Et pourtant, je crois… Elem Klimov, Marlen Khoutsiev et Mikhail Romm (1974)

Premier maître

Note : 3 sur 5.

Et pourtant, je crois…

Titre original : I vsyo-taki ya veryu…

Année : 1974

Réalisation : Elem Klimov, Marlen Khoutsiev, Mikhail Romm

Le documentaire est réussi tant qu’il évoque l’absurdité des deux premières guerres mondiales, montrant par exemple très bien qu’elles sont toujours menées et accueillies dans le plus grand enthousiasme. On ne comprend en effet pas l’histoire, si on présente les anciens opposants comme des monstres. Rappeler par exemple le danger du fascisme, aujourd’hui, en rappelant l’horreur du nazisme, laisserait un peu trop penser que les populations se sont laissées envoûter par de méchants gourous, et ce serait s’y exposer encore. La leçon des maîtres de l’histoire serait alors : zéro. C’est là les dangers de la bonne conscience du vainqueur (ou la satisfaction) amené à écrire l’histoire toujours à son avantage (en 1918, à Versailles, c’était forcément la faute de l’Allemagne, donc elle devait payer).

Non, les guerres (celles-là en tout cas) sont entendues et attendues dans l’enthousiasme général. On voit ça dans le sport aujourd’hui par exemple : se lancer dans une grande guerre contre un adversaire qu’on abhorre, c’est un peu comme l’esprit de la victoire de la coupe du monde 1998, avant la victoire. On ne se lance jamais dans une guerre qu’avec la certitude qu’on peut la gagner, c’est bien pourquoi en est si réticents à s’y lancer en dernier, parfois pour ramener la paix. On voit la haine de l’autre trop facilement comme un sentiment négatif, et c’est pour ça qu’on ne peut le comprendre. Or on voit bien décrit ici que la haine du voisin se fait dans la joie, l’enthousiasme, parce que l’idée est moins d’écraser l’autre que d’étendre son propre pouvoir. Et ça, tous les peuples en rêve, même si on n’ose plus le faire aujourd’hui qu’à travers le sport, l’économie ou la culture. Si on se sent puissant, pourquoi limiter l’enthousiasme qui nous conduit à l’être toujours plus ?

Il est là le dilemme. Certainement pas dans la volonté rassurante de faire barrage aux méchants fascistes. Le fascisme, c’est en nous qu’il faut le combattre, et son premier allié, c’est donc bien l’enthousiasme, celui qui conduit les foules vers ce qu’elles voudraient voir un destin commun.

Le film se perd ensuite quand Romm passe la main pour la seconde partie du documentaire (il laisse le film inachevé et Klimov et Khoutsiev se chargent de l’achever en tâchant ostensiblement de suivre la volonté de Romm). La critique de la jeunesse sans idéaux des années 60-70 paraît un peu grossière aujourd’hui (Peace and love, ce n’est pas un idéal ?), et ressemble plutôt à la réponse réactionnaire de deux vieux et demi-incapables de comprendre une révolution culturelle dont ils ne sont pas. Ensuite la critique de la société de consommation paraît un peu facile, surtout dans la manière un peu outrancière de la mettre en image (des kilomètres de publicités du monde entier condensées en quelques minutes dans un vacarme volontairement insupportable). L’écologie est peut-être un peu mieux traitée, surtout à une époque où, on pourrait le penser, le sujet n’était pas encore mis sur la table (les thèmes sont pourtant exactement les mêmes). On peut voir aussi une longue critique du maoïsme avec une anthologie des pires aphorismes du Grand Timonier (dont certaines sont peut-être transformées pour être particulièrement crétines). Mais la palme revient à la conclusion : Klimov et Khoutsiev redonnent la parole à leur aîné disparu (Romm), et on retrouve là l’origine du titre du film, et on se demande pourquoi avoir retracé toute l’histoire du XXᵉ siècle pour en arriver à une conclusion aussi naïve : « Les enfants sont gentils, ils ne font pas la guerre, c’est parce que nous ne gardons pas notre âme d’enfant que le monde ne tourne pas rond ». Les enfants sont gentils ?… Si ça, ce n’est pas une vieille idée reçue de vieux cons prêts à casser sa pipe…

On remarque l’exploit aussi d’arriver à parler de tout ce qui cloche dans le monde sans évoquer une seule fois la situation en Union soviétique. Rien que pour ça, chapeau.

Bref, je tirerai moi-même le meilleur de ce documentaire à cinq mains : Puissions-nous rester encore cent ans d’invétérés rabat-joie, la Première et la Seconde Guerre mondiale ayant été accueillies toujours avec le plus grand enthousiasme. C’est bien notre enthousiasme de petit garçon qui nous a toujours fait si mal. Enthousiasme, petit garçon…, vieux cons !


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I Am Not Your Negro, Raoul Peck, James Baldwin (2016)

L’histoire de l’autre, ou d’avant-hier, est toujours plus verte

I Am Not Your NegroJe ne suis pas ton nègreAnnée : 2016

Réalisation :

Raoul Peck

6/10  IMDb

On honore les morts, on méprise les vivants. Facile d’aller fleurir les tombes des héros autrefois méprisés. Dans les années 60, on découvre les horreurs des camps de concentrations de la guerre et on chie sur la tête de ces futurs prophètes des luttes contre la ségrégation. Aujourd’hui, on honore sans fin les martyrs noirs du nouveau monde, et on s’apprête pour la moitié d’entre nous à voter pour un parti arabophobe. L’histoire spectacle, l’histoire de la bonne conscience, avec ses fleurs et son chloroforme.

Le documentaire à la première personne a sans doute plus de valeur que je veux bien lui donner, mais dans le contexte actuel, ça apparaît foutrement hors sujet, voire indécent. Une petite larme, on oublie et dimanche on marine.

Reste l’un des messages de fin qui vaudrait bien pour nous, celui que certains par chez nous auraient des raisons légitimes d’être amers. Prétendre le contraire serait de « l’aveuglement ou de la lâcheté ». Et le problème, c’est bien que regarder le passé du voisin en se refusant de regarder ce qui se passe en bas de chez soi, c’en est bien, de l’aveuglement et de la lâcheté.


I Am Not Your Negro, Raoul Peck, James Baldwin 2016 | Velvet Films, Artémis Productions


Zidane, un portrait du 21e siècle (2006)

Monsieur Jourdain

ZidaneAnnée : 2006

Réalisation :

Douglas Gordon, Philippe Parreno

5/10  IMDb

Art conceptuel, et comme tout l’art conceptuel, derrière le concept, l’écho d’un grand vide.

Notre “Molière”, l’artiste, à défaut de comprendre ce qu’il nous raconte, a au moins la politesse de tirer le rideau à l’heure prévue sans une seconde de prolongation. Parce que si Zidane, il le comprend ici, veut mourir sur scène, il s’offre un an avant sa retraite une répétition grandeur nature de son expulsion magistrale en finale de l’euro 2006. Rien que pour ça, l’anecdote est jolie. Mais le film l’est donc, anecdotique. Un vrai suspense, pendant 89 minutes on ne voit que la boule à Zidane, et on se demande tout du long où c’est qu’il va bien pouvoir se la fracasser.

L’acteur en répétition qui écrit son film sans le savoir. Les Zaméricains ont Jordan, la France a son Jourdain du foot. Zidane, un portrait du 21ᵉ siècle, une autobiographie. « Ze moi qui l’ai fait. Jamais je n’improvise, je prévois chaque zeste. Coups de boule compris. » Joli concept. Mais un retourné acrobatique, c’est toujours un geste attribué à l’acteur. L’auteur, lui, n’est rien.


Champ / contrechamp

Zidane, un portrait du 21e siècle 2006 | Anna Lena Films, Naflastrengir


Alimentation générale, Chantal Brillet (2005)

De l’émotion

Note : 3.5 sur 5.

Alimentation générale

Année : 2005

Réalisation : Chantal Brillet

L’émotion, ce n’est pas ce que je demande à documentaire, surtout pas même.

Les meilleurs documentaires poussent à la révolte, ou se posent au moins objectivement pour poser un constat et ça reste au spectateur, non par l’émotion mais par les faits, à tirer les conclusions de ce qu’il voit. Celui-là si je n’y voyais que ses “acteurs”, je le trouverais consternant. Consternant parce que justement, on ne peut plus se révolter, on est comme résignés. On voit des pauvres types se serrer les coudes et les pinces alors que le monde leur chie à la gueule et on trouve ça très beau. Je comprends qu’on puisse trouver ça émouvant, moi ça me renvoie à mon impuissance, à la leur, et à celle surtout d’une société qui laisse faire.

À un moment, Ali, je crois, a bien dit que les autorités, ou je ne sais quels responsables, savent ce qu’il faudrait faire et ne le font pas, c’est même plus révoltant, tu te révoltes quand il y a une lueur d’espoir. Et là, j’ai vraiment du mal, parce que je ne vois plus que des gens, des êtres humains, pas des gens bien ou mal, mais qu’on laisse pourrir dans leur misère sociale et dans leur ignorance parce que ça profite à tous les autres qui savent et qui, en partie, pourront regarder le doc et trouver ça bien mignon.

À un autre moment, on note les traces de moisissures et les traces de délabrement général de la boutique. Il y a des assurances, les assurances, c’est leur boulot de constater les dégâts et de faire en sorte qu’il y ait des travaux ; c’est aux propriétaires (ou machin HLM je suppose) de faire en sorte que ce soit fait. Ce n’est pas fait probablement à cause du casse-tête administratif et que quand tu es dans ton droit, c’est à toi de faire en sorte de te défendre, de t’armer de toute la meilleure patience possible, pour faire valeur tes droits. On le voit encore, certains ne savent même pas parler français. Plus difficile pour se défendre.

Je vois un autre type qui claque chaque semaine plus de trois cents balles chez un psy qu’on l’oblige sans doute à aller voir (pour justifier de ses troubles ou autre chose). Faire payer à ce type trois cents balles sans lui dire qu’il aurait sans doute droit à une prise en charge totale, c’est de la saloperie qui se pratique et qui s’organise par les gens bien portants. Et ces fils de pute trouvent encore moyen ensuite d’aller dire qu’il y a trop d’assistés. C’est sur ces fils de pute que j’aurais voulu un documentaire. Parce qu’il ne faut pas croire qu’il y a les bons et les gentils.

Alimentation générale, Chantal Brillet 2005 | Yenta Production

On le voit aussi à un moment, le type qui a volé de l’alcool chez Ali vient lui parler et s’excuse même devant caméra, OK c’est cool, ça fait lien social…, sauf que ça dit aussi beaucoup sur les conflits et la nature des gens. Ali est un brave type oui, y en a des tas comme ça, et il y a aussi des salauds de toute part qui ne le sont pas par vocation mais par nécessité ou par faiblesse. Tout le monde se bouffe, tout le monde ira jouer des apparences, des connexions, à défaut de pouvoir faire valoir ses droits dans un État qui en est de toute façon dépourvu une fois qu’on en a besoin, et cette réalité, je ne la vois pas dans le documentaire. Le type qui se fait agresser et qui sort depuis toujours avec son couteau, ou même Ali qui sera finalement été tué, de toute cette réalité on ne verra rien.

J’apprécie le doc parce qu’il propose une photographie d’une époque et d’une société, certes, mais il est à mon sens trop orienté, trop partisan et trop lâche. Ce n’est pas avec de la pommade que ça donne envie ni de réfléchir ni de sortir de ses certitudes. Sérieusement, on a besoin de rappeler que dans les cités les communautés diverses ne s’entendent pas si mal et qu’on y trouve des gens formidables ? Ce n’est pas un peu une porte ouverte enfoncée ça ?

Je préfère voir un Todd Solondz qui décrira cent fois mieux la nature des hommes, tous sans en sauver aucun, qu’un documentaire qui regarde avec bienveillance des individus dont, au fond, on ne saura rien sinon qu’ils ont tout l’air de petites gens sympathiques et dont les faiseurs pourront ensuite retourner chez eux avec la certitude d’avoir trouvé une bonne histoire à raconter. Une histoire, « tout l’air »… C’est tout ce qu’il faut pour nous endormir.

La réalité est ailleurs, et elle, elle pique. C’est la seule qui peut nous révolter.


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Homeland (Irak année zéro), Abbas Fahdel (2015)


Homeland

Note : 4 sur 5.


Homeland

Titre original : Homeland (Iraq Year Zero)

Année : 2015

Réalisation : Abbas Fahdel

(flexion et radotriage)

Combinaison réussie de ce qui fait un bon témoignage : l’approche personnelle forcément réductrice mêlée de ce qu’il faut de distance, de pudeur et d’artifice. L’utilisation du “je” quand il est tourné vers les autres permet de raconter, et de comprendre, la grande histoire à travers la petite.

Une des leçons du film ? Comprendre, c’est ne plus voir que l’absurdité du monde. Si les petites histoires n’ont aucune cohérence, c’est que chacun a ses raisons pour agir, et si la grande histoire est là encore un assemblage de ces petites histoires, il n’y a aucune raison de penser qu’elle puisse s’affranchir des mêmes maux.

Celui qui comprend et voit une cohérence dans une situation, dans l’histoire, est un escroc ou un naïf. Il y a plus de vérités, ou de “raisons”, cachées, que de faits clairs et objectifs. On ne fait qu’errer les yeux bandés dans un monde flou parmi des fantômes ; on ne fait que prétendre comprendre ce qui n’est qu’une mosaïque d’images sans but et sans cohérence. Et il n’y a que l’angle personnel qui peut nous montrer l’impossibilité d’y voir clair. Tout prend naturellement, et faussement, de la consistance quand on prend de la hauteur. Partir en guerre, déclarer l’histoire comme on écrit une formule magique pour lui donner l’apparence d’une cohérence propre, c’est en fait prétendre pouvoir recomposer la grande jarre brisée du monde : on s’acharne depuis toujours à en recoller les morceaux, ceux-ci s’agglomèrent par une force qui n’est pas forcément celle que les hommes tentent de lui imprégner, la jarre tient tant bien que mal, et puis quelques cow-boys étranges arrivent sur les grands cheveux, remarquent que la jarre est fêlée, qu’une partie de son liquide s’en échappe, et en un coup d’œil, ils pensent pouvoir y remédier. Ceux-là ne font que mitrailler les efforts passés en réduisant la jarre en de nouveaux morceaux toujours plus épars qu’ils laisseront à d’autres, à ces forces d’agglomération silencieuses, de reconstituer.

Ce ne sont ni les bonnes ni les mauvaises intentions qui mènent au chaos, ce sont les intentions seules. Gloire au non-agir.

Sur la grande jarre rapetassée du monde, on peut lire une vieille inscription quand elle se brise encore : « Il faut que tout cela se tasse. »

Homeland, à sa manière, nous fait la leçon sur qui dirige et sur qui sont les puissants en ce monde : personne. Le contrôle est un mythe. On ne fait jamais que détruire. Agir, c’est faire la preuve de son impuissance. Déclarer, promettre, c’est appeler le chaos.

Années zéro après années zéro… Nouvel opus : L’Amérique et ses grands sabots dans un magasin de porcelaine. Faites péter les tessons, l’oncle Sam se charge de tout rafistoler.

Homeland : Irak Année Zéro, Abbas Fahdel 2015 | Stalker Production


Listes sur IMDb :

L’obscurité de Lim

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Grizzly Man, Werner Herzog (2005)

Into the Wild Wild West

Note : 3 sur 5.

Grizzly Man

Année : 2005

Réalisation : Werner Herzog

Avec : Timothy Treadwell

Werner Herzog est toujours à la limite… de me les briser. Je suis parfois taraudé par l’idée que le génie, c’est la capacité à la fois de flirter avec les extrêmes pour farfouiller plus loin, là où personne n’a jamais été, tout en entretenant une savante mesure, preuve qu’on ne tombe pas soi-même dans les excès qu’on met en scène.

Herzog, oui, intrigue, il intrigue à se chercher des doubles ou à se mettre lui-même en scène dans des situations périlleuses (comme dans la Soufrière), mais j’ai peur, que si j’ai un petit faible pour les dingues dans les films narratifs, eh bien, ces mêmes personnages ne me passionnent pas autant dans la vraie vie.

Certes, même si Werner Herzog, souvent, prend ses distances avec son “personnage”, il ne peut cacher la sympathie qu’il porte pour ce qui n’est au fond qu’un fou cherchant la mort et qui n’était qu’une sorte de Don Quichotte s’inventant des ennemis pour trouver un sens à sa vie.

Difficile d’entrer en empathie avec un dingue affecté par le syndrome de Peter Pan et confondant la nature sauvage (voire sa protection, du type « je lance du pain aux oiseaux, donc je les aime… ») avec l’Île aux enfants. Sa voix de petit garçon m’a achevé plus d’une fois et ne me faisait penser que trop souvent à la vidéo virale youtubique du type priant le monde de laisser Britney alone !

Triste monde. La fascination d’un fou pour un autre fou, il y a comme un ton sur ton qui fait, cette fois, passer Werner Herzog de l’autre côté.


Grizzly Man, Werner Herzog 2005 | Lions Gate Films, Discovery Docs, Real Big Production


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Quand homo sapiens peupla la planète, Nicolas Brown Nigel Walk Tim Lambert (2015)

Quand homo sapiens peupla la planète

Quand homo sapiens peupla la planète

Chasseurs-cueilleurs nomades

Année : 2015

8/10

Top des meilleurs films documentaires

Réalisation :
Nicolas Brown Nigel Walk Tim Lambert

Excellente série documentaire faisant le compte des dernières hypothèses en matière d’évolution humaine. La série n’oublie pas d’énumérer les différentes hypothèses ayant eu cours ces dernières décennies riches en découvertes et en controverses. Une manière d’insister toujours plus sur les incertitudes liées à ce domaine. La génétique depuis quelques années par exemple vient bousculer pas mal de certitudes et oblige les anthropologues à imaginer des hypothèses nouvelles. Les incertitudes étant nombreuses, la série traduit bien l’idée qu’à chaque découverte c’est potentiellement un ensemble de connaissances qui pourrait être remis en cause. On en est plus à chercher un hypothétique chaînon manquant puisque l’état actuel des connaissances va jusqu’à remettre de plus en plus en question (ou mettre en garde contre les facilités) les traditionnelles catégories. Quand longtemps il était pratique de penser que l’homme moderne et homo sapiens, c’était la même chose, que l’homme de Neandertal était un cousin archaïque, la génétique vient y mettre son grain de sel en soulignant qu’il y a un peu de lui en nous. Aucune des précédentes hypothèses expliquant alors la disparition de notre cousin n’avait pu convaincre (la plus convaincante étant probablement celle rappelant le caractère plutôt endémique d’une “espèce” dont le territoire ne cessa de diminuer face à l’inexorable avancée des populations “migrantes” d’homo sapiens — l’hypothèse n’est d’ailleurs pas totalement contradictoire avec l’hypothèse actuelle, et d’autres « espèces d’hommes », en Asie, ont subi le même sort). La série illustre donc l’hypothèse selon laquelle, la réussite d’homo sapiens, et son exclusivité, est surtout due à une hybridation. L’homme moderne serait donc le résultat d’un “phagocytage” des diversités humaines au profit d’une seule espèce (c’est amusant d’ailleurs de constater que dans d’autres domaines cette idée fait son chemin, ainsi en immunologie où il est admis que les mitochondries ont une origine exogène ; faites la symbiose pas la guerre…).

Reste une question de pur vocabulaire à laquelle on ne peut résister en voyant la série. En principe, les hybrides sont stériles. Si donc on considère l’homo sapiens et Neandertal comme deux espèces distinctes appartenant au même genre homo, et qu’on accepte l’idée qu’une hybridation soit possible, le résultat de leur union devrait rester en principe stérile. Cela ne fait qu’embrouiller les lignes entre espèces, sous-espèces, hybrides et… races. Parce que s’il n’est plus question depuis longtemps de parler que d’une seule race humaine actuelle (non pas par souci du politiquement correct, mais parce que l’idée de race appliquée à notre espèce ne tient sur aucune base scientifique), on pourrait se poser la question de la pertinence de parler cette fois de races pour certains groupes humains plus ou moins archaïques dont Neandertal. La série préfère toujours le terme d’hybridation au lieu de celui de métissage (utilisé qu’une ou deux fois il me semble) et la question aurait au moins dû être relevée. Au final, on a l’impression qu’on évite de se mouiller dans un débat certes très actuel mais auquel la science ne peut pas s’exclure. Au risque de laisser traîner de fausses vérités, il n’est jamais vain d’exprimer des incertitudes, au moins pour mettre en garde contre la facilité des jugements. La série illustre bien que tout dans ce domaine n’est question que d’hypothèses, et que celles-ci évoluent au fil des connaissances, impliquant de fait l’idée, et la précaution, que le principal est encore à découvrir. Il n’aurait pas été inutile alors, de souligner comme c’était fait pour le reste, la difficulté à traduire en termes forcément réducteurs une réalité toujours plus ambiguë et difficilement appréciable.

Pour le reste, chaque épisode s’attarde sur la migration des “hommes” continent par continent. Le premier épisode effrite un peu l’image d’une “genèse” toute faite avec un berceau africain unique. Viennent ensuite les rencontres probables entre sapiens et ses “cousins” (Denisova, Neandertal) avec l’idée toujours pas très bien mise en scène (le problème des docu-fictions) de rencontres à la fois anciennes, relativement proches du « berceau africain » (l’exemple du site israélien). Les reconstitutions sur ce point me laissent souvent très perplexes : on y voit des groupes censés appartenir à des groupes différents se rencontrer comme sur une autoroute, or c’est mettre ainsi des événements particuliers, rares et grossiers qui donnent une mauvaise idée d’un contexte. Quand les rencontres se font sur plusieurs générations, cela se fait sans doute plus pas à pas sans “rencontres” « bonjour je suis la Eve sapiens » « bonjour, je suis l’Adan Neandertal »… Plus probable que des “tribus” cohabitent en voisin, apprennent à commercer ensemble, puis à se mélanger (l’idée de conflits tournant en lutte de “clans” ou « d’espèces » est toujours possible, mais on pense qu’on en aurait alors des traces — inexistantes en l’état des connaissances actuelles, ce qui pourrait de toute façon être difficile à prouver par exemple si les “hommes” pratiquaient une forme jusqu’au-boutiste d’anthropophagie : « Eve, finis ton bol veux-tu ? il te reste un peu de poudre d’os de crâne ! Honore les dieux qui ont aidé ton père à le tuer ! Finis ! »). Il aurait été plus significatif à mon avis de montrer les deux groupes dans leurs habitudes relationnelles quotidiennes sans avoir conscience d’être des “espèces” distinctes, mais des tribus ou des clans différents. Dans le dernier épisode par exemple, cette idée est bien mieux illustrée quand il a été question d’évoquer les différences comportementales entre sapiens archaïques et Neandertal, le manque de « curiosité sociale » pouvant expliquer pour ce dernier qu’il soit vite supplanté dans son territoire par des “hommes” bien plus sociaux qui allaient bientôt inventer la sédentarité, les villes, l’agriculture et le reste… Hier comme aujourd’hui, c’est la qualité du réseau qui importe.

Les épisodes dédiés à l’Australie et à l’Amérique sont particulièrement intéressants. Le cas de l’Australie symbolisant presque à lui seul à la fois les deux enjeux extrêmes tracés sur une autoroute à deux voies dans la destinée humaine : la menace de sa propre extinction (des cataclysmes non évoqués ici auraient plusieurs fois fait peser sur notre espèce la menace d’une telle extinction) et celle des espèces évoluant alors dans son environnement. Homo sapiens après s’être aventuré en Australie aurait vite prospéré grâce à un environnement favorable mais serait passé à rien de l’extinction lors d’un changement climatique ; lui survivra, ce qui est loin d’être le cas de la mégafaune qui peuplait avant cela le continent. Et le cas américain est plus délicat parce que comme pour Neandertal, plusieurs hypothèses contradictoires s’opposent sur la manière dont les hommes auraient d’abord conquis le continent. L’illustration un peu longuette et inutile du conflit à propos de « l’Ancien » à part, l’épisode se regarde comme une enquête, notamment quand il est question de déterminer l’origine d’une flèche dont la pointe était restée nichée dans un os de mastodonte. Étrangement une troisième hypothèse, évoquée il y a quelques années dans un autre documentaire, n’est pas mentionnée ici. Celle du passage par le Groenland : les hommes seraient partis d’Aquitaine et auraient remonté les glaciers toujours plus loin jusqu’à rejoindre l’Amérique. La vérité, comme dit l’autre, est souvent ailleurs, entre tout ça. Et j’aurais plutôt tendance à penser que là encore un “grand” métissage a eu lieu. Imaginer une “rencontre” entre des sapiens européens et des sapiens asiatiques n’est pas moins étourdissant qu’une “rencontre” entre sapiens et Neandertal au Moyen-Orient…

Beaucoup de questions qui restent en suspens, une remise en question permanente des connaissances, c’est surtout ça la science, et c’est ce que traduit très bien cette série. À l’image de la série de Carl Sagan, Cosmos, la spécificité du genre, c’est d’être vite dépassé. Et paradoxalement, c’est bien ce qui en fait la force. Parce qu’au lieu de donner un savoir qu’on devrait avaler tout cru, ces films nous rappellent au contraire la nécessité de nous tenir au courant sans cesse des nouvelles “découvertes”.


Samsara, Ron Fricke (2011)

Peeping Tom, ou l’agonie rêveuse d’un somnambule égaré

Note : 2 sur 5.

Samsara

Année : 2001

Réalisation : Ron Fricke

Samsara est une expérience non verbale ? Eh ben, ce commentaire aussi. Façon diarrhée taillée à la serpe, dans l’amour et la contemplation, malaxée entre les mains de Shiva, contrepétrie au fournil par mes soins.

Désolé de ne pas y mettre les formes. I had a dream. À la vue de cet objet filmique, j’ai rêvé que ma cervelle se répandait tout entière dans une pluie de confettis et qu’un mille-pattes en avait enregistré des bribes. Un âne aux abois n’y retrouverait pas son anus.

C’est beau et vulgaire, donc. Je ne voudrais pas dépareiller avec le film.

Samsara, c’est quoi ? D’abord une épouvantable musique de trou de balle. L’impression d’avoir un micro planqué au plus près de la cuvette d’un Crésus constipé. Les images ne sont là que pour faire patienter sa peine comme on comble sa trouille du marron qui ne vient pas avec les images glacées d’un Geo. C’est aussi… la beauté qui soulage et lubrifie les voies basses avant le grand plouf… Ayant déjà dû me farcir toute la collection, entre Koyunuctaboul, Barakaca, Chronus ou Ashes and Snow, j’ai les intestins lavés de près comme si Hercule y avait mis la langue, je ne peux donc juger des vertus laxatives de ce nouveau morceau et fais confiance à ceux qui se le garderaient au cul. En attendant, il me faut bien évaluer cet opus, la tirelire à sec. Mais le mors aux dents.

Mon poilu, le montage au cinéma est toujours discursif, signifiant, narratif. Un plan répond presque toujours, même sans intention de le faire, à celui qui précède. C’est à la fois la force et la faiblesse du cinéma. Parce qu’à la manière des tireurs de tarot, les signes sont là, reste à celui à qui ils sont destinés de les interpréter. Autant lever les yeux au ciel pour y voir des animaux ou des visages connus dans les nuages. Au début du film, ça ne fait même pas semblant, on cherche désespérément le lien (ou plutôt, on a la flemme de chercher), on se laisse bercer par la bêtise ronronnante du montage en espérant que tout ça défèque un jour à quelque chose. Seulement, on l’aura compris, encore plus qu’avec les autres, rouler à vide n’aide pas à se laisser envoûter par le popo du film. Et à défaut de pouvoir laxer… ça lasse.

Samsara, Ron Fricke 2011 Bali Film Center, Bang Singapore, Bullet Productions (1)Samsara, Ron Fricke 2011 Bali Film Center, Bang Singapore, Bullet Productions (3)

Plein de bonnes intentions, faute de mieux, je fais un créneau sur mon trône et cale ma lassitude hâtive au fond des talons. Mais rien n’y fait, quand ça fait tout un cinéma d’un catalogue de posters épars, pourquoi chercher encore à se tapisser les yeux avec de nouvelles images « qui en jettent » quand mes larmes ont déjà fait couler de leur orbite, et en un clin d’œil, toutes les affiches des films précédents ?

Bon, ça vient ?… Je vais lire le Geo de novembre en attendant.

Combien de fois va-t-il falloir se farcir ce même patchwork d’images insignifiantes, belles ou laides, trempées dans un discours lâche comme la diarrhée du petit Marcel ? Du champ, nos yeux ne verront qu’un folklore chloré, qu’un monde sous cloche agité pour en animer des figures mortes. C’est beau comme un étron pâtissier. Ça scintille après glaçage, ça chatoie comme un manteau d’Arlequin ou comme des jumeaux vairons, on fait mumuse à comparer les images, à opposer le laid au beau, à scruter les assemblages dépareillés, mixtes et cocasses. Bref, ça nous pisse dans le fond de l’œil et ça permet de nous laver la tête des merdes qu’on aurait bien pu, nous, animaux vulgairement intelligents, se foutre derrière les yeux.

Le beau tomisé.

La lumière fume la rétine, cristallise les neurones, et la vérité du beau doit jaillir comme une boule de feu intérieure. Mais surtout, hein, sans direction, sans signification (ça tombe sous le sens). Car une fois cramés, on doit rester la gueule bée devant le miracle du monde, s’agenouiller devant le Beau, et lui offrir, l’échine courbée comme le “s” vadérétrochristique de “vénération”, la preuve de notre parfaite docilité : notre émotion.

Nous voilà oints de lumière — reflet de notre âme servile. Repus de desserts lactés, on se tient au garde-à-vous devant la quenelle de Saint Jean. On se rince l’œil, on pleure, et ce n’est que bonheur, car on s’en lave les mains. On se sèche alors les yeux : ne reste rien d’autre que cette lumière imprimée dans le fond de l’œil, comme une ombre persistante et claire — souvenir incandescent des festins éphémères.

Sans consistance aussi : c’est un chaos de couleurs sans verbe, des images pronominales bariolées de fausses idées auxquelles le spectateur finira bien par y déposer son compte.

L’illusion s’épuise dans sa merveillescence. La tache fantôme qui illuminait autrefois le cul de l’œil flétrit dans un pesant silence. La lumière diffuse laisse place à la raison, et on comprend que le folklore samsaresque est un package vulgaire de cultures, un foisonnement d’images foutraques, un « savoir ancyclopédique », un guichet vers le ravin aux fraises, un portillon à trois verges bandées comme le tabouret traversier donnant accès à ces peep shows qui nous laissent entrevoir le meilleur à l’entrée pour mieux nous plumer à la sortie. Des guirlandes de belles images dégobillées sur le tapis. De l’abondance fuchsia, affriolante et gesticulante comme un boudin encore fumant dans ses entrailles. Vas-y mon frère, sers-nous ta bouillie d’images pompières, ton éructation de couleurs tous azimuts, dans l’âtre fourbu de notre foie. Oui, encore, oui, oui… ! Que de beautés vulgaires ! Queue de la guiche trou de balle !

Et tout finit en urine. Couronné comme il se voit au trône de nos envies.

Non, Samsara n’a rien d’un documentaire, c’est tout Rome en somme. Le coup de l’humanité vue de loin par les yeux du grand néant, de la bouteille à la mer retournée à son expéditeur faute d’adresse, ça marche peut-être une fois quand Carl Sagan fait plaquer la carte d’identité de la Terre sur un disque en or avant de lancer Voyager dans le cosmos. Pas besoin d’y revenir cent fois, avec mille images différentes, comme pour nous dire : « Ah merde, en fait, toutes exhaustives qu’on pensait être les versions précédentes, on y aurait bien vu ça aussi, et pis ça, et ça… ». Le message est connu de tous et nous sommes incapables d’en faire quelque chose. Si on veut rester sur cette voie, ça ne sert à rien d’enfoncer le clou des évidences comme s’il y avait encore quelqu’un à convaincre du contraire. Il faut se mettre à proposer des réponses, à voir plus loin. Le constat a cela de parfaitement ennuyeux, et de pratique, qu’il n’est jamais remis en cause. La question n’est plus là. Du « on est tous beaux, et putain, vous savez qu’on va en crever ? alors mettons tout ça en boîte ! », on nous le sert à toutes les sauces. Au menu ce soir avec Samsara : la beauté du monde, sauce curry. Est-ce que tu as autre chose à dire ou est-ce que tu comptes t’émouvoir jusqu’à plus soif ? Parce que là, avec tes images belles et dignes comme un catalogue d’obsèques, tu ne fais que t’égosiller comme un âne qui s’émeut de son sort sans capacité ni volonté véritable de s’émanciper. Ta liberté, c’est de t’émouvoir, et de t’indigner… Et après ? bah tu manges ton foin et t’avances. Tous les ânes sont contents : d’abord tu hennis, ensuite tu cavales. « Mais hé ! j’ai henni avant, hein ! J’avance moins con. »

Le monde est toujours beau dans sa laideur. Un lépreux qui se casse la gueule, c’est beau, parce que ça tombe en morceaux et ça fait de belles images au ralenti dans la poussière. Vois, regarde, émeus-toi, mais surtout, évite de comprendre. Regarde, émeus-toi, hennis, et accepte ton sort en chantant le sutra du démon. Parle à mes mains, demande à la poussière, parle à mon cul, ma tête est malade.

Samsara, Ron Fricke 2011 Bali Film Center, Bang Singapore, Bullet Productions (4)Samsara, Ron Fricke 2011 Bali Film Center, Bang Singapore, Bullet Productions (5)

Avant le disque de Voyager, l’humanité avait envoyé une autre bouteille à la mer : la plaque de Pionneer. Et cette plaque présentait un homme et une femme étrangement statiques dans leur posture. On se disait : « Oh, mais l’homme a le bras levé, les extraterrestres ne vont-ils pas penser que tous les hommes ont la main ainsi levée ? ». Samsara fait la même erreur. Comme d’autres films de ce genre qui sont des best of, des cathédrales vides. L’instantané fige l’homme dans une posture qui préfigure déjà sa mort. La caméra glisse sur le monde, et le monde, lui, n’est déjà plus là. Ce sont les travellings de Nuit et Brouillard dans les camps : on ne filme de la Terre que ses fantômes, et il suffit presque d’en saisir un instantané pour lui donner le coup de grâce. Le « c’est dans la boîte » du chef op’ content de ce qu’il voit, c’est le même que celui du fossoyeur quand il nous dit son dernier adieu. Un cliché et tu meurs. Un clic et tu claques. Ces portraits d’hommes et de femmes sont des natures mortes d’hommes lobotomisés, des zoos d’images du monde où on laisse mourir nos beautés et nos laideurs en espérant les préserver telles quelles afin de pouvoir dire : « Voilà, c’est nous, sans fards ». Ou presque, hein, on n’oublie pas le curry.

On laisse la place aux apparences, au superflu, et on estropie le monde et les hommes de ses meilleurs atours : le langage, l’identité, l’histoire, l’intelligence… Tout cela est vaporisé par le 70 mm. Ces hommes robotomisés sont des zombis perdus à danser dans un nuage d’opium, et ceux qui les regardent sont condamnés à devoir y trouver une source de plaisir continu, infini, parce que capté dans la grosse boîte à images qu’est le cinéma. Écran large, écran total, y a plus rien qui rayonne.

Allez, arrête de tortiller du grêle, fume un joint, tu verras des éléphants roses et ça ira mieux.

Ah, la drogue, t’en prends une fois “pour voir”, en reprendre pour se perdre dans les excès folkloriques des contrées lointaines, c’est oser “le tapis”, faire face à la Mort et, en attendant qu’elle nous cueille, regarder défiler devant ses yeux toutes les beautés du monde… « Oh ! comme c’est beau… ! Ces images du monde ! »

Le petit chat est mort, mais je ne veux pas mourir. Assez d’images tendres qui tirent le catalogue des splendeurs du monde, si c’est pour me dire que tout cela sera bientôt crevé ou l’est peut-être déjà un peu. Parce qu’accepter sa mort prochaine quand elle est inéluctable, d’accord, mais ça devient obscène de vouloir montrer l’agonie en carte postale, comme s’il y avait de la beauté à voir disparaître le monde, à le voir tourner en rond, à le voir si absurde, ou beau, et de se dire : « Oh putain, tout cela est préservé parce qu’on a eu le temps de le mettre en boîte ! ». Les éléphants roses, ça ne vole pas dans le ciel, ça crève, ça agonise mais c’est encore là, et quitte à être convaincu de leur disparition, je préfère au moins en savoir plus sur eux, plutôt que me voir proposé des éléphants roses, ou blancs, traçant le ciel comme des comètes et faire un vœu pour sa sale pomme de merdeux ému.

Beauté de catalogue, encore et toujours. Constats sans issue. L’empaillage du monde sur papier glacé… Saloperie de cortège funèbre devant laquelle non seulement on reste impuissants, mais surtout, devant laquelle on doit encore et toujours s’émouvoir, comme forcés de se mouiller les yeux à la vue du Radeau de la Méduse. Posters, posters, posters-cravatte, et encore des posters. Ça s’encadre, ça donne l’illusion de préserver la nature des choses quand on ne fait que précipiter et accepter sa propre mort. Capturer le monde en 70 mm ne nous préserve pas de notre indifférence. Une fois mis en boîte, on l’ouvre, on renifle, on jouit, on pleure, ça disparaît, et on referme tout ça sagement avec la certitude d’avoir vécu quelque chose.

Rince-toi les yeux, et avec tes larmes, lave-t’en les mains.

Alors oui, en plus d’être vide et désincarné, le film, avec son air de pas y toucher, façon customize your own point, ou pose ton cerveau, ceci est une expérience sensassorielle, ça nous fait un chantage en trompe-l’œil. Parce que c’est beau merde, il faut que tu te laisses attendrir. Et pis c’est tout. Montrer cent fois la même chose, ce n’est plus dénoncer, ce n’est plus ouvrir des boîtes, c’est les multiplier industriellement pour les servir prêtes à la consommation. « Un documentaire ? Sur place ou à emporter ? ».

À partir d’un certain seuil, on ne montre plus sans écœurer, on ne dénonce plus, on ne défonce plus les boîtes ouvertes et on ne tire plus dans le poncif flamboyant façon puzzle. On fait, on propose, on expérimente, on ne se contente plus de montrer. On dé-montre. On adopte un discours. On baisse son froc. On ne se flatte plus sinon que de son opportunisme de pompes funèbres. On fusille le monde pour lui donner le coup de grâce.

Un hymne à l’ignorance.

Les images se succèdent sans qu’on ait la moindre idée de ce qu’on regarde. Tu trouves un trésor dans ton jardin, t’en profites pour toi seul, parce que c’est beau, ça brille, et putain merde, un trésor ! tu te fous de savoir ce qu’il y a derrière, les informations qu’il contient et qui ont plus de valeur que lui. On adopterait au moins l’angle du mystère, on simulerait un semblant d’unité à toute cette pièce multicolore, mais non, même pas, on s’en fout. C’est beau, c’est coupé à la serpe et c’est assez. La Mort en fait des confettis et danse le sirtaki ; et nous, on trouve ça joli. « Regarde et chante. » La mort aux dents, et le sourire aux lèvres.

Et celui qui voudrait dire non, qui chercherait un sens à tout ça, qui voudrait en savoir plus sur ce qui se cache derrière ces images, serait comme THX dans le film éponyme de Lucas. Un paria vomissant la drogue qu’on lui inocule et se tirant vite fait du monde sous cloche qu’on a concocté pour lui. L’absence de discours, le constat béat qui n’appelle plus de solution, qui se résigne à crever dans l’opium, en est en fait un, de discours. Le plus terrible : « Il t’est interdit de penser ; ne cesse jamais de t’émouvoir. » Jouis, jouis, toujours, vermine.

Opposer même la beauté du beau à la beauté du laid procède d’un autre triste constat : la mort de la raison.

Des images qui sont la contemplation d’un champ du cygne sans limite. Regarde-toi crever, Dieu. « Hé, tiens, tu ne voudrais pas partir sans la note, tout de même… Hé, voleur ! Au voleur ! »

Et puisque moi aussi, je chie mes commentaires dans une diarrhée contemplative pulvérisée à la serpe, j’en reviens à la musique. Elle peut, parfois, contribuer à la formation d’un discours, à le suggérer tout du moins. Pour cela, il faut user du contrepoint, des fondus de montagne, de divers procédés qui fassent sens, et proposer une unité d’ensemble à tout un fatras d’images sans rapport. Trop compliqué, ou inutile sans doute, quand le but est ailleurs. Décoratif. Le contrepoint ne viendra jamais, et la musique est au contraire une nouvelle injonction à se prosterner devant la beauté hiératique des images. Uniquement des images. Images sans paroles… Des petits riens de pète-culs qui brassent de l’air comme on agonise dans le désert, la langue sèche et pendante, à regarder un mirage comme une révélation tandis qu’on a le cul qui lâche ses derniers paravents et qu’entre deux ou trois spasmes funestes, les viscères rendent leur dernier souffle. Beau finale, je veux la même musique à mon enterrement. Le même gargouillis suppositoire. Aux regards vides et sinistres succèdent divers masques mortuaires, on s’invite aux funérailles du monde et on devrait trouver ça joli.

« Souris, le petit oiseau va sortir. Et tu vas crever, peeping Tom. »


Samsara, Ron Fricke 2011 Bali Film Center, Bang Singapore, Bullet Productions (2)

Samsara, Ron Fricke 2011 | Bali Film Center, Bang Singapore, Bullet Productions


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Dear Zachary: A Letter to a Son About His Father, Kurt Kuenne (2008)

Le trou du cul des anges

Dear Zachary: A Letter to a Son About His Father

Note : 1.5 sur 5.

Année : 2008

Réalisation : Kurt Kuenne

Ce n’est pas un documentaire, mais une hagiographie qui empeste les bons sentiments. La partialité est insupportable. Où va-t-on si désormais les victimes peuvent faire un documentaire en exprimant leur point de vue forcément pas très objectif ?… Faut-il s’attendre à voir un autre type de documentaire, celui fait par des criminels pour plaider leur cause ? Joli précédent en tout cas.

Certains apprécient le côté sympathique de l’affaire, l’hommage à un type décédé, adressé à son fils qui ne le connaîtra jamais… J’ai rarement vu un procédé aussi gerbant. Jusqu’à l’indigestion le film nous abreuve de « meilleur ami possible » « une personne fantastique » « il avait tant d’amis qui l’aimaient », etc. Qu’est-ce qu’il faut avoir dans la tête pour raconter de telles conneries. C’est bien américain de balancer des “fantastic” à toutes les sauces… Quel manque de mesure et de pudeur…

– Il était tellement…

– Ouais, ta gueule ! Arrête le miel, merci.

Et la version de la vilaine sorcière, on pourrait y avoir droit au moins, histoire de comparer les versions, histoire de sortir du trou du cul des anges, du vomi de guimauve ?

Les victimes, elles sont bien gentilles, mais elles n’ont pas grand-chose à apprendre à la société. Les monstres, les coupables, les déviants, si. Toujours. Parce qu’ils nous poussent à regarder plus loin, nous forcent à l’intelligence, à la compréhension. Le langage sirupeux des victimes, il doit rester dans l’intimité des victimes, il ne pose jamais question, oblige à une empathie stérile.

Et seulement sur un point de vue légal, on peut comme ça rendre publics des enregistrements d’une personne qu’on accuse de tous les maux ? J’en doute.


Dear Zachary A Letter to a Son About His Father, Kurt Kuenne 2008 MSNBC Films (2)

Dear Zachary A Letter to a Son About His Father, Kurt Kuenne 2008 MSNBC Films (1)

Dear Zachary A Letter to a Son About His Father, Kurt Kuenne 2008 | MSNBC Films


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The Act of Killing, Joshua Oppenheimer (2012)

Nous sommes tous des Corleone

The Act of Killing

Note : 4 sur 5.

Année : 2012

Réalisation : Joshua Oppenheimer

Il ne faudrait pas s’y tromper sur la nature des assassins qu’on nous présente ici. Ce sont des bourreaux, des exécuteurs, des petites mains. Ce que montre en filigrane le film, c’est la responsabilité de l’Occident, en particulier de l’Amérique, dans ces crimes. Malgré le grotesque, le kitsch, la folie niaise de ces bourreaux, ils révèlent eux-mêmes pourquoi et pour qui ils exécutaient. Tout ça était fait au nom des valeurs de l’Occident. Ce que les États-Unis n’ont eu de cesse de faire l’apologie avec la finesse d’un régime dictatorial : la liberté, c’est eux, la démocratie, c’est eux. C’est tellement évident…

Si ces bourreaux se confient aussi facilement et s’ils sont aussi bien vus dans leur pays (par le pouvoir, parce que le peuple les craint toujours), c’est que c’est une caméra occidentale qui les filme. Ils n’ont aucune pudeur parce qu’ils pensent avoir agi pour ces valeurs, pour l’Occident, pour cette liberté tant vantée par l’ami américain.

La présentation du film fait un rapprochement avec le nazisme. Inutile de comparer un monstre à un autre. Comme le rappelle un des protagonistes, et comme le rappelait lui-même McNamara dans The Fog of War, la justice, c’est toujours celle du vainqueur. Les criminels de guerre, on ne les trouve que chez les perdants. Il faut donc regarder derrière l’image ridicule de ces bourreaux appelés à jouer leur propre rôle. Il faut oser se regarder dans une glace. Ces crimes, ce sont les nôtres. Ils ont été perpétrés au nom de notre liberté, de nos valeurs.

Le cinéma américain a servi de propagande. L’arme de destruction massive de l’Amérique, c’est sa culture. Au même titre que les vendeurs de tabac sont des vendeurs de mort, l’Amérique a vendu du rêve. Qu’importent les moyens, il faut que le petit peuple du monde participe à l’effort et s’acquitte de son impôt. La consommation, c’est le tribut payé aux seigneurs. Autant un mirage qu’une drogue.

The Act of Killing, Joshua Oppenheimer 2012 Final Cut for Real, Piraya Film AS, Novaya Zemlya (1)_

The Act of Killing, Joshua Oppenheimer 2012 | Final Cut for Real, Piraya Film AS, Novaya Zemlya

Pour les États-Unis, la liberté et la démocratie vont de pair avec le capitalisme, et tous les moyens sont bons pour stopper l’avancée des communistes dont les valeurs s’opposent aux leurs. Une comparaison au nazisme bien ironique, oui. Avant leur entrée en guerre, les États-Unis avaient en sympathie le nazisme, justement parce qu’il s’opposait aux communistes. L’antithèse des valeurs américaines, c’était le communisme, pas le nazisme. Et c’est seulement pour préserver leurs propres intérêts qu’ils se sont finalement opposés aux nazis. La chute du nazisme n’a fait que précipiter l’opposition entre capitalisme et communisme. L’Amérique a juste meilleure presse, est meilleure en propagande, et surtout…, elle a gagné la guerre. Le pire monstre c’est encore celui qu’on ne voit pas à sa porte ou dans son lit ; c’est celui que l’on suit sans vouloir regarder son véritable visage. Qu’est-ce qui fait qu’un individu, puis un autre, et toute une société, collaborent ? Est-ce que c’est par conviction politique ? Quand ce n’est pas la peur, c’est le confort. La carotte du capitalisme, pour endormir le petit peuple, c’est le confort. Le mythe d’une prospérité. Une prospérité qui est surtout celle des plus forts. On l’a bien compris lors de ces dernières années. Il faut d’abord préserver les capitaux des puissants, et quand ils font des erreurs, c’est toujours à ce même petit peuple qu’on demande de passer à la caisse. Pour son propre intérêt. Le communisme n’est même plus une possibilité. Le dieu consommation est le plus fort.

Alors, pour protéger nos intérêts, on est capables non seulement d’accepter qu’ailleurs des dictatures brutales fassent le sale travail, mais pour éviter d’y foutre les pieds comme au Vietnam, on est prêt à favoriser ces régimes au détriment de la démocratie et des libertés les plus fondamentales. Les populations inféodées se retrouvant à l’autre bout du monde, les princes peuvent continuer à vivre comme des pachas, ou comme des chefs mafieux. Finalement, comme Al Capone, il n’y a qu’au portefeuille qu’on peut nous atteindre. Parce que le sale travail, on le fait faire par d’autres, on ne se salit jamais les mains. Peu de choses nous relient à ces assassins. Sauf notre prospérité. La prospérité des rois, des voyous. On est clean et on pourra même les montrer du doigt, comme un exemple de la brutalité de certains régimes. Un comble. Dormons tranquilles.

The Act of Killing, Joshua Oppenheimer 2012 Final Cut for Real, Piraya Film AS, Novaya Zemlya (2)_The Act of Killing, Joshua Oppenheimer 2012 Final Cut for Real, Piraya Film AS, Novaya Zemlya (3)_


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