du journal qu’édite son mari) sont tous d’une grandeur d’âme irréprochable. Clairement, Satyajit Ray prend un autre parti que celui de Flaubert quand il se moque du provincialisme ou de la petite bourgeoisie oisive. Il aime ses personnages, ça se voit, et y on finit par les aimer autant que lui. C’est d’ailleurs une constante dans ses films : assez peu de personnages mal intentionnés, quand le malheur s’abat sur eux, c’est toujours la fatalité ou parce qu’on les a forcés à prendre une mauvaise direction. Satyajit Ray dépeint les Bengalis à la fois oisifs et généreux. Toutes les classes sont concernées, et le regard est le même qu’il soit sur les princes ou les domestiques (celui du palais ne cesse de se faire réprimander pour sa paresse, mais rien de méchant, c’est surtout un jeu de miroir amusant).

Charulata est donc mariée à un riche propriétaire qui au contraire des autres de son rang refuse de rester inactif et édite un journal politique (on est à la fin du XIXe siècle). Son travail lui prend beaucoup de temps, et comme il le dit lui-même, son journal est un peu comme une seconde femme. Pour passer le temps et s’occuper, Charulata lit des romans, de la poésie indienne, et surtout… s’ennuie. Beaucoup. Quand elle demande à son mari s’il a lu un livre qu’elle prend dans sa bibliothèque, il lui répond qu’il n’a pas besoin de roman ni de poésie, car elle il l’a elle. Preuve qu’il l’aime, mais cette réponse laisse Charulata insatisfaite. Comprenant la solitude de sa femme, la voyant souffrir sans se plaindre de cet ennui accablant, il lui propose de faire venir son frère pour lui confier les comptes de son journal. Ils ont de la place, le palais est grand et désert…

Ellipse. Charulata joue aux cartes avec la femme de son frère. En une situation tout est dit. Elle montre moins d’entrain que sa belle sœur au jeu. Comme toujours, c’est la beauté des gens dignes, on garde ses émotions pour soi, on ne se plaint pas, on ne contrarie pas ses amis, encore moins sa belle famille. La situation est posée, on peut lancer l’élément perturbateur qui va déclencher ce qui était en gestation déjà depuis longtemps. La passion de Charulata se réveille quand le cousin de son mari, écrivain amateur, passablement oisif comme il se doit pour un personnage de sa condition, plutôt occupé à rêvasser, s’invite au palais. Charulata peut partager avec lui son goût pour la littérature, et peu à peu naît entre les deux, ou plutôt, elle pour lui, un amour secret, non consommé, non avoué, mais forcément interdit, rappelant les meilleurs romans à l’eau de rose dont Charulata est friande. On appelle ça aussi un fantasme, ou se monter la tête. Triangle amoureux suggéré, on ne parle précisément pas d’amour… Charulata profite de cette compagnie heureuse quand son mari passe sa journée au rez-de-chaussée du palais à jouer les éditeurs et rêver avoir une influence politique jusqu’en Angleterre. Quand on est oisifs, on peut se laisser aller à des questions existentielles, et puis… on peut rêver dans son confort d’une existence plus trépidante. Chacun ses rêves, mais on rêve toujours seuls.

Pour réveiller tout ce petit monde, le frère de Charulata vide les caisses du palais, puis disparaît. Une péripétie bien réelle, mais qui a tout du songe, de l’illusion qui s’évapore à l’instant même où on en prend conscience. Un retour à la réalité, et à la bassesse des hommes. Ruinés, le journal ne peut plus être édité, et le cousin, ne voulant pas être à une charge inutile, part à son tour, plongeant Charulata dans un chagrin contenu mais profond. Son mari la surprend dans sa chambre évoquant le nom de son amoureux fantasmé. Pas d’esclandre, on dépense trop d’énergie, alors il va promener son cul en calèche pour mouiller sa barbe de gros nounours. Il revient sécher ses larmes chez sa femme : il la trompait, lui, avec son journal, avant qu’il soit obligé de s’en séparer. Ils se comprennent, ils étaient nourris des mêmes illusions. Ça ne sert à rien d’en faire tout un drame. On est chez Satyajit Ray, on accepte son sort, et on se réconcilie avant de s’être emporté. Chez Satyajit Ray, tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté. On songe à la douceur aussi…

Retour à l’ordre des choses donc. Comme dans le Repas[1] de Naruse. Le couple se reconstitue. Les “infidélités” ne sont rien, surtout si on finit (ou si on nous pousse) à y renoncer. La bienséance comme première règle de l’ordre. 2+1-1 = 1. Le compte est bon. Ou presque : deux fesses bien calées, bien séantes, font un cul, c’est la logique aristotélicienne.

L’intérêt d’une histoire est de faire une boucle, et revenir à son point d’origine. Nul besoin de faire le tour du monde en 80 jours pour cela. Un palais au Bengale suffit. En restant le cul bien assis à sa place, il y a toujours un petit quelque chose qui a changé, quand on y songe. Juste un poil. C’est là toute la tâche de la boucle.

La France a sa Bovary, le Japon a son Repas, l’Inde a sa Charulata. La petite bourgeoise qui s’ennuie est un thème universel qui fait le tour du monde.

Il est facile d’intéresser son monde en montrant toute une société au travail, ça l’est moins avec une brochette de personnages rêveurs et oisifs.


[1] Le Repas