Chronique d’un amour, Michelangelo Antonioni (1950)

Les téléphones noirs

Chronique d’un amour

Note : 3 sur 5.

Titre original : Cronaca di un amore

Année : 1950

Réalisation : Michelangelo Antonioni

Avec : Lucia Bosè, Massimo Girotti

En Italie, il y avait avant-guerre les téléphones blancs, après, il y a eu les comédies, le néoréalisme (qui, à mon sens n’est, pour une bonne part, qu’une perception impersonnelle, voire erronée, des critiques, comme la « modernité », mais c’est une autre histoire), et il y a… les « téléphones noirs ». Non, ce n’est pas un faux numéro de ma part, c’est ma propre perception, ma propre histoire donc, ma vision « critique » de ces films d’après-guerre italien mêlant intrigue criminelle et sentimentalisme plein de vice.

Il n’est pas question des canons supposés du néoréalisme, mais sans doute parce qu’on y dévoile des extérieurs de nuit sous la pluie, des intérieurs bien réels, et qu’on y retrouve Massimo Girotti, l’acteur d’Ossessione, la Cinémathèque française nous vend le morceau comme un élément du néoréalisme. Peut-être aussi parce qu’effectivement avec cette trame criminelle et sentimentale, Ossessione n’est pas loin. Sauf que, pour le coup, le film de Visconti avait tous les aspects typiques du genre (et pour cause, il est le maître étalon en quelque sorte, le premier ayant servi de référence, pour son style, aux autres films).

Ce qui ne se faisait plus à Hollywood, on s’étonnait de pouvoir alors le retrouver dans les polars français ou italiens. Là où le code Hays imposait de ne plus diffuser à l’écran que la vie trépidante et pleine de misère sentimentale de la haute société, il était encore possible de traiter dans le cinéma européen la réalité du monde et, par conséquent, les vices de ses habitants. Un génie, sans doute biberonné au cinéma hollywoodien, s’est émerveillé de voir cette « fraîcheur » qui jurait avec les grands films américains tournés en studio sur des gens bien comme il faut, et c’est ainsi que le néoréalisme est né. À Hollywood, il était tout aussi mal vu de montrer les pires tendances criminelles chez les personnages principaux. Ce qui était valable avec Ossessione, l’est ici avec Chronique d’un amour.

Mais si le vice des amants criminels d’Antonioni constitue bien le sujet du film, toute une autre frange du film ne colle pas avec les exigences ou les « attendus » du néoréalisme : en lieu et place du mari qui se tue à la tâche dans une station-service (Antonioni se rattrapera sur ce point dans Le Cri), le mari ici se présente sous les traits d’un riche industriel. Ce qui change beaucoup de choses : dans Ossessione, le vice animal suit une logique de survie et de misère (c’est même quasiment un western). Ici, rien ne fonctionne par instinct. Cela colle mal au néoréalisme (le luxe peut certes servir du sujet tout en revendiquant d’une approche néoréaliste, mais disons que c’est probablement plus difficile à faire avaler…), et ça nous empêche aussi de nous identifier à ces deux personnages d’amants maudits. Si lui est assez passif (ce qui n’est pas non plus un gage que le spectateur ait la moindre sympathie à son égard…), elle, en étant plus offensive et sans scrupule, est tout bonnement insupportable. Et comme Antonioni peine à nous faire croire en une passion dévorante qui lierait les deux personnages (on pourra difficilement faire croire que lui se montre particulièrement amoureux de sa belle), et que le film présente quelques longueurs (monsieur expérimente peut-être la pesanteur à venir et découvrira que ce sera plus efficace sur un temps diégétique court, la nuit, dans des déserts ou sur une île…), eh bien, on ne peut pas dire que le film soit plaisant à voir, ni même réussi pour une première réalisation.

Les acteurs n’y sont en revanche pas si mal dirigés. Rien à voir avec l’improvisation supposée du néoréalisme ou ses placements aléatoires : comme dans Le Cri, le découpage technique est précis et l’emplacement des acteurs dans le cadre reste encore très codifié avec des principes hérités du théâtre (ce qui n’est pas pour me déplaire). La même année, Lucia Bosè tourne dans l’excellent Pâques sanglantes et on la retrouvera un peu plus tard dans Mort d’un cycliste qui possède, ironiquement ou non, certaines connexions avec le dernier acte de cette Chronique d’un amour. À à peine vingt ans (plus jeune que son personnage), elle montre une certaine facilité devant la caméra (d’une beauté froide ici assez peu avenante, elle est plus lumineuse dans le film de De Santis). Mais il lui aurait été difficile de sauver un tel personnage et de nous intéresser à son sort de petite parvenue criminelle et gâtée. Quant à Massimo Girotti, il n’a souvent qu’à se contenter de regarder ses partenaires, avec sa présence, son aisance sans forcer, son autorité néo-naturelle, et le tour est joué (il sort, lui, d’Au nom de la loi, présenté par la Cinémathèque, là encore, dans cette rétrospective sur le néoréalisme, et qui serait plutôt un western à la sauce sicilienne). Reste que cette sobriété, si elle passe pour du charisme quand on hérite seul du haut de l’affiche, devient vite de la passivité ou de l’apathie quand un autre personnage, forcément féminin, joue les tentatrices et dicte ce qu’il doit faire (il ne montre pas beaucoup d’entrain non plus à contrarier ses plans). On aurait presque envie de botter les fesses de l’un et de filer des claques à l’autre. Le spectateur est une brute au cœur pur : même les criminels, il veut pouvoir les aimer. Elle est bien là la magie (et le rôle social) du cinéma.

Pour trouver de bons « téléphones noirs », chers Sancho Panza, je suppose qu’il faudrait lorgner du côté de Cottafavi, avec par exemple Une femme a tué, ou de Giuseppe De Santis, avec une veine moins urbaine, avec Chasse tragique ou Riz amer, mais j’avoue ne pas être spécialiste de ces mélos criminels et sentimentaux dans l’après-guerre italien, ni même souhaiter le devenir.

PS : le plus amusant dans l’histoire (divertissons-nous un peu), c’est que si le mari n’avait pas engagé un détective pour se mêler de ce qui ne le regarde pas, sa femme serait restée loin de son ancien amant.

 

Chronique d’un amour, Michelangelo Antonioni 1950 Cronaca di un amore | Villani Film


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Pâques sanglantes, Giuseppe De Santis (1950)

Note : 4 sur 5.

Pâques sanglantes

Titre original : Non c’è pace tra gli ulivi

Année : 1950

Réalisation : Giuseppe De Santis

Avec : Raf Vallone, Lucia Bosè, Folco Lulli

— TOP FILMS —

Un mélange surprenant de néoréalisme et peut-être… d’expressionnisme. Le passage par un sujet ancré dans la ruralité (rappelant les thématiques propres au western) et le recours constant aux décors naturels d’une force inouïe (montagnes de basse altitude, rocailleuses, avec quelques ombrages d’oliviers) assure le côté néoréaliste du film (dans la continuité de Riz amer, du même Giuseppe De Santis).

Paysage rocailleux | Non c’è pace tra gli ulivi, Pâques sanglantes, Giuseppe De Santis (1950) | Lux Film


Pâques sanglantes, Giuseppe De Santis (1950) | Lux Film

Le plus surprenant cependant, ce sont les options choisies dans la mise en scène : la sophistication, voire l’artifice, est constante. Pour rester au plus près de ses acteurs Giuseppe De Santis multiplie les plans rapprochés, c’est ensuite une sorte de valse continue qui s’opère entre les acteurs et la caméra. Celle-ci, malgré le décor escarpé, est toujours mobile, suivant les personnages en travelling d’accompagnement, manifestement posée sur un rail. Les acteurs peuvent évoluer autour d’elle, et elle les suit alors sur son axe.

Plus surprenant encore, les acteurs parlent parfois face caméra, soit en regardant l’objectif soit en regardant derrière elle tout en s’adressant à leur interlocuteur qu’on voit également dans le champ et qu’on voit ne pas être regardé par son partenaire au moment où il lui parle et s’adresse à la caméra… Ce n’est pas systématique, surtout proposé lors des séquences entre les deux amoureux des rôles principaux, et ça réussit assez bien.

La distanciation produite proposée est assez radicale. J’en ai rarement vu élaborée sous cette forme, avec autant d’audace sans pour autant tourner à la pure expérimentation, et aussi efficace dans une fiction. Regarder la caméra, ce n’est pas rare ; la regarder un peu, ou pas tout à fait, mais regarder au loin comme on le ferait au théâtre sans même regarder son partenaire, adoptant en conséquence des mouvements de déplacement d’acteurs qui n’ont rien de réalistes (même au cinéma, à cette époque, on sait se positionner l’un à l’autre en formant un angle et en faisant croire qu’on se fait face alors qu’en réalité on se positionne pour que la caméra nous voie mieux), et avoir une telle inventivité, proche de la danse en offrant certaines postures évocatrices, dans ces déplacements et ces cadrages, j’avoue ne pas avoir vu souvent ça.

On aurait presque l’impression que la caméra est un drone qui les suit au plus près et dont les acteurs auraient conscience, et on ne serait alors presque pas étonnés de voir un acteur toucher la caméra pour lui faire changer d’angle… Le dispositif est déjà fascinant, mais le faire dans un environnement aussi rustique, ça ne fait que renforcer sa singularité et l’effet produit.

La photo, en dehors d’une grande profondeur de champ et du format carré rappelant pour beaucoup les caractéristiques de la vision humaine, est d’un noir et blanc magnifique, pleine de contraste rappelant, à raison ou non, celle de La Perle, tourné trois ans avant.

(Toutes les captures sont issues des dix premières minutes. Ça pose le décor…)


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