Le Portrait de Jennie, William Dieterle (1948)

La Flamme au portrait

Portrait of JennieLe Portrait de Jennie (1948) William DieterleAnnée : 1948

8/10 iCM IMDb

Réalisation :

William Dieterle

Avec :

Jennifer Jones ⋅ Joseph Cotten ⋅ Ethel Barrymore


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Ce n’est pas sans rappeler Madame Muir ou Vertigo (le côté traquenard en moins). De mémoire, on retrouve les splendeurs visuelles de Quasimodo tourné l’année auparavant par Dieterle. Et le duo de Love Letters (film assez épouvantable) a été reformé : Jennifer Jones et Joseph Cotten.

L’histoire est un peu surfaite. C’est de la littérature pour grand-mères. On pourrait même être à la limite chez Marc Levy. Seulement voilà, l’exécution est parfaite. Des décors de Central Park au début du film avec tous ces effets de lumières, de clairs-obscurs, de surimpressions fantaisistes donnant du relief à l’image, jusqu’aux brouillards jaunis de Land’s End, la photo, le montage, les cadrages… tout est parfait, donnant au film cette atmosphère entre noir et gothique nécessaire à rehausser cette histoire un peu naïve.

La présence de Lilian Gish donne une saveur particulière au film, comme un hommage aux films de Griffith dont l’atmosphère emprunte un peu au Le Lys brisé.


Le Portrait de Jennie, William Dieterle 1948 The Selznick Studio, Vanguard Films (1)_saveur

Le Portrait de Jennie, William Dieterle 1948 | The Selznick Studio, Vanguard Films

Le Portrait de Jennie, William Dieterle 1948 The Selznick Studio, Vanguard Films (2)_saveur


Love Letters, William Dieterle (1945)

Ayn Rand, femme fountain

Le Poids du mensonge

Note : 2.5 sur 5.

Titre original : Love Letters

Année : 1945

Réalisation : William Dieterle

Avec : Jennifer Jones ⋅ Joseph Cotten ⋅ Ann Richards

Ça commençait pourtant gentiment. À défaut de pouvoir accrocher les sommets, je me disais qu’un petit 7 abrasé fera sans doute l’affaire. À classer dans les petits drames romantiques sympas…

Et puis… ça commence à déraper avec le trou de mémoire de la nana. C’est plus une crevasse, c’est un vrai gouffre moite, suffocant, de ceux dont on sait qu’on ne pourra plus jamais s’échapper. On cherche à se cramponner à quelque chose de crédible, mais y a plus un poil de raison aux fesses, et on se laisse glisser dans les profondeurs atterrantes du n’importe quoi. On se résigne, impassible, comme on se résigne face au réchauffement climatique. Le point de non-retour est atteint, et on garde les tétons rétractés d’ennui. Les glaces sirupeuses dégoulinent en torrents jusque dans la vallée perdue. On trempe dans la désolation mièvre, dans la cyprine masturbatoire. Et, on se sent bien démuni en scrutant les hauteurs d’où jaillissent encore ces grands geysers laiteux. Les derricks tendent leurs jarretelles d’acier et crachent leur soupe insatiable tandis qu’on en a plein les bottes. On sera trempés jusqu’aux couilles, et cela dans l’apathie la plus absolue, pendant encore au moins une heure sans rien pouvoir y faire.

Vient le temps du constat. L’assurance d’un beau et gras dégât des eaux. On note :

— Cause du sinistre : faux thriller à l’eau de rose, musique trempée dans le maniérisme, débordement en tous genres, et dénuement final grotesque de type twist and cry.

— Tiers : la miauleuse Jennifer Jones et l’imperméable Joseph Cotton.

— Nature des dommages subis : Le Portrait de Jennie (quelques éclaboussures).

Conclusions au doigt mouillé :

— L’arroseur arrose, mais ne plie pas.

— Ce n’est pas en mouillant qu’on fait couler les larmes.

— J’épands, donc j’essuie.

— Nul besoin de saucer les soupes de la maréchaussée, elles sont saucées, marrée saucée.

— Fountain, ne dis jamais plus Fountain.

— La Ayn ne te Rand pas plus fort.

— Quand Ayn mouille, Ayn Rand les hommes vils et les vits bas.

Bref, Dieterle, ainsi que son chef op (Lee Garmes), faisaient le job, mais face à un tel scénario difficile de relever le niveau. Tout ce petit monde se retrouvera, pour le meilleur, dans Le Portrait de Jennie.


Love Letters, William Dieterle 1945 Le Poids du mensonge | Hal Wallis Productions


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Ruby Gentry, King Vidor (1952)

Jennifer sur le gâteau

Ruby Gentry

Note : 3.5 sur 5.

Année : 1952

Réalisation : King Vidor

Avec : Jennifer Jones, Charlton Heston, Karl Malden

Le début du film est assez poussif. On croit à un film purement romantique, puis un film sur l’ambition, de lutte de classe. Les acteurs sont assez médiocres. Jennifer Jones en fait des tonnes, Charlton Heston est un peu à l’étroit dans un film réaliste-intimiste, et là c’est comme jouer du Erik Satie avec orchestre et trompette… C’est surtout un film, on le comprend plus tard, sur la médiocrité des gens, les ravages que peuvent faire les apparences sur des vies, et l’ironie du sort quand vous êtes montré du doigt quand vous n’avez rien à vous reprocher. Au fond, ça dit comment le mépris des autres, leur bêtise, peuvent créer des monstres.

Ruby est donc une fille des marais, comme il est souvent dit dans le film, une fille sauvage. Son père la remet au couple le plus riche de la ville pour qu’il assure son éducation. Elle a déjà seize ans et elle n’a rien d’une fille aux mœurs tranquilles. La femme de Jim Gentry (Karl Malden) est alitée, gravement malade, et tombe en sympathie avec cette jeune fille. Elle rêve d’en faire une vraie demoiselle, elle qui n’a pas eu d’enfant.

Ruby reste deux ans chez eux et le récit commence quand Ruby est de retour chez son père et son frère, près des marais. Elle y retrouve son amour de jeunesse, parti à l’aventure dans des lointains pays. Il est de bonne famille et on lui prédit un beau mariage avec une autre femme riche qui pourrait lui assurer le confort et la reconnaissance. Ruby ne croit pas une seconde que Boake (Charlton Heston) la quitte pour elle, d’autant plus qu’il ne se gêne pas pour bien profiter d’elle à l’occasion. Pourtant, c’est ce qui va arriver. Boake se marie avec sa fille de bonne famille dès que ça commence à jaser sur ses relations avec une fille des marais.

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Gentry meurt des suites de sa longue maladie. Une mort qui vient à point pour lui. Il va pouvoir demander la main de celle qu’il a élevée jusqu’à l’âge adulte. Ruby accepte, y voyant là un moyen d’oublier Boake et de devenir riche. Mais les deux ne se mentent pas : ce sont deux égarés de la vie, ils ne s’aiment pas, mais ils se respectent. Jim n’est pas beau, mais il est honnête et riche. Il sait qu’elle aime encore Boake. Mariage de raison qui arrange tout le monde.

Mais c’est là que la suspicion et le mépris des bien-pensants commencent. Jim organise une grande réception à leur mariage ; il invite toute la ville, tous ses employés ; et personne ne vient. Le peuple préfère les contes de fée, et trouve suspect les mariages entendus. Une fille des marais qui épouse l’homme le plus riche, le plus laid, et le plus seul de la région, qui a été comme sa fille et qui prend la place de celle qui l’a aimée comme une mère à peine celle-ci enterrée… ça fait peut-être un peu trop pour les apparences.

Le travail de sape fait son œuvre et grignote lentement le cerveau et la bonne conscience du peuple. Les deux mariés se jurent de ne pas prêter attention à ses cancans. Eux savent qu’ils tirent chacun bénéfice de ce mariage, comme deux loups perdus qui se trouvent malgré leur différence. Seulement Jim est jaloux, possessif. On le serait à moins quand on est marié à la plus belle fille de la région et qu’elle batifole avec son ex-petit ami. Les deux anciens amoureux ne voient plus personne et Jim, lui, les voit. Aucun acteur au monde n’a joué avec autant de justesse l’homme misérable, cocu et jaloux : jeu de miroir avec la femme délaissée de Boake qui les regarde danser tout comme lui, un petit verre au bar et hop il va sauver son honneur. La scène est habillement éclipsée. On arrive après : Jim, comme on pouvait s’y attendre, en a pris une belle. Mais cela aura au moins servi à sortir les deux amants de leur cocon. Ruby reconnaît son erreur et retrouve son mari chez eux. Ils mettent au point une petite sortie en mer pour apaiser leurs tensions et faire la paix.

Le lendemain, sur le petit voilier, l’ambiance est un peu froide, mais Ruby et Jim font la paix, comme toujours. Seulement le vent tourne, Ruby perd le contrôle du bateau et Jim est assommé par la bôme du voilier. Il tombe à l’eau et se noie.

Au retour de Ruby, l’histoire fait les choux gras de la presse dont une partie est propriété de Boake. Ruby n’est pas inquiétée par la justice mais pour la populace, elle a assassiné son mari. À partir de là, on entre dans sa propriété pour la traiter d’assassin, elle reçoit des coups de fils anonyme… Pour moi le film commence là. Tout ce qui précède est un peu ennuyeux. Là, on se trouve presque dans un Fritz Lang (presque dans Furie, d’où le titre français peut-être). Comment Ruby va affronter la haine de la foule, surmonter cette injustice, après avoir été ainsi victime des apparences. Eh bien, comme dans Furie, elle va décider de se venger. Devant tant de mépris, voyant bien que toutes les apparences jouent contre elle, elle décide de jouer le rôle de la garce, en se souciant plus de ce que les autres pourront penser. Elle prend donc en main les affaires de son mari, avec une dureté implacable. À une seule personne elle laisse une chance : Boake. Elle l’aime encore et il est évident qu’elle est encore prête à tout pour lui, malgré le fait qu’il ait laissé sa presse éveiller la haine contre elle. Mais un homme peut aimer une femme, il aime plus encore sa réputation. Cette alliance ne porterait plus seulement le trouble sur Ruby mais maintenant sur lui aussi. Il pourrait être perçu comme complice de son “crime”. Donc il se barre, et lui renvoie à la figure la reconnaissance de dette qu’elle lui proposait de reprendre. Ruby comprend désormais que ce n’est pas seulement les autres qui la voient comme une prédatrice, comme une femme prête à tout, y compris tuer, pour arriver à ses fins, mais maintenant aussi l’homme qu’elle a toujours aimé. Sa vengeance n’en sera que plus cruelle.

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Ayant désormais la main sur les comptes de Boake, elle s’accapare le rêve de Boake d’assainir des marais qu’il a achetés, les dessaler, et pouvoir un jour y planter quelque chose. Ironie du sort, elle, la fille des marais, s’est sophistiquée, au point de se dessécher… Elle se rend sur la plaine de Boake, qui lui appartient, et qui est maintenant pratiquement cultivable. Puis, froidement, elle demande à ce qu’on rompt les digues pour inonder les terres et casser du même coup le rêve de Boake…

Tous les deux se retrouvent dans une partie de chasse dans les marais. Ils font la paix. Il n’y aura pas de fin heureuse, ça doit se finir dans le sang et la fange. Le gibier, c’est eux. Et le chasseur, ce fou, c’est ce frère qui mettait en garde Ruby à maintes reprises suite à ses écarts ou à ses prétendus écarts… un fondamentaliste religieux, qui croit tout voir dans les apparences, et qui se croit le salvateur des péchés des autres… À la fois juge et bourreau. Crétin surtout bien sûr. Il croit sa sœur possédée par le diable… (C’est celui qui le dit qui l’est, na !)

On voit là comme dans Furie, qu’il n’y a pas d’issue possible quand on est victime des apparences. Le mépris des autres, l’incapacité de se justifier et être toujours vu comme le coupable, pousse également Rudy à jouer le personnage qu’on a bien voulu faire d’elle, à jouer les monstres. Un peu comme si elle disait « ah je suis un monstre ? très bien dans ce cas je vais agir comme un monstre ! » Les monstres n’existeraient pas si on ne les fabriquait pas. Ruby ne serait jamais devenue celle que les autres voyaient s’ils avaient bien voulu croire qu’elle était innocente… Un peu comme Errol Flynn dans La Rivière d’argent, elle décide qu’on ne l’y prendra plus. Cela montre que les monstres ne sont pas forcément ceux que l’on croit, et qu’en tout cas, s’ils naissent, ils ne sont pas tels qu’on les imagine, ou tels qu’ils nous sont présentés. Les apparences sont toujours trompeuses. Les monstres ne naissent pas tels quels ; ils réagissent à un traumatisme, une injustice, à un rejet, comme dans Furie où le personnage de Spencer Tracy se venge de son lynchage pour un crime qu’il n’avait pas commis. C’est ce qui arrive quand on est mal jugé. On pourrait même comprendre la folie meurtrière d’un tyran comme Hitler qui comme la nation allemande toute entière s’est trouvé injustement pénalisée à la sortie de la première guerre mondiale, devant payer des réparations pendant un siècle… Cela montre qu’il ne faut pas seulement chercher à être juste, mais que parfois il est impossible de l’être, et que si on juge trop vite, si on se laisse trop facilement duper par le jeu des apparences, il faut s’attendre un jour ou l’autre à voir réapparaître les monstres qu’on a soi-même aidés à engendrer.

Après, je doute que le cinéma ou l’art puisse réellement éduquer ainsi le monde. Il nous met en garde contre des choses que l’on ne peut prévoir. On le sait toujours quand on en est victime, mais la plupart du temps, on ne voit que les conséquences et la surface des choses. Il est toujours plus simple, plus facile, de rejeter la faute sur quelqu’un quand tout l’accable et que tout le monde le montre du doigt. On ne risque rien. Ça pourrait être une manière de se venger de ses propres petites injustices dont on est tous victimes et qui sont parfois au cœur de nos frustrations. Montrer l’autre, c’est toujours un moyen de détourner le regard de soi, de notre propre monstruosité, construite au fil des rancœurs et des blessures. Cette monstruosité qu’il est bon de maquiller, que l’on ne veut voir ni laisser transparaître, qui doit rester invisible à tout prix. C’est sans fin. Montrer l’autre sans se soucier de ce qui est vrai, juger toujours si facilement, car juger est une manière de s’établir au-dessus de ce qu’on montre et de s’affranchir de sa propre monstruosité, c’est-à-dire de notre propre image que l’on sait déformée par la vision des autres et par les apparences. Tous ces doigts braqués sur une même personne, sur le coupable idéal, qui le fait monstre, sont des projecteurs lancés sur notre propre conscience, et au moins, si un tel film ne nous garantie pas de ne plus tomber dans le piège, il nous informe, nous rappelle que ça existe, qu’on en est chaque jour les responsables et qu’un jour ou l’autre on finira par en être victime.

À noter dans le film la ritournelle de Heinz Roemheld, “Ruby”, dont Ray Charles fera un tube, et qui sera reprise à son tour par Fellini dans son Histoires extraordinaires.


La Furie du désir, Ruby Gentry, King Vidor 1952 | Bernhard-Vidor Productions Inc


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Carrie, un amour désespéré, William Wyler (1952)

Carrie, un amour désespéré

Note : 2.5 sur 5.

Titre original : Carrie 

Année : 1952

Réalisation : William Wyler

Avec : Laurence Olivier, Jennifer Jones, Miriam Hopkins

Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire à l’eau de rose, ce mélo misérabiliste qu’on croirait tout droit sorti de l’imagination grossière de Barbara Cartland ?! Heureusement qu’il y a le jeu excellent de Laurence Olivier et de Jennifer Jones pour sauver la baraque, et une production/réalisation de William Wyler. Qu’est-ce qu’ils sont allés faire dans cette galère…

L’histoire est à peine croyable, d’une cruauté inimaginable. Les personnages sont antipathiques, leur évolution plutôt rocambolesque, et la morale de l’histoire, finalement, ça devient : « Certains ont de la chance, d’autres non… » Merde, ça fait rêver ça ?! Putain de cruauté ! Le personnage de Jennifer Jones se prostitue littéralement pour vivre (même si c’est pas dit comme ça, mais une fille qui accepte de vivre chez un type à cette époque-là sans être mariée avec lui, code Hays ou pas, on peut pas imaginer que ça s’amuse du matin au soir à se faire des bisous sans la langue). On ne peut pas avoir du respect pour un tel personnage. Ce serait un film d’aujourd’hui passe encore, mais pour l’époque, ça passe pas ; d’ailleurs il en est question à un moment, mais la belle ne se fait pas prier et garde cependant ses airs de sainte-nitouche. Là, on a une ellipse qui tue quand on la voit limite heureuse vivant chez ce type qu’elle n’aime pas…

Carrie, un amour désespéré, William Wyler 1952 | Paramount Pictures

Que dire donc de ce personnage ? Le genre de vieux bonhomme qui en a après les jeunettes, le type malheureux avec la femme de la haute société qu’il a épousée pour rentrer dans le monde, et qui court après les nubilettes en leur mentant sur sa situation et son âge…

On tente alors de les lancer dans une romance épique, mais avec de tels excès, l’histoire tourne vite au ridicule… On est loin de Docteur Jivago. On a les deux amants à qui il arrive que des merdes, mais c’est eux qui s’y sont mis tout seuls. Antipathiques et… un peu concons (sans dec’, faudrait lui foutre un peu de plomb dans la tête à cette Carrie…). Le Docteur Jivago est amoureux de deux femmes en même temps, ce sont des choses qui arrivent et sa première femme n’en devient pas moins antipathique, au contraire ; on sent que parfois on ne peut rien contre le destin… Là ce vieux plouc, il veut juste se barrer avec une jeune fille pommée et profiter de sa situation… C’est complètement immoral, monsieur Hays. Y a pas le destin derrière tout ça, c’est un con qui veut se faire une jeune et c’est tout. Sa première femme à lui, c’est une mégère, on comprend pourquoi il  ne l’aime pas, mais on ne peut avoir que des personnages antipathiques dans une histoire ; qu’au moins, on puisse leur trouver une excuse, donner au personnage un peu de relief. Le but ce n’est pas d’exposer des préjugés et de les laisser tels quels ; mais bien de leur tordre le coup et de donner une chance à ces personnages, une chance de moins les détester. Il faut toujours des motifs d’espoir, même discutables ; on n’expose pas ce qu’on estime être de viles créatures pour le plaisir de les lyncher et en laissant croire qu’il y a des « méchants » par nature… Être un fils de pute, c’est déjà une circonstance atténuante… Komarovsky dans Jivago, il finira par aider le couple Lara-Jivago, car au fond il aime Lara et veut l’aider ; même Strelnikov qui est sans doute la plus grosse pourriture du film, on peut comprendre sa haine par son amour perdu, par sa fragilité, son utopie, tout ce qui n’existe plus pour lui. Là, on ne cherche pas à aller au fond des personnages, ce sont des caricatures et il faut les accepter comme ça. Alors vas-y, essaie, Willy… Tu pourras toujours nous les mettre dans les situations les plus « romanesques » on s’en moque, parce qu’on ne les aime pas et les méprise. Si celui qui a écrit ce machin n’aiment pas les personnages qu’il décrit, comment, nous, on pourrait les aimer, les comprendre et les défendre ? On suit les péripéties les unes après les autres le plus souvent avec dégoûts parce qu’il leur arrive que des merdes, toujours le pire (ça c’est une loi de la dramaturgie mais encore faut-il rester dans la vraisemblance, éviter d’y aller trop fort). Et puis surtout, la manière dont réagit le personnage d’Olivier dans la galère fait rien non plus pour qu’on s’apitoie sur son sort. Le type est de la haute, il se retrouve garçon de café, et au lieu de pas la ramener en restant humble, le mec semble mal vivre ses nouvelles manières de plouc dans le bar à ploucs où il travaille… On ne peut pas aimer un type de la haute qui tombe dans le caniveau et qui refuse qu’un mec « d’en bas » l’aide parce que c’est un mec d’en bas… Monsieur mérite mieux que ça ?… Hé ben restes-y dans le caniveau.

Reste la scène finale qui vaut tout de même le coup d’œil. Parfaitement tire-larmes, même si on est plus proche du pitoyable que du « romanesque »… Peut-être le grand ratage d’un nouveau genre. Olivier est désormais clochard (à cause de sa conne de femme qui le laisse tomber sur un malentendu) et Jennifer Jones le fait rentrer dans sa loge (elle est devenue une star des planches new-yorkaises). Il lui demande un peu à manger, l’aumône ; elle, le vison sur les épaules, lui tend son petit sac. Il n’y a que des gros billets (vraiment, c’te poisse). Alors il dit : « J’aurais du mal à faire du change avec ça… » Elle : « Tu vas rester avec moi ! Tu vas voir on va être heureux ! Attends-moi là j’ai un truc à faire… » Il se casse en prenant une petite pièce dans son sac à main. Et là, on pense, soulagés d’en finir : « C’est vrai casse-toi, c’est à cause d’elle après tout si t’es dans la merde ». Pauvre film.



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La Folle Ingénue, Ernst Lubitsch (1946)

Délectation des trompes

La Folle Ingénue

Note : 5 sur 5.

Titre original : Cluny Brown

Année : 1946

Réalisation : Ernst Lubitsch

Avec : Charles Boyer, Jennifer Jones

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Bang bang ! Ça c’est du chef-d’œuvre ! Aussi parfait que Ninotchka… Et toujours très cosmopolite. Un film américain mise en scène par un Allemand, avec un Français en rôle principal jouant un Tchécoslovaque, tout ça pour une histoire prenant place en Angleterre. On continue les oppositions forcément génératrices de situations irrésistibles. Ici, l’histoire tourne autour des luttes des classes en Angleterre (ou plutôt de la non lutte, du conservatisme).

Lubitsch partage avec l’humour anglais le goût pour l’absurde, le ton décalé, toujours distingué. Une sorte de non-sens agrémenté d’une petite touche perso : les allusions sexuelles… Jennifer Jones, légèrement bourrée, vautrée sur un canapé qui fait miaou miaou… Le mythe de la vamp qui éclate comme des bulles de champagne… Il serait vain de décrire ce qu’est la Lubitsch touch, parce qu’au fond elle n’existe pas… Le réalisateur n’a pas toujours été l’auteur des histoires qu’il mettait en scène. Une constante, peut-être : des situations impossibles avec pour seul moteur, les mots. Le ton est loufoque sans jamais tomber en plein dans l’absurde le plus cru et gratuit, comme celui de Hellzapoppin. Pas de slapstick avec ses tartes à la crème, mais des dialogues qui pétillent comme dans une pièce de Feydeau, et la même distance amusée que Guitry. Jennifer Jones est trop distinguée pour être plombier, Charles Boyer est trop désinvolte pour être un réfugié politique, c’est du grand n’importe quoi assumé, tout est dérision.

Un jeu.

Et comme quand on joue aux cow-boys et aux Indiens, l’intrigue importe peu. Eh oui ! les histoires qui « tiennent sur des tickets de métro » sont souvent les meilleures. La sophistication est une complication laissée aux esprits brouillons. Ninotchka aussi allait droit au but, et ne s’encombrait pas de vraisemblance pour raccorder les scènes entre elles, ou pour rendre crédible les évolutions des personnages. Lubitsch serait prêt à tuer pour un bon mot. Rien d’autre n’a de l’importance. La vraisemblance, elle est au placard, avec l’amant de madame… L’humour, c’est le contraire de la vraisemblance. Ce qui compte c’est la situation « au jour le jour », le plaisir de l’instant présent, la richesse des dialogues, la folie douce des personnages, leur bêtise aussi, parce que la bêtise, c’est l’innocence, et c’est tout le monde. On ne peut que se détendre quand un film dépeint nos travers, et ne fait que s’en moquer gentiment : « regardez, on rit de vous, mais c’était pour le mot d’esprit, le plaisir ». Le rire détourne le regard justement, quand la grossièreté insiste, s’attarde. L’humour doit avoir cette légèreté du papillon qui semble voler de fleur en fleur, innocemment, s’abreuvant du ridicule de toute chose, et passant rapidement à autre chose. Le sucre ne reste pas longtemps en bouche, il s’affadit, devient aigre… Et Lubitsch, bien sûr, papillonne, et sait rester léger. Rien de tout cela n’est sérieux. Pas d’histoire à raconter : la principale est trop… simple ou bizarre. Le plaisir est dans le détail, le rythme de la mise en scène. Imaginez une demoiselle vous offrant généreusement et à l’improviste, un bisou : on en redemande. Et plutôt deux fois qu’une. Eh bien l’humour de Lubitsch, c’est ça. Un bisou, une touch sur la joue, suivie d’une autre et encore d’une autre. Ça ne s’arrête plus, on rougit, on est heureux, et on n’est même pas parasités par quelques idées en dessous de la ceinture, parce qu’évidemment tous ces petits plaisirs sont tout ce qu’il y a de plus innocent. Même quand Lubitsch évoque la sexualité. Ici, on en parle, mais on ne touch pas. Est-ce qu’on jouerait aux cow-boys et aux Indiens avec de vraies flèches et de vraies balles ? On parle donc, plus qu’on agit, et ces dialogues sont ceux d’un cinéma non pas parlant, mais beau parleur.

Cluny Brown… Cluny Brown, c’est quoi ce titre ? On dirait la marque de petits gâteaux anglais. Cluny, comme clunky, maladroite, comme loony, timbrée. Brown, comme clown. Brown… qui ruisselle. Une fille timbrée qui se répand en gestes maladroits et amusants ?… Ah oui, c’est charmant. Surtout pour un plombier. L’humour, c’est aussi l’alliance des improbabilités… Invraisemblable ? eh bien, Dieu merci ! C’est aussi impertinent. Lubitsch mettait en scène à une autre époque Ossi Oswalda. En voilà une autre fofolle ! Va trouver de l’humour dans de l’ordinaritude… Non, non, l’humour, c’est l’inversion des genres, des classes, des robes, des porte-monnaie.

Cluny Brown, donc, reste insaisissable… On pourra toujours essayer de le définir, on n’y arrivera jamais… Comme ce papillon qui souffle la vie et le bonheur, et qui toujours, nous échappe quand on cherche à s’en approcher. Alors d’accord, c’est peut-être ça finalement la Lubitsch touch… Un humour insaisissable qui vous accroche comme rien d’autre. Un de ces plaisirs rares qui sait durer.

Il y a l’humour lourd, sensible à la pesanteur, et il y a les films de Lubitsch.

La Folle Ingénue, Ernst Lubitsch (1946) | Twentieth Century Fox