Échanges sur la différence entre la critique écrite et le commentaire sur les réseaux sociaux
Poursuite de mon exploration critique de la critique cinématographique. Aujourd’hui, quelques échanges initiés sur X ex-Twitter avec des Youtubeurs. Je mets en italique « échanges » parce que le but n’était pas de discuter, sachant que le préjugé de départ consistait à dire que le commentaire de film sur les réseaux sociaux tournent toujours par principe au vinaigre, mais d’avoir un peu de matière pour poursuivre une réflexion sur ce pan particulier de la critique de films.
Je n’ai regardé des extraits que de trois vidéastes cinéphiles, dont deux qui étaient précisément pointés du doigt par Le Rayon Vert, cette exploration n’a donc rien d’exhaustif. L’idée était moins de juger du contenu de fond que de confirmer une certaine idée de la sociologie et des usages d’un milieu, celui des cinéphiles en réseau sur des plateformes sociales et de contenus comme X ex-Twitter et YouTube. Je sais qu’il existe précisément sur YouTube des vidéastes, français ou étrangers, ne participant pas aux échanges en réseau sur ces plateformes, probablement de meilleure qualité, j’y reviendrai peut-être, mais l’idée ici était surtout de profiter d’un article et de premières interactions pour confirmer ou infirmer une certaine idée des usages des producteurs de contenus et de commentaires sur les réseaux sociaux.
Tout commence donc avec Le Rayon Vert qui publie un article sur un hommage fait au cinéma de Godard sur YouTube. La première partie de l’article est plutôt critique en ce qui concerne deux ou trois vidéastes, et je réponds de manière un peu provocante par :
(Mince, tout se passe-t-il donc aujourd’hui sur YouTube ?)
Si le cinéma de Godard, c’est se taper 24 vidéos YouTube qui ne parlent pas une seconde du cinéma de Godard, j’avoue, je passe mon chemin. Chacun ses impasses.
Première interaction
Arrive ce qui doit arriver. Parfois, quand on expose des avis contraires sur un réseau social : on répond (c’est même, selon toute vraisemblance, à la fois le principe, l’effet recherché et le piège). On m’explique, à raison, que je parle sans savoir et que chacun à leur manière, ils ont parlé de Godard. J’explique que c’était certes un peu gratuit, et je développe une première vision sur l’impasse de la rencontre entre la cinéphilie et les réseaux sociaux :
C’était une boutade (un peu méta) pour ne reprendre que le début de l’article. Il me conforte dans un préjugé, celui qu’il n’y a rien d’intéressant sur le cinéma sur YouTube (ou ici d’ailleurs). Les réseaux sociaux (donc YouTube), c’est un peu Beaucoup de bruit pour rien face au Silence de la mer qui serait les commentaires ou critiques papiers. Un commentaire sur un blog aura d’autant plus de visibilité qu’il parle d’un réseau social et qu’il vient faire du bruit précisément sur ce réseau en postant un lien vers un article (CQFD). C’est comme s’il y avait d’un côté, toute une communauté intéressée seulement par le commentaire ou les échanges polémiques (ce qui ne suscite aucune réaction — ou pas « d’engagement », comme on dit — n’a aucun intérêt sur les réseaux), et de l’autre, des cinéphiles, pas réunis en communauté… regardant et critiquant des films. Mais je suis probablement un peu de mauvaise volonté (comme ceux cités dans l’article qui semblent ne pas chercher à voir les films de celui dont on leur demande précisément de rendre hommage). C’est tellement représentatif des réseaux sociaux. Comme eux, donc, je ne verrai pas ces capsules (on dit comme ça ?) et me contente très bien de ne pas avoir à les commenter même si je m’amuse de commenter le fait de ne pas avoir à les commenter.
D’ailleurs, il y a presque quelque chose de vrai là-dedans. J’ai pratiquement tout vu du cinéma de Godard, et pourtant, souvent, ce qu’il m’en reste, plus que les images, ce sont ses aphorismes. Et le plus étonnant, c’est que paradoxalement, beaucoup de ce qu’il en reste encore, au rayon “cinématographique”, ce sont ce que j’appelle des aphorismes d’images. Lire la comparaison avec Lustucru m’a ainsi amusé, parce que loin de comprendre la référence (sans doute pour ne pas avoir vu les capsules), Godard non seulement donne parfois l’impression de faire dans le slogan (aphorismes d’images), mais aussi, il a réalisé beaucoup de pubs.
Avant les réseaux sociaux et leur Beaucoup de bruit pour rien, il y a donc eu déjà Godard dont on discutait souvent plus des punchlines que des films mêmes. En retour, c’est probablement aussi grâce à elles qu’on parle plus de Godard que de Straub, par exemple.
Moi, ces formes d’incommunicabilités permanentes, ces contradictions ironiques, ça m’amuse. Les jeunes des Cahiers seraient nés au début du siècle, ils feraient un podcast aujourd’hui et présenteraient leurs premières… capsules sur YouTube.
Je laisse aux nouvelles générations le soin de découvrir ces nouveaux jeunes turcs. De mon côté, je me contente bien paisiblement de ma vieille qualité française, écrite, comme un Silence de la mer.
Seconde interaction
Un autre intervenant me signale qu’il ne se sent pas beaucoup plus concerné par ce qui est dit de lui dans l’article ou par ma vision des échanges. Il m’invite ainsi à aller voir ce qu’ils produisent.

Et comme je ne sais rien faire d’autre que parler pour ne rien dire, je ponds un autre tunnel (parce qu’au fond, ça m’intéresse… autant de parler pour ne rien dire — ou seul — qu’évoquer ce sujet de la cinéphilie sur les réseaux sociaux) :
Ouvrir un dialogue, c’est justement ce que je reproche aux réseaux sociaux. Un point de vue, une analyse, ça peut être soumis à une comparaison, à un point de vue miroir, et l’échange peut se faire entre personnes consentantes (qui se connaissent déjà).
Le plus souvent, quand on expose ce qu’on pense d’un film ou de la manière de faire d’un cinéaste, sur les réseaux sociaux, ça n’entame en réalité pas vraiment de dialogues. Typiquement, quelqu’un viendra répondre qu’on n’a tort ou qu’on n’a pas compris.
Moi, j’assume le fait que chacun peut regarder un film avec la plus grande mauvaise foi possible, ou au contraire un haut degré de naïveté, et que personne n’a le droit de venir lui dire qu’il n’a pas compris. Chacun regarde les films comme il l’entend et avec tout un bagage (qui lui servira à interpréter ce qu’il voit) qui lui est propre.
Pour parler de Godard, par exemple, pour moi, c’est un poète cinéphile qui fait des films comme vous vous faites des vidéos, bien plus qu’un cinéaste. Et ça, aussi, ça me plaît de le voir comme ça. Parce que c’est comme ça que j’ai appris à l’apprécier.
Donc parfois, avec cette logique de spectateur (ou de commentateur), on force une certaine perception, on entend d’autres points de vue, mais on préfère les ignorer. De la même manière qu’on ignore certaines réalités quand on chérit des films idiots qui ont forgé notre cinéphilie.
J’ai poussé cette logique vers une certaine radicalité. Justement parce que je crois que peu de choses sont vraiment objectives quand on parle de cinéma. Ce genre de choses, tu peux l’exprimer sur la durée, à l’écrit, on peut toujours venir ensuite la questionner (personne ne l’a jamais fait), sur un réseau social (et a fortiori sur YouTube), tu n’as pas la place de le faire, et quand tu exprimes un point de vue quelqu’un viendra immédiatement te rappeler que tu « as tort » ou que tu « n’as pas compris » le film tel qu’il existe vraiment (dans la tête de celui qui pense que sa traduction du film est la seule possible). C’est le jeu des réseaux sociaux. Des dialogues de sourds qui savent que les autres ne peuvent pas les entendre, mais qui, parce qu’ils savent qu’ils ne s’entendent pas, se forcent ou s’autorisent à crier plus fort. C’est en engrenage malsain dans lequel on est tous à la fois coupables et victimes.
Maintenant, soit, je veux bien tenter une expérience. Pourrais-tu me fournir pour chacun un lien vers la vidéo dont il serait le plus fier ? (Pas le plus de vus et pas celle ouvrant le plus un… dialogue. Une qui exposerait un point de vue, offrirait une analyse personnelle.)
Après, d’une certaine manière, un peu comme chez le poète cinéphile Godard, à l’écrit, je suis d’autant plus intéressé à la découverte d’un point de vue que c’est bien écrit. Je doute qu’on puisse retrouver ça en vidéo.
Admettons par exemple que quelqu’un vienne à dire que quand on va au cinéma, on lève la tête tandis que quand on regarde la télévision, on la baisse. D’un côté, je ne partagerais pas du tout ce point de vue, mais c’est tellement bien dit et amusant que c’est un spectacle en soi et je prendrais plaisir à le lire. Trouverait-on ce genre d’aphorismes dans des échanges entre cinéphiles sur des réseaux sociaux ?
Ça, ça toujours été un peu la raison d’être des critiques (même si certains prétendraient le contraire, j’assume encore une forme de radicalité) : dire des conneries, mais bien. Parce qu’au fond, des conneries, on en dit tous. L’intérêt alors est moins ce qu’on dit que la manière dont on les dit. Or, sur un papier, un blog, on prend autrement plus de temps qu’on ne le fait sur les réseaux sociaux pour exprimer ces conneries. On y apporte la forme, des nuances, des rappels, là où, sur un réseau social, ne reste que… la connerie suscitant réactions. C’est même la finalité de la chose : créer de « l’engagement ». Voyons si YouTube peut échapper à ce préjugé.
Troisième interaction
Un premier me prend au mot et me propose de suivre… un échange de… 6 heures sur… Night Shyamalan (je crois qu’il a fait exprès).
La Table en Formica
Je n’étais pas si éloigné quand je parlais des jeunes turcs des Cahiers. Vous avez la même manière de voir des films (assez communes chez les critiques de ce que je peux en juger) entièrement tournée vers une logique auteuriste, vers une recherche de “signes”, voire de “sens” (forcément révélés) et une manière de regarder plus loin que l’objet (le film) en question (une conception de la production artistique qui ne se cantonne d’ailleurs pas qu’au cinéma : en littérature ou ailleurs sans doute, on aime bien dépasser le produit unique que constitue une œuvre pour parler de « l’œuvre » d’un auteur, autrement dit, de l’ensemble de ses productions).
Ironiquement, ne partageant pas du tout cette conception de la cinéphilie et de l’art, je suis incapable d’y voir ce qui la distingue d’un Godard (le critique et cinéphile) ou d’un Douchet, par exemple, dont vous semblez partager l’intérêt pour la recherche des obsessions d’un auteur ou des redondances thématiques censées révéler quelque chose de lui, de ses prétendues intentions, etc.
Vous traitez Shyamalan comme les tenants de la politique des auteurs traitaient déjà Hitchcock. Eux (ou leurs héritiers) ne seraient sans doute pas d’accord, et encore une fois, ne partageant par cette manière de regarder les films, je suis sans doute aveugle aux nuances qui vous séparent. Moi, je parle des films, de ce qu’ils ont d’unique, j’essaie de me détacher le plus possible d’une logique auteuriste, donc possibles que je discrimine mal ce qui devrait l’être. Et, au fond, les “critiques” ne font jamais que poursuivre une tradition (moi aussi je vais psychanalyser) qui se vérifie une génération après l’autre : les enfants cherchent à tuer le père. Les Cahiers tiraient sur la « qualité française », vous tirez sur Godard (cinéaste). Les vieilles critiques pré-cahiers ont sans doute mal reçu la génération (des Cahiers) qui les ont suivies ; ceux qui se sentent leurs héritiers vous crachent dessus. C’est de bonne guerre, alors que, finalement, en tout cas de mon point de vue, vous adoptez la même approche (auteuriste et quasi psychanalytique, donc).
Je n’ai écouté que deux heures de la vidéo. Vous m’excuserez de ne pas la voir en entier, et c’est en tout cas le constat que je peux en faire. Ce n’est pas du tout pour moi (à la fois, le format podcast ou table ronde, l’approche donc, mais plus encore le sujet), mais il y a en effet aucune raison de dénigrer votre perception des choses et votre travail vu que ce n’est pas si éloigné de ce que font les autres… à l’écrit.
Maintenant, la critique du Rayon Vert concernait précisément des capsules sur Godard. Et tant qu’à faire, autant juger de ce que vous faites à travers une vidéo dont vous êtes fier. J’attends de voir si les autres me proposeront autre chose.
Je finis sur un sujet qui, perso, me passionne plus que les interprétations des « signes » ou des « obsessions » d’un cinéaste (et sans évoquer pour une fois le relativisme, mais on s’en approche), en partageant un texte universitaire écrit par Jean-Pierre Esquenazi sur lequel je suis tombé en cherchant un rapport entre Douchet et Hitchcock. Esquenazi y étudie la manière dont, à travers un même film (Vertigo), quatre critiques arrivent à adopter quatre perceptions différentes (parfois même en apparence contraires).
L’acte interprétatif dans l’espace social
Personne n’a raison ou tort. En fonction de l’angle que l’on choisit pour regarder et interpréter une œuvre, en fonction d’une histoire, d’un regard et d’un cadre auxquels on peut difficilement se soustraire, à condition que l’interprétation qu’on en fait soit honnête et plus ou moins structurée, on pourrait presque dire que toutes se valent. Pourquoi un Douchet aurait-il plus raison qu’un Sadoul ou le contraire ? Chacun aura ses préférences en fonction, là encore, de la manière qu’on a de regarder les films et en fonction de sa propre histoire.
C’est la même chose pour les supports. Je reste persuadé que les réseaux sociaux (et YouTube) ne sont pas adaptés aux commentaires de cinéma, mais pourquoi pas, libre à chacun d’adopter le support qu’il souhaite. Je peux reprendre ce que je disais pour commencer : chacun ses impasses. La forme n’est pas pour moi, mais manifestement, c’est là que les jeunes turcs de notre époque se retrouvent pour parler de cinéma. Si vous arrivez à échapper au « bruit pour rien » (auquel je participe ici), c’est encore mieux.
Quatrième interaction
Ju de Melon
D’abord, merci, je pense que vous avez compris que ça nourrit surtout ma curiosité concernant les milieux des cinéphiles sur les réseaux sociaux. Et effectivement, ça confirme l’idée que le monde cinéphile sur YouTube fonctionne comme un réseau social. Avec un même atout, la visibilité ; et les mêmes défauts (entre-soi, course à une visibilité toujours plus grande, lien resserré avec « sa communauté » via les commentaires ou les chats, contenu régulier pour fidéliser, passerelles et invitations vers d’autres chaînes — il y a juste le clash qui semble manquer de ce que j’ai pu voir, mais Le Rayon Vert s’en est chargé de ce que j’ai pu comprendre).
Je crois savoir qu’il y a des chaînes qui produisent un contenu moins basé sur l’échange et plus sur l’analyse, mais bien sûr, c’est un réseau social, ces contenus appelant moins d’échanges et d’interaction, ils auront moins de visibilité.
À l’écrit, on peut parfois se trouver frustré de ne pas pouvoir illustrer un propos. La vidéo permet ça, et c’est dommage de ne pas se saisir de cet avantage que possède la vidéo sur l’écrit. Évidemment, ça oblige à quelques efforts de montage ; c’est un travail autrement plus laborieux que de parler seul face caméra. Dans l’absolu, parler de cinéma (même de façon savante) comme on fait des réunions Zoom, avec un cercle d’initiés cinéphiles, en dehors du fait que ce soit public, ça ne diffère pas beaucoup des rencontres entre potes après une séance. C’est d’ailleurs le principe déjà des tables rondes à la radio, parfois des conférences ou des présentations de séances suivies de discussion, etc. On pourra toujours s’efforcer d’improviser (pour reprendre un terme que vous semblez utiliser pour vos « capsules ») un fond de qualité, on sera toujours esclave d’une forme éclatée de discours épars qui se répondent parfois sans but (j’ai bien compris que vos vidéos étaient structurées autour de thèmes successifs, à l’intérieur de ce plan, on a bien l’impression de suivre un bavardage, savant ou non). Là encore, on peut imaginer que c’est précisément le principe des réseaux sociaux. On gagne sans doute en attractivité, mais ça se fait au détriment du sens à mon avis, voire d’une certaine polarisation (même principe qu’en politique).
D’ailleurs, c’est assez frappant de voir que si peu de femmes sont impliquées dans ces réunions. Je suis allé voir la chaîne d’une des deux intervenantes (The Plot Point), et même si le sujet et la démarche sont intéressants, la forme tombe dans le piège des usages cette fois bien spécifiques à YouTube avec des intervenants face caméra produisant des « capsules » démonstratives sur un sujet particulier, mais usant du montage pour rythmer leur propre discours plutôt que pour l’illustrer avec un matériel visuel : vous faites des vidéos et vous n’utilisez pas l’avantage évident de ce support sur le podcast ou l’écrit, j’ai du mal à comprendre (sauf si l’intérêt est de produire beaucoup de contenu de mauvaise qualité — une spécificité qui est là encore bien plus celle des réseaux sociaux, voire des blogs, que de la critique écrite).
Je ferme la parenthèse. Je répète ce que j’ai dit pour l’autre vidéo, je reste persuadé que si les critiques des Cahiers du cinéma commençaient aujourd’hui, il choisirait ce support pour partager leurs interventions. Mais j’imaginerais alors plus un type de critiques « nouvelle génération » produisant en marge de ces réunions zoom, un travail plus poussé justement d’analyse par l’intermédiaire du montage, d’illustrations, et de commentaires off (comme cela se fait déjà sous une forme documentaire et sur quelques chaînes, mais probablement moins en France). Le désavantage de ne passer que par le montage et la voix off, c’est évidemment qu’on se passe de tous les atouts des réseaux sociaux. L’incarnation sur un réseau social, c’est essentiel : on se vend, on se met en avant, on crée une histoire, on pousse à la fidélisation d’une communauté, etc. L’idéal serait donc de faire les deux.
La forme n’est donc pas si différente de ce qui se fait à la radio, puis depuis quelques années en podcast. Avec ces formats, on est souvent tributaire du charme, de l’autorité des intervenants. Autrefois, à la télévision ou à la radio, on cherchait les « bons clients » (avec le souci que bien souvent, on y préfère les « bons clients » aux réels experts). Avec les réseaux sociaux et YouTube, ces « bons clients » ont compris qu’ils pouvaient s’affranchir des médias traditionnels et des intermédiaires historiques que sont les présentateurs ou les journalistes. Et puisque tout le monde se met à produire, on trouve dans le lot des « clients » qui sont plus volontiers mauvais que « bons ».
Avec le « bon client », le fond passe souvent au second plan. Parler en public, c’est un art, parfois inné, et cela en dehors de tout rapport au fond et à sa qualité. Il y a un parlé cinéma typique, assez évident, uniformément masculin, branché, au débit souvent rapide et passionné. C’est ce qui a fait le succès à une époque de Jean-Baptiste Thoret par exemple, mais lui passait encore à l’époque pour un expert en quelque chose. MacGuffinMaker correspond à cet archétype du cinéphile masculin qui pourrait multiplier les bêtises (ce qu’il n’a pas l’air de faire), on continuerait de l’écouter parce qu’il possède ce charme très spécifique qui colle à l’image de cet archétype de cinéphile expert. C’est à la fois un atout (charme), mais c’est aussi un piège (notamment pour ceux, et surtout celles, qui ne correspondent pas à cette image). On peut trouver à l’écrit ce même principe, avec des auteurs capables de manier parfaitement la langue pour dire des banalités, mais ça me semble moins flagrant et indispensable que sur YouTube.
Autre chose qui saute aux yeux (peut-être est-ce un hasard) : il semblerait qu’il y ait des types de films, des cinématographies, des auteurs qui reviennent toujours. Je ne sais pas si c’est l’effet de groupe, le fait de se réunir entre cinéphiles intéressés par les mêmes univers, ou si c’est le fait d’évoluer dans le même monde et de regarder par conséquent les mêmes films, les voir de la même manière (fatalement avec les mêmes grilles de lecture, moins personnelles donc), c’est en tout cas très particulier et assez dommage il me semble. Ça donne l’impression qu’il y a des groupes, que certains peuvent éventuellement passer de l’un à l’autre, mais que finalement on reste le plus souvent entre personnes d’un même clan, par convenance ou par nécessité d’exister (sans communauté, sur un réseau social, on n’est rien). Je regarde souvent différentes communautés cinéphiles, et c’est assez marquant surtout en France. J’ai peur que l’effet communautaire propre aux RS enferme les cinéphiles dans des habitudes et interdisent les explorations ou formatent des interprétations (les films commentés, les cinématographies évoquées ou les auteurs mis en avant sont par conséquent toujours les mêmes). C’était déjà beaucoup le cas avec la presse écrite (tu lis plutôt Les Cahiers, Positif, Mad Movies, etc.), puis dans les cercles cinéphiles, mais quand Internet est arrivé, j’avais un peu l’espoir que les facilités d’exploration personnelles faciliteraient au contraire des approches beaucoup plus personnelles. Il y a des décennies, ces cercles avaient l’excuse de ne pas avoir accès à la même diversité qu’aujourd’hui. L’effet de groupe est plus fort, les RS n’ont fait que renforcer des habitudes, des cercles fermés, l’appartenance à un groupe, à un goût, voire à une manière commune de regarder les films. Chacun possède très probablement ses habitudes propres d’exploration, mais ça restera en marge parce qu’au sein d’une communauté, on est incités à revenir toujours aux mêmes totems. Mais voyant tout ça de l’extérieur et ne m’aventurant que rarement dans ces sphères, c’est peut-être aussi tout simplement une mauvaise interprétation de ma part. Merci pour le partage.
Note : J’avais déjà commenté une autre forme de discussions cinéphiles partagée sur YouTube, mais qui gardait cette fois l’aspect podcast, et étant plus convaincu (aspect plus radio que rencontre Zoom) : premier supplément sur Le Grand Oculaire, Critique de la politique des auteurs.