The Century of the Self, série documentaire de Adam Curtis (2002)

A century of progress

The Century of the Self

Note : 2.5 sur 5.

Année : 2002

Réalisation : Adam Curtis

Si l’idée de départ est louable (montrer l’influence des thèses psychanalytiques de Freud dans la naissance du marketing — ou service de relations publiques — puis son évolution au cours du XXᵉ siècle et notamment comment les entreprises et les politiciens ont usé de ces méthodes pour manipuler les « masses ») le documentaire souffre malheureusement d’un grave défaut. Si l’influence ne fait aucun doute, jamais il n’est pris suffisamment de recul pour faire la critique de telles méthodes dont l’efficacité est contestée. Du coup, on n’échappe pas à une forme de vaste théorie du complot dans laquelle les masses seraient manipulées par de savants manipulateurs travaillant au service des entreprises ou des partis. La critique est moins portée comme elle le devrait sur les capacités réelles de telles pratiques, que sur leur moralité. Du « ça ne marche pas, mais c’est bien problématique que tout un monde fonctionne à travers des niaiseries » on arrive à « ce n’est pas bien que l’on se fasse manipuler par des savants fous ! ».

Le documentaire retrace donc chronologiquement l’histoire de ces techniques, suppose que par leur influence elles n’ont cessé de faire évoluer le monde, et prétend que l’idée d’un consommateur au cœur de la société est le résultat direct de cette volonté des compagnies d’exercer sur lui un contrôle presque machiavélique. L’histoire est belle, et si elle est belle, forcément vraie : le grand pape de cette pseudoscience est Edward Bernays, neveu de Sigmund Freud. Il serait à la fois celui ayant participé à développer les thèses du gourou de la psychanalyse en Amérique et celui qui s’en inspirant aurait donc développé l’idée d’une propagande faite par les entreprises dont les techniques seraient directement issues des thèses du bon vieux tonton Freud. La belle histoire continuera quand, à la mort de Freud, ce sera sa fille Anna qui reprendra le flambeau et finira d’évangéliser l’Amérique à travers la bonne parole expiatoire de son père. L’idée qu’un génie ou qu’un savoir secret, mystérieux, puisse n’être détenu que par les membres d’une même famille laisse déjà à désirer, pourtant dans la logique du documentaire, ça semble être la chose la plus naturelle au monde. Aucune remarque ou critique vis-à-vis de cet étrange et grossier biais ayant fait de la psychanalyse une pseudoscience aussi séduisante, si prisée des entrepreneurs, des politiques et des artistes…

Il n’apparaît jamais possible ou probable, à travers les quatre épisodes de la série, que la prédominance de la psychanalyse dans les méthodes de vente et le contrôle supposé des masses puisse être aussi crédible que de voir un graphologue décrire la personnalité d’une personne à travers son écriture, un astrologue prévoir les résultats du loto, un futurologue être capable de prédire l’avenir, ou encore un économiste éviter les crashs. Non, l’efficacité des méthodes est supposée réelle. Ce serait même étonnant de se poser la question tant la réponse semble être évidente. Semble. Or, tout ça tient essentiellement à de la croyance. Bien sûr, les méthodes ont leurs résultats. Mais l’astrologue peut aussi prédire sans se tromper. La voyante peut également viser juste avec un peu de bon sens et de la… « psychologie ». Cela ne veut pas dire qu’il faut attribuer ce succès aux méthodes qui sont censées comme par magie influencer le comportement « des masses », et du « consommateur ». La psychanalyse, et donc sa petite fille, la méthode de vente, érigent en système des principes qui, soit sont totalement irrationnels, soit ne font rien d’autre que de faire appel au bon sens. Mais en réalité leur réussite, et l’avènement du consommateur roi au XXᵉ siècle, tient à des facteurs historiques étrangers à la psychologie, et affreusement banals : le développement croissant de l’industrialisation et donc de la société de consommation. Une société ne tourne jamais aussi bien que quand il y a un consommateur pour faire tourner les machines. Dire que la psychanalyse a une telle influence sur le consommateur, c’est en gros prétendre que tout le développement et les progrès propres au XXᵉ siècle sont les résultats de la psychanalyse… L’orgueil de Freud vous remercie ; les ingénieurs, les innovateurs et les scientifiques rient jaune.

Le documentaire, lui, s’il est inspiré par quelque chose, c’est bien des thèses conspirationnistes. Chaque commentaire laisse planer un doute, suggère une menace invisible que l’analyse méticuleuse de son œil-caméra serait capable de dénoncer… « Nous allons vous montrer l’histoire véritable du XXᵉ siècle, l’histoire de la manipulation de masse, ou comment vous, consommateurs, avez été trompés par les marques que vous achetez et par les politiciens que vous élisez. Car en vérité je vous le dis : il y a une volonté nauséabonde des puissants à manipuler les masses ! » Ah ! Merci, grande découverte ! Les puissants chercheraient à manipuler les moins puissants. Mais mieux, l’histoire est encore plus belle à raconter, car non seulement ces puissants ont toujours eu des intentions malsaines à notre égard, mais surtout ils sont parvenus à leurs fins ! Oui, citoyen, tu es manipulé, sache-le !

The Century of the Self, Adam Curtis 2002 British Broadcasting Corporation (BBC), RDF Media (2)_saveur

The Century of the Self, Adam Curtis 2002 British Broadcasting Corporation (BBC), RDF Media (3)_saveur

Effet Koulechov

Ce n’est pas une grande découverte. De là à dire que le développement du dernier siècle est la preuve que ces méthodes… « marchent », c’est un peu grossier. En fait la volonté des puissants à manipuler la population ne date pas de la psychanalyse. C’est une idée qui existait déjà à la naissance de la démocratie moderne. Qui de fait, a toujours été une forme de conspiration contre le peuple. Une forme. Parce que la démocratie moderne n’a jamais été faite que par la bourgeoisie, pour la bourgeoisie. Aux États-Unis comme en France et partout ailleurs, la démocratie n’a rien de la démocratie directe d’Athènes ; c’est au contraire une forme d’oligarchie contrôlée par les bourgeois pour s’assurer la pérennité de leurs affaires, de leurs acquis et de leurs biens. On retrouve factuellement toujours la même organisation dans les institutions démocratiques. Ce sont déjà les puissants qui œuvrent au profit des puissants. Et qui sont ces puissants bourgeois ? Ceux-là mêmes qui deviendront les entrepreneurs du XIXᵉ siècle et qui accéléreront encore plus le progrès, l’industrialisation, et malgré tout, propageront une idée de la liberté. Cette idée d’émancipation, illusoire ou non, cette manipulation prétendue de l’individu, précède la psychanalyse. Et elle est bien le résultat de la révolution industrielle, technique et scientifique des siècles précédents. Pour contrôler les masses, nul besoin d’élaborer de savantes méthodes psychologiques pour prétendre pénétrer leur inconscient : l’idée du bonheur émancipateur, était déjà là, dans les institutions. Et c’était déjà les mêmes qui en profitaient. C’est une croyance sans fondement que de penser qu’une quelconque science puisse manipuler les masses à travers des systèmes sophistiqués ou des connaissances mystérieuses connues des seuls spécialistes. Bien sûr que comprendre le fonctionnement intérieur des individus aide à améliorer les techniques de vente, mais est-ce que la psychanalyse, ou une quelconque science dédiée à l’étude de la consommation, peut, systématiquement, mieux faire qu’un vulgaire vendeur de voitures d’occasion utilisant son instinct ou son bon sens pour augmenter ses profits ?

Penser ou présenter la psychanalyse comme le règne de la rationalité (comme c’est souvent rappelé dans le film) est d’une grande bêtise. Les idées de Freud n’ont rien de rationnel. C’est au contraire le pape de l’irrationnel. C’est un peu comme s’émouvoir devant la beauté faussement logique de l’astrologie, devant ses calculs savants dont la complexité semble donner une image du monde prévisible et contrôlable, donc rationnelle, mais qui tient sur du vent et rien d’autre. Que les puissants aient été influencés et croient à ces balivernes ne fait aucun doute ; encore une fois, il faut voir à quel point les spécialistes de la communication polluent aujourd’hui la « conscience » des politiques. Mais les plus crédules, ce sont bien ceux qui croient en l’efficacité de telles méthodes. Des méthodes difficiles à évaluer dans un cadre historique. Alors les astrologues du marketing, devant répondre d’un échec, iront étudier les causes de cet échec et y trouveront, forcément, des signes, des « raisons » imprévues, mal interprétées, qui les ont amenés à se tromper. Après coup, on a toujours raison. Futurologues, prévisionnistes, ou économistes peuvent de la même manière revoir leurs prévisions… fausses, et affirmer comprendre pourquoi ils ont eu tort. De l’astrologie, rien de plus. Et le « ce qui marche », même avec des techniques plus ou moins évoluées, se limite à du bon sens ou à de la chance.

L’exemple de la cigarette que le vendeur de tabac voulait imposer aux femmes est intéressant. On juge et on interprète a posteriori de l’histoire d’une réussite. Mais c’est sans compter toutes les fois où le « marketing », cette propagande qui ne veut pas dire son nom, s’est planté. On nous explique donc que pour la psychanalyse, la cigarette est un pénis ; les femmes étant dépourvues de pénis (à ce qu’il paraît), il fallait donc créer cette envie d’indépendance… Arrivent donc les suffragettes, et hop, on récupère l’image de la femme active, indépendante, et le tour est joué. De là à nous expliquer que les cigarettiers sont à la base de la révolution des droits de la femme dans nos sociétés, on n’en est pas loin. Il y a une différence entre suivre le mouvement et l’initier. Encore heureux que des entreprises arrivent à accompagner le développement des sociétés, mais croire qu’elles puissent influencer ainsi les foules, c’est du délire le plus complet, tout simplement parce que ça implique trop de facteurs, et que la volonté des marchants à voir un produit se développer plus qu’un autre n’est qu’un facteur parmi tant d’autres. On parlera alors de tous les exemples qui ont marché, censé prouver l’efficacité d’une méthode, quand on oublie sciemment ou non toutes les fois où la méthode s’est plantée.

The Century of the Self, Adam Curtis 2002 British Broadcasting Corporation (BBC), RDF Media (4)_saveur

The Century of the Self, Adam Curtis 2002 British Broadcasting Corporation (BBC), RDF Media

C’est certain, quand on met en place un service de relations publiques, on tend à améliorer ses chiffres. Comme c’est étrange… Rien de bien surprenant en fait, quand on cherche à convaincre, on a sans doute plus de chances de le faire en y mettant les moyens plutôt qu’en se tournant les pouces… Faire de la publicité va de toute façon aider un produit à se vendre, qu’importe la méthode. Faire de la communication à travers l’entreprise à l’attention des employés va améliorer les conditions de travail, qu’importe la méthode, et quand on fait du lobby on s’en tire certes toujours mieux que quand on n’en fait pas… Merci pour ces évidences.

Le documentaire procède lui-même à travers une méthode simple pour nous convaincre de la force et de l’importance dans l’histoire de ces techniques. Les intervenants sont toujours les mêmes, souvent des proches tout acquis à la cause défendue par le doc (à savoir la capacité de manipulation des puissants sur les non-puissants), et on ne cesse de les voir rabâcher que ces « spécialistes » (papa, tonton Freud) étaient capables de manipuler les masses. Bien sûr, répéter cent fois la même chose aide à convaincre. Plus c’est gros, plus on aura tendance à y croire parce que tout paraît plus simple. On y croira davantage si aucune contradiction n’est apportée, puisque c’est présenté comme un fait entendu, une manipulation réussie, presque machiavélique, sans faille. Et on y croira donc encore davantage, si ce sont les propres membres de la famille de Freud ou d’Edward Bernays, d’éminents psychanalystes, qui soutiennent cette idée (assez peu flatteuse mais pourquoi pas) d’une capacité des PR à manipuler les masses autant que nécessaire. Règne toujours, donc, cette atmosphère de complot dont on sait le spectateur friand ; ici, ce serait un peu comme voir des criminels nazis se vanter de leur crime, il y a comme un plaisir et un intérêt malsain à voir s’exprimer des proches juger eux-mêmes ces méthodes peu recommandables (parce qu’ils croient surtout en leur efficacité — il faudrait psychanalyser tout ça, il y a comme un plaisir pervers à s’attribuer un tel pouvoir de manipulation). Bref, ce n’est pas parce qu’on martèle cent fois la même connerie qu’elle en devient vraie. On est dans le domaine de la croyance pure, pas de l’étude rationnelle. Il aurait été donc intéressant au moins d’apporter un regard plus critique, plus contradictoire à ces hurluberlus.

Car, c’est en fait la pire des manières de faire de l’histoire. Opter pour un angle, une version, et s’attacher à démontrer cette version en rejetant systématiquement ce qui pourrait s’y opposer. Aucune modération des propos, aucun espace laissé à la contradiction. Chaque intervention doit rabâcher sans cesse la même chose : l’évidence de l’implication et de l’influence de ces techniques dans l’histoire. C’est de la sélection d’informations, on capture tout ce qui va dans le sens de notre version, et on juge fausses toutes celles qui iraient dans un sens contraire. Imaginons qu’au sein d’une organisation, un dirigeant influent ait produit un rapport concluant à la nécessité d’employer telle ou telle méthode ou procédure, pour atteindre un but précis, mais que l’ensemble de sa hiérarchie, tout en ayant lu ce rapport en rejette les conclusions. Eh ben, un historien qui serait amené à chercher des preuves allant dans le sens que ces méthodes et procédures étaient effectivement utilisées, et tombant sur ce rapport, en conclurait que, compte tenu de l’autorité dont bénéficiait son auteur au sein de son organisation, l’ensemble de l’organisation qu’il représente en a accepté les conclusions. Le rapport, sans avoir eu aucun impact puisque rejeté, serait utilisé comme preuve. Dans un film, l’effet sur le spectateur serait évident, et la méthode pour le convaincre tout aussi simple et prédictible qu’un génie du marketing pourrait l’imaginer : on produirait le rapport en montrant dans le film un ou deux extraits particulièrement significatifs et édifiants. Et voilà ! Preuve est faite que l’organisation en question utilisait ces méthodes… En réalité, qui manipule qui ? Ceux qui sont censés manipuler les masses, ou ceux qui prétendent qu’il y a un vaste complot de conspirateurs aidés d’un petit manuel d’interprétation des rêves de Freud manipulant les masses à travers leurs désirs refoulés ?

The Century of the Self, Adam Curtis 2002 British Broadcasting Corporation (BBC), RDF Media (5)_saveur

Une femme perdue, manipulée, dans la fumée de sa cigarette

La seule opposition livrée au spectateur en fait vient ironiquement de Wilhelm Reich (dont je n’ai pas lu précisément les travaux mais dont il ressort qu’il était encore plus timbré que les psychanalystes). Et quand il est question des contestations des années 60, il est rapporté qu’elles ne venaient pas contredire l’idée de l’efficacité de telles méthodes, de leur irrationalité ; au contraire, on nous les présente comme des « masses » se révoltant contre la volonté de ces « marques » ou entreprises à vouloir diriger leur vie, donc à les manipuler, donc d’user de rationalité, d’user de sciences du comportement pour les manipuler… L’idée hautement crédible d’un brainwashing en somme (idée ô combien populaire dans les populations soutenant les thèses conspirationnistes). Ça ne fait toujours qu’aller dans le sens de la « méthode », la présentant toujours comme « rationnelle », et donc apporter du crédit à ces balivernes, et finalement conforter l’idée d’une vaste conspiration secrète des puissants contre les non-puissants… Mieux, le film nous montre comment les entreprises, les politiques et tous ceux censés vouloir contrôler les masses à travers la psychanalyse vont répliquer aux mouvements de contestation des années 60 et produire une sorte de contre-réforme du capitalisme. Encore et toujours la théorie du complot : les puissantes entreprises ou politiciens connaissant les arcanes de l’esprit humain d’un côté, et de l’autre, les pauvres consommateurs qui ont tout à coup pris conscience qu’ils étaient manipulés et qu’il fallait se révolter… Ce n’est pas de l’histoire, c’est du mythe. On est dans Metropolis. Du délire.

En fait, dire que c’est la psychanalyse qui a permis le développement économique à travers le développement du moi, de la satisfaction permanente des désirs, de la création de nouveaux besoins, est un contresens, et on oublie sciemment la marche logique du monde poussée par le progrès technique, scientifique et industriel, qui est pourtant pour la grande part responsable d’un monde presque exclusivement tourné vers la consommation et le culte du moi. Ce serait un peu comme prétendre aujourd’hui qu’une nouvelle forme de prise de conscience est en train de prendre forme en réaction à toutes ces idées du XXᵉ siècle alors qu’elles ne font que se développer à cause justement d’une crise prenant ses sources dans un ensemble de facteurs extérieurs, et en particulier à cause des crises énergiques et environnementales dont on doit faire face. Aucune prise de conscience différente, seulement, à cause ou grâce à l’environnement bien différent (ou qu’on perçoit différemment), ces idées tendent à se généraliser. En fait, la vision du documentaire place l’évolution du monde comme le résultat d’une lutte permanente entre puissants et consommateurs, sans intégrer le concept d’environnement (au sens large) dans cette « étude ». Je ne parle pas seulement de la crise environnementale, mais bien de tout un tas de facteurs extérieurs mal identifiables jouant un rôle dans la marche du monde. Mais un rôle qui sera toujours plus grand que ces méthodes prétendument révolutionnaires, et un rôle bien moindre que possèdent les progrès techniques et scientifiques.

La démonstration aurait un sens si elle ne s’appliquait qu’à illustrer les grandes lignes du culte de l’individualisme au XXᵉ siècle, mais l’idée de suggérer que ce culte ait été volontairement pensé par une méthode, utilisée par le capitalisme, pour faire des citoyens des consommateurs, et qu’en fonction des évolutions du siècle, ce capitalisme (autant dire les instigateurs d’un complot) ait dû revoir sa copie pour s’adapter aux critiques des « masses » et ainsi à nouveau les asservir à leur volonté, c’est une position difficilement tenable car impossible à prouver. Croyance, volonté de croire, idée du complot…, tout y est.

Par exemple, dans son dernier épisode, le documentaire a l’idée de montrer, à la même époque en Grande-Bretagne et aux États-Unis, l’émergence d’une même nécessité, celle d’un parti capable de répondre à l’appel du peuple, à son aspiration à plus d’individualisme… Bel exemple de sélection d’informations. On sous-entend ainsi que cette émergence, puisque vaguement apparue au même moment dans deux pays du monde, était comme inéluctable, prévisible, bref, un peu comme si l’histoire avait une finalité et répondait toujours aux mêmes codes, et que ceux capables de les décrypter seraient en mesure d’accéder au pouvoir. C’est une idée qui ne peut plus tenir quand on élargit sa vision. En France par exemple, c’est tout le contraire qui s’est passé ; quand Thatcher et Reagan tenaient les rênes du pouvoir, c’est Mitterrand qui l’était en France. Ça n’a donc pas beaucoup de sens, et ça n’en aura pas plus en comparant la gauche de Blair et celle de Clinton censée arriver au pouvoir grâce à l’utilisation de ces mêmes méthodes autrefois utilisées par la droite…

The Century of the Self, Adam Curtis 2002 British Broadcasting Corporation (BBC), RDF Media (6)_saveur

L’arrière-petit-fils de Claude Évin

Le documentaire met donc la place des publicitaires et des communicants à une place qui est certes la leur depuis bientôt un siècle (une place importante dans la vie publique), mais sans jamais critiquer l’irrationalité de leurs méthodes, au contraire, et paradoxalement en en faisant la victoire de la rationalité, celles des prétendus spécialistes du comportement humain et du subconscient, sur le développement du monde. En réalité, le succès qui leur est attribué, et les intentions qu’on leur prête, rappelle la place de l’astrologie chez les souverains jusqu’au Moyen Âge. Astrologues contre astrologues, on en trouvera forcément un bien sûr dont les méthodes et les prédictions se révéleront gagnantes…, jusqu’à ce qu’ils soient remplacés par un « meilleur » astrologue. Bref, l’idée que les méthodes de marketing par exemple puissent évoluer pour s’adapter à une époque tient surtout plus de la supercherie que de la manipulation de masse. Ces méthodes quand elles marchent font appel au bon sens, de la chance, profitent des circonstances, et ont probablement autant d’efficacité qu’un placebo livré à une autruche souffrant de constipation.

Qui pourrait juger de l’efficience de ces méthodes ? Personne en fait. Impossible à évaluer. Pour autant, dire que ces astrologues des temps modernes n’ont aucune emprise sur le monde, sur les compagnies ou les politiques, serait tout aussi idiot que de croire en un vaste complot de ces puissants contre le pauvre peuple consommateur. Mais leur pouvoir tient surtout à la place qu’ils ont tenue et qu’ils tiennent encore, plutôt que par la détention d’un savoir sophistiqué capable de manipuler Pierre, Paul et Jacques. Dans une défaite politique ou dans le désastre économique d’un produit, on préférera alors chercher une cause imprévisible que les experts auraient mal évaluée. Après coup, on a toujours raison. Contrairement à ce que prétend donc le documentaire, leur pouvoir tient surtout à l’irrationalité de leurs méthodes. Et leur génie tient plus à convaincre leurs clients, politiciens et compagnies, à les embaucher en dépit du bon sens qu’à manipuler efficacement les masses.

Les entreprises peuvent, certes, inventer de nouveaux besoins, mais ceux-ci évoluent en fonction de l’évolution des techniques, des usages, et de modes qui sont, contrairement à ce qu’ils prétendent, hautement imprévisibles et très liés aux évolutions technologiques ; il sera toujours impossible de créer un « produit » répondant seul à un besoin qui ne préexistait pas chez le consommateur.

Les compagnies dépenseront des ressources, du temps, et de l’argent pour définir et atteindre un cœur de cible, promouvoir un produit, et elles trouveront n’importe quelle excuse extérieure (ou intérieure, car psychanalytique) pour trouver une raison à l’échec de ce produit au lieu de se demander s’il répondait à un besoin réel. Et les politiques de leur côté sont pourris par leurs conseillers en communication au point que leur discours n’a plus aucun sens et que les votants n’ont plus que leurs lassitudes à exprimer.

Quand le monde connaît un vaste développement, il est facile d’attribuer les mérites de cette réussite à des génies de la communication ou aux grands savants astrologues. L’énergie perdue à forger des méthodes plus ou moins efficaces est vite engloutie dans l’enthousiasme général d’une prospérité qu’on croit éternelle. Et on attribue tout le mérite à ces méthodes participant ainsi à leur développement. En cas de crise, si on est tenté de multiplier ses efforts sur des méthodes irrationnelles, on ne fait qu’accentuer l’inertie qui nous empêche déjà de remonter la pente : au lieu de booster le moteur, on s’applique à vouloir avancer à coups de pensée magique… On pourrait alors penser que le rationnel devienne la norme et que ceux qui réussissent sont justement ceux qui n’utilisaient pas ces méthodes ; sauf que si tout le monde les applique, il y aura toujours des gagnants se trimbalant avec ces casseroles au cul et continuant à penser que ce sont elles qui les font avancer.

The Century of the Self, Adam Curtis 2002 British Broadcasting Corporation (BBC), RDF Media (7)_saveur

Une femme avec son nom incrusté à l’écran, elle doit avoir fait des choses bien

Alors oui, l’influence de ces forces (magiques) est puissante, mais ce sont, en réalité, des forces contraires foutrement handicapantes pour la société. Tandis que le souverain a les yeux tournés vers le ciel et que son astrologue lui en révèle les secrets, le souverain n’a que faire des réalités pratiques de son royaume. Il en est de même pour les politiques de notre siècle. L’obstination des partis ne devient plus (même si elle l’a sans doute toujours été) que de gagner le pouvoir ; s’ils le font à travers des méthodes fallacieuses, en manipulant sciemment ceux pour qui ils sont élus, cela finit par se voir et l’incrédulité des populations face aux politiques ne fait qu’augmenter. Et si la part de l’influence des compagnies n’a cessé au contraire de s’accroître au détriment des politiques, ce n’est pas parce qu’ils avaient de meilleures méthodes, c’est que, dans une certaine mesure, les politiques les ont laissées prendre le pouvoir et que personne n’a jamais été capable ou désireux de retourner le rapport de force qui tournait toujours plus en faveur des entreprises. Cette prise du pouvoir des entreprises dans la société est sans doute plus le résultat des facteurs conjugués de l’industrialisation et de la mondialisation, qu’à des méthodes de propagande héritées de la psychanalyse… Il est tout de même assez frappant de voir dans ce documentaire que jamais le progrès technique n’est cité comme facteur de développement et d’évolution sociétal ; c’en est pourtant le principal moteur. C’est donner bien trop de crédit à l’idée d’une capacité de certains hommes à manipuler d’autres hommes. Quand on rend capable le transport des produits d’un bout à l’autre de la planète, quand les besoins évoluent en fonction des développements technologiques et en fonction des capacités de production, quand on vit avec l’idée d’une prospérité sans fin passant par la consommation des produits nouveaux, inutile d’user de publicité ou de propagande pour voir émerger des nouvelles envies et voir la société évoluer, poussée par ces progrès sur lesquels les secrets de la psychologie humaine a finalement assez peu d’impact. Donner du crédit à ces méthodes, c’est croire qu’une science de la prédiction puisse persuader le hasard à changer de camp, comme un astrologue auquel on demanderait quelle impulsion donner à sa pièce pour qu’elle retombe toujours du même côté. C’est aussi une croyance pernicieuse parce qu’elle corrompt ce pour quoi les politiques sont élus et parce qu’elle révèle en fait la nature de ce que sont en réalité les partis : des machines à gagner, à prendre le pouvoir, non à répondre aux besoins, bien réels, des populations. Un pari risqué, car les populations sont, dans une très large majorité, conscientes de se faire manipuler. Pas de la manière que ces astrologues de la psychanalyse le prétendraient. Mais simplement parce que les politiques sont coupés de la réalité. C’est d’ailleurs un reproche qui leur est très largement fait et auquel ils tentent bien souvent de répondre à travers la communication… Un non-sens dangereux.

La merveilleuse idée en fait que le documentaire défend et illustre, c’est la croyance selon laquelle la manipulation de masse puisse être une science, et donc être rationalisée. Belle usurpation. Comme l’astrologie, cette pseudoscience a toute l’apparence de la rationalité, mais le marketing, la manipulation de masse, le conseil en communication, tout ça c’est tout le contraire de la rationalité. Le film nous rappelle sans cesse que Freud, ce « docteur » comme ironise son neveu, croyait que les hommes étaient essentiellement poussés par des pulsions irrationnelles… « Croyait », oui, c’est là tout le problème. Freud était hanté par ses propres croyances et aimait faire de sa propre analyse une généralité appliquée « à tous les hommes ». Son neveu doit surtout sa réussite à son opportunisme, à son habileté, à son bon sens, comme n’importe quel astrologue, gourou ou voyant. Cette réussite ne prouve en rien que les techniques mises en place marchent, parce qu’elles marchent avant tout dans un monde plongé dans une course à la modernité. L’être humain n’est ni irrationnel ni rationnel, il est les deux à la fois ; et il appartient à chacun de s’adresser à la part rationnelle qui est en chacun de nous dans un souci de réelle efficacité, voire d’honnêteté. Les usurpateurs et les pseudosciences ont, certes, encore de beaux jours devant eux.

The Century of the Self, Adam Curtis 2002 British Broadcasting Corporation (BBC), RDF Media (1)_saveur

Un symbole phallique mouillant dans les eaux du pouvoir


Liens externes :


Operation Abolition, Fulton Lewis III (1960)

Operation Abolition

Note : 0.5 sur 5.

Année : 1960

Réalisation : Fulton Lewis III

Écrit par J. Edgar Hoover

Il y a quelque chose de reposant à regarder certaines horreurs. Surtout quand elles ont un demi-siècle d’âge. On se dit « quelle époque formidable ! fallait pas être con ! ». Et pourtant, ce n’est pas mieux aujourd’hui (cf. la pitoyable guerre Dieudonné-Valls). Mais ça fait du bien de se moquer et de se laisser prendre aux jeux des évidences.

operation-abolition-1960

Si on cherche donc des clichés, des champions de la mauvaise foi, du discours de propagande invectivant la supposée propagande d’un ennemi imaginaire, si on veut voir toute la splendeur de la paranoïa en action, ces 45 minutes sont un régal.

Le film use des plus grosses ficelles, sans honte, et c’est ça qui est amusant (et pitoyable). Pour convaincre, il suffit d’être assis derrière un bureau, d’avoir le drapeau américain dans un coin et le Capitole dans le dos. La rhétorique fait tout dans la finesse : « la conspiration communiste », « les agitateurs », « agent communiste (pour membre du parti communiste) », « agent communiste international (!) », « communisme en action », « agitateurs spécialement entraînés », « la presse pro-communiste / la presse de propagande communiste », « quatre étudiants ont souffert de blessures légères tandis que huit policiers ont dû être hospitalisés (avec la jolie contradiction des images montrant les agitateurs traînés par la peau des fesses, poussés dans les escaliers, hors de l’hôtel de ville) ». Bel usage pendant ces arrestations d’une musique digne d’un film d’épouvante de la Hammer.

On voit d’où vient Fox News. Vive l’Amérique.

Le film :


Before the Nickelodeon: The Cinema of Edwin S. Porter, Charles Musser (1982)

Before the Nickelodeon: The Cinema of Edwin S. PorterAnnée : 1982

Réalisation :

Charles Musser

5/10  IMDb

La narration est assurée par Blanche Sweet, l’actrice apparaissant dans le film de Griffith, The Lonedale Operator.

Plutôt amusant la dernière phrase sur la manière dont l’histoire est sans cesse réinventée… Porter a été longtemps oublié pour une bonne part parce que ses films n’avaient aucun intérêt artistique, une sorte d’Ed Wood des débuts du cinéma. Certes, Porter a été un pionnier, mais sa contribution a surtout été de créer des erreurs grossières à son art, permettant ainsi sans doute aux autres avec plus de talent de ne plus les commettre.

La plupart de ses « meilleurs » films (Life of an American Fireman, The Great Train Robbery) ont été inspirés par les films anglais produits à petit budget et qui eurent alors un grand succès à l’époque grâce à toutes les innovations qu’on y trouvait mais aussi à leur fraîcheur. La machine industrielle américaine ensuite a fait le reste et les vainqueurs se chargent d’écrire l’histoire.

Aucun doute que Porter, et même Griffith, ait vu les films de l’école de Brighton[1] (Méliès, cité dans le documentaire, l’est pour avoir eu un impact moindre), avec James Williamson par exemple, et son Fire[2] (1901) : Porter a proposé alors un remake du film, mais avec un défaut de continuité dans le montage. Williamson invente le montage, Porter invente le faux raccord. Williamson invente la grammaire du cinéma, Porter invente la faute d’orthographe. Tout à fait charmant. Impact majeur. Porter, pour The Great Train Robbery, s’inspire de William Haggar et de son Desperate Poaching Affray, et encore de Frank S. Mottershaw’s pour son A Daring Daylight Robbery, et, encore une fois, Porter ne comprend pas la logique de la continuité qui faisait la saveur de ces films.

Bref, l’atout majeur de ce cinéma de la côte est américaine, c’est la rationalisation de l’industrie du film. Cette révolution industrielle, sorte de taylorisme pour le cinéma, ne devait pas se faire en Angleterre, et si la France était alors encore leader en ce domaine, la guerre allait redistribuer les cartes.


[1] L’école de Brighton

[2] Fire!


Cosmos, Carl Sagan (1980)

Étalon cosmique

Cosmos

Note : 5 sur 5.

Année : 1980

Réalisation : Carl Sagan

Carl Sagan est un célèbre astronome, exobiologiste, ufologue sceptique, romancier (dont est tiré le film Contact) et donc créateur de cette série qui fera date dans l’histoire de la vulgarisation scientifique, sa méthode, son style tenant lieu de référence absolue dans le genre du documentaire scientifique.

Sagan nous invite dans son vaisseau spatial et treize heures durant nous conte les beautés de l’univers, nous fait partager son goût pour la physique et pour l’histoire des sciences. Il sait se montrer émerveillé devant la nature, les mystères de la vie ou de l’univers, tout en nous mettant en garde contre l’obscurantisme, en nous expliquant comment des mythes peuvent naître de mauvaises interprétations, de la perte des savoirs. Il ne se borne pas à présenter la vision scientifique sur le monde. Une fois qu’il en dévoile les secrets ou les mystères (sans jamais prétendre que la science a réponse à tout, au contraire), il va plus loin et cherche à comprendre ce que cela implique (ou ce que cela a impliqué dans l’histoire) pour les sociétés. Il prend de la hauteur et aborde des thèmes comme l’opposition entre rationalité et mysticisme, les enjeux de l’humanité, les probabilités de l’existence d’une vie intelligente, d’une rencontre avec civilisation extraterrestre. De nombreux concepts sont expliqués pour donner les clés à un public non initié de comprendre la méthode scientifique, son rôle, ses exigences, tout en ne cachant rien de ses erreurs ou de ses dérives. Parce que Sagan est avant tout un humaniste : il voit la science comme un instrument de l’homme pour apprivoiser et comprendre le monde.

Le documentaire est si vieux (1980), et l’évolution des connaissances scientifiques si rapides à la fin du XXᵉ siècle, que Sagan l’a retouché une première fois pour faire part au spectateur de nombreuses avancées dans les thèmes abordés à chaque épisode. Après sa mort, la série a été une nouvelle fois remise à jour… Certains sujets abordés sont encore d’actualité, d’autres ont évolué de manière inattendue. En trente ans, le chemin parcouru est ainsi à peine croyable. Les thèmes abordés sont tellement vastes, et au cœur souvent des recherches actuelles, que c’est tous les mois qu’il faudrait faire des mises à jour.

Reste l’essentiel : son charme humble et discret, son ton pédagogique, sa poésie, son enthousiasme, son sourire, et sa précision, tout ce qui vous fait presque regretter de ne pas vous être plus souvent intéressé à l’école à ces intellos binoclards cloués au premier rang. Maladroits, renfermés, prêtant peu d’importance à tout ce qui gravite à cet âge en général autour des autres adolescents, ceux-là avaient peut-être un petit quelque chose de Carl Sagan. La même passion du savoir à faire partager, le même amour pour les hommes et leur histoire.

Carl Sagan est mort seulement à 62 ans. Son regard sur le monde, sa sagesse, manque assurément.


Cosmos, Carl Sagan (1980) | KCET, Carl Sagan Productions, Polytel International,  BBC


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Le fond de l’air est rouge, Chris Marker (1977)

Qui a pété ?

Le fond de l’air est rouge

Note : 4 sur 5.

Année : 1977

Réalisation : Chris Marker

Voulu ou pas, ce qui ressort de ce documentaire retraçant les différentes luttes communistes de la seconde moitié du XXᵉ, c’est surtout l’impression d’un grand mirage. On est loin des principes révolutionnaires du siècle des lumières.

Liberté ? Liberté de fermer ta gueule si tu n’es pas d’accord, que ce soit avec l’impérialisme US (Vietnam, Chili, Bolivie), ou avec les groupuscules de partis de gauche qui se font la guerre, chacun étant persuadé que l’autre a toujours tort, et que parce qu’il a tort, c’est un bourgeois qui s’ignore (cf. Jean Vilar, créateur du TNP, ça ne s’invente pas).

Égalité ? Mon cul… C’est une lutte qui ne tient pas à créer une société de l’ensemble mais une société du contre. De la haine anti-riches, anti-patrons, antibourgeois, et pourquoi ne pas dire au fond anti-cons, ça résume assez bien…

C’est rappelé dans le doc : on est toujours le gauchiste de quelqu’un finalement…

Belle pseudo-révolution de mai 68 en France, quand ailleurs, on se bat contre des dictatures ou contre l’impérialisme. On a ici ce qui deviendra plus tard des bobos, des étudiants parisiens qui jouent à la révolution. C’est ce qui s’appelle « tuer le père »… Les soixante-huitards n’avaient rien de communiste. C’était la révolte de petits cons attardés faisant tardivement leur crise d’adolescence contre l’autorité parentale. La belle ironie : faire tomber de Gaulle pour arriver à Pompidou et à Giscard. « La France de Pompidou », c’est la Contre-Réforme de la société en réponse à cette révolution de la bourgeoisie protestataire (qui n’est pas encore le “prolétariat”). Forcément, c’est la faute des “médias” qui avaient tourné en dérision les événements en en montrant que les aspects violents pour faire peur à la ménagère. Les ouvriers ont eu du mal à débrailler, et une fois fait, les étudiants se sont barrés estimant ne pas faire la révolution pour se battre… Elle est belle la révolution. On veut faire comme le Che (ou plutôt comme Debray) : la révolution sans en prendre sur la gueule. « Sous les pavés, la plage » symbole de mai 68, résume assez bien le sens de cette révolution de sorbonnard ; slogan plus anarchiste que communiste.

Un intervenant prophétise en quelque sorte les maigres changements à venir, et peut-être la seule issue : « Communisme et capitalisme ont fait la preuve de leur inefficacité. La solution est peut-être un entre-deux. Le capitalisme se muant en libéralisme et le communisme en socialisme. Une société qui ferait le compromis des deux. » La dilution a bien eu lieu, mais de compromis il n’y en a pas eu, la mondialisation ayant profité (c’est bien le mot) à une classe dominante et les inégalités n’ayant cessé de s’accentuer. La force de l’industrialisation, c’est d’offrir un confort que même les plus “communistes” ne peuvent plus refuser. L’eldorado d’un capitaliste profitant à tous… La classe dirigeante se coupe de sa base, minorité ultra-profiteuse, on peut l’accepter jusqu’à la fin des Trente glorieuses. Cet eldorado n’est lui aussi qu’un mirage. Pour contenter tout le monde, la réussite reposait sur quelques principes : surproduction, surconsommation. Il faut bien exploiter quelque chose pour profiter. Si ce ne peut être les hommes, ce sera les ressources. Alors l’écologie a fait son apparition. La révolution verte est, à peu de chose près, une révolution rouge. Le constat est bon ; les propositions, inacceptables. La contestation n’est plus ouvrière. L’ouvrier est mort, Thatcher l’a tué, ou expulsé en Asie. Dans “industrie”, il y a “Indus”, donc elle peut bien retourner d’où elle vient. « Ah, non, merde, reviens, ce n’est pas ce que je voulais dire !… ». Eh oui, plus qu’une révolution rouge, le XXᵉ siècle a été une révolution de la mondialisation. Plus qu’une crise des idéologies, qu’une crise économique, c’est surtout une crise identitaire où chacun doit repenser sa place en fonction de celle du voisin. Une mutation de chaque instant qui est contraire à l’idée qu’on se fait, qu’on nous vend, et à laquelle on aspire, du confort. Il n’est plus question de liberté ou d’égalité, mais de bien-être. Le Bhoutan va même jusqu’à parler de Bonheur national brut, en référence au PIB.

La mutation “géniale” du capitalisme — ou de la bourgeoisie, certains diraient — c’est que pour étouffer la lutte ouvrière, il suffisait de ne plus avoir d’ouvrier, donc d’usine, et de n’avoir plus que des consommateurs. L’opium du peuple, on disait à une époque. On préfère continuer à fumer, malgré les taxes, malgré la mauvaise santé. C’est tellement agréable d’être con, c’est-à-dire, se plaindre en crachant des volutes de fumée que tous les autres le sont. La plainte n’a jamais causé de tort qu’à celui qui se plaint. Le capital dit à l’exploité : allez, tire une taffe. Et l’exploité s’exécute. L’exploité se plaindra du prix et des taxes sur les cigarettes, mais refuse simplement d’arrêter de fumer. Il n’y a pas de pire esclave que l’esclave qui s’ignore. Et quand ce n’est pas la cigarette, c’est le loto : les mirages ont toujours fait recette. Il n’est plus question de prolétaires et de capitalistes, mais de dealers et de camés. Le fond de l’air n’est pas rouge, il est enfumé. On ne voit rien et on continue de croire que notre myopie ne constitue pas une vision étouffée de la réalité. Alors la contestation est là, oui, vaguement écologiste, mollement anticapitaliste, mais l’exploité lui, il n’a plus d’idéal, il rêve déjà, et il n’attend que sa dose quotidienne. On voudrait supprimer les patrons tout en gardant son droit à posséder un iPod et à fumer ses clopes.

On n’est pas des hommes. La civilisation n’existe pas. Il n’y a que des trous du cul qui engendrent des trous du cul. Chaque trou du cul chie sur son voisin trou du cul. Quand des milliards de trous du cul se mettent à chier sur la planète, ça sent mauvais. Et c’est toujours la merde du voisin qui pue le plus. On est dans une grande chiasse mondialisée et personne n’a idée de comment on va arrêter la colique. Qu’on ait les « mains coupées » ou les « mains libres », c’est du pareil au même : on s’en lave les mains. Il suffit de tirer la chasse. On ne sait pas où ça va, mais ça débarrasse, et c’est tant mieux. Le capital n’a pas d’odeur et est incolore. Le reste, si. C’est toute la magie d’une ère de consommation. Les mirages permettent de voir loin et de voir venir (sans jamais atteindre son but). Et pendant ce temps, ce n’est pas « sous les pavés, la plage », mais sous le tapis, la merde.


Le fond de l’air est rouge, Chris Marker 1977 | Dovidis, INA, Iskra

Paradise Lost: The Child Murders at Robin Hood Hills, Bruce Sinofsky et Joe Berlinger (1996)

Génération perdue

Paradise Lost

Note : 4.5 sur 5.

Année : 1996

Réalisation : Bruce Sinofsky et Joe Berlinger

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Si le film de cinéma narratif est sans doute la meilleure arme antimilitariste qui soit, le film documentaire est peut-être la meilleure arme pour dénoncer non pas les erreurs de justice, mais ses approximations. Il y a beaucoup d’exemples de documentaires traitant de ce sujet (The Thin Blue Line, Un coupable idéal). Parfois même pour s’immiscer dans un dossier pour en révéler les erreurs ou les enquêtes bâclées.

On est dans l’Arkansas et les techniques d’investigation sont loin de ce qu’on peut voir à Hollywood. Le film dévoile des personnages surréalistes, complexes qui nous donnent à réfléchir sur le sens et l’efficacité des jugements criminels. Il pointe du doigt l’hypocrisie d’un système qui ne cherche pas à établir une vérité mais tout faire pour sauver la face et sa peau. Il montre parfaitement les petits comportements humains qui font que même (et surtout) quand on a des responsabilités, il est impossible d’admettre qu’on s’est trompé, qu’on a fait fausse route, parce que ça égratignerait son honneur et sa réputation. On a une piste, et on ne cherche pas à connaître la vérité ; au contraire, en voulant y croire, on finit par refuser d’ouvrir les yeux sur des choses évidentes. Pire que tout, quand vient le temps d’une remise en question et la possibilité d’un nouveau procès, il n’en est pas question malgré les nouveaux éléments matériels de la défense qu’elle n’avait pas pu produire quelques années auparavant par manque de moyen… Étrange système où on doit prouver son innocence et où de toute façon la décision sera laissée à un jury populaire se faisant une idée sur des apparences.

Le jeu des apparences, c’est tout l’enjeu du film. Les enfants ont été condamnés parce qu’ils étaient « bizarres », différents. Et c’était forcément suspect. Sans preuve, l’évidence se fonde sur ces apparences et les préjugés. On se conforte dans l’idée qu’on a raison parce qu’elle nous est plus séduisante qu’une autre (comme le dit l’un des condamnés, c’est moins effrayant de croire que le meurtre des trois enfants a été perpétré par une secte satanique plutôt qu’assassiné par leurs parents).

Paradise Lost: The Child Murders at Robin Hood Hills, Bruce Sinofsky et Joe Berlinger 1996 | HBO

Le premier volet est comme le récit d’un mauvais film policier où on sait déjà que les prétendus coupables sont innocents et que le véritable coupable, c’est l’autre gars étrange qui en fait un peu trop. Gars étrange… Encore les apparences. Cela saute aux yeux dès les premières minutes du film. Le beau-père d’une des victimes en fait des tonnes, c’est une caricature et il paraît complètement barré. Pourquoi n’a-t-il jamais été inquiété par les enquêteurs ? Mystère. En tout cas, c’est surréaliste de le voir tout à coup appelé comme témoin par la défense parce que ce père a offert aux réalisateurs du documentaire… un couteau. Et ce couteau avait des traces de sang. Cet homme pourrait être à la place des accusés qu’il serait plus crédible. Pourtant, malgré l’étrangeté de ses déclarations, il ne sera jamais inquiété par la justice (ou par la police). Les premiers « désignés coupables » ont toujours tort. Le documentaire a fait son chemin, et le public le voit clairement comme l’assassin. Quelques années se passent entre les deux films. Dans le deuxième, sa femme meurt mystérieusement durant son sommeil. Encore une fois, le mari est suspect, mais jamais inquiété par la justice. Il faut sauver la face et ne pas laisser penser qu’on s’est trompé. Un groupe de soutien s’organise après la diffusion du documentaire sur HBO, et là encore, on est dans la caricature. Hollywood qui vient à la rescousse du trou perdu de l’Amérique. Il y a une certaine indécence à vouloir aider les condamnés et leur famille tout en s’amusant, à trouver ça cool… Surréaliste.

Surréaliste jusqu’à la fin quand le père en question, celui sur qui on rejette notre frustration de voir des adolescents impliqués dans cette histoire, accepte de se livrer, non sans défiance, au détecteur de mensonges. Les questions posées, les réponses, laissent à croire qu’on est en face d’un véritable psychopathe, au moins un fou victime d’hallucinations…, et le verdict dérisoire de la machine, la seule disponible parce que la justice des hommes ne s’intéressera jamais à la question : non coupable.

Dans un film de fiction, on appellerait ça un twist. La réaction du père est, comme à son habitude, grotesque. On ne sait plus quoi et qui croire. Finalement, on se dit que c’est la seule réponse possible : on ne sait pas. Ç’aurait dû être, compte tenu des éléments, la réponse de la justice, des enquêteurs, du bureau du procureur, des jurés et du juge chargé de rouvrir le procès. Mais c’est impossible. Il faut sauver les apparences. Toujours les apparences. Les tueurs, ce sont ceux qui écoutaient Metalica dans la patrie du blues ; la justice ne peut pas, ne doit pas, se tromper. Et des parents ne peuvent pas tuer leur enfant. Peuvent… ou ne doivent pas, pour les apparences encore qu’on veut donner à sa ville, de son État, de sa communauté.

Quand un pays fait appel autant à Dieu et à la rhétorique pour faire enfermer ses criminels, on est dans l’irrationnel. Si ce documentaire est le parfait reflet du déroulement d’un procès criminel, dans l’Arkansas, aux USA ou ailleurs, ça fait froid dans le dos. Ce film rejoint des films de fiction comme Fury ou The Oxbow Incident qui montraient déjà l’incapacité à juger d’un crime, à trouver des coupables, et la nécessité pour le public ou les victimes d’en identifier coûte que coûte pour satisfaire à l’intolérable insatisfaction de l’incertitude et du doute.

Ces films ne servent à rien. Le grand public et les politiques s’en contrebalancent. Leurs exemples devraient être connus de tous pour éviter de retomber sans cesse dans les mêmes travers, penser à un système moins accusatoire. On peut toujours rêver… L’important, ce n’est pas d’avoir une justice qui marche, mais d’en être persuadé ou de le laisser croire ; l’important, ce n’est pas de trouver des meurtriers, mais d’apporter des suspects crédibles à la justice et aux familles. Triste monde.



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Sicko, Michael Moore (2007)

SiCKO

Sickosicko-michael-moore-2007 Année : 2007

7/10  IMDb  iCM

Réalisation :

 

Michael Moore

 

Pamphlet de Michael Moore sur l’état de la protection santé américaine. Bien sûr, c’est un pamphlet, donc un peu orienté, et comme toujours avec Moore, il fait le spectacle. Au-delà de la rhétorique, on apprend des trucs qui font froid dans le dos. On entend une bande de Nixon programmant la mort des derniers services publics de la santé, dire ouvertement que c’est pour que les industriels du médicament et les rapaces des assurances fassent le plus de fric. On est plus du tout dans le service, ou dans l’assurance, c’est une arnaque. Les médias se taisent (pub oblige sans doute), et les parlementaires ne font rien, parce que la corruption est autorisée aux USA (ou du moins, elle est transparente…, tout le problème des lobbys).

On a un quart d’heure un chouïa idyllique sur le système français (c’est vrai qu’à côté les USA c’est le tiers-monde !). Ça met la larme à l’œil de voir des femmes américaines faire l’apologie du système français… C’est un peu comme si la concubine d’un grand nabab avouait devant tous que son amant français, le bouseux, vaut beaucoup mieux que son gros mari. On oublie un peu hypocritement le déficit de l’assurance maladie, la France est le paradis… Allez les Ricains venez chez nous où quand vous avez un rhume on ne vous impute pas direct des deux mains…

La dernière partie (je ne vais pas dire où il termine après la France, mais pas loin de Mars…) mais c’est assez cocasse.

Une pilule sans doute difficile à digérer par les Ricains… pas sûr non plus qu’ils aient vu le film. Ce qui est sûr aussi c’est que le jour où les Américains s’y mettront, ils risquent de nous copier et de faire mieux que nous… : ils ne laisseront pas passer des milliards de déficits*…

*edit 2020 : ah, ah.

Sicko, Michael Moore (2007) | Dog Eat Dog Films, The Weinstein Company


Jesus Camp, Heidi Ewing Rachel Grady (2006)

Les faux prophètes

Jesus Camp

Note : 3.5 sur 5.

Année : 2006

Réalisation : Heidi Ewing, Rachel Grady

Un film affligeant sur les extrémistes (il faut bien appeler ça comme ça) catholiques (évangélistes) aux USA. Il y a un truc que j’ai du mal à comprendre… Qu’il y ait des extrémistes dans l’Islam, ce n’est pas surprenant : d’une part le Coran peut souffrir d’une multitude de traductions (et ce n’est pas non plus la bible de la sagesse…), mais en plus on y trouve beaucoup de pauvres et d’ignorants, une population facilement “endoctrinable”. Pourtant, on se rend compte qu’il ne suffit pas d’être riche, plutôt intelligent, pour réfléchir par soi-même…

Une grande partie des enfants évangélistes des USA ne vont pas à l’école et apprennent avec leurs parents à la maison. Pour le développement de l’enfant, dans un premier temps, c’est plutôt une bonne chose. L’échange, le dialogue permet à l’enfant de se développer rapidement. On voit donc parmi ces gamins de dix ans, pas mal d’enfants affirmés. Non pas qu’ils soient d’une grande sagesse, mais ils ont une grande maturité pour s’exprimer et “argumenter” leurs idées. Après, il y a un souci, parce que ces gamins, à 10 ans, ils sont finis, ils n’ont plus rien à apprendre, parce qu’ils savent déjà tout. Alors que chez les autres enfants du même âge, c’est l’incertitude, le doute qui va leur faire rattraper leur retard et conditionner toute leur vie d’adulte. Ceux-là sont déjà quasiment adultes à dix ans. Mais des adultes qui croient au père Noël…

Jesus Camp, Heidi Ewing et Rachel Grady (2006) | A&E IndieFilms, Loki Films

Surtout ça fait mal de voir autant d’enfants qui ne vivent que pour plaire, que pour satisfaire à leurs parents qui ne sont jamais satisfaits. Ils en viennent même à se prendre pour des prophètes, des prédicateurs, à rentrer dans des sortes de transes pour leur montrer, leur prouver que ce sont des bons soldats. Leur bonheur de leur foi, est un leurre. Ces gamins ne vivent que pour avoir une bonne note de leur parent, et en retour, ils n’auront que des « c’est bien, mais il faut faire mieux »… Ce n’est jamais assez… Il faut leur donner des câlins à ces gamins, ils manquent d’amour…

Après, sur le fond, c’est tout de même hallucinant tout ce qu’on voit. Je suis athée, mais il faut reconnaître que Jésus, est un “sacré” philosophe. Derrière la parole divine, le péché, il y a l’amour de l’autre, qu’il soit faible ou qu’il soit un ennemi. Et là, on voit des gens haineux envers les musulmans : ils font de leurs gamins des soldats de Dieu. « On va faire la même chose, à nos ennemis ! » Merde, c’est l’enseignement du Christ ça ? Ils sont encore plus à l’ouest que les extrémistes islamistes. Qu’ils pensent détenir la vérité, d’accord, je crois que tout le monde est dans ce cas, mais avoir autant de contradictions…, voir Jésus comme leur Dieu et par ailleurs oublier son message de paix et d’amour, c’est tout de même surprenant.

Bref.

Il y a des moments drôles tout de même, notamment grâce à une petite idiote qui s’y croit vraiment et qui est toujours un peu à côté de la plaque.

Une fois, en plein bowling parce qu’elle a “reçu” un message de Dieu, elle va voir une fille et lui dit, comme ça, que Dieu l’aime… La fille trouve ça certainement mignon qu’une gamine vienne lui dire ça et reste polie, et ensuite l’explication de la gamine fait peine à voir : elle se justifie et en faisant ça, elle est pleine de contradictions, on voit tout de suite qu’elle ment… Le seul problème, c’est que dans ce genre de situations (mentir c’est mal en principe), là on les encourage à aller plus loin… Navrant donc.

Ou encore le top final, quand elle prêche la bonne parole sur le bas-côté d’une route, qu’elle va voir trois pépés assis sur une chaise. Elle leur demande s’ils savent où c’est qu’ils iront quand ils mourront. Ils disent « au paradis », et elle « vous en êtes sûr ? » et le pépé : « oui » ; elle « heu… OK ». Elle s’éloigne avec son copain un peu déconcerté par la super repartie des pépés, et elle lui souffle, parce que les pépés étaient Noirs : « Je pense que c’étaient des musulmans ».

Pour le coup, je viens de comprendre l’origine du terme « mauvaise foi »…

Dans la Bible, il y est aussi dit de faire attention aux faux prophètes…



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Une vérité qui dérange, Davis Guggenheim (2006)

« Je vous l’avait bien dit ! » leurre dira-t-il

Une vérité qui dérange

An Inconvenient Truth

Note : 3 sur 5.

Titre original : An Inconvenient Truth

Année : 2006

Réalisation : Davis Guggenheim

Heureusement que l’Amérique est là pour nous prévenir que la Terre est en danger. Vous verrez que dans cinquante ans, ils auront réécrit l’histoire :

« L’Amérique était la seule puissance internationale à dénoncer les abus de l’hyper-consommation. Nous allions droit dans le mur et nous avons été les premiers à réagir. Puisque tout le monde envie notre manière de vivre et nous écoute, tous les pays se sont finalement rangés de notre côté pour sauver la planète. »

Les USA ont au moins cette qualité de pouvoir changer radicalement de cap quand c’est nécessaire, mais aussi de s’approprier les idées des autres pour en tirer le meilleur. Je parie donc que dans 50 ans, les USA seront plus écolos que n’importe qui, et auront — eux — réussi à convaincre de changer les règles…

Ou pas. À mesure qu’un pays s’encroûte et s’embourgeoise, l’inertie politique augmente (selon le théorème Pitigros). L’autocongratulation aussi. Depuis le film, les démocrates sont repassés au pouvoir et rien n’a changé. Globalement, le réchauffement climatique, l’Américain n’en a rien à foutre. Quand on a toujours foi en l’avenir, on croit aussi qu’on sera toujours en capacité de s’adapter. C’est le problème de la question posée : on parle de réchauffement climatique et non de ses conséquences directes. La réponse de l’Amérique pourrait tout aussi bien être : « La clim’ pour tous ! ». Quand certains se chamaillent pour savoir s’il est légitime de lancer l’alerte ou oublie la conséquence principale du réchauffement : la perte de la diversité biologique. Même dit comme ça, ça ressemble à une revendication écolo, alors on va essayer une autre expression : sixième extinction massive des espèces.

Le début de l’extinction massive des espèces coïnciderait avec le développement des civilisations humaines. Elle s’est accentuée au rythme de l’expansion de l’homme sur la planète. Vue du ciel, l’empreinte de l’homme semble minime. La part des villes est ridicule. Seulement, partout les zones urbaines ne cessent d’augmenter. La vérité (qui dérange ou pas), elle se situe plutôt là. Est-on prêts à nous interroger sur le modèle de développement et en particulier sur le principe de croissance ? Parler uniquement du réchauffement climatique permet un peu trop facilement de pointer du doigt les industriels quand ils ne font que prospérer selon les règles établies par les sociétés. Il y a quelque chose de bien hypocrite là-dedans. La responsabilité, elle est politique, commune. Il n’y a pas d’un côté les méchants industriels qui seraient des profiteurs et des pollueurs, et d’un autre côté, des populations victimes. Jamais il n’y a eu autant de systèmes démocratiques, jamais la connaissance n’a été aussi facilement accessible, et c’est paradoxalement aujourd’hui que l’inertie est la plus grande. La mondialisation et la démocratie diluent les responsabilités et développent la bonne conscience individuelle face à la reconnaissance de notre propre incapacité à changer les choses. Alors, à y réfléchir, croire que l’Amérique puisse être ce guide attendu nous menant à la vertu c’est croire au Père Noël. L’Amérique, c’est une pisseuse qui voudrait se libérer de toutes les contraintes possibles. Comment croire que des décisions soient prises pour le bien commun dans un pays où cette notion est perçue comme le diable, et où pour beaucoup moins d’État, moins de politique, est toujours la meilleure option possible ? Est-ce qu’on imaginerait une Athènes antique rêvant de moins de politique ?… Est-ce que l’Amérique de Gore peut donc devenir tout à coup écolo ? Peu probable.

Peut-être justement parce qu’il y a deux Amériques. Irréconciliable. Les Lumières ont illuminé le monde en déchargeant leur carbone dans l’atmosphère… comment faire comprendre ce paradoxe aux obscurantistes qui profitent eux aussi de ces lumières ?…

Une vérité qui dérangerait, ce serait de voir que finalement, ceux qui seraient les mieux placés pour opérer et imposer ce changement, ce sont les Chinois. Parce qu’entendre Gore dire, dix ans après, qu’il y a une vérité qui dérange, ça ressemble plus à l’aveu du gosse de riches ayant repris l’affaire de papa révélant que son rêve aurait été d’être musicien. Ah oui putain, la vérité qui tue !… Dire que le monde va mal et qu’on ne va nulle part, ça dérange, Al ? C’est bien d’enfoncer les portes ouvertes. L’écologie de bobo, c’est l’écologie d’une élite éclairée, celle qui prétend détenir la vérité et les clés d’un monde meilleur. L’écologie elle s’impose à tous ou à personne. Si elle n’est pas une évidence pour tous, eh bien qu’on crève. Mais qu’on crève les yeux bien ouverts sur le monde qu’on est en train de créer. Qu’on en souffre jusqu’à notre dernier souffle. Et comme on plonge un doigt mouillé dans un verre d’eau en nous écriant « tempête ! », on pourrait aussi à l’image de ce qui se fait pour le tabac, planter le message « voter tue » sur les urnes électorales, « consommer tue » sur chaque ticket de caisse, « se reproduire tue » sur le cul de bébé. On pourrait aussi adopter comme devise « tout ce qui nous rend plus forts nous tue ». Bref, merci pour toute cette bonne conscience. On ne peut pas chercher à être Priam et Cassandre à la fois, ou à tour de rôle. « Après moi le déluge ». Oui, oui merci.


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