La photo est à tomber par terre. À côté de ça, techniquement, c’est là encore superbement exécuté. Seulement, dramatiquement parlant, ça alterne les passages formidables (c’est une habitude à Hong Kong, le découpage est un bijou) et les autres ratés (et pour des scènes cruciales, comme celle de la révélation, dans laquelle le type parle normalement à son “protégé” alors qu’il vient de se trancher la gorge).
Pas bien convaincu par ailleurs par ce parallèle forcé entre le flic infiltré auprès du boss de la mafia et le même flic qui s’infiltre chez sa voisine camée. Si d’un côté, on échappe assez à la caricature du boss vulgaire, de l’autre, on s’enfile tous les lieux communs insupportables sur les camés (elle, c’est un top model camé, lui, un dangereux dealer hyperhidrosé, et leur bout de chou de quatre ans à la fois tout à fait adorable et capable de jouer comme il faut les infirmières pour maman).
Protégé, Derek Yee 2007 Moon to | Artforce International Ltd
Film noir avec un coup de rouge dans le nez faisant semblant d’agiter le drapeau blanc pour mieux moucher l’ennemi.
Le film a à la limite peut-être plus d’intérêt documentaire et historique en décrivant la situation géopolitique dans l’Allemagne occupée. Pour ce qui est de l’intrigue, on sent que c’est fignolé par des pros mais rien ne pourra rien changer aux quelques invraisemblances qui enlèvent le crédit qu’on serait prêt à refiler au film. Les références, ou les influences, sont aussi trop évidentes, et à force de les multiplier sans jamais aller au bout de l’idée, le film n’a aucune tenue.
Film de train ? Pas trop, au bout de vingt minutes, on se retrouve dans la ville en quête du disparu (Charles McGraw, qui jouera plus tard dans L’Énigme du Chicago Express, y tient d’ailleurs un rôle minuscule). Enquête autour d’un personnage disparu et énigmatique ? Même pas, le pot aux roses est livré en express, et ça tue tout le mystère. Film noir ? Tourneur fait le job, c’est certain, mais de là à appeler ça un film noir… Film d’espionnage ? Non plus ; certes les méchants sont des Allemands cachés dans l’ombre qui rêvent de poursuivre la guerre…, mais on n’y croit pas une seconde et leur boss manque d’être un personnage suffisamment charismatique pour foutre vraiment les pétoches ou le trouver véritablement dangereux. Les retournements sont ridicules (l’un des derniers est risible : pendant que le petit comité de l’alliance amicale chargée de protéger leur ami grand professeur sur la paix disserte sur les soupçons qui pèsent sur l’un d’entre eux, ils laissent justement ce type seul avec le professeur… ; quoi que le passage de l’espion clown suivi par son clown authentique est lui aussi bien tordant).
Le casting était pourtant fabuleux.
(La fin est merveilleusement naïve. « Allez le rouge, on fait ami-ami, finalement. Nous, c’est la paix qu’on veut, et on a gagné la guerre ensemble. »)
Berlin Express, Jacques Tourneur 1948 | RKO Radio Pictures
Nick Carter, serial a grand succès pendant la première moitié du XXᵉ siècle et éclipsé pendant la seconde par James Bond…
De l’exotisme sous les tropiques, des Nick Carter girls (ici) idiotes, le charme irrésistible et pince-sans-rire de Carter, Nick Carter, le méchant parfaitement identifiable qui fait des bisous à ses canaris chéris, les hommes de main burnés, les explosions en haute mer, la repartie tirée à quatre épingles et… l’aide watsonienne qui passera à la trappe dans les James Bond au profit d’une James Bond girl de circonstance et opposée à l’autre maléfique…
Du serial vite oublié qui se suçote comme un petit bonbon.
Phantom Raiders, Jacques Tourneur 1940 | Metro-Goldwyn-Mayer
Polar sale et méchant avec un parti pris très en faveur des Noirs against ze rest of ze world. Qu’ils soient flics ou criminels, les Noirs sont toujours ou presque présentés de manière positive. Ce n’est pas que c’est particulièrement bien finaud (peut-être même un peu opportuniste quelques mois après les révoltes raciales dont il est question dans le film), mais le pari, il faut le reconnaître est très bien tenu, parce que les séquences entre les criminels ayant pour but de les rendre plus humains (c’est la faute de la misère, de la société, etc., loin des monstres sans relief de nombreux films) sont de loin les meilleures séquences du film.
Direction d’acteurs et interprètes impeccables, un peu comme si une même classe d’acteurs de Cassavetes s’immisçait dans un même polar. Difficile sans doute aujourd’hui de s’en satisfaire, mais ça devait être à l’époque un petit exploit (puisque ces acteurs sont noirs, je le rappelle) et on n’est pas encore (ou pas tout à fait) dans la blaxploitation. De leur côté, Yaphet Kotto et Anthony Quinn sont parfaits dans leur rôle respectif mais leurs chamailleries sont trop répétitives. L’intérêt, paradoxalement est ailleurs.
Meurtres dans la 110e rue, Barry Shear 1972 Across 110th Street Film | Guarantors
On sent le film adapté d’un roman à succès où chacun fait parfaitement son job dans une production de grand studio, mais dans laquelle il manque l’essentiel : un chef d’orchestre capable de relever les petites failles et cohérences du scénario (adaptation plus précisément). C’est parfois pénalisant et on lève le sourcil, mais en dehors de ça le film est très réussi.
Direction d’acteurs parfaite, une intrigue fouillée, parfois confuse et donc incohérente dans certaines situations, et un spectacle plaisant.
Il faut voir une course-poursuite formidable entre un cul-de-jatte et un taxi, ou celle d’un mac en slip sur les toits de la ville. Yaphet Kotto est, comme à son habitude, excellent, tout comme Susan Blakely.
Ça sent bon la crasse et l’humidité des années 70.
Rapport confidentiel, Milton Katselas 1975 Report to the Commissioner | Frankovich Productions
Le meilleur Cottafavi jusqu’à présent[1]. Sorte de shomingeki enrobé d’un gentil petit film noir. Le noir du deuil, celui de l’amour et de ses espérances.
Une morale en guise de mise en garde pour les jeunes filles au sortir de la guerre : un dragueur insistant et lourd restera toujours un dragueur et un sombre connard. Les petites filles se laissent toujours prendre avec bonheur au jeu des apparences. Les princes sont d’immondes hypocrites, des manipulateurs, et leurs manières avenantes ne cachent rien de plus qu’un caractère noir…
Film noir donc, d’autres diront mélodramatique, mais quand Cottafavi filme l’errance d’une fiancée chassant ses souvenirs sous la pluie, il la filme comme un thriller, un film noir. Dans les mélos, ce sont les larmes qui coulent. Ici, les larmes ont coulé. Toute une différence, comme l’art de la suggestion qui n’a rien de la pornographie du mélo, comme quand Cottafavi montre un pyjama pour suggérer la nuit du fiancé passée ailleurs. Des scènes muettes admirables.
Gros problème de rythme tout de même dans la direction d’acteurs… Avec des textes très écrits et des situations statiques, il faudrait jouer plus vite et forcer des situations par le geste et les oppositions tendues, visuelles entre les personnages…
Cela aurait été un style de rythme et de jeu typiques pour la nouvelle génération d’acteurs apparaissant dans le film (même si Peter Boyle y est extrêmement mauvais), mais pas franchement la tasse de thé de Robert Mitchum qui n’est guère convaincant dans l’exercice et qui ne l’est que dans sa première scène dans laquelle il peut encore jouer sur la tonalité feutrée du film noir et des répliques a minima.
Après ça prend complètement l’eau. Mais difficile de trouver un ton juste pour une écriture aussi singulière. Une autre possibilité aurait été de jouer pleinement sur la longueur des séquences et la futilité de certains dialogues. C’est une forme de polars us qu’on verra plus certainement apparaître dans les années 80 ou 90, le meilleur exemple étant peut-être Glengarry.
Tout le reste, thriller, ambiances, action, tout ça est mal rendu. Et apparemment les dialogues originaux du bouquin ont été passablement charcutés.
Les Copains d’Eddie Coyle, Peter Yates 1973 The Friends of Eddie Coyle | Paramount
Policier plutôt hybride entre deux époques, donc aux accents un peu vieillots, mais la thématique de l’honnêteté est au cœur du film et parfaitement gérée. Le vieux commissaire droit et inflexible, sans enfant (la famille corrompt, parce qu’on le devient toujours quand on protège quelqu’un, c’est bien vu), devant gérer les déboires de son seul pote ; et en face de lui le flic roublard mais pas trop (tout le film consiste à rattraper une de ses bourdes) devant gérer une vie de couple presque de jeune marié en cherchant à rester honnête et fidèle à sa femme.
Rien n’est simple, et plus que l’intrigue, ce sont ces interrogations sur la probité qui passionnent. Faut voir la bagnole du Richard Widmark aller tout droit et ignorer une intersection « one way » après que Henry Fonda, interrogé sur la marche à suivre, dit : « There’s only one way… ». La rencontre fortuite entre les deux hommes est magnifique : Widmark, tout impressionné, comme un petit enfant face à la stature de l’homme honnête incarné par Fonda…
(Le design est moche : sous les projos, la mort des chapeaux au cinéma, des intérieurs comme des extérieurs tous aussi laids les uns que les autres, et des personnages féminins comme dans les westerns qui font tapisserie.)
Police sur la ville, Don Siegel 1968 Madigan |Universal Pictures
Carnet sociologique d’une justesse de ton remarquable. Film qui devrait figurer dans le catalogue du National Film Registry : culturellement, historiquement et esthétiquement significatif d’une époque et d’un certain milieu…
Sympa de débuter la rétrospective bad cop, good cop à la Cinémathèque avec un film aussi remarquable…
On se croirait presque parfois dans du Wiseman, avec la bonne distance et en permanence ce refus des clichés, la bienveillance à l’égard des petites gens, voire des connards.
Du neo-noir très très sombre.
Les seules réserves que je ferais concerneraient la musique de Quincy Jones. Même si ça permet finalement aussi d’apporter un contraste dans des séquences purement d’action ou… domestiques. (« Hum, la bonne soussoupe pour son chéri ! »)
Les flics ne dorment pas la nuit, Richard Fleischer 1972 The New Centurions | Columbia Pictures, Chartoff-Winkler Productions,
Mystère, je double la note. Peut-être que l’amorce lancée par John Boorman avant le film pour l’ouverture de sa rétrospective a fait tilt, un peu comme une introduction loupée et nécessaire qui m’aurait manqué au premier visionnage : « Lee Marvin a été traumatisé par son expérience de la guerre dans le Pacifique, ce film, c’est une allégorie de ce qu’il y a vécu. » Il y a tout un côté “métaphysique”, cynique, désabusé et absurde, voire parfois franchement hilare tellement le type qu’interprète Lee Marvin est buté au point de ne plus voir sa vie qu’à travers les 93 000 dollars après lesquels il court.
La construction en puzzle est adroite. Possible qu’en amoureux du classicisme de LaForêt d’émeraude, j’avais trouvé Le Point de non-retour trop « nouvelle vague » (ce ne serait pas loin d’initier plutôt le Nouvel Hollywood : on retrouve de tels procédés dans Conversation secrète).
Vu une première fois en 2005. J’en avais tellement un mauvais souvenir que je n’avais pas prévu de retourner le voir. De mémoire je voyais ça comme un polar qui décollait jamais, avec un rythme lent et bizarre ; je pense aussi que je ne comprenais pas les motivations du personnage et que son comportement était trop incohérent (pour le coup, fort possible que le côté « le type revient de la guerre » ait fait tilt pour lancer l’ambiance, mais ça, c’est peut-être aussi parce que le début du film est trop confus ; on comprend mal la situation de départ avec ses va-et-vient charcutant le récit introductif entre passé et présent. Il y a un côté Comte de Monte-Cristo, avec l’île, la trahison, la vengeance, qui ne marche pas).
John Vernon est un des meilleurs acteurs quand il est question de se faufiler dans la peau d’un méchant… jusqu’à ce que Boorman lui enlève son slip. Ça doit être l’effet Troisième Homme : les films noirs revus par l’humour imperceptible et subtil des Britanniques.
Et Angie Dickinson est parfaite. Sa première scène est compliquée, et elle aurait pu se rétamer en beauté ; elle joue à la perfection la fille qu’on oblige à se réveiller et encore sous l’emprise des somnifères… Son personnage sert de contrepoint au mutisme et à l’obsession folle de Lee Marvin, qui, lui, tel le héros classique et frigide du western, ne jettera jamais un regard sur une des plus belles femmes du monde. Il faut des aidants dans toutes les histoires (sauf peut-être dans Le Samouraï ; et encore, il doit y en avoir, j’ai en tête que certaines scènes fameuses). Si on y croit, c’est qu’elle aussi a été chahutée par la vie : elle suit Marvin ni par intérêt ni par amour absurde ; elle se rattache à quelque chose de son passé qui lui semble rassurant et familier. Rencontre de deux solitaires que tout oppose.
Le Point de non-retour, John Boorman 1967 Point Blank | Metro-Goldwyn-Mayer (MGM), Winkler Films