Notre pain quotidien, Mani Kaul (1970)

Blancheur de champ

Notre pain quotidien

Note : 1.5 sur 5.

Titre original : Uski Roti

Année : 1970

Réalisation : Mani Kaul

Avec : Savita Bajaj, Garima, Lakhanpal

Décevant, assommant… et beau.

Le film est évoqué dans The Story of Film : An Odyssey, l’excellente série documentaire de Mark Cousins. C’était plutôt alléchant. On y voyait la première scène du film. Une sorte de Sergio Leone en Inde avec la même décomposition du temps… Sauf que non seulement, sur deux heures, c’est invivable, mais surtout, ça mène nulle part. Il faut une bonne raison pour étirer le temps. Et là, il n’y en a aucune, sinon sans doute de vouloir coller au plus près à l’attente de cette femme qui espère le retour de son mari à l’arrêt de bus (je ne plaisante pas, malheureusement, et c’est encore les passages les moins lourds, peut-être espère-t-on que ce mari aura sur son ticket de bus l’ébauche d’une suite au film, d’une série même, Uski Roti, la vie en quatre tableaux).

L’histoire tient réellement en trois ou quatre scènes. En tout cas, ça n’aurait pas pris plus de vingt minutes dans un film normal. À ce tarif, on gagne à peine une micro-histoire. Ça aurait un sens si le film faisait six heures avec au moins une douzaine de séquences, mais je crois que pour cette fois, je m’en serais passé.

Les images, certes, sont magnifiques. Du reste, il n’y a que ça, alors on ne va pas faire le difficile. Mais bien sûr, c’est parfaitement creux et vide. Nouveau concept peut-être : Mani Kaul invente le film famine. Noir et blanc (plus blanc que noir d’ailleurs), profondeur de champ, axe rarement fixé sur les visages, on n’est pas loin de Yoshida. Sauf que Yoshida arrive dans cette pesanteur à planter une histoire basée sur autre chose que deux ou trois saynètes étirées à l’infini comme deux gouttes de miel sur une tartine de pain. Parfois, chez Yoshida, il ne faut pas croire, c’est même très dense. Là, les ellipses ne servent à rien sinon à montrer les mouches qui baillent et les vaches qui pètent. La question du choix dans le montage est simple à faire : choisir entre les séquences où il ne se passe rien, et d’autres… où il ne se passe rien.

La fille est jolie, certes. Comme Mariko Okada chez Yoshida. Tout est beau et je suis bien content… D’en avoir fini.

En Inde, même quand un film fait une heure et… Deux minutes (on coupait un des trois raccords et on enlevait les deux minutes réglementaires pour un long métrage), il en paraît trois.

Maintenant, j’ai faim.

Notre pain quotidien, Mani Kaul 1970 National Film Development Corporation of India (NFDC) (1)

Notre pain quotidien, Mani Kaul 1970 Uski Roti | National Film Development Corporation of India (NFDC)

Notre pain quotidien, Mani Kaul 1970 National Film Development Corporation of India (NFDC) (2)


Sur La Saveur des goûts amers :

Les Indispensables du cinéma 1970

Liens externes :


The Liberation of L.B. Jones, William Wyler (1970)

Le chant du maître

On n’achète pas le silence

On n'achète pas le silence

Note : 2.5 sur 5.

Titre original : The Liberation of L.B. Jones

Année : 1970

Réalisation : William Wyler

Avec : Lee J. Cobb, Anthony Zerbe, Roscoe Lee Browne, Yaphet Kotto

Curieux et ultime opus de William Wyler tourné en 1970, assez symptomatique de certains films méconnus, et à juste titre, des vétérans d’Hollywood à cette période.

Adapté d’un bouquin, le film retrace l’histoire d’un fait divers survenu dans le sud du Tennessee. Le hic, c’est que si le sujet n’est pas le racisme, ça n’a plus grand intérêt. Et le problème est là : ce n’est pas parce qu’un Noir se fait sauvagement buter par un policier blanc que c’est un crime raciste, même dans le sud des États-Unis. Le racisme est bien sûr omniprésent. Le flic est bien poussé par son pote qui lui est bien raciste ; mais lui ne l’est pas et il a un mobile expliquant son geste. Il le bute parce qu’il couche avec la femme de la victime, parce qu’il est envieux de sa réussite. Les remords surviennent très vite. Un raciste à cette époque et dans ce contexte aurait assumé.

C’est donc déjà bien bancal. On aurait pu se gaver avec de la morale antiraciste, et on repart avec pas grand-chose. Wyler a peut-être trouvé un intérêt à cette histoire dans l’ambiguïté de ce personnage. Mais tourné comme ça, ça n’a plus d’intérêt… Au final, on se retrouve avec des enjeux assez peu définis et une trame ultra-molle. La mise en scène vieillotte de Wyler n’arrange pas les choses. Travellings d’accompagnement dans les commissariats de police, plan sur la porte avec l’enseigne « police departement »… Et le must du plan ringard utilisé au premier degré (que Tarantino utilisera au second lui), avec ces scènes de voitures tournées en studio, la toile projetée en arrière-plan pour suggérer le défilement du paysage… 1970, le Nouvel Hollywood donne de l’air aux studios et certains vétérans ne sentent pas le vent tourner.

Que ce soit la mise en scène ou l’histoire, rien n’est bien convaincant (la critique semble avoir dit qu’un sujet comme ça en 1970, c’était un peu comme arriver après la guerre, les sujets étaient déjà traités en mieux — sauf que de toute façon ce n’est pas un film sur le racisme).

Reste une chose à sauver dans le film : la composition d’acteur et la direction d’acteurs. Parfois un peu trop dirigés d’ailleurs, parce que certains trouveraient ça théâtral ou pas assez naturaliste. Mais entre choisir une interprétation naturaliste et une autre où l’acteur peut habilement jongler avec les contradictions de son personnage, mettre des nuances de ton, faire jouer son imagination et donc la nôtre, je signe tout de suite pour la seconde. Je m’en fous du réalisme, je veux qu’on me raconte une histoire. Je préfère les acteurs précis, inventifs, qui savent où ils vont et qui me racontent plus qu’ils ne se la racontent.

Lee J. Cobb campe ici un avocat plus ou moins raciste. Yaphet Kotto, futur passager d’Alien : un acteur plein de nuances, au corps imposant. Anthony Zerbe joue le personnage de flic ambigu ; sa gueule est familière, vue dans d’innombrables films ou séries ; et il est parfait dans ce rôle de tordu. Même Lee Majors, aka Steve Austin, aka L’homme qui valait beaucoup de pépètes, aka L’Homme qui tombe à pic, est très convaincant… — il aurait pu avoir une belle carrière si on lui avait écrit des rôles sur mesure celui-là.

À oublier.


The Liberation of L.B. Jones, William Wyler 1970 | Liberation Company


Liens externes :


Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon, Elio Petri (1970)

Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon

Indagine su un cittadino al di sopra di ogni sospetto

Note : 2.5 sur 5.

Titre original : Indagine su un cittadino al di sopra di ogni sospetto

Année : 1970

Réalisation : Elio Petri

Avec : Gian Maria Volontè, Florinda Bolkan, Gianni Santuccio

Le mélange des genres est parfois à double tranchant… Humour noir, très subtil au début, qui penche vite vers la caricature et le film politique, engagé… Quand on met en scène ses ennemis politiques, qu’est-ce qu’on peut espérer d’autre qu’une grosse caricature et des personnages sans nuances… ?

C’est tellement gros parfois qu’on est proche de la farce, à deux doigts même de la comédie politique de Dario Fo, Mort accidentelle d’un anarchiste écrite la même année, se référant aux mêmes événements terroristes, avec la même dénonciation des pratiques de la police… Sauf que le second degré n’est pas le même : la farce peut dénoncer, mais les personnages restent sympathiques. On peine à trouver l’humour, au début, on est un peu perdu par le ton et par les agissements du commissaire, et au final, on n’arrive jamais à aimer ce personnage (le principe de toute histoire, c’est que même avec les pires criminels, il faut leur donner un aspect sympathique, sinon le public ne peut pas adhérer à ce qu’il voit).

Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon, Elio Petri 1970 | Vera Films S.p.a

Ce genre de films a surtout une valeur historique aujourd’hui pour un public assez peu familier avec la politique et l’actualité italienne : savoir que dans les années 70 et 80 le cinéma italien était fortement engagé (et qu’il y avait sans doute de quoi, et Gian Maria Volonte a toujours été du combat…). Mais comme film « politique » j’ai tout de même vu plus subtil, des films qui décrivaient des situations bien particulières, qui mettaient en scène la lutte contre le pouvoir, ses aberrations, ses scandales, alors qu’avec Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon, on se contente de dire : « Ce type est un fasciste, normal, c’est un psychopathe ».

Quand on veut combattre des idées, on formule une argumentation, au cinéma, on met en scène ceux qui luttent, ses partisans, pour « parler » en son nom ; et les autres, ceux qu’on n’aime pas, si on n’est pas capable de défendre leur point de vue, autant les laisser aux rôles d’opposants. Caricaturer les méchants pour les combattre, c’est aussi intelligent qu’un môme qui dit : « Toi, t’es méchant parce que t’es pas beau ! ». Mettre en scène ses ennemis, c’est aussi d’une parfaite mauvaise foi, on les montre sous leurs plus mauvais jours, et on accentue le trait sans crainte d’être contredit… Même si le film n’est pas sans intérêt, il y a là quelque chose de raté. Ça ressemble à ce que pourrait être un film du parti communiste français sur Sarkozy…



Sur La Saveur des goûts amers :

Les Indispensables du cinéma 1970

Liens externes :